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A FLEUR DE L'ÂME - II Christian Guillain
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CHAPITRE 3
Nous avons dit : bienvenue à bord …
Dis donc, Pierre, sais-tu que ta femme te trompe avec mon mari ?
Si on se vengeait un peu.
Ils se vengèrent une fois, deux fois... trois fois . Soudain, Pierre déclara :
écoute, je crois que je ne suis plus du tout fâché !
"Groupes de travailleurs fiévreux et haletants"
"qui vous dressez et qui passez au long des temps
"Avec le rêve au front de l'ultime victoire ”
--- C’est grave, docteur ?
--- La blessure est profonde, mais vous devriez survivre ...
Tahiti, le 12 octobre 1995 : Du coté cuisine, les périodes se succèdent et ne se ressemblent pas. Depuis une semaine, je prépare des soupes, un art que j'aimerais connaître et sur lequel je travaille avec concentration et amour.
Pendant toutes ces années d'exil, d'exode, je savais que ma seule chance de m'en sortir était de conserver une santé de fer, il ne fallait à aucun prix qu'un seul d'entre nous craque. Ça nous rendait totalement "hors norme". Personne ne comprenait mon fanatisme, au premier abord, on nous trouvait fascinants, plus tard, on me haïssait de m'obstiner à rester différent.
Tout comme à Port Vila, je rentre du marché chaque jour à la même heure, chaque jour avec pratiquement la même chose: quelques patates douces ou taros, un peu de verdure, quelques fruits, un poisson, un coco... la première semaine, nos voisins sourient en me regardant passer, posent des questions, le mois suivant, on "murmure". Au bout de quelques mois, je suis un "fou furieux", alors, au bout de quatre ans... quinze ans... .
Oui, je suis parfois allé très loin dans mon fanatisme,
Dans notre petit village lacustre, les anniversaires se succèdent, car chaque voilier abrite une famille, et je souffre de voir les enfants engloutir gâteaux et boissons sucrées puis refuser de toucher à mon dîner .
il m'est arrivé de "trouver des excuses"...
l’affront fut sévère, et la vengeance ...
.. terrrible !
Oui, j’ai vexé mes voisins :
Pour être tout à fait malhonnête avec toi, Julien, je confesse que j’avais commis le pire affront qu’un homme puisse faire à un autre : ne pas s’occuper un peu de sa femme .
Le matheux que tu es saura lire ce passage au troisième degré, non ?
Au delà d’un certain niveau, les mathématiques deviennent de la philosophie .
(Et si les parallèles se rejoignaient au paradis ...)
“ On ” sniffait beaucoup dans ce mouillage, pour tenir...et, sur cette planète, il y a toujours un “ ami ” ministre qui va, bien sûr,
“ s’occuper ” de cet illuminé qui dérange tout le monde .
Moi aussi, dans ma vie, plusieurs personnes m'ont administré des aphrodisiaques (ou autres puissantes drogues), à mon insu.
A 18 ans, un patron de bar algérien m'a "offert" un petit repas (j'ai eu soudain très sommeil), puis une chambre pour aller me reposer... je me suis « apaisé » avant son arrivée, le pauvre !
Plus tard, une belle autrichienne sur le paquebot qui me ramenait de Londres à Tahiti : le baiser le plus long et le plus passionné de ma vie sous le ciel étoilé du pacifique sud . ( Là, c’est elle qui s’était dopée. Ah ! ces potions magiques..!)
Et pourtant, tout en écrivant ces terribles mots, je me pose la question, comme chaque jour :
Le ministre de la défense qui vient d’autoriser l’usage de l’éphédrine dans certains corps d’armée a t il raison de déclarer :
A la guerre, en amour, tout est permis ...
---- Moi : Pas très sympa, copain, d’avoir séduit ma belle .
---- Julien : Je suis honteux, j’ai peur ...
---- Sandrine : Si un type m'avait fait çà, Michel l'aurait tué .
---- Elise : Je te demande pardon .
Ne crois pas que j’ignore tes souffrances, ami, je sais que ton grand père, le bijoutier du Tsar, a du fuir la révolution en abandonnant ses coffres pleins de diamants, que ta mère s’est cachée pendant cinq ans dans une cave pour éviter les chambres à gaz nazies, que tu as connu la dure loi des cités de banlieue, puis les heures de violoncelle dans l’appartement parisien de ta tante milliardaire ... L’héritage, à 25 ans, le mariage ... l’essai raté d’écologie en France profonde, la recherche du bonheur, sur la mer ....et enfin ... notre rencontre .
Percuté ! Tu as été percuté par l’incarnation vivante de tous tes idéaux !
Oh ! oui, tu as fait mouche.
Très dangereux, un jeune mâle blessé...(complexé ?)
Tu me disais souvent :
j'ai hâte d'avoir ton âge pour posséder ton charme.
Que voulez vous, plus je vieillis, plus il augmente,
je suis alerte, nerveux, souple et ... très très doué...
probablement parce que j’ai toujours pissé dans mon bain et mangé mes crottes de nez !
Si on me l’interdisait, j’en mourrais, comme un chat qu’on empêcherait de se lécher .
Faut il le croire pour le comprendre
ou le comprendre pour le croire ?
“ Ce qu’on obtient par la violence
ne dure que le temps de la violence . ”
20/10. Ciel, qu'il est difficile de se libérer des idées reçues,
quel carcan !
Et pourtant, je ne progresse que parce que je "classe" comme acquises, certaines habitudes que je prends, j'oublie pourquoi c'est bien, point !
Difficile de tout remettre en question sans arrêt,
mémoire, puissance d'oubli ?
De synthèse, plutôt .
Par ailleurs, j'ai tendance à trop critiquer les autres, pour leur paille dans l'œil, et j'oublie souvent ma "poutre".
Pourtant, que d'erreurs ai je commises ! C'est un miracle que nos six enfants soient en vie.
Teva a failli mourir en naissant à bord, (deux tours de cordon autour du cou), à Hong kong, à deux ans, il est brûlé à 40% par de l'eau bouillante .
A Palau, à cause du stress de notre vie, Tepea chute de notre camionnette à 70 km/h, à deux ans... on le retrouve à l’hôpital avec 16 points de suture à l’occiput .
Kaya se noie à Port Vila, à deux ans. Je l’ai ramené à la vie in extremis par la respiration artificielle ...
Ils sont souvent tombés des capots de pont ...
A Cairns, au moment de la vente de Vaïmiti, à 10 heures du soir, Hina, deux ans, disparaît.
L'eau de la rivière est boueuse, le courant violent, la marina mal éclairée, Elise court sur les pannes en hurlant comme une bête sauvage, je suis à 10 m de fond, brassant la vase frénétiquement, à la limite de l'évanouissement, dans l'espoir de trouver son corps .
Elle jouait dans un parking...
Et, bien sûr, la noyade de Moana, deux ans, il y a quelques temps:
Nous sommes très occupés à préparer le bateau pour un charter, le moteur tourne, nous n'entendons rien.
Elise le découvre, flottant dans le port...bleu ...
Massages cardiaques, respiration artificielle, urgences, il est resté sans vie pendant une demie heure !
En vérité, en vérité je vous le dis, mon vieux cœur ne supporte plus d’entendre une sirène d’ambulance .
28/10 Que la lune est belle, au dessus de Moorea. Elle brille dans les rouleaux qui brisent sur le récif, à 500 mètres de nous, cette protection naturelle qui nous permet de flotter sur un lagon plat, paisible, de passer une soirée ensemble, sous ce grand taud de toile bleue.
Ai-je vraiment passé des centaines de nuits en mer, écrasé par l'alizé, porté par les lames, couché sur l'écume, parfois euphorique, parfois nauséeux et épuisé ? Dans une vie antérieure, sans doute... mais ce démon m'a-t-il tout à fait quitté ?
28/10. Un an déjà qu'Anaconda est mort, un an que je n'ai pas navigué, après trente ans de mer sur six bateaux, neuf enfants, des naufrages, des drames divers.
Cinq mois de natation intensive, tout rentre doucement dans l'ordre, c'est l'heure de jeter un coup d'œil en arrière et de prendre les bonnes décisions pour demain, de savoir si Tahiti est mon "jouet" auquel je sacrifie nos enfants ou la chance de leur vie de s'épanouir.
Un petit flash back ?
Bernard Moitessier, depuis 1967, nos routes se sont souvent croisées, nous avons passé des mois au même mouillage, à Tahiti, en particulier, quand il préparait son retour en Europe par le Horn, puis à son retour de ses dix mois de mer sans escales, certains le détestaient d'être un pique-assiette professionnel, de m'avoir dit : de quoi vas-tu vivre si ta femme s'arrête de travailler ? de ne lever les yeux que si quelqu'un venait muni d'un appareil de photo...
Pique-assiette, ne l'étions-nous pas tous un peu, nous qui avons eu la chance de naviguer dans les années 60 ? Les derniers privilégiés de la vieille époque, nous qui avons pu flâner aux Galapagos pendant des mois, à l'île Coco, à l'époque totalement déserte, qui étions tellement pauvres que nous n'avions ni radeau de survie, ni dinghy, ni cirés, ni winches, ni guindeau, ni cartes marines ! qu'il fallait vendre le superflu (démarreur électrique, alternateur, etc...) pour acheter un peu de riz et quelques oignons .
Oh ! oui, Claire et moi sautions de joie si un navire de guerre français était mouillé par là à notre arrivée, (sous voiles, tout près, bien sûr ! ) car ça signifiait un bon repas, une douche, peut-être quelques cordages et pots de peinture, un peu de chaleur, quoi.
Mais ce n'était pas du sens unique, nos chers officiers vivaient leur rêve à travers nous et égaillaient ainsi leurs soirées.
1/11. Pendant des mois et des mois, j'ai nagé 6 kilomètres chaque jour, au point que je suis devenu un très bon nageur.
Au bout de deux heures, j'étais rapide, puissant, en état d'hypnose, insensible au froid, au sel dans les yeux, densité du corps parfaite, un vrai dauphin, insensible à la fatigue, un rythme respiratoire d'automate...
Il y a deux mois, Elise m'a accompagné pendant quelques jours.
J'ai été stupéfait que cette petite bonne femme de trente cinq ans, mère de six enfants, non seulement tienne mon rythme, mais m'oblige à un sprint final endiablé... Une vraie pro !
Ce matin, je me sentais bien, après mes trois heures de boulot habituels, j'aurais presque pu travailler !
Au lieu de cela, j'ai profité de l'heure qui restait à Elise avant d'aller au musée, pour lui faire quelques caresses.
"Bisous" et “ grands soupirs ” une fois, puis "chevauchée amazone" et "grands soupirs" deux fois !
Dès son départ, j'ai petit déjeuné comme un ogre, des restes, mangues sauvages, poisson grillé des Tuamotu, tarua au lait de coco, bananes... Je n'ai pas de temps à perdre, il faut me préparer au combat, je vais avoir besoin de beaucoup de forces, que ce soit pour faire en sorte que notre famille reste unie, ou pour tenir si nous nous séparons.
Elise a passé les cinq premières années de sa vie aux Marquises, sa mère, Polynésienne pur sang, un vrai faciès de cannibale, montait à merveille, à cru, les seins à l'air, les chevaux locaux dans des chemins scabreux et escarpés, seule façon de passer d'une vallée à l'autre .
Son mari lui a interdit de donner le sein (lait carencé !), de les nourrir des produits locaux (carencés !), donc, ce petit monde grandit aux conserves et au lait en poudre .
Aujourd’hui, au musée dont elle gère la boutique, il plane en permanence au dessus d’Elise une rumeur de licenciement, véritable épée de Damocles; sa place est très convoitée, elle ne fait partie d’aucun clan, son mari dérange beaucoup de puissants .
Même si elle n’a jamais commis la moindre faute, elle se demande jusqu’où la loi la protégera car l’inspection du travail est à la solde du pouvoir et du patronat, d’ailleurs, voilà plus de cinq ans que les employés du musée n’ont pas été augmentés !
Notre seule alliée : Maeva, membre d’une puissante famille du pays et copine de mes jeunes années...fille du dernier santalier du Pacifique sud, véritable reine qui fait tourner sa petite agence de voyage d’une main d’acier et pourtant dans une atmosphère harmonieuse, lui a donné ce job en or, mais, où s’arrête son pouvoir ? où s’arrête son courage ?
Il est vrai que les salariés abusent parfois de leur situation, dès qu'ils ont un contrat, ils se savent tellement protégés par la loi qu'ils se laissent aller et sont responsables du naufrage de leur entreprise, est-ce de cela que le pays est en train de mourir
Quand je dis que la mère d’Elise a un faciès de cannibale, c'est sans méchanceté aucune, mais très sérieusement... Ses frères et sœurs encore plus qu'elle. Leurs grands-parents livraient à leurs voisins de vallées, pour des litiges de femmes ou de nourriture, des combats féroces et dévoraient les vaincus, beaucoup de gens sont encore vivants pour témoigner de ces festins.
Voilà le sang qui coule dans les veines de mes enfants !
C'est l'amiral du Petit Thouars qui est venu prendre possession des Marquises pour le roi de France.(avec ses canons !)
Son frère, mon aïeul, commandait la flotte de Napoléon et périt glorieusement à la bataille d'Aboukir, contre Nelson... (de ce côté aussi, il y a du sang chaud !)
Mamie nous lisait parfois le récit de la bataille, quand nous étions enfants, et je revois mon amiral de parent, une jambe arrachée par un boulet de canon, hurlant de son tonneau de paille, dans la pagaille des voiles en lambeaux et des sabres au clair : "ne vous rendez jamais!"
Samedi 4/11 Bien démarré, deux urus murs en quartiers à la vapeur (20 mn) avec le reste de soupe et de la carangue grillée, plus fruits.
Comme tous les matins, super bain en famille, Moana s'éclate !
Départ des surfeurs et de ma travailleuse. Je déjeune, une demie heure de soleil et me voilà au "travail", je n'ai plus qu'une ambition, ne plus jamais bouger d'ici, ne plus jamais voyager (comme Lévy Strauss...), avancer dans mes recherches, m'occuper des enfants, atteindre la sérénité, dépasser mon orgueil, bref, guérir !
Et il me semble qu'ici, mourir doit être supportable .
Je répète souvent cette phrase :
"Mon Dieu, je ne suis pas digne que vous entriez chez moi,
mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie."
La maladie est autant un mal de l'esprit que du corps, le résultat d'une erreur, ou la sanction, c'est en tous cas ce que disent les guérisseurs polynésiens.
Bon timing, ce matin, marché à 5 heures, je rentre avec 50 kilos de "maa", cocos secs, cocos verts, manioc, urus, pota, poisson, etc...
J'ai perdu toute notion du temps, passé et futur, mais j'accomplis ce que j'ai à faire consciencieusement, avec la certitude que je vais y arriver, que je progresse; d'ailleurs, les progrès sont spectaculaires.
--- Moana : Papa, je vais faire pipi, si je tombe à l'eau,
viens vite me chercher, hein ? !
Quelle est la phrase que nous prononçons 60 fois par heure, soit 600 fois par jour, depuis quinze ans ?
Où est Moana ? Moana est avec vous ? Moana, tu es là ?
Avant Moana, c'était Taïna, Hina, Kaya, Tepea, Teva...
Dans le fond, ça me ferait du bien, de vivre dans une maison,
SANS PISCINE !
Comment oser dire que ça ne va pas quand on n'est ni à l'hôpital, ni en prison, ni en guerre, dans un pays où il ne fait ni froid, ni trop chaud, ni faim...?
La science nucléaire doit progresser au même titre que la recherche spatiale, car un jour, nous irons sur d'autres planètes, ne serait ce que pour y jeter nos ordures, est-ce de la pollution ?
Je suis surpris qu'on ne fasse pas encore nos essais nucléaires sur la lune,
la terre a bien assez donné.
Mais je suis plein de contradictions, un jour, je dis : il faut que la recherche nucléaire et spatiale progresse, même si c'est au détriment d'un peu de notre santé, le lendemain, j'écris : pas de progrès matériels, mais :
des progrès spirituels .
La voie que j'ai choisie mène au pur esprit, qui voyage dans le temps et dans l'espace sans efforts, beaucoup mieux qu'avec nos lourds vaisseaux.
Un exemple de progrès serait pour moi, la remise en marche d'un "pouvoir endormi" (surnaturel), le retour au nombre d'années de vie pour lequel nous sommes génétiquement programmés,
la vie éternelle, quoi !
Pour le moment, je suis opportuniste....
Comme promis, voici une page de ma traversée de l’atlantique en solitaire à bord de Pygmalion :
Il y a quatre jours que j'ai quitté Las Palmas, seul, il y avait beaucoup de vent et un ciel gris, mais j'avais tellement hâte de retrouver mes petites filles .
Aujourd'hui, grand soleil, "chez moi aussi", la grande douche froide sur le pont n'est pas loin, en attendant, je mets de la musique, danse comme un fou, rie, suis bien dans mon corps, j'ai mangé un avocat, ils sont délicieux, et une tomate à la mayonnaise, j'ai passé pas mal de temps à faire des calculs, moyennes, miles parcourus, caps à prendre...
Les tapis marocains, de grande beauté, les coussins aux étoffes rares, ces miroirs, donnent un climat de luxure délicieuse à mon palais flottant.
Pygmalion avance comme un vrai paquebot, cap stable, peu de mouvement, vitesse constante, et son seul passager, capitaine, cuisinier, maître d'hôtel, trouve le temps très long, mais, au fur et à mesure que la forme revient, je retire un grand profit de cet isolement .
18 Heures : épuisé de lecture, je viens bavarder un moment avec le coucher du soleil qui me dira si je vais bien vers l'Amérique, car on en vient à douter de tout, dans ce vaisseau un peu cosmique, même de l'azimut du soleil au couchant !
Minuit, réveillé par le mouvement du bateau, je pense les yeux ouverts, lyrique comme à seize ans :
Souffle puissant, profond, étouffé, Pygmalion chevauche, majestueux,
mouvements doux, réguliers, cadencés, la bête est en route, avale les miles, inlassable,
le long des flancs, l'eau bruisse, pétille, scintille dans une gerbe phosphorescente;
l'étrave fend la nuit noire, Pygmalion se régale de sa vitesse et traverse lentement, pour mieux jouir, le grand océan .
Quel bonheur d'être seul au milieu de l'atlantique, sur ce bateau que j'ai construit, que je connais parfaitement, comme mon corps, avec ses défauts et ses qualités, qui me ressemble, que j'aime ...
J'éteints, me couche ou plutôt plonge dans les coussins et fonce sous mon sac, hurle dans mon oreiller, me cache et n'ose regarder le petit carré clair de l'entrée, le trou du capot ouvert sur l'extérieur,(dedans, c'est noir), j'y vois l'énorme tentacule d'une pieuvre géante qui entre et se dirige lentement vers moi pour me saisir, me compresser entre ses ventouses et m'emporter au fond de l'océan.
Je ferme les yeux, réfléchis, n'y pense plus, mais, des bruits, bizarre, quelqu'un serait il à bord ? comment se pourrait il ? et pourtant... je n'ose pas me lever, c'est la peur hystérique puis le cri étouffé du défoulement .
Souffle, siffle, hurle,
de l'intérieur, j'entends gronder, une vague arrive, soulève l'arrière,
Pygmalion monte, monte, ça bouillonne, il part en surf, c'est vertigineux, affolant,
il se met un peu de travers pour descendre plus longtemps puis se repose deux ou trois secondes...
le vent prend la relève, gonfle l'immense voilure blanche à craquer, tout bande, frémit, on va s'envoler,
Pygmalion aime nager .
Une nouvelle colline arrive derrière, haute, rapide mais calme, le soulève délicatement, se forme, monte, monte, accélère puis éclate, écumante de bonheur !
Quelle nuit merveilleuse, ce vent est vraiment infatigable, frais mais bon sur mon corps nu, jamais les étoiles ne m'ont paru aussi proches, aussi vivantes, leur lumière aussi douce, comme le plafond de mon grand palais, la polaire, très basse, bien sur tribord, me dit que je vais à l'ouest, la mature s'élance fièrement, trajectoire précise, appuyée, douce, résolue .
Je dis à cette nuit : sois plus lente ...
6 heures du matin : il fait encore nuit pour quelques minutes, soudain, il tombe des trombes d'eau et le vent souffle avec violence, une violence inouïe,
je suis surpris et incapable d'agir devant la rapidité des évènements, un bruit d'enfer, je regarde le compas : bon cap, le speedo : bloqué à dix nœuds, je sors : on vole !
7 h : ça va mieux, le vent est violent mais la pluie a cessé, je suis trempé et c'est bon car l'air est chaud, le soleil va se lever et, de son côté, le ciel est bleu, rouge, rose, violet...
de l'autre, c'est le noir effrayant, ça fait peur, seul avec toute cette toile, mais c'est en même temps très excitant.
10 heures : ça y est, je l'ai eue, ma bagarre, un nouveau grain m'a surpris, d'une violence inouïe, impossible d'amener la toile vent arrière et trop peur de me mettre bout au vent avec toutes ces voiles qui auraient claqué pendant une heure, le temps que je m'occupe de chacune d'elle et, sous mes yeux, lentement, l'énorme bome s'est simplement rompue sous la pression du vent .
J'ai essayé de faire empanner l'artimon pour déventer la grande et l'amener, mais impossible .
Pendant ce temps, le bateau faisait des embardées terribles et le foc battait furieusement, le tangon plongeait, ployait, menaçant de se briser et, en éclatant, un de ses biseaux de me transpercer .
J'ai vraiment bagarré dur, transpirant malgré la pluie, suspendu parfois par un bras quand un coup de roulis dérobait le sol sous mes pieds, l'autre agrippant ma prise .
Véritable nuit d'amour, cette traversée:
notre cerveau n'est plus sur terre, nous ne sommes plus qu'une boule de feu, deux atomes complémentaires, serrés, enroulés, ivres, fous, dans l'univers; toute la surface de nos corps tremble et ne nous appartient plus en propre, nous ne faisons plus qu'un tout surnaturel...
"Oh ! que ma quille éclate !"
Et me voilà debout devant quelques heures de travail, menuiserie, couture, peinture,
et toujours ce désir féroce, que je n'ai vraiment pas envie de sublimer .....
…"ne pourrons nous jamais
sur l'océan des âges
jeter l'ancre un seul jour ?"
Tahiti le 8 Novembre 1995 Sacrées femmes que nos grands-mères ! Elles ont toutes un peu porté la culotte, par la force des choses, puisque les hommes étaient au front et qu’elles devaient s'occuper seules de leurs (nombreux) enfants.
Graney a du louer des pièces de sa grande maison de Bellevue à des étudiants, pour pouvoir élever ses cinq garçons .
Mamie, son mari gazé au combat et vite emporté, faisait la même chose, dans son immense maison marseillaise, pour élever ses six enfants.
Naoué est courbée sur sa terre marquisienne pour nourrir ses quatorze enfants (son mari est pasteur).
8/11. La prière, il arrive qu'elle jaillisse comme un cri de bonheur intense, par exemple, quand je "m'envole" après deux heures de nage; je pars en hypnose, toute souffrance a disparu, mon cerveau hyper ventilé génère des pensées claires et belles.
"Dieu n'écoute vos paroles que lorsqu'il les prononce lui même à travers vos lèvres".
J'arrive enfin à tenir accroupi sans peine, abdomen gonflé, à la vietnamienne, sur un sol plat, c'est bon ! Mon vieux Bernard, toi le grand nageur, toi que je revois toujours ainsi, pourquoi as-tu été emporté si tôt ?
Que le soleil est bon ! que le vent est doux, que la vie est sucrée, quand on est libéré de la peur, enfin !
L'eau du lagon s'est réchauffée très vite, cette année, il paraît que ça veut dire : année à cyclones. C’est fou ce que nous pouvons vivre en contact avec les éléments, en plein vent, tantôt sud, dont nous sommes mal protégés, avec la fraîcheur de l'antarctique, tantôt nord, l'alizé qui vient de traverser tout le Pacifique en passant par les Marquises et les Tuamotu.
Sous le bateau, c'est très poissonneux, car nous jetons nos épluchures par dessus bord ; quand les enfants se mettent à pêcher, ils prennent beaucoup de poissons et se font souvent casser leurs lignes, il y a douze mètres de fond, pour les trois aînés, plonger à cette profondeur est un jeu, quant à moi, qui jusqu'à il y a un an m'amusais à descendre à 25 mètres et même trente, je peine à y arriver, mais je pense que c'est passager, quoi que...
Quand je vois à quelle allure Teva grandit... dans quelques mois, il me dépassera, il est déjà un homme fort et tranquille, à 14 ans. Parfois, il vient se blottir contre moi et il semble me dire : encore un tout petit peu, papa, je voudrais être encore un peu ton bébé .
Mais que c’est triste, un avortement ...
--- Elise : Cet enfant n’avait pas sa place .
N’oublie jamais qu’il est mort pour toi ...
Non, nous n’avons pas laissé vivre l’enfant de ces amours …
Le 14 était l'anniversaire de la mort d'Anaconda, il nous manque à tous, les trois grands le manœuvraient bien, barraient, changeaient les voiles ... J'étais bien persuadé que je le garderais jusqu'à la fin de mes jours ...
Tetiaroa nous manque aussi, les galopades tout nus au petit matin, le bon sable vierge de la presqu'île, au vent d'alizé.
Chapitre 4
… Claire et moi n’étions pas des modèles de fidélité …
Après quelques mois de folies à Espalmador, nous traversons une fois de plus l’atlantique,
c’est la huitième fois pour moi,
nous nous baladons aux Antilles, en Floride, au Mexique ...
Notre couple ne survit pas à toutes ces folies,
je lui donne ma part de droits d’auteur, le fonds de commerce,
et mon nom ....
Je vends le Tonnant…et m’envole en Chine où l’on construit, parait il, de bons bateaux pas trop chers ...
Je débarque en Asie avec mon sac à dos et mes liasses dans la poche, sans trop savoir ce que je veux, ni les prix. J'ai tout de même une vague adresse où je me rends le jour même.
Un chinois couvert de bijoux me mène dans son chantier à bord d'une longue voiture avec chauffeur et me présente ses bateaux.
Une centaine d'ouvriers s'affairent autour d'une douzaine de voiliers de 12 à 20 mètres.
Pour cette somme, vous pouvez avoir celui-ci, dit il dans un mauvais anglais. Là, je manque tomber dans les pommes, en quelques secondes, je viens de tripler mon capital ! Je passe des dix tonnes du Tonnant aux trente tonnes de Heiva, un ketch de 18 mètres en fibre de verre d'un luxe inimaginable, teck massif partout, baignoire avec eau chaude courante, barre à roue hydraulique etc. etc...
Je mets ma fortune sur la table contre un vague reçu, c'est ainsi qu'on "travaille" en chine, en échange, mes sous rapportent 23 % d'intérêts pendant la construction...
Mais après avoir vécu si intensément avec Claire pendant 10 ans, cette séparation est déchirante, nos cœurs sont à vif, je l’appelle et .... elle me rejoint ! bien que nous soyons légalement divorcés, avec nos trois filles et plein de cantines ...
Quelle épreuve que ces va t en ! Reviens ! Je t’aime ! Pars ! ..
Hong kong, Manille, Puerto Galéra, je reprends goût à la vie, je pêche !
La pêche sous marine est parfois dangereuse, je vous l’ai déjà dit .
un jour, je plonge au large avec Ipahito, un jeune pécheur philippin, lorsque cette inoubliable aventure m’arrive :
A plat ventre et totalement immobile sur le sable, par quinze mètres de fond, mon arbalète tendue devant moi, prête à tirer, j’essaie de m’habituer à l’obscurité d’un trou dans le récif lorsque je distingue deux yeux qui me fixent.
A bout de souffle, je tire au milieu et arrache ma proie tout en palmant vers la surface ; là, je vois mon copain bondir dans sa pirogue, terrorisé.
Je regarde vers le bas : une murène de deux mètres de long et 50 cm de diamètre est en train de transformer ma flèche en un vulgaire ressort
Ceci dit, sa femme nous en fera un plat absolument délicieux .
Deux jours plus tard, pour me montrer qu’il est aussi un vaillant guerrier, Ipahito ramène un thon de 50 kg ...pris au fusil !
Il me raconte que dans la passe, tous connaissent la présence d’un mérou géant, terriblement dangereux, me dit il, car, si l’on s’approche trop de lui, il vous aspire littéralement dans son énorme gueule .
Ah ! ces “ Fish stories ” !
Mais, décidément, rien ne va plus, Claire débarque, et moi, je reprends la mer avec quelques gars ramassés sur le quai, décidé à ramener ce bateau en Europe.
Pendant trente ans, j'ai toujours navigué seul, sur mes bateaux (six). Soit carrément en solitaire, soit avec femmes et enfants, mais, et c'est normal, elles étaient très occupées dedans par les bébés; Quand j'étais "sans femme", je ramassais un ou deux jeunes sur le quai, ils n'avaient jamais mis les pieds sur un voilier, mais je leur apprenais vite à tenir un cap, afin de pouvoir dormir un peu et leur (petite) participation aux frais me permettait de faire quelques économies pour survivre aux escales.
Eux, avaient fait LE voyage de leur vie !
C'était en fait de véritables shangaïages, je les faisais payer d'avance, car je savais qu'autrement, ils débarqueraient à la première escale, tant cette vie est dure, d’ailleurs, j'évitais de faire des escales .
A l’instant du départ, Claire me dit :
tu ne sauras jamais à quel point je t’ai aimé .
De nouveau, c’est le grand large, le Pacifique où je me lance en même temps que mon ami Peter Tangwald, destination commune : Cairns, en Australie.
Peter a été intercepté par les pirates, sa jeune épouse Lydia tuée.
Il est rentré seul avec leur fils de deux ans.
Ici, il faudrait parler du problème des armes à bord. Dans certains cas, comme celui de Lydia, il aurait probablement été préférable de ne pas en avoir .
Lydia, qui avait le sang chaud et le tempérament vif, qui était de plus jeune maman, quand elle a réalisé que le bateau qui les suivait avait des intentions nettes de les agresser, n'a pas réfléchi, elle est sortie avec son arme, un malheureux fusil de chasse !
Evidemment, dans la seconde qui suivit, elle était morte, car les agresseurs étaient mieux équipés : une seule rafale a suffi .
Peter s'est remarié et continue de naviguer malgré ses 60 ans. Le pauvre n'a vraiment pas de chance; en escale sur la côte tunisienne dans une baie isolée, deux hommes montent à son bord de nuit, l'immobilisent et violent sa femme, puis partent avec tout ce qu'ils peuvent emporter.
D'autres amis nous ont raconté leurs mésaventures, encore aux Philippines deux bateaux se suivaient de près pour des raisons de sécurité. L'un d'eux fut abordé par une pirogue à moteur qui leur demanda des cigarettes. Le couple qui ne se méfia pas fut carrément assassiné au coupe-coupe, et tout ça pour quelques appareils électroniques et un peu de matériel !
Il faut avoir une idée de la pauvreté aux Philippines. J'ai vu mourir dans un jardin public une femme qui saignait (probablement un avortement mal fait), sous les yeux des passants indifférents.
Une autre rencontre d'escale : un solide américain qui a fait la guerre du Viêt-nam et a expérimenté les techniques de combat de brousse avec toutes ses horreurs... avait une opinion bien faite sur le problème des armes à bord. Sa recette : avoir un fusil à pompe, canon scié, si je me souviens bien, laisser approcher le bateau agresseur, généralement une pirogue à double balancier avec une dizaine de pirates bien armés, et... , quand ils sont à 20, 30 mètres, allonger tout le monde d’un seul coup, ou deux, de cette outil redoutable ! J'ai appris depuis qu'il était au trou pour 20 ans : il transportait 500 kg de haschisch !...
Je ne sais pas s'il vaut mieux avoir ou non un fusil à bord.
Il m'est arrivé d'avoir peur et de penser être suivi. J'allais déjà vite, car le vent était fort et la mer grosse, j'ai mis le moteur à fond et ai changé de direction. Dans une grosse mer, il y a peu de chance d'être abordé.
Mais nous avons toujours eu des armes: un fusil de guerre et une arme de poing. Le premier ne nous aura servi qu'à chasser le sanglier aux Galapagos et à l’île Coco, je doute qu'il nous ai protégés d'une attaque de pirates, (Lydia serait en vie, à mon avis, si elle n'avait pas eu d'arme).La seconde, pour nous défendre contre les maraudeurs dans les ports malfamés ou les mouillages isolés, un fusil n'étant pas manœuvrable dans l'espace réduit d'un bateau.
Les armes de guerre, si elles sont faciles à acheter causent beaucoup de problèmes par la suite : quand on vend son bateau, impossible de les mettre dans ses bagages ! Quand on arrive dans certains ports, comme, par exemple dans une des 700 îles des Bahamas, réparties sur 1000 km, il est impossible de les déclarer aux autorités, car ces îles sont pleines de pirates d'un type différent : ils tuent le propriétaire du bateau et son équipage pour remplir le bateau de drogue et le faire entrer aux USA. Nous parlons ici de cas de pirates absolument sans pitié.
C'est donc dans ces régions que l'on en a le plus besoin, si on les déclare, les autorités les gardent dans le port d'entrée et, bien sûr, on n'a pas envie de faire un retour en arrière de 1000 km pour aller les récupérer... après les avoir traversées .
J'ai moi-même souvent pris le risque de ne pas les déclarer pour cette raison. Un jour, cela a failli me coûter cher. Pas d'armes ? me dit le douanier. Non, répondis-je. Un moment après, ils étaient sept, en gros souliers à clous sur mon joli plancher, à fouiller chaque recoin du bateau.
Je les ai arrêtés au bout de cinq minutes, blanc de peur, et leur ai dit que j'avais un fusil... Cela s'est heureusement bien terminé par un pot collectif.
Je voudrais dire qu'il est parfaitement légal, pour un navire de haute mer, et nous entrons dans cette catégorie, de transporter des armes, même de guerre, et ceci inclut les redoutables fusils mitrailleurs, les bazookas, etc. L'histoire la plus récente est celle de mon ami Roger, navigateur solitaire en escale aux Carolines.
Il arrive des Philippines un samedi, aucune autorité pour faire sa “ clearance ”. Dimanche, idem. Lundi, voilà enfin les officiels : il remplit les formulaires, aucune question sur les armes. Il n'en parle pas. Mais les douaniers ont un rapport sur "un barbu de 35 ans qui trafique...'' : ils fouillent et trouvent un pistolet mitrailleur avec silencieux, mais pas de drogue. Prison, saisie du bateau, gros frais de justice. Il a gagné son procès contre le gouvernement (fouille illégale sans mandat, il y a beaucoup de barbus de 35 ans !), mais perte de son arme !! J'en ai voulu au juge (devenu plus tard un ami) d'avoir pris cette sanction à mon avis injuste de confiscation .
La radio n'est pas une protection en cas d'attaque par les pirates. Je me souviens de ce bateau sur lequel trois jeunes couples naviguaient au large de l'Indonésie, une embarcation d'aspect louche les poursuit; dès qu'ils ont la certitude des intentions agressives de l'assaillant, ils envoient des appels de détresse: "Nous sommes attaqués par des pirates !!"... et puis ce fut le grand silence. On n'entendit plus jamais parler d'eux ni de leur bateau.
J'arrête la liste là.
Vous serez peut-être surpris du ton froid avec lequel je traite cette longue série d'événements dramatiques. Il faut réaliser à quel point notre vie est dangereuse et comprendre le vocabulaire du marin : pour moi, ce que vous appelez une tempête, ne sera qu'un ''coup de vent'.
Les terriens ont souvent la même pudeur, si vous demandez à un mélanésien : comment ça va ? Il répondra : Small small no more …
Un espagnol dira de sa chienne en chaleur : se mueve un poco …
De cette traversée des Philippines aux Carolines, 35 jours de près, je n'oublierai jamais ces immenses troncs d'arbres rencontrés chaque jour, probablement arrachés par les nombreux cyclones de cette région, tellement grands que je pouvais courir dessus, après avoir amarré le bateau à une branche, si le temps le permettait, et sous lesquels j'ai pêché au fusil sous-marin plusieurs espèces de poissons de récifs, comme le mérou, au milieu des requins ! Rencontrées de nuit, par vent fort, ces masses de plusieurs tonnes nous auraient probablement coulés comme l’aurait fait un quai de béton.
Les nombreuses fois où j'ai échappé à une attaque de requin ne m'ont pas servi de leçon. Les amis proches qui ont perdu un pied, l'autre une palme au cours de pêches sous-marines ne m'ont pas refroidi. Nous continuons de chasser au milieu des squales, et souvent de nuit, comme d'ailleurs la majorité des gens du Pacifique.
Et c'est l'arrivée, l'accueil pudique et vibrant d'un atoll des Carolines où l'on peut entendre les plus beaux chants du monde, des canons très complexes, émouvants aux larmes, composés de presque tous les habitants (200), assemblés par groupes d'âges dont les mélodies se superposent, un peu comme dans les compositions de Bach. Ils ne s'accompagnent d'aucun instrument. Ils viendront d'ailleurs tous à bord chacun chargé d'un présent .
Il y a 7 ans qu'ils n'ont pas vu passer un voilier .
Un enfant naît pendant cette escale et reçoit le nom du bateau. Son père me confie son immense désir de voir le monde, lui aussi, mais comme la majorité des siens, il est né et mourra sur son atoll, sans en être jamais sorti.
Peut-être que le courage, pour certains, c'est de ne pas partir ...
Les hommes n’ont pas de racines ?
Malgré l'envie de rester dans cet atoll aux filles souriantes et aux enfants joyeux, il faut lever l'ancre.
Bougainville, puis Rossel, point extrême de l'archipel de la Louisiade, en Nouvelle-Guinée, loin de tout, où un homme vient au devant de vous en pirogue, vous entraîne par signes amicaux dans une longue marche sur un chemin de brousse et s'arrête soudain devant un cours d'eau où il vous invite à vous rafraîchir, le summum du plaisir pour le marin qui vient de faire une longue traversée.
La propreté de sa case, le goût exquis de la patate douce chaude que vous tend sa femme et, surtout, la qualité inouïe du silence et de la propagation de la voix de deux femmes, distantes de trente mètres l'une de l'autre et conversant tranquillement (en semblant bien s'amuser d'ailleurs !).
Cairns ensuite, en Australie, avec son aspect bourg du Far West et ses habitants au-dessous de vingt ans pour la plupart; de la dynamite, quand ça danse et chante dans un parking abandonné !
Dans la boutique du coin, j’achète un fusil de guerre, (j’avais du jeter mon Mauser quand j’ai vendu le Tonnant ).
Puis le terrifiant détroit de Torrès; l'atterrissage difficile, après trois jours de haute mer, sur des récifs à fleur d'eau, hors de vue de toute terre; la recherche de la passe par point astronomique, avec le soleil couchant en face de soi, passe qui n'est qu'un torrent de courants et derrière laquelle nous jetons vite l'ancre pour la nuit.
Deux jours plus tard, ce sont les pêches miraculeuses, à la ligne, sur les hauts fonds, au large de Timor et quelques baignades parmi les dauphins, pendant qu'un cyclone ravage le détroit que nous venons de quitter .
Trois semaines de mer depuis Cairns, sans autre escale que cette nuit derrière un récif de Torrès, et voici Cocos Keeling où je fais une provision de noix pour des mois.
Et de nouveau le rythme de l'océan pendant quelques jours, voiles gonflées, muscles raides, esprit clair, voilà les Maldives, où est le port ? Je n'ai pas de cartes ! Un pêcheur tend le doigt vers le sud en riant. Ces îles resteront pour moi l'arrivée sous leurs immenses voiles latines de ces donis sans moteur, chargés de produits locaux, au coucher du soleil à Malé.
De l'Océan Indien, je retiens ces douze jours de calme archiplat, sans une goutte de fuel, avec ces nuits de firmament reproduit sur l'océan miroir, et le titanesque carnage d'un groupe de dauphins par une bande d'orques sur ce lac blanc, la vitesse fulgurante à laquelle ils nageaient, leurs cris perçants et la couleur rouge vif de l'eau.
Un coup violent sur la coque m'avait sorti en sursaut du lit où j'attendais le vent depuis dix jours, c'était un orque curieux ! Certains navigateurs ne sont pas revenus pour raconter l'histoire ou ont continué le voyage dans leur radeau de survie. Au milieu de la bataille, un aileron noir de cinq mètres de haut croise majestueusement, c'est le chef accompagné de sa femelle...
A Djibouti, je rencontre une ravissante fille qui passe son bac auprès de ses parents, le médecin chef de l’hôpital militaire et son épouse, une grande et belle polynésienne .
Elle s’appelle Elise,
elle me plait beaucoup,
mais c’est sa copine Martine qui sera mon flirt d’escale ...
Je reprends quelques forces, carène avec une grande marée et m’engage sur la dernière ligne droite, façon de parler, car je suis en pleine contre saison, comme toujours !
Oui, la mer Rouge fut particulièrement dure, en panne de moteur, les pièces sont introuvables, j'ai lutté contre une mer hachée, un vent violent et un courant contraire, dans ce long couloir de 1 500 miles si étroit qu'il fallait virer sans cesse de bord pour ne pas s'empaler sur les récifs, loin des côtes, ou sur les mitrailleuses des militaires en guerre qui tirent sur tout ce qui approche. Plus d'un skipper m'ont montré les trous de rafales sur leurs coques et les balles récupérées puis mises en pendentifs !
Certains sont encore dans les prisons du Yémen ou d'Erythrée...
Jean, le frère aîné d’Elise, m'a accompagné dans cette longue remontée.
A cette époque, je suis un fanatique du végétarisme, mieux, je ne vis que de fruits frais; il n'est pas près d'oublier ce voyage à mon bord, nous relayant à la barre toutes les quatre heures en dévorant des pastèques et autres fruits qui abondent à Djibouti, au Yémen, au Soudan, en Israël.
Odeïda la mystérieuse où de belles femmes soulèvent leur voile opaque, au risque de leur vie, pour me montrer leurs yeux de feu et sans doute dans l'espoir que je les délivrerais de l'esclavage où elles sont.
Port-Soudan, l'Arabie Saoudite, où un cheikh en limousine vous emmène faire un chargement de pastèques, alors que vous faites du stop, et offre tout ça au nom d'Allah .
Israël, Charm al Cheikh, en juillet, cette plage blanche où des milliers de jeunes juifs sont en vacances, chantent le soir, dorment sous la tente, je n'ai vu ça nulle part ailleurs au monde.
Jean s'est vite trouvé un groupe, mais moi, j'étais esclave de mon bateau, comme toujours, le mouillage ouvert, l'inverseur à démonter : il m'est tombé sur le pied et... fracture ! Normal, 80 kilos...
Mais ça ne m’empêche pas de continuer, j’ai la rage !
Comme Israël vient juste de signer la paix avec l’Egypte, je passe le canal de Suez avec deux Israeliens, un événement !
Un narguilé à Port-Saïd, et nous voilà enfin en Méditerranée. J'ai hâte d'arriver à Ibiza... de retrouver mes filles que je n'ai pas vues depuis un an, mes escales sont donc rares et courtes.
Une nuit en Grèce, une en Italie, et me voilà chez moi .
Ibiza, c'est la fin de l'été, je suis heureux, me voici enfin dans mon fief, galopant, léger, dans mes rues, après un an de voyage terrible sur mon énorme voilier, terriblement bon, terriblement fort, terriblement DUR ! j'ai une gueule de pirate, 35 ans, je suis célibataire...
Une jeune fille, blonde aux yeux bleus, mange une glace avec ses parents...je m'assieds, me présente, blague, éblouis, et lui dis de façon très convaincante qu'elle me plaît... à quoi elle répond, à sa façon, très convaincue, que c'est réciproque. Papa vient à bord, vérifier mon passeport, maman m'invite à dîner, rien n'éteindra ce feu que quelques gros câlins.
Manuella se “caressait ” frénétiquement pendant l'amour et ses bouts des seins devenaient blancs comme des cailloux.
Puis, je fonce à Espalmador, le petit port de La Sabina étant plein, je mouille à l'extérieur, dans 4 mètres de fond de sable.
Au milieu de la nuit, la brise habituelle d'est est tombée et un vent d'ouest s'est levé brusquement et a forci rapidement. La mer s'est formée, l'arrière était à 100 mètres des rochers. Comme il n'y avait que 30 centimètres de sable sur des dalles de rochers plats, mon ancre a chassé. Je me démenais pour réamorcer le circuit de fuel et fuir quand le premier choc eu lieu .
Dans le noir et la tempête, quand le moteur a démarré, il était trop tard, en quelques minutes les vagues ont porté mes 30 tonnes sur des rochers acérés et durs comme du diamant.
A minuit, je suis descendu sans me mouiller les pieds, tant nous étions haut en terre.
Fini, Heiva était perdu !
Tant d'efforts, tant d'années de travail détruits en quelques minutes
et pas d'assurance, bien sûr !
J’avais connu Marie Jeanne un an plus tôt, je venais de vendre le Tonnant et m'envolais construire Heiva en Chine. Elle m'a écrit des lettres d'amour que je n'ai jamais reçues, pourquoi ? Elle aurait bien pu devenir ma femme, cette petite Suisse au sang bleu, effrontée et fougueuse. La nuit du naufrage, j'ai couru vers elle .
Elle m'a reçu dans sa finca, nue, étonnée de me voir là, seule.
Elle a tout de suite compris ce qui venait de m'arriver.
Nous nous sommes étreints sur une grande paillasse, puis elle a fait chauffer un peu d'eau dans laquelle elle a mis du sel et s'est lavée... elle ne voulait pas être enceinte .. .
J’entends : je t’ai longtemps attendu, mais c’est fini...
Au matin, je courre à la capitainerie. On m’annonce qu'on enverra un chalutier si je mets 100 000 pesetas sur la table. C'est la moitié de ma fortune, mais je la mets. Ils m'envoient une amarre de cargo que je frappe aux écubiers, et après avoir pris 100 mètres d'élan, ils m'arrachent littéralement des rochers. Je suis en pleine eau,
mais on coule !
J'ai tout de même le temps de foncer à la cale de halage après avoir fait quelques colmatages de fortune, et j'entreprends les grands travaux. Tant qu'à faire, je descends les mâts, et je suis en train de les gratter sur le quai d'Ibiza quand je décide d'appeler Paris .
OK, on m'attend .
Je laisse tout en plan et fonce comme un fou.
Là : énorme surprise, les filles ne sont pas là. Où ? à la campagne...
Je repars, tout est fini.
De la gare, j’appelle Martine, la copine d’Elise. Elle m'attend, à Bordeaux, où elle vient de rentrer à l'université.
Avec sa copine Chouky nous faisons quelques folies dans le grand lit des parents, absents .
Elise arrive le lendemain et se couche dans sa chambre.
Au matin, mes jeunesses parties, je me glisse dans son lit et lui propose de l'emmener à Tahiti, puis je m'habille et rentre à Ibiza.
Quelques temps plus tard, elle était là, avec tout ce qu'elle possédait,
un petit sac de vêtements et deux cartouches de cigarettes.
Elle me dit :
abandonnée de tous, j'aurais sombré dans la drogue, tu es mon radeau.
Le soir même, elle est ma femme (ça l'a scandalisée).
J’ai pensé : quelle est épanouie !
Et je l’ai éteinte en trois jours !
Mon marin maldivien avait bien dit : Captain, your sex is dead !
En fait, je suis sur le point d’assister au plus terrible duel que deux jeunes filles, soudain rivales, se soient jamais livré pour un homme, à l’agonie, elles le savent bien, Elise a été superbement initiée par un bel africain, quand elle dort, son anus est magnifique, ouvert, détendu, épanoui comme un appel au baiser .
(Mais oui, il y a encore des hommes responsables !)
Elise est consciente que les heures sont comptées .
En effet, Martine arrive par l’avion suivant...
Trop tard ! Il ne lui reste plus qu’à pleurer toutes les larmes de son corps…
et à repartir ...
Belle réplique de la scène (beaucoup plus violente) que se sont livré sa mère et sa cousine Esther pour son père, vingt ans plus tôt …
Elise me raconte cette époque :
Dans les années cinquante, aux îles Marquises, le bout du monde, un jeune médecin vaccine les populations à tour de bras,
il n’a rien d’autre à faire, ces gens sont en tellement bonne santé …
Il faut dire qu'il arrive d'Indochine où il a recousu de grands blessés dans les tranchées pendant des mois …
Ses repas ? il les prend chez l'administrateur, seule personne avec laquelle il peut échanger quelques phrases de français, à part l’évêque et le gendarme …
Nous sommes en plein Loti, la servante a dix sept ans, de grands yeux noirs …(les filles de Oua Pou sont de redoutables prédatrices ).
Quelques mois plus tard, un enfant naît.
Mais Mémie n'accepte pas le mariage de son fils unique avec cette sauvageonne et décide d'élever l’enfant de cette union elle même, dès qu’elle a douze ans, elle la met à Molière, le chic du chic du seizième, où notre "peau brune" est toisée .
Le souvenir qu'Elise a de ces années est douloureux :"Je n'ai jamais été aussi malheureuse, je passais mes soirées à me “ caresser ”, seule devant les films érotiques de la télévision, pendant que ma grand mère engloutissait des boites de chocolats fins en lisant "Nous deux".
Aux premiers beaux jours, nous allons à Espalmador où nous passons six mois de lune de miel en sauvages.
C'est là que Teva a été conçu..
Quelques mois plus tard, il frappe à la porte .
Quelle naissance !
Dix heures du soir, je tombe déjà de sommeil, voici les premières contractions ;
Minuit, luttant contre l'envie folle de dormir, je chronomètre les espaces entre chaque vague.
Trois heures du matin, la poche se crève et je vois apparaître un bout de crâne plissé et chevelu ; je crois qu'une veine va éclater et je chancelle.
Quand la tête est sortie, j'ai immédiatement vu que le cou était étranglé par le cordon et l’ai vite libéré (en forçant).
Dans la semi-obscurité de notre cabine arrière, avec le mouvement causé par la tempête qui soufflait dehors, je n'en menais pas large quand je l'ai posé sur le ventre vide d’Elise, mais il a rosi tout de suite et il respirait paisiblement. Ouf !
Sur le pont, une immense marmite d'eau était posée sur un foyer de charbons ardents, pour la toilette.
Au matin, un copain médecin est venu vérifier que le placenta était entier et Teva a commencé de téter, téter ...
Dans cette île lumineuse où j'ai vécu tant de moments heureux, puis tant de solitude et de souffrances, privé de mes trois filles, je retrouve l'immense bonheur d'aller au marché avec mon petit enfant contre moi, bien au chaud dans son porte bébé ventral, de lui préparer de bons repas, poissons de roches tout juste sortis des filets, patates douces sur les braises de mon réchaud à charbon de bois, kakis sauvages...de le regarder dormir entre nous, tout nu sur sa serviette blanche, ( pour qu'il n’aie pas de rougeurs ).
Ah ! quelle douce année .
Après un long séjour en Méditerranée qui voit naître Tepea, lui aussi, chez nous, nous hissons de nouveau les voiles, destination : Haïti...
Un groupe "d'orange people Krisna etc.." nous accompagne. Ils sont adorables et très adaptés à notre étrange façon de vivre.
A Tanger, nous embarquons trente caisses de fruits et légumes frais de trente kilos chacune (ils participent aux dépenses et chacun a la charge de trier régulièrement ce qui s'abîme). Neuf cents kilos pour dix pendant un mois de mer plus deux cents kilos de pommes de terre et oignons et... quelques lignes de traîne.
Nous faisons une magnifique traversée, joyeuse, sportive, sans casse, avec des voiles partout, volentin, foc tangonné, artimon, grand voile, trinquette, bonnette etc.
Quel résumé d’un mois de mer pendant lequel on est prêt à tuer le premier qui désobéit !
En fait, ils en sont tous tellement conscients …
Qu’ils n’ont d’autre choix …
Que de sourire !
De Haïti où nos amis, allégés de quelques kilos par le régime alimentaire de leur traversée, se sont éparpillés, nous retenons les cent coups de bâton administrés à un groupe de dockers pour savoir qui a volé un vélo !
Nous nous souvenons aussi de l'incroyable force de ces hommes pauvres à la limite de l'imaginable qui transportent, sous un soleil de plomb, des charges énormes en n'ayant pour tout repas qu'un morceau de canne à sucre et un bol de riz, et aussi de leurs voiliers qu'ils construisent sur le modèle des cotres bretons du siècle dernier avec des matériaux et des outils rudimentaires et qu'ils manœuvrent en maîtres, chargés jusqu'à la lisse, à la voile, une immense toile en coton rapiécée qu'ils mettent une demi-heure à hisser tant le gui est lourd.
Ils n'ont pas de moteur, bien sûr; un jeune mousse s'affaire toujours devant un chaudron posé sur les braises d'un feu construit à même les galets du lest.
Mais comment parler de Haïti sans raconter le carnaval ? Ses rythmes endiablés, étourdissants, ses danseurs et danseuses déchaînés qui explosent enfin, car la misère et l'injustice ne les a pas terrassés, ces rafales d'armes automatiques qui interrompent un moment la folie... car on s'entre-tue chaque année dans la foule ivre de liberté, malgré l'incroyable concentration de policiers armés jusqu'aux dents;
ce sont les règlements de comptes.
Prêts à partir vers Panama et Tahiti, un jeu de voiles vient de nous arriver, un homme se présente, dit avoir lu mon livre et me propose de m'échanger mon bateau contre le même mais neuf, va-t-il l'exposer dans les salons nautiques des USA ?
Marché conclu...
En échange, il me demande de convoyer un voilier de Port-au-Prince à Miami, le skipper me dit qu'il doit aller voir sa mère, gravement malade.
Je sais, aujourd'hui toute la vérité, il a paniqué car il y avait 700 kilos de cocaïne à bord !
J'ai fait ce convoyage...
Bien sur, notre homme est importateur de café de Colombie ! il roule en limousine, nous emmène dans les plus grands restaurants de Miami . Sa façon de lécher notre petit Tepea de six mois me déplaît, il le sent et se vexe .
Pourtant, nous nous envolons comme prévu.
Dans notre chantier chinois, nous attendons que l'argent promis arrive pour que la construction démarre; au bout de six mois d'angoisses, sans un sou, un homme vient se faire construire un voilier, lui aussi, je lui propose de surveiller les travaux, car il doit repartir; il me dit qu'il est avocat à Los Angeles; je lui montre le contrat qui me lie à mon "marchand de café"; léger, me dit il, mais laisse moi lui passer un coup de fil demain ...
Une semaine après, les sous étaient là !
Je reviens de loin ! Mais j'ai mon bateau neuf !
Ici commence l'histoire de "Vaïmiti"; dès ses premières heures de navigation, après les mois stressants de la construction, il pénètre dans la folle aventure; Elise, Teva, Tepea et moi sommes seuls à bord de ses trente tonnes, quand soudain des centaines de jonques de haute mer nous entourent, tirant à l'aide de leurs uniques immenses voiles rapiécées des chaluts antiques dans le vent d'hiver des eaux chinoises; les équipages, des hommes musclés et torses nus malgré le froid, nous lancent avec des gestes amicaux quelques poissons; nous leur jetons quelques T-shirts "Formosa Boats"...
Vous imaginez leur réaction !
Nous naviguons vers Hong Kong, dix jours de près serré car les vents sont contraires en cette saison.
Pardon, mes amis, près serré, c’est un truc où on en prend plein la figure …jour et nuit, ça ressemble parfois à une punition très sévère.
Marc Darnois, célèbre loup des mers du sud, disait : c’est comme les coups de bâton sur la tête, c’est bon quand ça s’arrête
.
Hong Kong, quelques mois parmi des gens qui, comme nous, vivent sur l'eau toute leur vie ; quelle densité de trafic, tant marin que terrestre !
Toujours à Hong Kong, un jour où la tension à bord était forte, j'ouvre la cocotte minute pleine de soupe bouillante. Un mécanisme fonctionne mal, elle explose pratiquement à 60 cm de Teva, deux ans et demi, qui est tout nu ! Par bonheur, je n'ai jamais oublié les leçons d'un très grand spécialiste américain des brûlures rencontré aux Antilles en 1975 :"une seule conduite à tenir, dans tous les cas : refroidir immédiatement la brûlure. L'idéal est le bain d'eau froide, douce ou de mer..".
J'ai sauté instantanément à l'eau avec Teva et nous sommes restés longtemps ainsi. Puis nous sommes allés à l'hôpital qui a voulu le garder.... sans nous !
Je vois encore ces centaines d’enfants attachés sur leurs lits, hurlant, les infirmières leur injectant un somnifère, et les parents quittant les lieux en pleurant …
Je signe une décharge et on repart avec lui .
Bains froids répétés et Teva n'a pas la moindre marque... pas un antibiotique, pas un remède, rien.
Pourtant Hong Kong est un des ports les plus sales au monde !
Aux Maldives, j'avais sauvé un ami Italien sur un bateau à qui la même aventure est arrivée. La cocotte de spaghettis explose, il n'avait pas enlevé la soupape !
Un joint de trop, sans doute…
Tout le monde a bondi sur l'armoire à pharmacie.
Je l'ai empoigné et mis à l'eau jusqu'à ce qu'il soit bleu de froid.
Huit jours après, il galopait dans les rues de Malé !
Puis, de nouveau les Philippines. Elise enceinte de cinq mois, nous cherchons la baie qui verra naître notre troisième enfant; ce pays est très beau et ses habitants des gens délicieux, mais chaque abri côtier devient un port très fréquenté et vite très sale.
De Puerto Galera, propre et sûr, nous sommes chassés par les multimillionnaires au pouvoir. C’est le fief de l’architecte et ami du président Marcos …
Nous quittons la baie furtivement, à deux heures du matin, leurs factures sont exorbitantes.
Nuit noire, près serré, erreur d'appréciation, nous nous mettons au plein sur les récifs de Verde Island. Vent et vagues nous portent à terre... L'enfer ! A l'intérieur, je vois la coque s'enfoncer sous les chocs, dans un acte désespéré, je mets arrière toutes, l'hélice, avec toute la violence de ses trois lourdes pales et les 3 000 tours du moteur, heurte le récif, je plonge pour porter une ancre au large, il n'y a que trente centimètres d'eau ! J'ai la tête en sang... mais m'acharne, et finis par sortir de ce piège, à l'aube...
Nous sommes seuls avec Teva et Tepea sur cet énorme voilier, et nous traversons une zone truffée de pirates.
Maasin, à Leité, reste notre meilleur souvenir de ce pays, en grande partie grâce à notre rencontre avec Arthur et Hélène. Il est très bon mécanicien et travaille dur, comme tout le monde ici; sa machine à broyer le maïs vient d'être brevetée et il rêve de construire et diriger une école de mécanique.
Pour le moment, il nous rend visite chaque jour, à l'improviste, toujours porteur d'un petit cadeau, et partage nos repas, nous faisons de même avec lui .
Il entretient ses nombreux frères et sœurs; l'aînée, à quelques mois d'obtenir son diplôme de médecin, a failli succomber à une grave maladie et en est restée paralysée à vie.
Un jour, il nous emmènent nous baigner dans un cours d'eau; une vingtaine d'enfants nus s'ébattent dans un trou formé par le courant, une jeune femme lave du linge. Very hard dit-elle... elle a huit enfants ! Nous nous laissons masser par l'eau fraîche, buvons un coco, un voisin nous apporte une assiette de manioc fumant, c'est leur repas ... Avons-nous déjà savouré quelque chose de meilleur ?
Maasin est malheureusement très exposé au vent du sud et la mousson va bientôt changer; nous décidons d'aller plus loin chercher un abri pour la naissance, maintenant imminente.
La veille du départ, à sept heures du soir, nous sommes tous dans le carré de Vaïmiti . Sur le quai, comme chaque jour depuis des semaines, une foule de gens descendus des montagnes est là, immobile, à observer cet étrange couple de blancs qui a ce pouvoir extraordinaire de passer d’un continent à l’autre sur son navire, avec ses enfants ...
Des millions de gens dans le monde aimeraient tant être à notre place, aimeraient tant pouvoir entrer en France et profiter de ce système qui permet d’avoir accès gratuitement à la connaissance, ils seraient prêts à tout, pour venir avec nous !
Jamais je n’ai ressenti cela avec tant de force;
Mexicana, c’est le surnom que j’ai donné à la jeune sœur d’Arthur, reste sur le pont pendant les adieux, chargés d’émotion, de cadeaux, ils m’offrent un gallon de Tuba, cet alcool de sève de fleurs de cocotier que j’aime tant, ils le savent bien,( à Tahiti, les marchands de bière les auraient fait jeter en prison depuis longtemps, sous prétexte de manque d’hygiène...)
Mexicana est bouleversée, assise sur le roof avec son amie, elle m’appelle par la pensée, en silence, elle attend que je monte la voir..
…et je viens ...
Elle me tend la main, en baissant les yeux .
A peine effleurée, je reçois une puissante décharge émotionnelle, une chaleur inouïe .
Quel magnétisme !
Je n’avais jamais réalisé à quel point elle m’aimait.
Mais, tout le monde se quitte,
je suis si lâche .
Combien de fois un être vit il de pareils instants dans une vie ?
“ Quand l’amour vous fait signe, cédez lui ... ”
Les Bucas Grandes et ce petit mouillage très sûr, nos amarres aux cocotiers et des bandes d'enfants adorables qui emmènent Teva et Tepea pêcher pendant des heures ne nous retiendront pas : trop loin d'un hôpital..
Ce sera donc Palau. Cinq jours de mer, toujours sans pilote automatique, encore au près, pas de carte pour l'atterrissage,
mais tout se passe bien.
Palau c'est ce mouillage si calme que nous semblons posés sur un aquarium géant; des centaines de poissons évoluent dans une eau transparente et tiède; nos enfants ne tardent pas à en faire autant, ils apprennent à nager en deux jours.
La recette ? mettez-leur une paire de palmes, un masque et une bouée...
que vous dégonflez petit à petit..
Mais ce sont aussi les harassantes difficultés pour obtenir permis de séjour et de travail. Je dois finalement demander assistance au Président de la République lui-même... et il aplanit tout en quelques minutes ! Pauvre Haruo Remeliik, assassiné récemment pour d’habituelles guerres de clans politique, style de violence qui se propage dans toute l’Océanie .
Il y a dix fois plus de crimes chez nos voisins et cousins de Port Moresby qu’à Sydney, et seulement 1% des auteurs sont appréhendés ...
comme partout ailleurs !
A chaque fois que vous entendez parler de sorcellerie,
pensez MEURTRE !
Pourquoi s'étendre sur le sujet délicat de la naissance à bord de Kaya ? Nous connaissons les risques;
Teva et Tépéa sont nés chez nous, sans aide extérieure...Ici, nous demandons de l'aide : refusée !...Comme nous tenons à ce qu'il naisse dans son cadre, nous allons mouiller près de grands arbres pleins d'oiseaux et, un beau matin, Kaya apparaît sous les yeux émerveillés de ses deux frères et des miens.
Oui, courageuse maman !
Quelques images de Palau ? un homme sera offensé que vous leviez le doigt pour faire du stop. Voici son raisonnement :"pensez-vous que nous soyons à ce point inhospitaliers pour ne pas nous arrêter spontanément à la vue d'un visiteur sur le bord de la route ?". Et ,effectivement, on ne reste pas longtemps sur la route ! Rien n'est plus déshonorant que le manque d'hospitalité, ici comme dans tout le Pacifique.
C'est pourtant à Palau aussi, que chaque semaine, parmi ces gens si doux, quelqu'un sera transpercé d'un coup de couteau : l'honneur ! Et ça ne sera jamais écrit dans le journal (un très grand sens de la pudeur !).
Palau, gros producteur d'herbe à "rêver" que les jeunes vont acheter à l'épicerie du coin et fument sous l’arbre voisin ...(bien sûr, on me demande de transporter une petite cargaison vers Guam...)
Palau, indépendant depuis peu, où l'on sent la fierté qu'éprouvent les habitants après avoir été maintenus très bas pendant longtemps, de voir leurs enfants revenir des plus grandes universités américaines, chargés de diplômes.
Ce sont aussi ces îles du sud-ouest, si rarement visitées que leurs habitants semblent venir d'un autre âge, encore capables de parcourir des centaines de milles sur leurs pirogues à voile. Les gens de la ville les considèrent comme des sauvages, car manger une tortue chez eux, c'est la mettre vivante sur le dos, l'ouvrir au couteau et manger avec les doig | | | |