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A FLEUR DE L'ÂME - III Christian Guillain
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CHAPITRE 5
« Si la haine de ton ennemi ne fond pas au feu de ton amour,
c’est que ton amour n’est pas assez fort »
je dirais : Soyez désarmants !!
Tahiti le 12 Décembre 1995 Laurence vient d’arriver, il y avait si longtemps qu’elle voulait venir voir son papa !
Elise est toujours bouleversée par tout ce qui touche à mon passé .
Il paraît qu'avec Laurence, ma fatigue éternelle s'évanouit, que je veille !
Elle m'a apporté le dernier bouquin de Claire, sur les "bains dérivatifs", un remake des théories du docteur khüne, que nous avons découvert ensemble il y a 20 ans, et je décide de donner une nouvelle chance à cette thérapie.
Le principe est simple, refroidir le sexe à l'eau .
A partir de là, je suis allé de découvertes en découvertes.
Cancer, j’aurai ta peau !
Première règle, se chausser dès le réveil, c'est fou ce qu'on prend vite froid aux pieds, le matin, et l'important est de créer une différence de température entre le sexe et le reste du corps.
1er janvier, Que cette marche vers la guérison est longue !
Cependant il y a du progrès, à quoi je le vois ? Hier je me suis mis à danser dans le magasin où je faisais les courses. La dernière séance câlins était grande,(comment nommer autrement nos étreintes ?) un dessous, un dessus, plus "bisous"...(très intimes…)
Est-ce le résultat de mes trois séances d'hydrothérapie quotidienne, ou tout le reste, argile, alimentation, jeûne, voilà des mois que j'ai commencé ce travail et j'ai l'impression d'être au tout début d'un long voyage.
Le moins que l'on puisse dire c'est que je me suis complètement marginalisé.
Ma grande trouvaille de cette année est sans conteste la position accroupie (finis les problèmes de dos, prostate, sphincters.)
Au fait, connaissez-vous le principe de réfrigération d'une gourde par évaporation ? Tous les paysans connaissent ça, on suspend à l'ombre et au vent un récipient enveloppé d'une étoffe mouillée, sauf s'il s'agit d'un récipient en terre (non vernie, pour qu'elle transpire)... . Voyez-vous où je veux en venir ?
Mais pour rester simple, j'ai constaté qu'après une demie heure de station accroupie (nu, bien sûr) mon sexe est dense et glacé... Donc, faisons comme tous les gens des campagnes d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, vivons ainsi...
6/1 La venue de Laurence m'a secoué et fait du bien, j'ai accepté de remplacer Elise à South Sea School, incroyable ! Nous avons sa petite Lucy à plein temps, elle est géniale; ça fait 7 enfants !
Tous sont rentrés en classe dans une forme superbe, il fait un temps radieux .
Aujourd'hui, jeûne complet de 9 à 18 heures, quel travail, la soupe de ce soir va être magique !
Passé hier un moment délicieux avec elle, au marché.
Oui, j’en suis fier, je me suis surpris à lui proposer de lui prêter de l'argent, (elle a quelques problèmes) ce n'est pas mon habitude,
il faut dire que quelque part elle me donne beaucoup de forces.
Elles ont toutes essayé de me sortir de mon gouffre
(ou de me révéler ? ).
OK, je ne nage plus mes 6 kilomètres par jour, mais je fais au moins deux heures de yoga, c'est aussi un sacré travail.
La guérison, elle viendra au moment où tu t'y attendras le moins, mais il ne faudra pas t'endormir sur tes lauriers...
17/1. Journée incroyablement riche, tout à fait sans le vouloir, j'ai sauté le repas de midi, il est 18 heures 30 et je me sens léger comme un oiseau. Sans moto, en panne, j'ai quand même fait mon marché (colossal), suis revenu en truck avec 20 kilos de mangues, une bonite, trois cocos râpés, pota, urus, taruas...). J'ai appris, incroyable.., que ma sœur faamu,(adoptive), Titi, qui prépare kaaku, mito etc. est guérisseuse (taua) et qu'elle s'occupe de plus en plus de ses malades .
J'ai fait l'aller en stop, et la jeune femme qui m'a pris m'a dit tout de suite : vous êtes journaliste.
17 h : Je viens de finir ma soupe magique, pressé le lait de coco, pensé un peu à moi, rapide toilette. Souvenez-vous que la vinaigrette tahitienne est de l'eau de mer, du citron et du lait de coco et que
tout ce qui est bon pour l'intérieur l'est aussi pour l'extérieur .
(Les navires romains étaient chargés d’amphores d’huile et de vin pour la table des officiers, la peau des belles dames et... les blessures des combattants .)
J'arrête là, les enfants me sifflent du motu, la séquence dîner commence, devoirs, leçons, bain, et bien sûr, toutes les histoires de la journée, qui font que la vie vaut la peine d'être vécue..
Qui va gagner cette bataille ? Le diable ou le bon dieu ?
Ce journal va devenir un livre, normal, j'ai une muse !
Cette nuit, j'ai été en érection sans interruption, et colossale, (monumentale ? monstrueuse ?) Vers une heure du matin, je me suis réveillé, mis une demie heure à sortir du coma, ai passé 20 minutes «accroupi pipi » sous le ciel étoilé, dans la brise de terre bien douce, refait mon fourreau d'argile et me suis blotti de nouveau dans les bras de Morphée, sur le dos, couvert partout sauf sur le sexe, dressé jusqu'au matin !
Bref, super nuit, vive le jeune et l'abstinence .
Au marché, j'ai une petite fiancée, elle vient de Oua Pou, elle est pure, candide, fraîche, timide, innocente et douce. Quand je l'ai "demandée en mariage", elle m'a dit qu'elle a décidé d'attendre d'avoir 25 ans, j'ai répondu que je patienterai donc huit ans, et qu'en attendant, mon bonheur sera de lui parler quelques minutes chaque jour.
Hier, je lui ai dit : si un jour je me retrouvais à devoir élever mes enfants tout seul, accepterais-tu de m'aider, en n'étant rien d'autre que mon amie, puisque je devrai attendre huit ans pour que tu sois ma femme ?
Elle a souri...
Avec un Toeviri (15 kg), elle fait 25 paquets de poisson séché au soleil, qu'elle vend 500 CPF chacun. Le Toeviri a coûté 3 000 CPF. Il lui reste donc 9 000 CPF.
Je l’imagine bien faire le Kaaku., Rupéna, l'oncle d’Elise, en a préparé un jour sous mes yeux. Ce géant torse nu frappait vaillamment sa motte de pâte de Uru chaud avec un "pénu" (pierre à battre le Kaaku), une cuvette d'eau à sa gauche, pour mouiller de temps en temps le pénu, afin qu'il ne colle pas, et un gallon de vin rouge à sa droite, pour se donner du cœur, il était en nage !
Ma "petite fiancée" a cette envergure... et je vois son puissant bras s'abattre sur l'épaisse planche de bois dur (creusée par les ans), tandis que ses deux seins en obus tremblent sous le choc !
Mieux vaut rester ami avec elle, car,
"si elle te donne une demie gifle,
"le mur y t'la renvoie,
"tu r'viens à l'effet,
"et tu r'pars en couilles...
(Souvenir d'une enfance en Afrique du nord).
Au marché, j'ai une autre "petite fiancée", elle est aussi de Oua Pou, mais elle n'est ni innocente, ni pure. Quand je lui ai demandé si elle voulait être ma femme, elle m'a répondu : Oui... quand je t'ai vu marcher au loin, j'ai rêvé que tu sois mon homme...
Qu'est-ce qu'on s'amuse, au marché !
Hier soir, j'avais le ventre tellement vide, que je pouvais toucher ma colonne vertébrale en massant mon intestin et ma vessie.
Teva est rentré avec un 19 en physique !
En fait de " petites fiancées", ce n'est pas demain que je risque de me remarier ! Et je n'ai pas non plus l'intention de me dissoudre dans des petites aventures, c'est trop bon de retrouver ses forces.
Ou alors, il faudra qu'une femme parvienne à me faire rire aux larmes pendant une demie heure, de façon incontrôlable ! ( ou pleurer avec son violoncelle ) .
J'ai mille raisons d'écrire, faire mon auto analyse, peut être apporter quelque chose en transmettant mes expériences de voyages et travaux sur la santé et l'éducation, avoir le sentiment de gagner ma vie (je suis tellement vexé que Lambert ait refusé mes deux articles). J'ai rougi de bonheur, quand il m'a proposé de travailler avec lui, peu après la mort d'Anaconda, je me suis coupé les cheveux, rasé, acheté une belle chemise blanche ... il m'avait donné champ libre et deux pellicules vierges ; j'ai décidé de créer une rubrique que j'avais appelé :"Papeete, mon village"
Il m'a pris à part, après avoir lu mon premier papier, sur le Mito marquisien, et m'a dit : "On ne dit jamais je, en journalisme, et on ne donne jamais son opinion personnelle. J'ai donc refait mon papier en mettant : "Papeete, notre village " et en remplaçant les je par des nous !
10.30 h. Je peux enfin m'allonger et écrire un peu. Depuis cinq heures du matin, je n'arrête pas, la dernière à partir, Elise, à 9 heures. J'ai fait ma "toilette", petit déj copieux, des restes, j'enfile mes boules quies, modèle mon étui pénien rafraîchissant, et me voilà ! J'ai quatre heures devant moi.
Il y a deux jours, quand j'ai apporté ma moto à Alcide, mon mécano, j'ai bien failli mourir (je rêve tellement en conduisant, ces temps-ci), bref, un jeune fou a brusquement changé de direction (il rêvait, lui aussi) et m'a coincé sur le bas côté alors que j'étais 80 à l'heure.
Il est évident, qu'avec toute l'expérience que j'ai de la mer et des bateaux et ma forme, je pourrais faire des grandes choses, aujourd'hui, mais ma priorité est d'être au marché tous les jours, jusqu'à ce que les enfants soient majeurs, calmement. Pourquoi vouloir gagner plus d'argent quand nous vivons bien avec un salaire ? Le travail de la mère au foyer n'a pas de prix, ( il faudrait d’ailleurs imposer le parent au foyer !) depuis qu'Anaconda a coulé, c'est moi qui le fait, point !
Déjà 14 heures, ce quart est passé trop vite, j'ai à peine eu le temps de m'écrouler 20 minutes dans un sommeil très profond (c'est pour cela que j’étais « bien vivant ! »au réveil ), d'écrire quelques lignes, et il va falloir repartir au marché, préparer le dîner, panser les bobos etc... jusqu'à 20 heures.
Cinq heures du matin, ça démarre fort, aujourd'hui. Elise lit la bible, elle traverse de nouveau une crise mystique, comme tous les jours, je lui remets mes pages, ma pèche, mon butin de corsaire, elle n’a pas mal encaissé, même l'histoire des petites fiancées.
Ma petite Hina est très belle.
Un jour, j’ai dit à Julien : veux tu être son parrain ?
Il m’a répondu :
C’est le plus beau cadeau que l’on m’aie jamais fait .
Il avait avec elle une relation d’une sensualité bouleversante,
il la soulevait dans ses bras, l’embrassait dans le cou et j’entendais :
--- Arrête ! tu vas me rendre folle !
J’étais jaloux .(choqué ?)
et le lui ai dit .
14 h. Dans quelques minutes, au boulot ! Saut à l'eau pour me laver, je me rase, j'enfile mon habit de lumière (je ne sais si je rentre dans l'arène ou si je vais dire ma messe) et j'enfourche ma moto, direction, le marché, 10 kilomètres de voie rapide bordée d'arbres et de fleurs qui n'arrêtent pas de rougir,
un vrai jardin botanique avec l'océan en toile de fond,
bref, un moment délicieux sous ce bon soleil tahitien .
Au marché, je vais retrouver copains et copines, mes trois belles inséparables, Claudine, belle parce qu'elle aime la vie, l'amour, le travail, Gréta, belle parce que son mari l'adore, Céline, belle parce qu'elle a la foi, ça la fait rayonner de bonheur
Quand je dis que je n'ai plus un sou, personne n'y croit.
Je n'ai pas l'aspect d'un clochard ! Et pourtant...
20/1. Ce départ à l’école du matin ... carrément l'exploit, aujourd'hui, et nous avons Lucy, elle a bien compris qu'elle ne me fera pas marcher sur la tête et elle commence à s'éclater, comme nous !
Faut être très entraîné, très synchro, pour que tout se fasse en si peu de temps, sans pleurs. Bain, petit déj, repas des travailleurs, distribution des permissions (je veux aller chez mon copain Marc Vincent, est -ce que je peux rentrer demain ?), papa, donne moi des sous pour le truck, Hina, ne mets pas cette robe, maman, n'oublie pas d'acheter du sparadrap, Elise, je veux aller au musée avec toi (ça c'est Lucy !), Elise, je veux un câlin (encore Lucy).
Quant à moi, je ris enfin un peu...
Ce n'est pas encore le grand bonheur, mais ça vient.
"Votre joie est votre tristesse sans masque, elles sont inséparables."
Hier, j'ai encore fait une folie : j'ai acheté un Laguiole, le célèbre couteau, je suis fou de lames, toujours une pierre à aiguiser (très fine) à portée de la main, mes (nombreux) couteaux coupent comme des rasoirs, en cela, je suis bien le petit fils de notre cher Daddey.
Couteaux, quand on a vu ce que devient un simple coupe-coupe quand il a passé quelques années entre les mains d'un homme du Vanuatu, manche patiné, lame brillante, on devient modeste en la matière, j’aurais bien échangé 10 neufs contre un « vieux », mais l’homme et son outil étaient inséparables.
Mitterand vient de mourir, prostate, ( il paraît que l’on périt par là où l’on a pêché) ... accroupi, la tête posée sur mes bras croisés, je l'entends me chuchoter:
Tiens bon, Christian, tu es sur la bonne voie !
Finalement, j'ai assez peu parlé d’Elise, elle est magnifique, adorant se bagarrer avec les garçons (ça me fait un peu grincer les dents), travaillant de 6 heures du matin à 10 heures du soir avec entrain et bonne humeur, me lisant Arnaud Desjardins à minuit à la lueur d'une bougie, elle le comprend bien mieux que moi, pourquoi lui en vouloir, nous sommes dans le Pacifique, pays du matriarcat, les femmes n'ont pas de comptes à rendre aux hommes, elles gardent les enfants, sans obligation de dire de qui ils sont, les hommes protègent l'ensemble des femmes et des enfants. La communauté, la vraie, pas celle des Babas cool...(Les Inuit, cousins des Polynésiens, prêtent leur femme au voyageur de passage pour renouveler le sang de la race, ces dames adorent ça, mais les maris "raccompagnent" fermement les visiteurs au bout d'un certain temps...)
« Ce que femme veut, Dieu le veut ...»
Oui, on se sent petit devant une personne qui vous dit :
Pour toi, je veux être toutes les femmes, ta mère, ton épouse, ta prostituée ...
Et puis .... vous en connaissez beaucoup, qui ont donné le sein pendant 17 ans
sans aucune interruption ?!
"Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils viennent à travers vous,
mais non de vous,
vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées."
Ah ! Elise, je t'entends bien dire, comme Sainte-Thérèse,
que tu as vu en songe l'archange Gabriel te traverser de son glaive de feu !
Je suis bien certain que toi aussi, tu as conçu sans pécher ...
Pourtant, combien de fois m’as tu lancé cette boutade :
Je te mettrai à genoux....
(devant Dieu ou devant toi?)
Elise a beaucoup, beaucoup de cousins (et cousines), sa grand-mère a eu 14 enfants et sa sœur 24 ! L'un d'eux, Meteta, est un grand guerrier, couvert de cicatrices; en combat de rue, il est imbattable, même à un contre dix, ça lui a d'ailleurs coûté quelques mois de prison, car il a mis un policier dans le coma... il est très très fort en Karaté. Nous nous aimons bien, on se rencontre souvent au marché, et on parle un moment, de tout, il sait que je l'admire, et je sais qu'il m'admire; un jour, il m'a demandé le secret de ma forme, je lui ai conseillé de nager une heure par jour. Depuis, et ça fait déjà 2 ans, il nage trois heures par jour, en pleine mer ! En plus de son travail, il est chauffeur de truck scolaire et il dirige un groupe de danse marquisien. Il doit d'ailleurs aller faire une tournée au Japon et en Europe.
Il m'a vu un jour présenter Anaconda dans une émission de Télé et m'a aussitôt demandé de rédiger son discours de bienvenue pour ses représentations.
Pourtant, c'est triste à dire, mais j'ai parfois l'impression d'être dans la catégorie des :"ça fait combien de temps que tu es là ?" "moi ça fait déjà dix ans, moi trente... "Il me reste encore... à faire" ! La catégorie des blancs cassés, jamais intégrés, qui purgent leur peine. Un jour ou l’autre, on vous demandera : quand retournes tu chez toi ?
Heureusement, quelques copains et copines du marché me demandent parfois d'où je suis ; d'ici ou d'ailleurs, ils me sentent hors normes, je me suis senti chez moi partout dans le monde.
Un beau gars bien viril me dit un jour derrière son étalage de poisson : "salut, farani" ! en riant, mais le mot, (très péjoratif pour français,) est parti. Je lui réponds avec la même jovialité : "Salut, taïpouet" l'équivalent pour tahitien, et passe mon chemin.
Le lendemain il dit, un octave au-dessous, bonjour copain ! et depuis on se contente d'échanger un sourire complice et parfois, il sort même de son trou pour venir me serrer la main et me dire tout haut : Salut, bel homme !
23/1. Ce matin, je dis encore à Teva, concentre toi sur les maths et la physique (il adore ça) affûte ton outil de travail. Teva lit beaucoup, (qu’y a t il de plus débile que ces kilomètres de vers de Racine et corneille ?) l'anglais s'apprend en trois mois, la géo en voyageant.....
Je me suis régalé avec lui quand il avait 3, 4, 5 ans, allongés dans le grand carré de Vaïmiti, nous faisions des maths en parlant, des équations du genre : 3x5=5+5+... ou :3+3 =3x ...
Tout à ma passion d’éveiller leurs esprits, ou plutôt de découvrir les trésors qu’ils recelaient, l’esprit d’un enfant est il endormi ?! mon imagination n’avait pas de limites pour inventer de nouveaux jeux éducatifs, par exemple, j’inscrivais toutes les lettres de l’alphabet sur des cartes de visites, par paires, et, après les avoir mélangées, les disposais sur la table, faces cachées.
Mes petits diables prenaient beaucoup de plaisir à les remarier ....tout en apprenant à reconnaître les lettres et ...plus tard ...les mots !
Pour leur apprendre à écrire, je traçais un texte au crayon, (une petite histoire passionnante que je venais de leur lire) et leur demandais de repasser par dessus au feutre fin, (surtout pas au stylo bille !), sans lever la main entre chaque lettre, je veillais à ce que leur feuille soit bien parallèle à leur avant bras droit, donc légèrement inclinée, surtout pas droit devant !
« le joli peti bato de papa va vite »
Ma façon d'apprendre à lire avait impressionné une inspectrice parisienne de l'enseignement, à mon bord en cliente charter. Toutes les cloisons du bateau étaient couvertes de nos travaux scolaires ( lettres, mots, calculs, chansons, etc.).
J’aimais leur raconter « la chèvre de monsieur Seguin » et nous chantions tous ensemble bien souvent, par exemple, la berceuse de Nazarré Pereira :
Dors, dors, toi mon tout petit amour,
J’irai en voyage, lorsque tu t’endormiras,
J’irai trouver une étoile,
pour illuminer tes rêves,
Et un rayon de soleil,
Pour éclairer ton réveil .
Si tu comptes les moutons,
Les oiseaux te chanteront,
cette mélodie d’amour
qui te bercera toujours.
Ou, la complainte de Mandrin,
La première volerie que je fis dans ma vie,
Ce fut de goupiller la bourse d’un ...vous m’entendez ...
Ce fut de goupiller la bourse d’un… curé .....
Ils m’ont jugé à pendre, à pendre et étrangler ...
A pendre et étrangler, sur la place du ...vous m’entendez ...
A pendre et étrangler sur la place du ... marché .
Compagnons de misère, allez dire à ma mère ...
Qu’elle ne me r’verra plus, j’suis un enfant ... vous m’entendez ...
Qu’elle ne me r’verra plus, j’suis un enfant… perdu .
Nous chantions aussi : « A la claire fontaine », « Ne pleure pas Jeannette», « Colchique dans les près », « Vent frais, vent du matin », « Les clarté de la nuit », « la route est longue, tu ries, mais tu es fatigué ... », et bien d’autres ...
J'avais précieusement gardé ces trésors, mais ils ont coulé avec Anaconda...
Pour Teva, Tepea, et Kaya, je me suis défoncé, ensemble, nous avons patiné pendant des heures et des heures, ils étaient de véritables virtuoses, des acrobates de 3 à 6 ans !
Maintenant, j'ai pris du recul, les grands entraînent les petits,
la machine est bien lancée .
Je me demande ce qui a bien pu me donner autant de cheveux blancs, la perte de mes trois filles, les noyades des enfants, les accouchements sans aide médicale, les ouragans en mer, les trafics chauds, les «escapades» d'Elise, mes quinze ans d'exil, les pirates des Philippines ?
Mais, si on se penche sur le passé, je fais partie des rares générations à n'avoir pas connu de guerre, autrefois, c'était tout les 20 ans.
Fatigué ? Idiot ! j'avais simplement oublié les principes élémentaires: jus de pamplemousse ! Commandé un sac à Bernard et c'est reparti.
J'alterne savamment le compliment et la critique, si bien que les gens ne savent jamais s'ils doivent m'adorer ou me haïr. Exemple, Thierry, tu as enfin l'air civilisé, le poil hirsute, le teint halé, et... deux minutes plus tard : arrête de rentrer ton ventre, tu le regretteras dans dix ans, en yoga, en chant, en arts martiaux, on respire par l'abdomen, foin, des faux ventres plats ! Dur le papa .
Thierry est le photographe de Laurence, elle dit que les meilleurs journaux l'assiègent pour avoir ses photos et je la crois.
Ils sont venus tous les deux passer deux mois à Tahiti faire un reportage pour une revue de voyage, à mon avis trop aseptisée, clientèle bien pensante, gros plans de jolis garçons du tiers monde bien habillés et souriants, à elle de les remuer un peu, de les choquer, de les provoquer, elle tient de son papa, elle y arrivera !
Mais Tahiti est le pays où la vie est la plus chère du monde, avec Tokyo ! Louer une voiture, une maison, se nourrir, tient de l'exploit, dans son cas, et je confesse que je n'ai pas fait grand chose pour l'aider, à part garder Lucy.
Le voyageur goûte toutes les spécialités du pays qu'il visite; il ne viendrait pas à l'idée d'un japonais de quitter Paris sans avoir mangé du pain et du camembert, ici, la spécialité, la grande gourmandise, c'est le Fafaru.
L'initiation demande un peu de courage (et beaucoup d'amour), mais je connais une roulotte qui en fait un excellent, à Motu Uta, il est d'ailleurs pris d'assaut par les dockers, et à dix heures du matin il n'en reste plus.
Laurence Thierry et moi étions au marché, avant hier, et je leur ai présenté ce met rare et inconnu des européens. Thierry, curieux, c'est normal, un reporter n'est-il pas un peu voyeur ? a envie d'en savoir plus, et je demande à ma copine qui le vend, d'entrouvrir la bouteille du liquide qui sert à faire la préparation.
Il approche son nez, pousse un cri d'horreur et tombe dans les pommes ;
--- Thierry : tout, mais pas ça ! Ah ! non, jamais ! Il est vraiment fêlé, ton père !
Je trouve qu'il a des côtés émouvants, par exemple quand il a les cheveux qui se dressent sur la tête et les yeux qui sortent de leurs orbites (plus une chaire de poule affolante), dès que l'on prononce le mot :
ARAIGNEE ! !
Ah ! la la la, Je comprends que ma fille tombe amoureuse d'un tel garçon ! Il est incontestablement un grand photographe, pourtant, quand il est arrivé, je lui ai confié ma vision de la photographie, faire des portraits en lumière naturelle, de très près, diaphragme ouvert au maximum, pour tout éliminer sauf la puissance du regard (extrême, comme d'habitude).
27/1 Ouf ! j'ai réussi à passer une soirée seul avec Laurence. Elise a raison, je vois en elle la femme idéale, d'une certaine façon. En tout cas il y a de la sensualité dans la relation d'un père à sa fille.
Enfin, nous avons passé une nuit délicieuse; tout d'abord dans un charmant petit restaurant, "chez Mario", celui de la Saint Valentin... J'ai commandé deux entrecôtes au feu de bois et une carafe de "vin du patron". Un peu grisés, nous avons ri et parlé de tout, nous avons tant de choses à nous dire !
J’aurais tellement aimé avoir une maman comme Elise, me dit elle …
Après avoir partagé un petit café (il y a des mois que je n'avais pas touché à "ces choses"), je l'ai emmenée danser au Royal Papeete. Céline, ma copine du marché, celle qui est belle parce qu'elle vit avec Jésus, m'a dit hier que c'est le rendez-vous des couples adultères ! Pour nous, c'était le rendez vous des gens qui s'aiment, et c'était tellement évident; chaque couple dansait pour lui seul, les yeux dans les yeux, des valses sur de vieux airs tahitiens (car nous étions dans LA boîte locale), des tamurés endiablés et autres Reagaes à la sauce polynésienne.
Laurence et moi nous y sommes mêlés, bien sûr, et, vers trois heures du matin, nous sommes rentrés, fourbus, mais heureux
30/1 Quelques mois avant la mort d’Anaconda, Titinaei, la mère d'Elise, est venue nous rendre visite, j'ai voulu lui faire un petit cadeau et j'ai dit : demain, je vous emmène à Moorea .
Le lendemain matin, soleil radieux et vent bien établi, Teva et Tepea viennent de hisser l'immense grand-voile, dans le port, où la mer est calme et la force de l'alizé atténuée, puis le solent ; voici la passe, les premières vagues, la première accélération, nous sommes grand-largue ; au près, par ce vent, ce serait l'enfer, pour ma chère belle-mère ! Mais voilà, bien vite nous voici dans l'immense houle du large, dans cette longue houle du Pacifique Sud qui nous arrive d'Amérique en passant par les Tuamotu; comme d'habitude, lorsque la voilure est réglée et le cap pris, je me régale un moment à surfer sur quelques lames et j'appelle Teva pour qu'il me remplace un peu . Mais aujourd'hui, c'est le Noël de Mamie, elle est près de moi et je lui dis : Mamie, à vous ! Un peu éberluée mais ravie, elle prend ma place et je l'observe pendant un moment, elle ne se débrouille pas mal du tout, parfois, je dois anticiper un coup de barre pour elle, Anaconda est un bateau très nerveux (certains disent qu'il est brutal) un pur sang, et, tout à coup, je lui dis : bon, je vais faire un petit somme; alors là, c'est la panique, mais j'insiste fermement et demande à Teva de rester à côté d'elle (il barre comme moi).
Quelques minutes plus tard, de ma couchette de quart, située tout à l'arrière, à deux mètres du barreur, je l'entends éclater de rire comme une petite fille. Toutes les trente secondes, à chaque départ au surf, c'est la même chose. Elle s'éclate, la Mamie.
Mais voici la raison : quand elle avait dix ans, son oncle venait parfois la sortir du fin fond de sa vallée marquisienne ainsi : Viens, Titinaei, je t'emmène en mer. Son oncle était le capitaine du dernier voilier à avoir transporté coprah et passagers des Marquises à Tahiti, la "Vaitere" (que j'ai connu il y a trente-cinq ans) et bien sûr, il la prenait sur ses genoux pendant les quarts de mer.
J'aurais tellement aimé faire ce cadeau à ma petite Laurence !
31/1. Mais non, Laurence, tu ne nous a pas déstabilisés, la preuve, je suis rentré hier avec 25 kilos de urus, avant hier avec 25 kilos de mangues, la veille avec 35 kilos de pamplemousses. Lucy, qui vit désormais avec nous, s'est bien adaptée à la vie en famille nombreuse, elle mange de tout ! et prend de belles couleurs et de bonnes joues.
J'ai fait un rêve prémonitoire, notre petite voiture rendait l'âme et notre bateau coulait. Nous nous y attendions, mais que ça arrive le lendemain de mon rêve !
Elise rentre du travail et me dit : j'ai fait un tête à queue, les roues sont en drapeau . De profundis ! Et, ce matin, les cales sont de nouveau pleines, nous avons manifestement une voie d'eau importante, c'est la Bérézina ! Je l'ai donc accompagnée au musée en moto; comme par hasard, c'est le jour du marché aux puces mensuel, comme par hasard, j'y trouve un "super vélo pas cher"... que j'achète, et ...un "super sac à dos pas cher", que j'achète aussi !
Flash est le surnom que m'ont donné les envieux, à l'époque où j'étais le prince d'Espalmador, je le trouve flatteur. Pour moi, ça signifie : éblouissant de lumière, fulgurant de vitesse, projectile qui atteint son but, insaisissable.
Mais combien d'hommes ont vécu, pendant des mois et des mois, des premiers rayons de soleil de mai aux premières froidures d'octobre, nu, sur un îlot désert de sable blanc, de figues sauvages, parmi les lièvres, le thym et le romarin, les cigales et les mouettes, avec la femme de leur vie ?
Bon, nous dirons que c'était une année sabbatique, la vie est parfois à ce prix. Sachons clore un chapitre, Dieu fasse que j'aie longtemps assez de forces pour pouvoir mettre une assiette devant tous mes enfants et leurs amis à chaque fois qu'ils viendront me rendre visite. Amen !
Flash (The hard case) !
Un merci tout particulier à la personne qui a guidé ma plume pendant ces quelques mois .
(Est-ce toi, Daddey ?)
CHAPITRE 6
5/2. La foi selon Pascal, c'est se jeter à l'eau ? Tremper sa main dans l'eau ? Tremper son sexe dans l'eau ? Ah! eau, il y a tant de choses à dire sur toi. Bains de Bénarès, bain annuel des musulmanes, fonds baptismaux, bains de Lourdes, bains de siège de Rika ! eau bénite, eau minérale, eau thermale...
La bible est un livre de médecine, pourquoi un bénitier à l'entrée de l'église ? Parce que, en venant du travail pour se réunir dans un lieu, on commence par se laver les mains.
23/2. Ça y est, je me suis remis à nager (circuit habituel) malgré le vent et la pluie.
Jamais ma machine n'a été si bien huilée, je suis fier de voir mes trois garçons dévorer leur soupe à 6 heures du matin, ça représente des années de travail.
Essayez donc de faire manger une soupe tous les matins à vos enfants !
Pour moi, c'est encore mieux, yoga de trois à cinq, habillé comme au pôle,(les nuits sont froides,) puis toilette et déjeuner d'un pamplemousse. Quel démarrage !
Acheté hier un sac de 45 kilos de taruas, ça s'organise.
"La rage". Oui, c'est un énorme travail que cette marche vers la guérison,
très physique et très mental.
--- Elise : Tu fais tout ça pour prouver à Claire qu’elle ne t’a pas tué ...
Tu es prêt à tous les sacrifier,(à la façon d'Abraham ?)
Ils sont ton bouclier.
Personne n’est dupe de ton petit jeu .
Bon, il est temps que je commence à laver… mes grosses pattes sales .
1/3/96. Prenez en charge votre santé, quand vous aurez pris cette décision, tout s'enchaînera comme par enchantement, mais démarrez, personne, même pas votre médecin, ne peut faire ce travail à votre place.
Quelle que soit votre maladie, il n'y a que vous et vous seul qui pouvez vous en sortir, et ce ne sont pas vos millions mais votre travail qui vous guérira..
Celui qui cherche à obtenir la santé avec de l’argent la perdra, de même qu’en amour, la recherche du plaisir personnel tue le plaisir .
Je me bats comme un lion, ai-je l'air de quelqu'un qui est en vacances ? J'en suis à cinq heures accroupi par jour, je commence à avoir de l'entraînement, et je vais toujours jusqu'à la limite de l'épuisement, mais je sens tellement que je gagne du terrain... Quelle quantité de temps a-t-on le droit de consacrer à sa santé ? Il me semble que plus je suis purifié, plus je suis utile à mon entourage et même si, comme le lion, je semble inactif, quand j'agis, je suis d'une redoutable efficacité. Quand on réfléchit, on finit toujours par avoir une idée, mettre cette idée en pratique est un travail ...qui porte toujours des fruits .
Séances d’hydroyoga à Minuit, 5h, 7h, 9h, 18h, 19h, 20h !
3/3. Elise voudrait que Tepea aille dans un camp de vacances avec un couple de son église, encadré par des adultes !
Non ! Je veux qu'il soit un enfant de la rue, des vagues, qu'il ait sa "bande", qu'il fasse ses coups avec ses frères en toute complicité, sans surveillance.
Il est fier de nous avoir montré qu'il a remonté ses notes ce trimestre, qu'on a eu raison de lui faire confiance, ça doit rester ainsi pendant les vacances.
Mal-aimé ? Non, je vais dès ce matin lui acheter aux puces la planche de surf dont il rêve et il va s'éclater et nous raconter ses vagues pendant les repas, comme Teva et Kaya.
Six mois au sein de ma mère, 10 ans de pensionnats religieux, 30 ans de mer m'ont forgé, et j'entame la période 50 à 100 ans sereinement.
Bon, on décompresse un peu ? Au marché, il y a quatre variétés de bananes, les Hamoa, les rio, les rima rima, les féeis, et... les Oulalamadame !
Les médecins ont ils intérêt à guérir les malades, trop de manque à gagner, d'ailleurs, un médecin qui dirait à un PDG grippé (comme le faisait oncle Pierre) : prenez trois jours de repos, perdrait tous ses patients.
Donc, si vous voulez guérir, prenez des vacances ! Pas un mois, non !
un an ou deux...
Ah, ne pas tomber dans ce travers odieux de ces donneurs de conseils oisifs :
"Mes frères, allons planter un arbre sur la place !"
Nouvelles données sur ma thérapie, faire tous les jours les mêmes gestes aux mêmes heures, « je t’apprendrai la constance…», ce qui suppose que l'on s'isole du reste du monde. Dites-vous bien que vous êtes en train de réaliser un exploit, comme l'ascension de l'Everest ou une traversée d'océan à la voile. Au fur et à mesure que de nouvelles forces vous parviennent, car c'est ce qui se passe, réinvestissez-les en travail, ce qui suppose que vous avez de l'imagination, que vous êtes en perpétuelle évolution.
Dites-vous cependant que vous êtes peut être en train de vivre le dernier jour de ce fabuleux chemin, mais aussi que vous êtes sur la route de la vie éternelle, car "passé les bornes, il n'y a plus de limites !"
« S’il me restait une minute à vivre,
je marcherais lentement vers une source . »
(vers LA source ?)
Marché aux puces, hier, acheté une planche pour Tepea, un magnifique cartable en cuir pour Elise, et... de superbes rangers de para pour moi ! Comme Daddey, j'ai une passion pour les bonnes chaussures de marche; je n'ose pas dire qu'elles iront jusqu'à ma mort et que je veux être enterré avec, car j'avais dit la même chose d'Anaconda...
Enfin trouvé un fournisseur de bananes en gros, donc, dorénavant, au moins un régime par semaine, et vive les fruits séchés au soleil !
Hier, au marché, deux ravissantes jeunes filles me regardent en riant.
- Pourquoi riez-vous ainsi, leur dis je ?
- Parce que tu es beau !...
- J'adore !
J'aime moins la phrase de Valéry Giscard d'Estaing :
"Au-dessous de 200 hectares, une terre n'est pas rentable".
Abolissez vos commémorations de victoires, tant d’innocents tués de part et d’autre, et arrêtez de tuer des éléphants au canon antichar, mon bon roi .
7.3. Trente-trois ans de Pacifique et je continue de faire des découvertes dans un domaine que je crois connaître assez bien, la magie de la cuisine Polynésienne. Greta m'a appris cet après-midi à faire le "Eia Miti" (poisson à l'eau de mer). Voici : coupez des tranches de poisson, comme pour faire un fafaru, mettez-les à tremper dans un récipient plein d'eau de mer pendant 20 minutes, jetez l'eau et recommencez. Jetez l'eau de nouveau et mangez avec du Miti Hue, ça va sonner creux dans l'oreille de beaucoup, tant pis !
Tout au long de ses livres, Oncle Robert, « ce vieil égoïste », dit papa, ce « perfectionniste », dit Manie, se plaint que le gouvernement français se fiche de ce qui se passe en Asie, que le passant parisien ignore même où se trouve le Japon. Lui qui a passé sa vie comme correspondant de guerre, puis comme correspondant permanent du « Monde » à Tokyo, avait du mal à sensibiliser son journal sur l'importance des événements (pour l'avenir de la planète) dans cette région du globe ..
J'ai le même sentiment en ce qui concerne Tahiti et la Polynésie (Triangle Nouvelle-Zélande, Ile de Pâques, Hawaii), un véritable continent en pleine expansion, l’empire polynésien !
Le citadin ignore où ça se trouve (faites le test) et le gouvernement nous traite avec condescendance, mépris même, dans la bonne tradition colonialiste.
Laurence, demande-lui de te prêter l'article que Jean Lacouture a écrit quand il a publié son dernier bouquin, "Orient Extrême" (mon exemplaire a coulé avec Anaconda), fais-en une copie pour nous deux.
Lacouture y dit (notamment), qu'oncle Robert est son maître ! Ce n'est pas rien sous la plume d'un tel géant du journalisme.
12/3. Deux soirs que je dis à Elise : bon, on sort ?... Heureusement, j'ai résisté, ça aurait signifié aller boire une bouteille, se coucher tard, etc...
J'ai donc continué mon travail, très concentré. Marché parfait, dîner, du grand art, ambiance harmonieuse. Les grands jouent aux cartes en riant, après les devoirs, autour de la lampe à pétrole, les petits jouent auprès de leur maman, qui prie dans la pièce avant, autour de l'autre lampe à pétrole.
Il y a deux pièces, sur Najedou, une à l'arrière avec coin cuisine, table du carré et notre grand lit, qui fait face à un bureau, une à l'avant, avec deux grands lits (un pour Teva et un pour Tepea ). Ces deux pièces sont séparées par un cockpit où dorment Kaya et Hina (s'il ne pleut pas trop).
Ce matin, réveil spontané à 4 h 30, grand "pipi yogi" jusqu'à 5 h 30 (premières lueurs du jour), puis toilette, déjeuner des grands, je mange un pamplemousse, et... je prends ma déesse, debout dans la cuisine ( elle me tourne le dos, penchée en avant ). Comme un jeune poulain !
Et je continue dans la foulée, séance de "travail" jusqu'à apaisement complet, et j'espère bien trouver la force d'aller nager une heure.
Si j'avais un terrain, j'aurais mes bananiers et mes pamplemoussiers, mon carré de verdures, quelques cocotiers... mais, au fait, je vis sur l'eau, et je ne pêche jamais... Bizarre
En attendant, j'ai 40 kilos de bananes à faire sécher ce matin. Elles sont toutes mûres
Bien nagé mes six kilomètres, ce matin, (presque 2 000 kilomètres par an !) Ça clarifie les idées, Il m'est apparu évident que Najedou, notre cher trimaran, ne coulera jamais.
Pour le moment, puisque je n'ai pas encore la force de le sortir et de lui appliquer quelques couches de résine, ce qui serait le mieux, j'envisage de remplir les trois coques de fûts de 200 litres et de rendre le pont habitable après avoir mis une bonne toiture.
13/3. Hier soir, mon Amazone m'a chevauché pendant une heure, je constate les résultats de mon travail, j'avais une barre d'acier entre les jambes, pourtant quelques heures seulement après mon "câlin chevalin" (j'avais fait un long yoga avant et j'en ai fait un long après). Je suis bien sagittaire, cheval en bas, homme en haut, flèche (esprit) tendu vers le cosmos.
Ce matin, debout à 5 h 30. Je mets le repas des enfants sur la table, et, de nouveau longue séance de travail (au moins une heure). Tout le monde part à terre, il fait froid, je suis un peu fatigué (normal !) le ciel est très gris, il y a du vent, je ne vais tout de même pas rester à rien faire. J'écris à Laurence et au travail. Longue séance d'hydrothérapie accroupi, puisque je n'ai pas la force d'aller nager. Voilà, tout est dit.
Totalement apaisé, je m'allonge et viens écrire de nouveau.
Les mécanismes de détentes génitaux urinaires sont d'une infini subtilité.
Mon père était très conscient de faire partie des deux cent familles .
Je comprends pourquoi il m'a choisi comme parrain son ami le baron Olav de Juliac, grand financier international … l'hiver à Londres (à Paris, il aurait végété !) et châtelain dans ses terres françaises l'été... ce qui m'a permis de passer des vacances de lord en compagnie de Catherine Schneider, la fille de son ami, propriétaire des aciéries du Creusot... C'était dans la "New Forest", une auberge pour milliardaires où l'on pouvait galoper toute la journée, jouer au golf ou au tennis...
Catherine n'a plus 18 ans aujourd'hui, mais elle n'a sûrement pas oublié la terreur qu'elle a eue en sentant le corbeau encore chaud que je venais de glisser dans son lit !
Je n'étais pas aussi mûr qu'elle, mais elle me plaisait beaucoup, sa façon de se «battre» avec mon parrain sur le grand lit de sa chambre me bouleversait ...
Peu après, elle a épousé le célèbre metteur en scène Roger Vadim.
Oui, mon parrain m'a toujours chaleureusement reçu à Londres, il me montrait les beaux musées, les plus belles pièces de Covent Garden et me présentait les grands esprits de ce monde dans des dîners où étiquette, humour et politique cohabitaient avec bonheur .
De sa noblesse, ma marraine disait : "napoléonienne" ! moi, je pense que ce n'est pas mal d'acquérir ses galons sur les champs de bataille de Bonaparte. La sienne était plus ancienne, en effet, mais celle de son époux, (pardonnez moi, Oncle Pierre) plus amusante... De Bonnechose (c'était son nom) était une façon pudique de dire : "De bonne couille"! c'est-à-dire bâtard du roi.
Manouche, c'est ainsi que j'appelais ma marraine, avait deux filleuls, Alex, le fils de son amie la princesse Marcherski, et moi, le fils de son grand amour de jeunesse.
Devinez qui a hérité des châteaux d'Enieux, Barelles, etc...il est vrai que j'aurais eu du mal à payer les droits de succession.
Elle était en extase devant le génie de papa, "je publierai ses lettres", ...il lui avait promis son premier enfant, moi ! Elle a donc été ma mère adoptive. J'ai ainsi grandi dans l'île saint Louis, 34 quai d'Orléans, face à Notre Dame, sans doute le plus bel appartement de Paris, où vivent plusieurs de mes oncles et tantes, Coulon, Trystram, Caplain. Elle m'a appris à reconnaître et à aimer les meubles anciens et les grands peintres.
Son mari, PDG d’une grande entreprise d’électronique et fils du plus haut magistrat à la cour, marin, matheux, a marqué ma vie .
Plus j'avance et plus il m'apparaît évident que je devrais ouvrir une clinique, (un Ashram ?) mais j'ai déjà tant de mal à convaincre Elise de se soigner... et mon école pour tout petits ? et ce serait la fin de mes recherches, et quel temps me resterait il pour mes propres enfants ?
Alors il faudra que ce livre suffise, c'est déjà un beau cadeau que je vous fais à tous, non ?
13 h. Finalement, j'ai nagé mes six kilomètres, sans avoir froid, ni faim, sans fatigue, sans essoufflement, sans peur, (bateaux, poissons, obstacles) sans douleur, détendu comme un bébé dans le ventre de sa mère.
Première demi-heure, du travail, deuxième, du plaisir, troisième, le bonheur !
Pascal a raison, la foi : mettez-vous à l'eau et nagez quelques kilomètres, vous saurez ce que c'est. Carrément l'Abbaye de Thélème !
Bien que ne navigant plus, nous flottons toujours, et gardons des réflexes de marins. Comme nous sommes dans une région tropicale, nous avons chaque année une saison des cyclones, et tout le monde tremble pour sa toiture, son pylône et son petit confort.
Pour nous, c'est plus grave, une soudaine survente au milieu de la nuit peut devenir l'enfer en une heure, à la rame en annexe, dans le noir, dans des vagues vite très grosses, par un vent violent, avec des petits enfants, les risques sont énormes.
14/3 . Les enfants sont à l'école, Elise ne travaille pas, "on s'entraîne" ?
Après une longue, longue chevauchée, j'ai explosé, ma tête s'est vidée, mon corps est devenu lourd, lourd, et j'ai sombré dans un profond sommeil.
Depuis ce jour, je n'ai jamais été aussi actif. Il est bien dit :"le journalisme mène à tout à condition d'en sortir".
Connaissez-vous cette position ? Celle qui provoque les plus forts miaulements de votre Déesse. Au cœur d’une étreinte, demandez-lui de serrer les jambes, donc, vous devez écarter les vôtres (pardon pour mon manque de poésie,) pour des raisons purement anatomiques, (vous voulez un dessin ?) les décibels vont grimper de deux octaves .
Allez faire cette expérience très loin, au ponton flottant par exemple, près du récif, au soleil de midi, après deux heures de nage...
Quand je pense que mes frères et moi étions des enfants modèles, short gris, chemise blanche et blazer bleu marine, on vouvoyait nos parents et on faisait des baise main aux dames (jamais en extérieur !), nous connaissions parfaitement l'étiquette, "ton couteau à droite, tranchant vers toi !"ne coupe pas ta salade avec, essuie-toi la bouche avant de boire, pousse avec ton pain, pas trop gros ! Ferme la bouche en mangeant ! Tiens-toi droit ! Ne parle pas la bouche pleine ! Dépose tes couverts en oblique pour montrer que tu as fini et que l'on peut retirer ton assiette (nous avions toujours un "Ahmed" en livrée blanche). Vous pensez, maman a été élevée au Sacré cœur... et je revois les photos de nous en aube blanche, un jour de première communion, sans doute, l'air mi-saint mi-filou des bons élèves des Pères que nous étions.
Mon travail, c'est nager ! Si je n'ai pas nagé aujourd'hui, c'est parce que j'avais trop de choses à faire, (je n'ai pas arrêté de bricoler Najedou, il devient sympathique à vivre, on verra demain).
Je me sens comme un navire qui était sur le point de couler, les cales asséchées in extremis, il me suffit maintenant de pomper un peu chaque jour pour rester à flots.
( Keep fanning...)
Va-t-il falloir que l'on repasse par tous les stades qui nous ont mené du singe à l'homo erectus ? Je pisse bien déjà accroupi (et c'est capital) !
Ne confiez pas systématiquement toutes les responsabilités aux spécialistes. Ceci dit,(is dictis), j'ai un grand respect pour le chirurgien qui va recoudre un organe blessé et le médecin qui va sauver un être atteint de septicémie.
Mais, de grâce, aidons les un peu !
Je vous le chuchote, car la critique serait indécente, Elise glisse depuis trois ans, de façon tout à fait anonyme et secrète, dix pour cent de notre minuscule salaire dans un tronc du temple ...
Elle est tellement envoûtée, qu'il suffit que je prononce le nom du diable, en plaisantant, style, bois un peu de ma potion magique (eau de coco, citron, argile ), elle est diabolique ! elle devient blanche, et refuse.
Elle est pourtant divine, cette potion !
Pas question de vous indisposer avec un cours sur l’argile, sachez seulement que depuis la nuit des temps et sur les cinq continents, elle entre dans la composition des médications traditionnelles, orales et externes. effets rayonnants, si vous l’avez rechargée (et stérilisée) au soleil, abrasifs et absorbants, tous les industriels le savent, et surtout, puissant antiinflamatoire .
Par exemple, si vous avez une inflammation de la vessie, ce qui ruine la sexualité, n'hésitez pas à y injecter un mélange d'argile vinaigre au moyen d'une seringue reliée à une sonde prévue à cet usage, sous surveillance médicale, bien sûr !!!
Imagine que Dieu, c’est toi même, ou plutôt un autre toi même qui t’abandonne de temps en temps, tu pourrais t’adresser à lui ainsi :
Christian, je ne suis pas digne que tu entres chez moi, mais dis une seule parole et mon âme sera guérie .
Ah ! où es tu, mon âme d’enfant ?
Avec le recul, j'aimerais réunir mes femmes et mes enfants sous le même toit, harmonieusement.
Encore un fantasme fou, comme celui de vouloir réunir ses parents séparés.
Vendredi 25/4. Un des moments forts de nos quinze années d'exode a été notre séjour de trois ans au Vanuatu. Cet archipel francophone indépendant depuis peu, situé à l'extrême ouest du pacifique sud, nous attirait comme la "terre promise". Enfin un pays d'accueil ! J'ai mené mon énorme Vaïmiti de Palau à Port-Vila en traversant Nouvelle-Guinée et Salomon sans m'arrêter, en un mois, contre vents et courants, avec nos trois petits, Kaya avait deux mois, Tepea deux ans et Teva trois. 35 jours gîtés à mort. En effet, le gouvernement nous a donné un permis de séjour, un permis de travail et, soudain léger, malgré notre épuisement, j'ai entrepris de faire venir des clients du monde entier. Avec acharnement, régularité et rigueur, j'ai écrit à la main, en anglais, espagnol et français, des centaines de lettres, des milliers de lettres, avec photos en couleur, cartes du pays etc..., etc... Tous les professionnels du charter international m'ont répondu avec beaucoup de gentillesse, mais rien ne venait ! Nous survivions en sortant les quelques européens en contrat sur l'île, enseignants, banquiers, Vats,...mais Vaïmiti souffrait, pour pouvoir faire face aux coûts d'entretien, il aurait fallu sortir beaucoup plus.
Je me suis obstiné et, petit à petit, me suis mis à boire. Au début, une bière à dix heures avec un sandwich, qu'elle était bonne, cette bière ! Elle faisait légèrement tourner la tête mais ne m'empêchait nullement de reprendre mon boulot, sur une table de la poste que je m'étais approprié. À midi, les deux grands rentraient de l'école, Teva était en maternelle avec Tepea, je leur préparais un bon repas, bien dans mon style, taro, lait de coco... et continuais mon travail dès leur retour à l'école.
Sournoisement, ma bière du matin n'a pas suffi, un jour, j'ai acheté une bouteille de vin rouge que j'ai cachée dans mon bureau, à bord. J'en avalais une goulée de temps en temps et me sentais bien toute la journée. Le soir, elle était vide. Et ça recommençait le lendemain. Plus tard, j'ai ajouté le café, qu'il était bon le café sauvage des îles ! Et qu'elles étaient belles mes entrées sous voile dans ce tout petit port avec mes touristes australiens, au coucher du soleil ! Mais j'étais devenu un alcoolique, le vin s'est transformé en whisky et, en fin de journée, même si ça ne se voyait pas, j'étais tendu comme un arc de guerre. C'est pendant ce séjour de trois ans qu'Elise a mis au monde notre première fille, Hina qui est pratiquement née dans la vieille voiture qui l'a menée à l'hôpital et qui est revenue à bord une heure après l'accouchement ! C'est pendant ce séjour qu'un passant nous a hélés en nous montrant le corps de Kaya, inerte dans l'eau, que j'ai ramené à la vie in extremis par la respiration artificielle.
J’ai une sérieuse dent contre tous ces gens qui ont un peu de pouvoir et en abusent.
Les hauts fonctionnaires qui vous expulsent parce qu'on leur a dit que leur femme est "mal aimée" dans une soirée privée :
Je faisais du charter en toute légalité à Port-Vila depuis trois ans déjà et j'avais un mal fou à garder ma tête hors de l'eau. En fait, on en bavait, comme toujours, je confesse que je serais devenu un alcoolique incurable sans ce départ forcé : ils nous ont donné quinze jours pour déguerpir avec enfants, armes et bagages (Hina avait six mois), sur notre énorme Vaïmiti, sans aucun équipier...
Et ce fut de nouveau l'exode.
Nouméa n'était qu'à 24 heures de mer, mais c'était français et on m'aurait coincé. Paris m'envoyait des lettres recommandées, que je déchirais, avec des factures exorbitantes. Je mis donc le cap sur les Salomon et la Nouvelle Guinée, là, on déciderait entre le Japon et l'Australie.
Mais il y avait tout l'archipel des Vanuatu à remonter.
Vaïmiti a vite donné des signes de faiblesse, tout d'abord son moteur, et, dans notre malheur, nous avons vécu des semaines et des mois inoubliables parmi ces gens d'un autre âge, isolés du monde. Tout s'ingéniait à nous faire rester dans ce pays, l'attente d'une pièce de moteur, les cyclones qui se succédaient, nous étions en pleine saison, mais heureusement, et tout à fait par hasard, dans le meilleur abri du pays, Port Sandwich, sur l'île de Malikolo.
La Ciguaterra, un empoisonnement contracté par l'absorption de certains poissons toxiques (on finit par en mourir car c'est cumulatif) m'a mis au tapis un mois, et, pas le temps de récupérer, la malaria m'a fauché; pour clore le tout, j’avais une dent de sagesse tellement abîmée qu'il aurait fallu l’extraire immédiatement, mais le préposé local m'a terrorisé en sortant de son sac une pince encore rouge de sang et en me disant qu'il n'avait pas d'anesthésiant...
Bien sûr, pas d'hôpital à la ronde, pas de moyens de transport, bref, le bout du monde !
Pourtant, Elise et les enfants ont vite été adoptés. Elle partait à pied de bonne heure et revenait le soir, son sac plein de victuailles, taro, ignames, patates douces, island cabage, poissons, sanglier, roussettes, ces grandes chauves-souris très prisées qui se nourrissent de fruits sauvages. Pendant ce temps, les enfants étaient à l'école et dormaient la plupart du temps dans une famille adoptive. Abel et Annette, chefs coutumiers, en avaient deux.
Quelle école ! Jamais au monde je n'ai entendu (par surprise et sans que personne ne se doute de ma présence) une classe de petits enfants chanter de façon plus émouvante, pas brailler, comme dans nos campagnes, non, susurrer, savourer, ciseler une musique et des mots troublants.
Ce pays est peuplé de fantômes, tant d'hommes sont morts dans des batailles sanglantes entres tribus, les vaincus dévorés par les vainqueurs, jusqu'à ce que les missionnaires viennent créer des oasis de sécurité, souvent au prix de leur vie, tant d'hommes ont été embarqués de force par les santaliers qui allaient les revendre aux planteurs australiens, tant de travailleurs vietnamiens ont été martyrisés par les colons européens, enterrés vivants, parfois pour des broutilles.
Tout s'est calmé, mais une journée d'homme est harassante et on comprend pourquoi, le soir venu, ils se réunissent pour écraser, tantôt dans un pilon, tantôt dans la paume de la main, avec un caillou, parfois en mâchant la racine et en recrachant le jus dans un bol, avant de le distribuer à la ronde, le kava, qui va les enivrer et les apaiser pour la nuit, comme nos paysans français viennent boire leur coup de rouge religieusement, comme les anglo-saxons vident leur litre de bière après une journée de travail.
Mais oui, Laurence, je comprends parfaitement qu'on fume un bon joint après une dure journée.
Elise me fait remarquer que d'autres se saoulent de prières, en rentrant du boulot, elle, par exemple.
J'avais oublié que la religion est l'opium du peuple.
28/3. Après tout, ça ne fait de mal à personne, de vivre accroupi, j'imagine très bien Chirac ainsi, à l'Élysée, lisant son journal, n'est-ce pas, Jacques ?
Pour ma part, ça ne m'empêche pas de continuer de vivre, lire, écrire, prier, manger et surtout, réfléchir. C'est le moment idéal pour composer mes "pages".
Mon côté folie (refuge du désespoir) serait-il en train de prendre le dessus ?
Où est ce le génie ?
Bah ! avançons, une petite voix me chuchote de persévérer.
Si je ne veux voir personne, si je ne cours pas le guilledou, la raison est simple, je suis très concentré sur mon travail : pouvoir écrire mon bouquin tout en continuant de m'occuper de ma famille, le luxe absolu, tout ça en me battant avec la bête (mon cancer).
"le froid qui guérit ".
Petit détail, on peut s'aider à tenir la position accroupie en s'adossant légèrement au niveau des lombaires.
Midi, j'ai dormi une heure, après cinq heures de boulot habituel, mis à sécher 300 bananes, petit déj des enfants, yoga ...et, la tête bien reposée génère des pensées logiques .
Les trois grands sont rentrés d'un cross interclubs couverts de médailles, comme la dernière fois.
Un beau jour, je devais avoir 16 ans, c'était Noël, et, je ne sais plus pourquoi, il ne restait plus que papa et moi à la maison, dans notre petit village de Sidi Slimane, situé dans la plaine agricole du Gharb, entre Rabat et Tanger.
Ce jour là, il m'a fait le plus beau cadeau qu'un père puisse faire à son fils : "mets ton jean et tes baskets, je t'emmène passer Noël à Séville !" Tous les deux, entre hommes ! Quel bonheur ! Aussitôt dit, aussitôt fait, nous voilà sur la route, cap au Nord.
Trois heures plus tard, nous embarquons sur le ferry qui nous passe de Tanger à Gibraltar et, le soir même, nous prenons notre premier dîner dans une bodega avant de nous coucher, tôt, car il y a encore de la route à faire demain...
35 ans après, je me souviens si clairement de notre nuit de Noël à Séville, dans un bouge où un attroupement de gitans à la voix rauque haranguait une jeune femme habillée d'une longue robe rouge et moulante, qui dansait en faisant claquer ses castagnettes au-dessus de sa tête. Les hommes frappaient dans leurs mains au rythme des guitares et des talons de la danseuse; j'étais médusé, qu'est-ce que ça me changeait des sombres couloirs de pensionnat où j'avais passé toute ma jeunesse. Dans ce temps-là, la télévision n'existait pas, et nous n'allions au cinéma qu'une fois par an ! Ces odeurs de friture, de bière et de sueur, dans un nuage de tabac brun, c'était comme un retour aux sources; c'est là qu'il me parle de notre sang espagnol vieux de l'époque où Charles Quint possédait l'Europe entière.
Un de ses guerriers ibériques a du « épouser » une de mes aïeules viking dont Boulogne était peuplé .
Le lendemain, nous reprenons la route, direction le Portugal ! ouaou !
Dans une petite pension de l'Algarve, au sud, qui est devenue depuis une station connue, je parle longuement avec une jeune fille de mon âge (qui fait du français à l'école, bien sûr !) et j'ai de la peine à la quitter; nous nous sommes écrit pendant des années, je me souviens encore de son nom, Lisa Cohelo...
Mais papa était un joueur incorrigible, et je me demande encore si le but du voyage n'était pas ce célèbre casino de l'Estoril où nous entrâmes ce soir-là (il avait mis un habit dans sa valise, le coquin). Il m'abandonna dans une salle où Mahalia Jackson, la célèbre chanteuse de Negro Spirituals fascinait l'assistance, et partit expérimenter ses martingales. Combien de millions a-t-il laissé sur ces tapis ?
A Slimane, il travaillait beaucoup. Je l'entends encore dire : aujourd'hui, j'ai vu 50 personnes... . Nombreux étaient ceux qui ne pouvaient pas payer, surtout chez les marocains, mais au bout du compte, il gagnait beaucoup, beaucoup de sous. Pourtant, nous n'avons jamais rien eu à nous, pas de maison pour les vieux jours, rien qu'une vie luxueuse pendant 20 ans. Voilà ce que c'est que d'être un enfant de la guerre.
Ensuite, nous allons écouter Amalia Rodriguez chanter ses fados. Ce soir-là, papa me montre à quoi ressemble une maison close, avec sa petite lampe rouge au porche; il ne m'a jamais parlé clairement de sexualité, pourtant, quand j'allais à son bureau attendre qu'il ait terminé, il m'appelait souvent pour me montrer son travail, un homme venait avec une pochette plastique pleine d'une crème blanche, il en mettait un peu sur une lame de verre et me faisait observer au microscope ces têtards nerveux qui grouillaient dans la lumière. J'avais 8 ans, et j'ignorais encore ce qu'étaient sperme et préservatif !
Une autre fois, c'était un accouchement, au forceps, avec les grandes cuillères en inox qu'on introduisait l'une après l'autre autour du crâne du bébé, cette femme hurlait de douleur, tout ce sang était impressionnant pour l'enfant que j'étais...
Puis nous allons à Nazarré, et j'ai vu, en hiver, des bœufs sortir les barques de pêche sous l'œil attendri des femmes aux sept jupons multicolores
(dont un sur la tête !).
Ah ! qu'ils étaient doux, ces moments de mon enfance à partager l'intimité de mon papa. J'étais follement amoureux de ma mère, mais c'était de sa peau, ses seins, son parfum, elle me disait d'ailleurs toujours : Tu n'as d'admiration que pour ton père !
Quelle fierté d'aller avec lui "faire les visites", en fin de journée, dans les médinas où les femmes m'acceptaient dans leurs patios grâce à mon jeune âge, aux côtés de cet homme devant lequel tout le monde se prosternait avec des regards de réel amour, d'espoir, de respect. Il parlait couramment l'arabe ( je le parle assez bien aussi), et ce détail seul aurait forcé le respect du plus récalcitrant, aussi, on nous apportait souvent des cadeaux à la maison, caisses de fruits, moutons etc...
Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'était une invitation à partager un repas dans un douar éloigné, dans toute la tradition ; pieds nus sur des tapis de laine tissés à la main dans les montages froides de l'Atlas, cueillant avec trois doigts une boulette de couscous sur la pyramide qui trônait au milieu d'une grande table basse circulaire, déposant délicatement un morceau de mouton brûlant et odorant sur les petits tas de sel et de cumin posés devant chacun de nous, quel art de vivre !
J'aimais aussi les invitations à des "diffas", ou à des "fantasias", festins pendant lesquels des cavaliers au triple galop déchargeaient leurs fusils en fin de course. Bien sûr, nous étions aux places officielles, sous de grandes guitounes de coton écru.
5/4. Je pense vous avoir bien montré comment on sort d'une dépression nerveuse, alors, à vous de jouer. Entre autres choses, je suis guéri de ma frilosité, donc... j'ai de nouveau envie de vivre dans un pays froid. Il faudra convertir les urus en châtaignes, les mangues en pommes, et les cocos en amandes. En fait, j'ai hâte d'expérimenter ma thérapie permanente : chaud en haut, chaud en bas... saroual léger au milieu, même en hiver !
Que je me sens impuissant à décrire les polyphonies des chants Micronésiens, les odeurs des marchés asiatiques, les clameurs des foules marocaines, les angoisses des sous-bois de Malikolo et le magnétisme de ses hommes égal à celui des volcans actifs qui les entourent, le regard fiévreux de passion des Maldiviennes au retour de leurs marins, les départs nocturnes des cotres immensément voilés de Port-au-Prince, à Haïti.
Quelle chance d'avoir vu le monde pendant tant d'années et de songer à rentrer sain et sauf dans son pays natal; adieu "monts Palatins", merci de m'avoir enrichi d'une fortune que personne ne pourra me voler, avec un petit goût de "Ah, bah, j'ai trop pleuré, les aubes sont atroces..."
8/4. Comme j'ai besoin de tenir les brides de mon voilier en plein océan, de serrer une femme dans mes bras, de courir nu sur l'immense plage déserte de Tetiaroa !
Voilà qui me rappelle un autre petit mot que mon ami Louis Thyssen avait mis dans mon cahier d'allemand :
"The person who can take delight in a nice head of game without wanting to shoot it, in a sweet tune without wanting to learn it, and in a beautiful woman without wanting to possess her has not got a human heart".
J'ai parfois l'impression de faire des pas de géant vers la sagesse, et en même temps d'avoir des millions d'années lumières à parcourir.
Voilà longtemps que je cherche à savoir la raison de la circoncision, je crois avoir trouvé : rafraîchissement permanent du gland ainsi découvert, tous nos maux viennent du pécher originel : avoir couvert notre nudité.
Mais découvrir le gland par la circoncision n'a pas tout résolu, alors ...
Le Polynésien méprise un homme qui a son prépuce, c’est d’ailleurs le thème de la pire injure : taïoro !
Or, j’ignore pourquoi, mon père m’a circoncis, pour mon plus grand bonheur, car je ne me gène pas pour le faire savoir, et j’allie le geste à la parole !
8/4. Vous ne pensez pas que vous allez guérir en trois semaines de quarante ans d'erreurs de comportements, d'intoxications quotidiennes, le nettoyage va prendre des années, mais des années agréables, car vous irez chaque jour un peu mieux.
Demandez à votre médecin s'il a lu le livre du docteur Pétard, 30 ans de recherches sur la médecine traditionnelle tahitienne, un énorme travail effectué par un pharmacien...( J'ai passé six mois à l'étudier et j'ai noté les méthodes simples pour les maux courants;) il répondra, pour vous faire plaisir que « oui, il l'a feuilleté..» mais demandez lui de vous parler du remède qu'il vient de vous prescrire, en détail, l'historique, à partir de quoi le laboratoire a décidé de l'industrialiser (souvent à partir d'une plante de nos campagnes), combien de milliers d'hectares de cette plante sont cultivés pour ce labo, mais surtout pour quelle raison ils ont fini par arriver au même remède, mais de synthèse, «vous savez bien que la formule est la même » ! Gros profit immédiat, la facilité d'abord.
C’est dans les poches de l’industrie pharmaceutique que vous trouverez l’argent pour combler le « trou de la sécu » !
Vous êtes grippé, vous avez besoin de vitamines C, votre médecin marque sur son ordonnance: mangez deux oranges par jour, remboursé ? Bien sûr que non ! C'est malhonnête. Pourtant, tout est là .
«Vos remèdes seront vos aliments...»
Bon, un peu d’humour, (noir ?) : les « médecines douces » ( façon de parler!) efficaces, mais longues et surtout, elles s'attaquent au mal de façon sélective, contrairement aux autres,
par exemple, une grande thérapie: dormir, malheureusement……
Pas remboursé !
Cruelle jungle !
Je serais vraiment passé à côté de quelque chose si je n'avais pas (re) découvert l'hydrothérapie, mais qui peut, de nos jours, rester accroupi trois heures par jour pendant des mois, avoir une alimentation draconienne et très monotone, c'est capital et pratiqué dans toutes les civilisations traditionnelles, contrairement à ce que vous dira votre médecin, (qu'est-ce qu'ils prennent, en ce moment !) C'est certain, je renais, mais quel boulot !
Résumons, la première règle d'hygiène est d'avoir chez vous des toilettes à la turque, ainsi, vous serez obligés de pisser accroupi toute votre vie !
Installez un système qui apporte de l'eau à votre sexe, ainsi, vous le rafraîchirez au moins à chaque fois que vous pisserez ! Et surtout, vous pourrez vous laver les fesses, car il n'est plus question d'utiliser du papier, c’est la seule façon de ne JAMAIS avoir de parasites intestinaux, car ils pondent à l’anus, DOCTEUR ! !
A la fac, on bachotte un programme dicté par les labos, ensuite, a t on le temps de réfléchir ? On est perdu dans les chiffres : combien d’unités de pénicilline pour monsieur Dupont, combien de billets de mille sont entrés dans la caisse aujourd’hui ? (pardon aux exceptions..)
Evidemment, il faut que cet endroit soit gai, plein de fleurs, de lumière, de livres, un lieu de vie, OK ?
Renaître
Jusqu'à présent, je travaillais pour faire en sorte que les enfants ne partent pas à l'école sans avoir bien mangé; j'y suis tellement bien arrivé que je suis affolé, comment vais-je faire pour tenir ? Ils font un énorme repas, calmement : poisson cru, uru, lait de coco, crudités, fruits. Même avec toutes mes combines, ça coûte une fortune !
Naturellement, ils ont une pêche d'enfer et réussissent en tout, sans forcer.
Quand on dit qu'on n'a pas la télévision, ce baromètre de la démission, les gens nous prennent pour des extraterrestres. Mais quand pourrions-nous la regarder ? Les enfants rentrent de l'école à 16 heures, jouent une heure au volley sur la plage, se douchent, et nous dînons vers 18 heures, suivent les devoirs, et ils s'écroulent à 20 heures car ils sont debout depuis 5 heures et demie ! D'ailleurs, pour rien au monde je ne raterais ce fantastique film quotidien, le récit de leur journée, à table, frénétique, enthousiaste, l'œil pétillant, et, les week-ends, les descriptions de vagues, en termes barbares, qui n'en finissent pas.
Pas d'électricité, pas d'eau courante, pas de téléphone, pas de télévision, pendant trente cinq ans... sur l'eau, quelle vie !
Mercredi 16/4. Toute mon enfance j'ai été bourlingué de chez mes parents à ma marraine, ancienne petite amie de mon père que ma mère n'aimait pas car elle sentait bien sa condescendance...
elle, si vulgaire dans sa cuisine, désacralisant sans cesse l’amour, aurait aimé que papa épouse une fille de son rang, une parisienne spirituelle, de bonne famille, pas une petite méridionale inculte.
Jusque sur son lit de mort, maman m'a dit : cette femme m'a fait beaucoup de mal.
Dix ans de pensionnats et de casernes ! Solitude, malnutrition, quel désastre ! Pourquoi ont ils fait ça ? Etrange enfance, tout de même, enfant de l’après guerre, de parents qui avaient besoin de décompresser .
17/4. Toujours aucune nouvelles de Laurence, j'espère que tout va bien, Paris est tellement stressant.
Ce matin, j'ai mis le turbo. Réveil à 4 h 30. et "travail" jusqu'à 5 h 30. Réveil des grands et petit-déjeuner jusqu'à 6 h 30, heure de leur départ, réveil des petits et "travail" jusqu'à 7 h 30, heure de leur départ. 7h 30 à 8 h 30 "travail", c'est très physique, cette position accroupie, déjà trois heures.
Vous connaissez tous le livre : "Tout se joue avant six ans",
je vous présente :
Tout se joue avant huit heures !
Kaya, qui a eu quelques jours de fièvre, est guéri, hier, il a fait un cross avec ses frères. En ce moment, ils vont particulièrement bien, ils sont arrivés premiers tous les trois, chacun dans leur catégorie.
Je sens que je vais décompresser un peu.
Laurence, mon bon vieux stylo se remet à marcher, par je ne sais quel mystère. Quel plaisir sensuel de dessiner avec lui ces mots magiques, sur une belle page blanche, comme un patineur qui danse sur la glace .
Etrange langage de l’écriture, mystérieux langage des lignes de la main, vers cinquante ans, ma belle ligne de vie s’arrête net et deux profondes gorges en provenance du cérébral prennent la relève avec une rare puissance jusqu'à 95 ans ...un fin lien réunit le passé au présent .
Ce qui signifie en clair, que je n’ai plus un souffle d’énergie physique et que, désormais, c’est avec ma tête que je vais devoir mener mes enfants à bon port .
Ah ! cher stylo, mon sabre de samouraï, magique et sacré, qui me parle, me guide, me protège, bien sûr que tu as une âme, grâce à toi, mon livre est un objet vivant, merci pour tout ce que tu as fait pour moi, un jour, il faudra nous séparer, mais je vais faire bien attention à toi, d’ici là, et je sais que tu me le rendras .
17.4. Pourquoi parler si peu de mes navigations ? Pourtant, je tremble encore aujourd'hui quand je pense à certains drames que j'ai vécus. Quatre fois, en trente ans, j'ai perdu un homme à la mer. Dans le Pacifique Nord-Ouest, dans l'Archipel des Carolines, les grains étaient fréquents et violents. En une minute, les vents passaient de force 4 à force 7 avec des pluies diluviennes ; dans une nuit d'encre, avec quelques jeunes inexpérimentés, ça devenait l'enfer ; il fallait bondir sur la drisse de grand-voile pour affaler en catastrophe, plusieurs fois par nuit, et se jeter avec toute l'énergie possible sur la grand-voile qui battait furieusement, pour l'étouffer. J'étais le seul à pouvoir barrer dans ces moments-là, car le bateau prenait une gîte considérable malgré sa voilure réduite de moitié, et partait à douze nœuds comme un cheval sauvage dans des gerbes d'écume phosphorescente.
Toute ma vie de marin, j'ai refusé qu'on allume la moindre lumière la nuit, dès le dîner pris. Il fallait tout éteindre, feux de route, lumières de carré, même le compas ! Ainsi, j'ai souvent pu éviter des écueils dérivants.
Donc, aux Carolines, une de ces nuits folles, il y en a eu trente-cinq des Philippines à Truck, au près, à contre-alizé, un de mes gars a lâché sa prise et un coup de gîte violent l'a projeté à la mer, l'aurait, s'il ne s'était écrasé sur un hauban posté par chance sur sa trajectoire. De nuit, par ce temps-là, nous ne l'aurions jamais retrouvé.
Cette séquence s'est reproduite récemment sur Anaconda que je ramenais de Bora Bora avec huit jeunes . J'ai bien failli perdre un brillant chirurgien ce soir-là, mais il faut dire qu'Anaconda était un bateau particulièrement brutal.
Une autre fois, ça devait être en 1978, je convoyais le ketch de mon copain Jim d'Ibiza aux Antilles, un de ses amis, un businessman londonien pas très amariné, nous accompagnait; deux jours après avoir quitté les Canaries, vers cinq heures du matin, je dormais profondément dans ma cabine lorsque j'ai entendu crier dans mon rêve (avec le bruit de l'océan, et la porte fermée, c'était bien mon rêve). Je bondis et réalise le drame, personne à la barre ! et nous sommes sous spi !
"All hands on deck !" Mon gars est accroché à la ligne de traîne, cent mètres derrière. Grand coup de barre à gauche, manœuvres, et on récupère un homme bleu, tremblant de froid, nous sommes en décembre; il avait voulu vérifier la ligne de traîne et un coup de gîte l'a projeté à l'eau !
La quatrième fois était très différente. En 73, au large des côtes africaines, sur Pygmalion que j'amenais aux Antilles, un jeune gars m'a accompagné entre deux ports, Casablanca à Lobos, je crois. Midi, grand beau temps, vitesse 3 nœuds, pilote automatique en marche, je décide de dormir un peu et j'entends mon copain laver le pont là-haut. Soudain, plus rien... et une voix lointaine m'appelle.
J'ai mis un quart d'heure à le récupérer, bleu et tremblant, il m'explique : Le seau est tombé à l'eau, j'ai sauté, on va si lentement, je n'aurais jamais pensé qu'un bateau puisse s'éloigner si vite !
Cette "traversée" est très technique, je me demande combien de temps je vais tenir, mais j'ai très envie de savoir jusqu'où ça va. C'est beaucoup plus excitant que de partir à la voile découvrir un archipel inconnu après des mois de mer. Et Dieu sait si j'ai serré les dents,(et les sphincters !) pendant trente cinq ans, à chaque fois que je menais mes bateaux de l'autre coté des océans.
L'ivresse de vivre, l'ivresse des cimes.
J'ai toujours voulu obtenir l'ivresse sans le vin .
Ah ! cette recherche du sublime !
Si je n'éprouvais pas un réel plaisir, mais non, cette fois ci, ce n'est pas du masochisme, je vous assure, (du stoïcisme ? de l’ascétisme ?), je n'en serais pas à cent heures par mois, soit déjà 400 heures depuis le dix décembre.
J'ai oublié de dire que, dans la baignoire de mon cockpit, il y a un puits de dérive, donc je peux voir les poissons nager, et, bien sûr, les nourrir, car on élimine beaucoup, pendant une heure d'hydro, par tous les orifices ! Amen !
23/4 Quoi de neuf ? J'ai passé un cap difficile, ce besoin de décompresser en allant vider une bouteille de Bordeaux dans un bon petit restaurant...
Comment ai-je fait ? Voilà, à 7 h 30 hier matin, Elise accompagne les petits au truck scolaire, comme chaque jour.
Pendant ce temps, bien sûr, je suis accroupi dans mon cockpit et me dis :
Quand elle va rentrer, je vais lui faire plein de « bisous » en faisant mon yoga !
Tout en pensant cela, mon sexe s'est dressé fièrement, comme le coq qui symbolise les gaulois que nous sommes, sur toutes les églises de France, "pardonnez moi, mon père, car j'ai beaucoup péché, par pensée, par paroles, par actions et par omissions..."
Là dessus, Elise arrive et je lui dis : Viens, j'ai besoin de «t’embrasser»;
elle rougit tout en faisant semblant de ne pas comprendre de quels baisers je parle, pendant que mon pénis se dresse de nouveau sous son filet d'eau froide.
Si tout ça ne vous donne pas envie d'essayer ma technique, j'abandonne ! Oh! non, je ne regrette pas ces quatre mois d'expérimentation de yoga, mais quel bonheur de m'être remis à nager, ce matin, mes six kilomètres habituels; rien ne donne autant l'impression de voler, dans les deux sens du terme, que l'ivresse atteinte au bout de deux heures de crawl mécanique, yeux fermés.
Le yoga est un plus énorme, d'ailleurs, comme toujours, je me suis endormi une heure sur le dos, au ponton flottant, nu sous le soleil brûlant, et, de retour à bord, devinez ce que j'ai fait ? Une séance d'une heure, bien sûr ! Un petit kaï Kaï des premières mangues, un dodo très profond d'une heure et, miracle, est-ce le steak et la cruche de vin qu’Elise et moi sommes allés prendre ensemble hier soir ? je me réveille avec ma virilité bien vivante !
Vous connaissez les composants du cocktail miracle, maintenant !
Il devient de plus en plus difficile de rester chaste, il y a du miaulement dans l'air.
Le 27/4. Creux de vague .... Avant hier, je bois une bouteille chez Mario, hier soir, rebelote ! Avec café et cigare. D'accord, Elise et moi avons pu échanger quelques phrases, en fin de soirée, et nous avons même fait deux très belles danses ensemble, au Paradise, des zouks collés, bien sûr, et rockés. Quelques instants avant, j'admirais les couples évoluer avec une telle perfection, un tel naturel, tellement de chaleur, de sincérité, de spontanéité, que, comme pendant mon adolescence, je complexais à mort; ces gens sont trop forts pour moi, pensais-je.
Quels progrès j'ai fait depuis mes seize ans ! Hier soir, je crois bien que j'ai vraiment dansé.
Et toi,
le sais tu,
quelle est cette douceur
chaude et caressante,
qui inonde
tout mon être,
quelle est
cette vie
qui éclate
qui déborde
qui me porte,
quelle est
cette cascade
claire et glacée
bondissante de soleil...
pourquoi
le soleil
devient un ami,
l'eau,
un rêve où l'on se fond,
pourquoi,
cet air que je respire,
tout cela colle à moi
et ne m'enveloppe pas,
pourquoi
tout cela
touche t il si profondément
à toi ....
Ce texte, écrit par Claire à son ami François avant notre rencontre, montre bien qu'elle était une chouette fille ;
est ce ma cruauté qui l’a rendue paranoïaque et mythomane,
comme on rend les animaux méchants en les brutalisant,
ou son hérédité ?
Pauvre petite Claire, qui a grandi dans une misère noire,
déformée par la malnutrition,
violée (consentante ?) à 13 ans par son frère aîné, dont elle partageait le lit,
"si tu répètes ça aux parents, je te fracasse la tête avec ce marteau !"
que la virilité des polynésiens terrorisait ,
qu'un délicat parisien,
dont les parents ne voulaient pas entendre parler d'une bru qui avait du sang africain,
ne parvenait pas à combler ...
Désormais célèbre pour ses exploits de navigatrice, « seule avec ses cinq filles, sur toutes les mers du monde à bord de son ketch de 18 m, pendant 17 ans...... » elle écrit dans son livre sur les bains dérivatifs:
« Je suis une vieille guenon qui réapprend les instincts à ses petits . »
Allez ! souriez un peu ! moi aussi, je suis un vieux singe...
à la recherche des instincts perdus ... (tiens, joli titre).
Elle écrit aussi : Vous avez une rage de dents?
faites un bain de siège !
Je trouve pourtant des choses amusantes dans son livre :
«les animaux pratiquent régulièrement cette thérapie en se léchant le sexe...»
J’ai toujours rêvé d’y parvenir, et j’y arrive presque...accroupi ...
quand je pense à ma belle, bien sur !
Mais parfois des imprudences, (panique ?) par exemple quand elle parle de l’inceste et de troubles mentaux héréditaires, (des autres !)
Avez vous remarqué que, bien que séparés,
nous n’avons jamais cessé de construire la même cathédrale.
Bon, petite récréation :
C’est à Port Vila que j’ai connu le premier ouragan de ma vie :
A 9 heures du matin, on annonce qu’une dépression tropicale est à 100 miles au nord et se dirige à 10 nœuds vers nous; mon sens marin fonctionne avec une incroyable efficacité, j’étudie attentivement la carte, décide d’un abri et ordonne qu’on largue les amarres immédiatement .
Arrivé dans mon trou, je pose, avec la rigueur d’une araignée, des amarres de tous cotés . Vers 18 heures, quand les premières rafales arrivent, je suis épuisé par l’effort fourni; à 20 heures, la danse commence; au milieu de la nuit, c’est l’enfer, les toits volent, les bateaux qui n’ont pas changé de place coulent les uns après les autres ou se mettent au sec, brisent les chaînes de leurs corps morts; le fuel monte à la surface et le vent le projette dans mes yeux alors qu’accroupi, (impossible de se tenir debout), je vais d’amarre en amarre vérifier que ça tient; elles se brisent, car la houle nous fait faire des embardées de plusieurs mètres, très violentes. Heureusement, si l’on peut dire, nous sommes dans l’œil du cyclone et le vent change de secteur, alors, ce sont les suivantes qui prennent la relève; certaines rafales couchent carrément les mats dans l’eau, notre Vaîmiti de trente tonnes est bien petit, dans cette furie, 250 km /h de vents sifflent si fort dans les haubans qu’il faut hurler pour se parler, les enfants sont allongés sur le plancher du carré, terrorisés . Pour soulager les embardées, je démarre le moteur, mais tout le circuit électrique est à la masse, je prends du courant dans la barre et surtout, nous flottons dans une soupe d’objets en tous genres, débris de bateaux, plastics, et ça bouche l’entrée de refroidissement du moteur, je stoppe donc .
Au petit matin, la ville est détruite, peu de bateaux ont survécu, même les cargos ont coulé ! Ceux qui étaient en mer ont disparu corps et âmes ...le ministre de la mer, qui constate les dégâts, vient me serrer la main et se demande comment j’ai fait pour survivre .
Je pense: je suis le seul à n’avoir pas d’assurance .
28/4. Chaque jour, 7 jours sur 7, toute l'année, je rentre avec un sac de vingt kilos sur le dos. 24 repas par jour, plus, quand il y a les copains.
Je viens de calculer que si j'achetais tout dans un supermarché, ça engloutirait trois salaires !
Nous sommes huit, et je veux que nous ayons un fruit chacun à chaque repas;
24 fruits par jour, pendant un mois, tout juste le salaire d'Elise, dur.
Comme la plupart des gens vivent en zone urbaine, car ils ont abandonné leurs terres dans les îles, la majorité ne mangent jamais de fruits, et remplace par du sucre.
3/5/96. En effet, ce coup de déprime est suivi d'un grand haut. Voilà bien trois jours de suite que je parcours mes six kilomètres, en deux heures absolument magnifiques.
Les parents ne nous ont laissé aucun héritage en argent, c'est le plus beau cadeau qu'ils nous ont fait, tout ce que je suis, c'est à la force du bras que je l'ai acquis. Tous ceux qui ont cherché à m'abattre m'ont élevé .
Pendant ces quinze années d'exode, je n'ai jamais su ce qu'était une aide de l'état, pourtant, je galérais pour gagner de quoi survivre et faire manger les enfants.
En ce moment, ça continue, à Tahiti, qui n'est pas département, il n'y a pas d'aide comparable à celle que nous aurions en France. J'emmagasine des forces en prévision de construire bientôt notre maison, ou, dans un avenir plus proche, de me mettre à pêcher pour économiser la coquette somme de poisson que j'achète au marché chaque mois (pourtant à moitié prix). Je tiens à rester un homme libre, même sur la terre, tout en continuant de « chérir la mer..»
Nulle part au monde je n'ai vu une aussi belle piscine olympique de 3 kilomètres de long dans 4 mètres d'eau, et sable blanc comme fond, à 28 degrés toute l'année, lisse comme un miroir.
J'y ai parcouru, ce matin encore, mes six kilomètres, en deux heures, en rendant grâce au ciel.
Comment se fait-il que je n'aie jamais croisé quelqu'un sur ma route ? Pourquoi l'achèterais-je, puisqu'elle est déjà à moi ?
Dans le droit fil de ma politique, je continue de tout investir dans les enfants;
ce matin, Kaya et moi sommes allés aux puces ensembles, comme Teva et Tepea viennent de faire une semaine de Hobby cat, offerte par la mairie, je lui ai promis un petit cadeau. En fait de petit cadeau, nous avons flashé pour une superbe planche de surf, prix très raisonnable, il jubile !
En voilà trois sur les vagues.
Tout ça ne m'a pas empêché de nager mes six kilomètres et de leur préparer un dîner de prince marquisien, pourtant, je commence à fatiguer, pas d'hydro aujourd'hui, c'est rare...
Et une ombre me suit partout, le souvenir de cette bouteille de bordeaux.
Qui a bu boira.
Non, décidément, ce récit n'ira pas à la poubelle, après un court découragement, j'ai repris l'hydro yoga. C'est vraiment magique et incontournable.
Mes enfants, n'attendez pas d'être malades pour vous y mettre, le plus souvent possible et le plus longtemps possible .
Bon, je sais que ma philosophie vous ennuie, alors, récréation ! Je vais vous raconter une autre petite aventure :
Des coups de vent, en trente cinq ans, j’en ai eu beaucoup, mais une vraie grande tempête, bien déchaînée, un force 12, quoi, une seule fois .
C’était en plein hiver, dans ce cher golf du Lyon, la terreur des marins .
Il fait pourtant beau soleil et calme plat, quand nous quittons Marseille, en route pour notre second voyage autour du monde, mais, le soir, la brise forcit; à minuit, c’est le coup de vent, il ne reste qu’une trinquette en l’air . Au matin, à sec de toile dans une mer énorme, nous surfons, en fuite, sur chaque lame; la mer est blanche, il faut hurler pour se faire entendre, ça siffle fort, dans les haubans, l’aiguille du speedo passe de 6 à 12 nœuds toutes les 15 secondes !
Je me dis qu’une ancre flottante à l’arrière nous freinera tant que la mer remplira le cockpit immédiatement, je rampe donc la frapper à l’avant au bout d’une amarre de 200 mètres, espérant mettre l’avant face à la mer et au vent ; au lieu de cela, Pygmalion continue sa fantastique chevauchée, mais soudain, l’ancre flottante donne un violent coup de frein, le bateau se met en travers, une énorme vague le cueille et nous met à l’envers ! Heureusement, je suis dedans, les œufs et les pots de peinture s’écrasent au plafond, Laurence a droit à son vol plané, elle n’a que cinq ans ...
L’homme de barre, bien sanglé dans son harnais, mais absolument impuissant à contrôler cette embardée, retiens sa respiration pendant dix longues secondes, il est sous l’eau . Puis, lentement, le bateau se redresse .
Devant nous, les Baléares, à 100 miles, j’ai peur de les percuter mais suis tellement épuisé que je reste prostré dans ma couchette, sous une couverture trempée, pissant tout habillé sur moi, vomissant mes tripes ...
Le vent s’est calmé avant... si vous aviez vu dans quel état nous étions en rentrant dans le port de Barcelonne !
Pas de nage, aujourd'hui, mais je n'ai pas honte de dire que j'ai déjà fait plus de trois heures d'hydro yoga, à 11 heures du matin, à l'eau de mer et en plein air.
Quand je pense à ces moines japonais qui font huit heures de zazen par jour.
Je suis fier d'avoir trouvé tout seul ma technique de méditation, et les progrès que je fais sont tellement évidents, qu'Elise elle-même me le dit.
Peut-être faut-il avoir la maturité de mes 50 ans pour apprécier cela.
Ma mère était assez snob, les verres en cristal et l'argenterie étaient visibles dans un meuble du salon, en vitrine, un Renoir trônait sur un mur, poster dans un cadre luxueux, et nous changions la nappe blanche brodée chaque jour. Elle faisait la grasse matinée et déjeunait tard, au soleil sur la terrasse, pendant que le jardinier tondait la haie ou la pelouse (avec une paire de ciseaux géante), pendant que la fatma faisait le ménage et lavait le linge (à la main), pendant que le cuisinier préparait le repas de midi...
Maman fumait une cigarette (ça aide à faire!), ce qui ne l’empêchait pas de prendre avec son (nes)café, toutes sortes de médicaments barbares dont, bien sûr, des laxatifs.
Tous ses amis avaient une particule à leur nom; elle était la femme de l'homme clé du village, le docteur, respecté, aimé, puissant, puisqu'il tenait la vie de tous entre ses mains.
Vers 4 heures, après une bonne sieste, elle allait jouer au tennis, peut-être un tour chez son coiffeur, et on dînait, (aux chandelles !).
La salle de bains était pleine de pots de crème de grandes marques, Élisabeth Arden, antirides, démaquillants, nourrissants... Ça sentait bon son parfum, Chanel N°5. Elle passait des heures à s'épiler à la cire chaude, et à masser vigoureusement sa cellulite (son désespoir). Parfois, elle venait faire un tour dans la cuisine et nous préparer une de ses spécialités, une charlotte au café, des meringues, des œufs à la neige, un soufflé au fromage. Le dimanche, c'était le poulet rôti (pendant qu'on était à la messe), les pizzas, (il fallait aller chercher la pâte chez le boulanger) mais je dois avouer qu'elle nous soignait bien, sur notre nappe brodée, il y avait toujours un grand saladier de laitue, un beau plat de crudités, un gigot d'agneau, des fruits frais, des fromages, du vin dans des carafes en cristal (réservé aux parents). Tout ce qu'il fallait pour qu'on ait l'air d'enfants "bien nourris" !
A part ça, on évitait soigneusement ses cousins, voisins de quelques kilomètres, qui faisaient un peu "petites gens", et d'une manière générale, tous les gens qui disent tonton, tata, pépé et mémé !
Par ailleurs, marocains et français vivaient dans des sphères hermétiquement séparées, jamais l’un d’eux dans notre belle église de Slimane, ni dans nos grandes fêtes d'été, à Moulay, ni même à la table des parents .
Je ne pense pas que cela ait empêché ma mère de finir par goûter au fruit défendu, on la comprend, elle a tellement pleuré en attendant mon père pendant des nuits entières, seule à la maison; il paraît qu'il nous a fait une ou deux sœurs au village... il était courant qu'une servante emboucane un homme blanc, le nom de Zoubida sonne encore dans mes oreilles d'enfant .
A sa décharge, je dois dire qu'il avait des responsabilités énormes, son petit cabinet était en fait un véritable hôpital, éloigné de la première ville de 100 kms…il devait régler chaque jour des problèmes extrêmement graves, accidents de la route, accouchements, crises de paludisme, septicémies, la médecine de bled était comparable à la médecine de guerre, de plus, rares étaient les nuits où il n'était pas appelé pour une urgence, le téléphone sonnait, il s'habillait en hâte et fonçait sur des pistes qu'il connaissait parfaitement, vers des douars isolés, quelques habitations en terre battue, un oued, des moutons, plein d'enfants, et la peur …la peur de mourir, en pleine nuit, peur du patient qui souffre atrocement, peur de mon père, sur le chemin du retour, car des bandes armées sèment la terreur, nous sommes en pleine guerre d'indépendance, les assassinats sont fréquents .
Ne vous en faites pas, je suis bien conscient qu'en dépeignant les travers de ma mère et de tant d'autres, c'est mon propre portrait que je fais, on a bien le droit de se moquer de soi-même, non?
Snob vient du latin : sine nobilitatis, sans noblesse... Vraiment pas un terme applicable à maman. Méridionale au sang bouillant, impétueuse, elle exprimait ses opinions avec fougue, parfois avec violence. Mon oncle Pierre ne s'y est pas trompé, il a toujours adoré ma mère .
Je plaisantais souvent maman quand elle parlait de ses amis indéfectibles, mais là, je dois dire que les liens étaient profonds.
Aînée de 7 enfants, cette petite marseillaise a connu le faste de la grande richesse puis soudain la descente vers la pauvreté. Son père aux deux guerres (il en est mort), sa mère obligée d'aller travailler (enseignante chez les sœurs) donc à 16 ans, elle avait déjà une lourde charge et... il y avait le bon soleil de Marseille... les garçons... et un jour, ce brillant étudiant en médecine parisien et surtout la fin de la guerre, enfin !
Elle a bien mérité de s'éclater un peu, non ?
Après trois mois de silence, enfin des nouvelles de Laurence, mes pages lui font du bien ...dit elle; Je ne sais pas comment expliquer ce phénomène, mais ça m'a rapproché d'Elise et je lui ai tout de suite proposé d'aller fêter ça.
7/5. Difficile de reprendre le rythme après avoir décompressé. Punch et vin rouge chez Mario, trop... donc trop fatigués pour aller danser, dommage.
Notre bonne vieille moto, une 125 quatre temps qui a déjà 20 ans, nous a ramenés par la RDO, ce tronçon de 10 kilomètres d'autoroute qui va de chez nous en ville; c'est fou ce que la nature exhale de parfums, la nuit, je me demande si je ne suis pas passé à côté de quelque chose en me privant pendant trente cinq ans de cette richesse.
Puis, nous avons franchi les 500 mètres qui séparent Najedou de la terre, à bord de notre annexe, une lourde barque de 5 mètres de long, lentement, en regardant le ciel étoilé, un peu nostalgique à cause de la constellation d'Orion, que j'ai suivie pendant des centaines de nuits, car elle donnait le cap à l'ouest.
Pendant notre absence, les enfants ont pêché, le frigo est plein.
Bien qu'il soit tôt, ils dorment déjà tous. Il y a quelques minutes, je disais à Elise : si nous recevons un cyclone aussi puissant que celui que nous avons vécu à Port-Vila en 87, tous les bateaux de cette baie seront jetés à terre et détruits en quelques heures, mais apparemment, Tahiti est moins exposé que la Mélanésie.
La vie des enfants de la mer, responsables, prudents, vifs, secs, éveillés, résistants, travailleurs, frais, émouvants, courageux, tendres, sincères, spontanés, bref, beaux !
Ils savent que la survie de notre couple dépend d'eux, et c'est une lourde charge.
Ils n'ont jamais droit à l'erreur, quand ils gardent Moana (tous les jours), quand ils manœuvrent l'annexe, ou l'amarrent (ils sont experts en nœuds), quand ils nettoient les poissons qu'ils ont pêché, avec mes couteaux tranchants, quand ils vont chercher chez Juanita le régime hebdomadaire de bananes de 25 kilos, quand ils parcourent 20 kilomètres à vélo pour aller faire du Hobby cat à Arue, à 12 ans ! Quand ils me disent : Papa, pourquoi est-on différent ?, mais qu'ils gèrent cette différence sans se faire d'ennemis.
Quand j'avais 10 ans, il était facile de me faire pleurer en me racontant la vie des saints, des martyres et des missionnaires qui se faisaient massacrer par les "sauvages" en Afrique... On me faisait aisément faire des retraites et des "sacrifices", mais la façon dont on vivait était frustrante, pas assez de stabilité, pas de copains et surtout pas de copines. J'en ai toujours souffert. Ma mère était très sensuelle et j'étais l'aîné de trois garçons ! Si, au hasard d'un congé scolaire, je flashais pour une cousine, entre six et dix ans, on mettait vite le "holla"... Ont suivi les pensionnats (de garçons), il m'a vraiment manqué de vivre ma sexualité de petit enfant et cette frustration est déterminante pour toute la vie.
Résultat, ma première expérience fut plutôt triste :
Vers seize ans, mes saines pulsions se précisent;
un après midi où je suis seul à la maison, je m’approche de notre jeune servante qui repasse tranquillement; elle comprend vite la nature de mon désir
et s’offre sur mon lit d’enfant .
Je n’oublierai jamais le parfum aigre de son corps .
Comme c’est la toute première fois de ma vie et que je suis imprégné de culture judéo chrétienne très culpabilisante, je cours à l’église me confesser .
Un « Notre Père » et dix « Je vous salue » m’absoudront;
père Lefèvre, tu auras bien ri, j’espère .
Anaconda gît, tout au fond de la mer, dans le noir, couché sur le côté, sur une grande étendue de sable ou dans un vallon rocheux, des poissons étranges se déplacent dans ses coursives.
Il se décompose lentement, il a emporté avec lui tous mes souvenirs, les lettres des parents, mes poèmes d'enfant, l'album de photos de ma jeunesse, les cartes marines pleines d'annotations qui m'ont guidé pendant trente cinq ans sur toutes les mers et dans tous les mouillages, mes très précieux outils, mes chers outils... Chacun d'eux avait tant d'histoires à raconter, mon rabot chinois, au lourd fer et au bois précieux, fait à la main, sous mes yeux, dans une ruelle de Keelung, mon ciseau à bois, hérité d'un des tout premiers missionnaires du Vanuatu, mes mèches au tungstène, mes clefs plates, mes tournevis, mes marteaux, je vous aimais tous, comme je t'aimais, Anaconda, toi, le plus bel outil de travail qu'un marin puisse avoir, tu me manques.
Vous aussi, l'épissoir et la paumelle, et vous, aiguilles à voile qui n'existez qu'à Port-au-Prince, avec lesquelles j'ai tant cousu, et vous, poulies, manilles, ancres, chaînes, cordages, câbles... voiles, de tempête ou de petit temps, vous dormez sous les bannettes où personne ne s'allongera plus jamais.
Dîner, grand plat de poisson cru, grand plat de taro, fruits, comme toujours, et je dis aux enfants, si dans six mois nous avons encore un tel repas sur la table, c'est qu'il y a un bon dieu pour les criminels !
Voilà des mois qu'il n'a pas plu, il fait un soleil radieux, la mer est si belle, la brise si douce, la montagne si verte, qu'on n'imagine pas une révolution ici, dans cet éternel printemps.
Il suffit que j'écrive qu'il n'a pas plu depuis des mois, pour que le déluge arrive !
A six heures du matin, les enfants en ciré dans le dinghy, sous la pluie,
quel départ à l'école !
Pendant toutes ces années où j'ai chevauché sur mes voiliers fantastiques, mes enfants serrés contre moi, j'étais bien l'apôtre de Goethe dans son "Erlkoening":
Wer reitet so spät durch nacht und wind ?
Es ist der vater mit seinen kind
er hält him sicher er hält him warm.
Mein son, was birgst du so bang deine gesicht ?
Seist du vater den erlenkoening nicht?
... ... ... ... ...
In seinen armen, das kind war tod.
J'aime bien ouvrir un Salomé et lire une ou deux pages au hasard; avec mon crayon, je note les passages émouvants, souvent des témoignages. Aujourd'hui, je retiens : "Tu ne sais pas que faire de tes mains, transforme les en caresses... " puis : "Depuis quand n'avez-vous pas accepté de vous laisser aller dans le regard de l'autre ?" et : "J'ai 20 ans de rire en retard" ou : "Je n'ai jamais osé montrer ma souffrance, et pleurer encore moins"...
A ce propos, Elise m'a dit récemment que la seule fois qu'elle m'a vu pleurer c'est pour mes filles perdues,
Pendant ces 15 années d'exode, de navigations nocturnes sous les cieux tropicaux, j'ai vu des milliers d'étoiles filantes, et, bien sûr, j'ai fait un vœu à chaque fois, toujours le même :
"à la santé de Laurence"
Je constate avec honte qu'il sera très douloureux de prendre un emploi rébarbatif, fatigant, subalterne et polluant, de manger moins et mal, de dormir peu.
Il faut vraiment être courageux ou amoureux pour faire ça.
Hier, j'ai résumé la Bible pour Elise : chacun de nous est responsable des méfaits des pires d'entre nous, tant qu'on ne s'est pas mis au niveau du plus démuni et tout donné, même sa vie, on n'a rien donné... Bla, bla, bla... amen.
« Et tout le reste est littérature. »
24-5. J'ai nagé mes 6 kilomètres comme un dieu. Mon corps passait dans l'eau comme un javelot, comme un dauphin qui se laisse glisser pendant une heure sur la vague d'étrave d'un cargo, si vite que mes bras avaient du mal à suivre, c'était magique. Je me suis endormi au soleil, au ponton, à 100 m des brisants de la barrière de corail qui nous protège de la haute mer, sur le dos, maigre comme un fakir, et suis rentré affamé, pamplemousse, banane, reste de poisson cru; j’ai mis mon couchage au grand soleil toute la journée) et me revoilà avec vous, pas pour longtemps, car dans une heure, je dois aller "à la chasse" et préparer le dîner de ma meute.
Lundi de Pentecôte. Elise et sa couvée sont partis passer toute la journée à une grande réunion de prière à la campagne (son église s'appelle "Pentecôte"). Je suis accroupi dans mon cockpit et constate que cette position est agréable, que je n'ai plus mal, ni aux jambes, ni au dos, aucune gêne ne perturbe mon esprit, et je puis lire et écrire pendant une heure ou deux. Question d'entraînement, je vous encourage tous à essayer, même si votre lecture habituelle est la Bible...
Jeudi 30 Mai - Les enfants sont à l'école, comme Elise ne commence qu'à 9 h 30, nous déjeunons ensemble. Taro, poisson cru, mangue, et je lui dis une phrase que j'ai répétée pendant 30 ans, mon leitmotiv : On est mieux ici qu'en prison....
On mange, on dort... ça c'est le bonheur !
Elle me regarde, inquisitrice, se demande ce que je veux dire, j'éclate de rire en disant : Il vaut mieux en rire qu'en pleurer, et en fait, j'ai envie de pleurer en le disant, un rire à fleur de larmes. Je la regarde, elle a vieilli de 10 ans en quelque temps...Les gens qu'on aime n'ont pas d'âge.... n’est ce pas ?
Je suis prisonnier de mon sentiment de rancune, 24 heures sur 24, mais il arrive que je sorte de cette prison, à sa grande surprise, pendant quelques instants, que je la prenne soudain dans mes bras, comme si tout ça n'avait jamais existé, et que je reparte aussi vite m'enfermer dans mon cachot. J'ai tellement besoin d'une femme, sans doute même de celle-ci... Ah, la violence des habitudes !
« Tu es partie, et puis, un grand silence...
Toute cette vie, toute cette route
Et maintenant, il faut que j'aille faire le marché,
Les enfants vont rentrer...
J'ai tant reçu de toi, assez pour être heureux mille ans...
Laisse-moi sur mon chemin au rythme qui est le mien »
« Quelle misère d'ignorer ce que l'on a,»
mais dans tous les murs, il y a une lézarde,
espérer, c'est déjà se sentir heureux."
Ces pages sont ma façon de communiquer avec Elise, je les lui remets, comme chaque jour, elle me demande : Vais-je pleurer ? J'ai perdu depuis longtemps toute notion des jours de fête ! Je suis un automate qui va au marché tous les jours... Elle lit ces lignes, les enfants jouent, Hina crie : C'est la fête des mères ! Elise pleure...en lisant.
Je m'inspire des mots de beaucoup de gens, souvent anonymes,
des mots qui sonnent clair en moi.
Sans poésie, il n'y a pas de vie supportable.
Dis-moi qui tu admires, je te dirai qui tu es.
Quelle nuit ! Elise m’a secoué pendant des heures en me demandant ...« desbisoustrèsspéciaux »…mais je mourais de sommeil
---- Elise : Si tu n’y arrives même plus mes jours d’ovulation, qu’est ce que je vais devenir ? Pour moi, c’est très important …
Pour qui te gardes tu ?
Suis je en train de me suicider en me privant d’un aliment vital,
l’amour qu’elle me propose chaque jour ?
En prendrais je conscience le jour où elle partira pour toujours ?
« L’amour ne connaît il sa véritable profondeur qu’à l’instant de la séparation ? »
Est ce que quelque part je refuse de reconnaître
que je l’ai définitivement condamnée ?
Est ce que les conséquences pratiques de cette décision m’effraient ?
Finalement……après deux mois d’embargo, de blocus,
je ne pensais pas que ce miracle pourrait encore avoir lieu, et pourtant......
C’est au cœur de cette étreinte que je me suis souvenu des mots de Laurence :
--- Il n’a croqué qu’un tout petit morceau du gâteau…
Battu mon record, ce matin, deux heures d'hydro sans stop. Je répète ma déception de la savoir passer des nuits à lire la Bible et de ne pas en profiter pour essayer ma thérapie en même temps.
Elle répond qu'elle a peur de devenir dépendante !
Là, j'abandonne…
1er Juin. J'ai bien fait de m'accrocher, après ces grands creux, me voici dans le haut d'une belle vague, je me sens incroyablement bien, en train d'écrire accroupi pendant que le tarua et l'igname cuisent lentement, à la vapeur, dans la cocotte (deux heures) entiers dans leur peau, que les enfants dorment encore (il est 6 h) car ils sont allés à une petite fête hier soir et qu'il n'y pas école aujourd'hui.
Je me suis lavé avec un gant citronné, j'ai enfilé mes rangers et mon T-shirt, j'ai découpé 5 pamplemousses en en mangeant un peu, j'ai croqué quelques graines de citron (pour les vers !), bref, j'ai bien commencé ma journée; pour tout vous dire, j'ai même dit bonjour à Elise, avec bisous (sans Guillemets) ! Plus concentré que jamais, je m'applique à accomplir mes gestes habituels, sans trop réfléchir, mais prêt à accueillir la suite, impatient même, de savoir ce qui va suivre...
La vie n'est vraiment pas triste !
1/6. Quand Lucy parle de son père, qui s'est enfui avant sa naissance, elle dit :
il s'est perdu...
Combien sommes-nous à nous être perdus ?
Oh ! combien de marins, combien de capitaines,
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines...
A ce propos, je dis toujours : mes six enfants... comme si les trois premiers n'existaient pas. En fait, je devrais dire sept, car Laurence redevient mon enfant, petit à petit, (elle ne parvient toujours pas à prononcer le mot "papa"), Mareva et Aïmata me pardonneront peut être un jour .
A cette époque, Laurence confiait à son journal intime :
Dans la ville,
Une enfant perdue
Marche le long d’un trottoir
Sous la pluie battante
Entre les murs gris
De la ville
Sale
Triste.
Elle marche,
Sans savoir,
Sans but,
Elle erre,
Voit passer quelques enfants,
Eux
Rient,
Eux
Courent,
Tenant la main
De leur…Papa.
Elle s’arrête,
Que de merveilles !
Cette vitrine, un paradis,
Tous les jouets s’y trouvent,
Tous ceux dont elle a rêvé.
Elle pleure,
Puis continue sa route,
Quelle route ?
Droit devant.
Un flot de larmes
Réchauffe ce petit être,
Elle ne pense plus,
Elle va,
Sans raison,
Dans une ville qui la hait ….
J’aimerais appeler ce livre :
A fleur de larmes.
Pourtant, hier après-midi, au marché, j'ai noté : le voyeur.
A l'occasion de la fête des mères, une vedette de la chanson locale s'est produite en public, je me suis mêlé à l'attroupement et j'ai respiré par tous mes pores...
..cette intimité de bonheur à fleur de graisse.
Puis, j'ai continué calmement mon circuit,
deux concombres et quatre tomates,
pour aller avec le poisson cru,
trois cocos,
que l'on râpe sous mes yeux,
trois tranches de thon blanc.
A chaque fois, j'échange quelques phrases, et, petit à petit,
j'entre dans la vie de tous, comme ils entrent dans la mienne,
prudemment, mais régulièrement
Je réalise bien l'impact que j'ai sur eux,
et ne manque jamais de leur dire…
tout le bien qu'ils me font...
....depuis trente ans déjà...
Une jeune poissonnière claironne à mon passage :
J'aime tes formes !
Comme tous les jours, j'échange quelques mots avec le pasteur de Kaukura, aux Tuamotus, il a douze enfants, six d'entre eux l'aident à transporter et vendre le poisson de ses grands parcs,
nous parlons de la dîme, des élections, de tout,
lui n'est pas choqué par ma nouvelle tenue, je roule mon saroual jusqu'en haut et en fais ainsi un genre de maillot, un peu hindou .
D'ailleurs, qui serait choqué ? Je me comporte avec tant de naturel et de sérieux.
Et puis, si je fais cela, c'est pour garder cette zone mouillée le plus longtemps possible, mais ça, je ne leur dis pas !
J'ai l'impression d'être en plein duel, de ne pas avoir droit à une seconde d'inattention, je ne perds d'ailleurs pas mon temps, je suis accroupi dans mon cockpit, pieds nus.
Que sais-je de Graney ? Peu de choses, elle est la fille de Clara Salomé et de Jean Baptiste Trystram, le « grand père en bronze » dont la statue trône en plein Dunkerque, ( car il a construit le port), grande famille, avec les cousins Carlier, Camoin, Houk ...
Son mariage a fait scandale, car son père était député de la ville, et celui de Daddey, député aussi, mais dans la formation politique adverse. L'un était blanc, l'autre rouge. Je ne sais pas lequel, c'est tout ce que j'ai retenu de ce que l'on disait d'eux lorsque j'étais enfant.
J'ai connu peu de Trystram. Il y en a quelques-uns à l'île St Louis, quai Bourbon, que j'ai rencontrés une ou deux fois. Un seul m'a marqué, Didier, Il avait 36 ans quand nous nous sommes connus à Fort de France où il dirigeait l'hôpital psychiatrique. Un garçon extraordinaire.
Quoi d'autre sur Granney ? Un jour, alors que je construisais Pygmalion avec très peu de moyens, je lui ai dit que j'avais besoin d'un poteau télégraphique pour me faire un mât.
Appelle donc mon neveu Bernard Salomon, il est ministre des PTT. Ce que je fis immédiatement.
Mon cher, me dit-il, ton énergie serait mieux utilisée dans le tiers monde qu'à construire un voilier pour aller à Tahiti, mais va donc voir le responsable de la région où tu habites de ma part.... Ce que je fis.
Au dernier étage du bâtiment EDF de Marseille, au bout d'une interminable moquette rouge, un monsieur important me reçut avec beaucoup de prévenance et, quelque temps plus tard, un camion a déchargé devant Pygmalion un poteau de 15 mètres parfaitement droit, non créosoté, comme je l'avais demandé (pour pouvoir le peindre) enrubanné et gratuitement, merci Granney !
Léger, mon portrait de Granney ! Il y aurait tant à dire d'elle. Il parait que c'était une très jolie fille... Pour nous, ses petits-enfants, c'était une petite dame au sourire de travers; à la naissance de son cinquième enfant, mon père, elle a été frappée de paralysie faciale gauche, perdant de ce fait un œil que j'ai toujours vu couvert d'un cache noir. Mais nous n'avons jamais vraiment réalisé ce détail.
Notre grand-mère était belle !
Dans la pièce sombre du piano à Pégomas, j'ai remarqué une décoration pour acte héroïque dans la résistance que le Général de Gaulle lui avait remise. Elle était toujours impeccablement vêtue et les gens du village la saluaient gentiment quand elle se rendait, à pied, à l'église où elle tenait l'harmonium. Les chants de ces dames étaient plutôt consternants. Enfin...
D’autre part, elle était une femme de tête ; longtemps seule avec ses cinq fils à cause des guerres, un précepteur venait donner ses cours et tous ont "réussi"... Pierre, médecin, Robert sinologue, Armand ingénieur agro, Florent architecte, Paul médecin.
(En fait, elle les a tous castré )
A part ça, Graney était gourmande ! Elle passait des étés à faire des confitures avec les mûres que nous lui rapportions et en remplissait des hauts d'armoires pour l'hiver. Après le repas, une boîte de friandises faisait le tour de la table, un vrai rituel, et, le dimanche, un gâteau revenait de la messe!
***********
8 Juin. Hier, de nouveau craqué pour une bouteille de Bordeaux (chère), afin de calmer ma souffrance ; l’atmosphère est tendue, pas facile, de recoller les morceaux d’un vase brisé … l'effet est immédiat, mais le réveil est dur, tout le corps appelle désespérément une nouvelle dose de ce calmant et, dans le même temps, on a un sentiment de déchéance.
J'ai bien essayé de déculpabiliser en pensant au caractère sacré de cette boisson, j'en ai même mêlé à mon lait de coco avant de m'en passer sur le corps, non, décidément, j'ai eu besoin de me racheter, ce matin, de me nettoyer, j'ai donc sauté à l'eau et j'ai nagé mes 6 kilomètres; puis, seul sur le ponton flottant, éloigné de la terre d'un bon kilomètre, je me suis vu âgé, diminué, pitoyable, terminé.
9 Juin . Belle journée, je viens de terminer la préparation du dîner, une œuvre d'art, j'ai pondu quelques pages, et je continue, accroupi... j'ai bien dû en faire 3 heures, et le moral est haut.
Comme je n'ai plus rien à lire, je me plonge dans les livres de classe de Teva, et réalise que pas un adulte sur cent, dans la rue, serait capable de comprendre ce qu'il apprend, en physique, biologie, géologie, etc. En lisant le livre d'histoire de Kaya, récemment, je me disais que quelqu'un qui connaîtrait bien ce programme serait vraiment très cultivé... Il a 11 ans !
Mon résumé de l'alimentation idéale : le moins possible, le plus périssable, le plus sauvage, le plus frais possible, le plus cru possible, le plus dissocié possible, bon courage !
Simpliste ? peut être ...
vous commencez à me connaître ...
Et pourtant, là aussi, je me pose plein de questions, je vais peut être même bouleverser toutes vos conceptions sur ce sujet :
moi qui rêve de me purifier, de m’alléger jusqu'à devenir un oiseau ...
je vous annonce que la mouette mange 300 fois son propre poids de poisson chaque jour !
Mais elle élimine en permanence…
C’est à partir de cette constatation que des médecins ont mis au point une méthode pour maigrir en ne mangeant que de la viande,
Des médecins Suisses, bien sûr ...
D'autres sommités médicales viennent d'inventer le "slip contraceptif", réchauffer le sexe de quelques degrés annihile les spermatozoïdes...
En le refroidissant, ils rendraient les gens plus vigoureux donc plus à même de gérer leurs pulsions.
Ils font exactement l'inverse, comme d'habitude.
A force de passer des caps (sous tourmentin) et de me relever, je constate du progrès; mis 200 bananes à sécher, ce matin, et installé un miroir double face qui se balance au-dessus d'elles, grâce au mouvement du bateau, pour empêcher les merles de tout manger, ces merles qui rappliquent tous les matins, dès que ma travailleuse et mes surfeurs sont partis, et qui se jettent sur le régime de bananes en me racontant plein d'histoires délicieuses.
J'ai lavé ma couverture dans une grande bassine pleine d'eau de mer et l’ai mise à sécher au soleil. Le vent éliminera le sel.
En dehors de ces deux activités « extraordinaires », le rituel, festin matinal des enfants, et beaucoup d'heures de yoga en lisant Romain Gary... qui dit : "Les parasites de l'âme que sont la plupart de nos psychothérapistes cherchent à nous enfermer dans le carcan de leurs propres perversions..." (Tiens, mon portrait !), et, plus loin:
"l'humour est une déclaration de dignité, une arme que je retourne volontiers contre moi-même, sans aucun masochisme ou exhibitionnisme,
une feinte pour tenter d'échapper à l'intolérable.. "
"J'ai toujours rêvé d'être ruiné par une femme"...
15 Juin. Il y a deux jours, j’ai supplié le ciel de me laisser nager encore une fois, juste une fois... Il me l'a accordé, j'ai parcouru mes 6 kilomètres, comme si c'était la dernière fois de ma vie, comme toujours, et me suis endormi au soleil, sur le dos, tout nu, avant d'aller continuer ma journée. Cette nouvelle faveur a été suivie d'une demande, discrète, par la bouche d’Elise, le lendemain : Tu ne veux pas faire ce stage d'enseignement à ma place ? Je ne peux pas y aller..
J'ai refusé...
15/6 Pour écrire ce qui va suivre, j'ai ouvert puis refermé mon cahier et mon stylo cinq fois, tant j'avais peur de tout abîmer; il faut dire que l'événement a déjà deux heures et que j'émerge à peine de la tornade du départ matinal quotidien avec toute la concentration et la synchronisation qu'il demande, et puis, je veux savourer encore un peu, accroupi à ma source, cette délicieuse sensation, avant de venir en parler avec mes arrière-petits-enfants, car c'est pour eux que j'écris; de mon arrière-grand-père jusqu'à eux, il se sera passé 300 ans, et ce sont de ces trois cents années là que je parle.
Mon amour, mon amour, chérie, chéri, mon amour... notre explosion a duré, duré, et nous avons sombré dans le coma, un coma infiniment doux... jamais je ne me suis senti aussi propre... et puis, j'ai doucement écarté mes mains qui n'avaient cessé de tenir la tête d'Elise au-dessus de moi, comme on tient un calice, et l'ai déposée au creux de mon épaule.
Vaï, si je te raconte ta naissance, c'est surtout pour moi, car je sais que toi, tu n'oublieras jamais ce moment.
J'ai voulu te faire naître ainsi, en regardant le ciel et cette nouvelle étoile que je viens d'y projeter, toi.
15/6. Il n'est pas question que je montre cette page à Elise, trop de pensées troubles m'assaillent encore, j'ai peur d'avoir fait du "sensationnel" bref, pas question de hisser le grand pavois, alors, je reprends mon travail, tranquillement, heureux tout de même de savoir que le bonheur existe encore, si on le cherche bien.
Ma très chère fille, tu comprendras mon envie de terminer sur ces mots; en même temps, je sens bien mon besoin d'écrire... par exemple, te parler d'un passage de Romain Gary bouleversant, dans "la promesse de l'aube". Il rentre de la guerre, et fonce vers sa mère, qui l'a élevé seule...
"J'étais tendu vers la ville qui approchait, vers le quartier, vers la maison, la silhouette aux bras ouverts qui devait m'attendre déjà sous le drapeau victorieux.
A l'hôtel Mermonts, où je fis arrêter la Jeep, il n'y avait personne pour m'accueillir, on y avait vaguement entendu parler de ma mère... mes amis étaient dispersés. Il me fallut plusieurs heures pour connaître la vérité, ma mère était morte trois ans et demi auparavant... mais elle savait que je ne pouvais pas tenir debout sans me sentir soutenu par elle, et elle avait pris ses précautions.
Au cours des derniers jours qui avaient précédé sa mort, elle avait écrit près de deux cent cinquante lettres, qu'elle avait fait parvenir à son amie en Suisse.
Je continuais donc de recevoir de ma mère la force et le courage qu'il me fallait pour persévérer, alors qu'elle était morte depuis trois ans. »
Mille baisers à vous partager.
Ton père qui t'aime.
FIN DU CHAPITRE III ... à suivre ! ! ( chap.II - chap.I )
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Christian Guillain, Papeete ( Tahiti ) Contact : christian.guillain
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