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A FLEUR DE L'ÂME - V Christian Guillain
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CHAPITRE 9
Haut de vague ?....
Il y a un mois tout juste, les fusibles ont encore sauté ; le sang marquisien d'Elise a resurgi et elle a sorti le coupe-coupe ! Tout ça a failli terminer aux urgences...
Le lendemain, j'ai pris mon billet d'avion. Au desk de Papeete, une Caroline me dit : "hublot ou allée ?" S'il te plaît, donne moi quatre sièges vides pour que je dorme jusqu'à Paris... Elle me les a donnés !
A Orly, j'appelle Lara. Le répondeur dit, d'une voix timide : "laissez votre message."
J'appelle Marie : - Christian ! ! Elle vient de partir pour un mois à Taiwan, envoyée par son journal pour couvrir le nouvel an chinois ! - Marion : Ecoute, je pars demain à Sydney passer trois semaines avec mon copain, installe-toi dans mon appart (le premier du "51 av. des châteaux").
Mon étoile brille très fort. Anne et Peer, qui occupent le second, n'arrêtent pas de m'aider, me donnent un ordinateur, m'apprennent à m'en servir, me tapent des dizaines de pages, et surtout : Le soir de mon arrivée, m'invitent à dîner...
Je pose mon sac à dos, monte dans mes rangers, encore à 2 000 volts, ils ont des invités, Philippe et Élisabeth : Élisabeth est belle, épanouie, en plein dîner, elle me dit qu'elle a accouché avec Odent, accroupie, (nous sommes sur la même planète). Pourtant, Paris n'est pas un endroit où il faut venir s'apitoyer sur son sort, tout le monde porte des charges énormes, Michel entre à l'hôpital pour subir une opération du cur... Mais que j'y suis bien ! Les filles ont la peau transparente et des yeux de biches ; ma thérapie est tout simplement miraculeuse, très couvert en haut et chaudement chaussé, nu sous mon saroual presque transparent. Entre deux chapitres, ça fait un mois que je tape mon récit jour et nuit comme une bête, en attendant Lara (à coup de cafés), je vais me promener un peu sur la "terrasse" de l'observatoire. Je tape... accroupi sur ma chaise... je pisse... accroupi sur la cuvette... c'est déjà pas mal, non ? A ce propos, je vais voir mon voisin et cousin Pierre et lui demande des explications sur une petite phrase qu'il m'a dite il y a 25 ans... et qui est restée gravée dans mon cerveau : Sauvez votre prostate, pissez accroupi. Explication : quand il faisait ses études de médecine son vieux patron lui avait dit : "les africains n'ont pas de problèmes de prostate parce qu'ils pissent accroupi" (il en a fait sa thèse). Et Pierre ajoute : un illuminé ! J'aurais tellement aimé rencontrer cet homme, je me sens un peu illuminé, moi aussi !
Anne m'offre chaque jour un peu de son temps pour avancer mon travail, elle tape en une heure ce que je fais en cinq ; elle lit, ne mâche pas ses mots : moi, je t'aurais déjà cassé la figure ! !
Lara est rentrée de Chine. Avec Maïta et Bruno, nous passons un dimanche mémorable ; elles me font une démonstration de très haut niveau de leur talents culinaires, Sashimi et Shusi de saumon (quand j'avais 23 ans, j'ai essayé de faire un poisson cru à papa, à mon retour de Tahiti... (un désastre !) Maïta, que je n'avais pas vue pendant 20 ans ! avec qui je n'avais pas même échangé un courrier, est magnifique, je l'ai vue dormir, elle est toujours mon "gros bébé". Elle me confie que son livre de chevet est : "Lettres à un jeune poète", de Rilke, dont m'avait parlé papa quand j'avais 16 ans (les créateurs sont seuls). Elle fait de la philo et crève tous les plafonds... à la fac. Que veut-elle faire plus tard ? --- Etre parmi les décideurs... Bruno, le célèbre illusionniste, le fils du grand Messrine, le Robin des bois des années 70, nous fait un "close up show" de très haut niveau, dans l'ambiance chaleureuse du petit studio de Lara (dont il est amoureux...). Nous "fumons" un peu et je prends la guitare. Pendant quelques heures, nous sommes au Brésil, puis au Far West, à l'harmonica. Je faxe à Tahiti : Tenez bon, je travaille beaucoup, j'arrive dès que possible, je vous embrasse, Papa. Mais tous les avions sont pleins ! Comme j'ai un billet gratuit, obtenu d'une compagnie d'aviation avec l'assurance de mes 20 ans retrouvés... ce retour est problématique, enfin...
Pour gagner trois sous, je vais vendre quelques paréos dans le quartier latin, dans la rue ! jaborde les gens, mon paquet à la main, comme je le faisais à Tahiti il y a trente ans avec mon appareil de photo, et jen vends ! Quil y avait longtemps que je navais pas vu mon cher Paris ! Quel bonheur de galoper sur mes trottoirs parisiens et dans ce métro qui na absolument pas changé depuis lépoque de mes dix ans, quand je passais, le lundi matin, à six heures, sur le pont Marie, pour mengouffrer dans une rame bondée, changer je ne sais plus où, et arriver une heure après, à mon collège, Notre dame de Boulogne. Ce métro où joue un ancien violoniste de concert, bien âgé, ou de jeunes sud américains, si vivants. Comme je me vois bien ici, avec ma guitare et mon chapeau posé à terre, à lenvers...
Voilà, l'homme a mis 10 millions d'années à se mettre debout, je vais mettre quelques mois à le remettre accroupi ! Et savez vous ce que m'a dit quelquun au marché, la veille de mon départ : Bonjour ! Le Yogi !
CHAPITRE 10
A peine rentré au pays, nous subissons une nouvelle attaque du pouvoir, très violente, il nous donne trois jours pour partir ! Alors, je prends les armes, en loccurrence, mon stylo, et j'essaie d'écrire une lettre polie à notre ministre, la voici :
Monsieur, j'apprends à linstant la nouvelle de notre expulsion imminente (nous vivons sur un voilier dans le ravissant village lacustre du lagon de Punaauia ) Permettez-moi de solliciter de votre haute bienveillance un peu d'attention sur les points suivants: Professionnel de la mer depuis trente ans, j'ai perdu mon outil de travail il y a quelques mois dans des conditions pénibles. Ruiné à 50 ans, car il n'était pas assuré (vous savez bien que les gens du charter ont beaucoup de mal à gagner leur vie et n'assurent de ce fait que leurs passagers), j'ai entrepris de me mettre à écrire. Nous parvenons à survivre pour la seule raison que nous n'avons pas de loyer à payer, vivre sur un voilier ne coûte rien. Nous avons six jeunes enfants qui montent chaque matin au collège, sont de bons élèves et brillent dans les compétitions sportives. Je crois pouvoir dire qu'ils sont aimés de tout le monde. Notre septième enfant va naître dans quelques jours...
Les deux alternatives de mouillage que vous nous proposez nous bouleversent à cause de cet événement. La baie du Beach comber, ce cul de sac marécageux, est située sous les réacteurs des gros porteurs aériens et le quai des yachts, en ville, dans un nuage de gazes d'échappements, pas l'idéal pour un nouveau-né. Vous dites que nous sommes des pollueurs ; notre consommation d'eau, d'électricité, de détergents et d'hydrocarbures est d'environ cinq fois inférieure à celle d'un terrien.
Avec l'eau du lagon, nous nous lavons, cuisinons nos aliments, faisons nos vaisselles... Bien sûr, nous jetons à la mer les restes de nos repas (pas les plastiques !) et nourrissons ainsi nos poissons, nous les observons grossir et, souvent, les enfants pêchent, au retour de l'école, par nécessité plus que par plaisir ! Dailleurs, c'est le vieux pêcheur qui vient régulièrement poser sa nasse près de chez nous qui va être déçu, lui, tout comme nous et les poissons, (qui polluent aussi ! non ?), fait partie de l'écosystème. Parlons-en, de l'écosystème, en obligeant les bateaux à s'équiper de w.c chimiques, les américains ont tué leur lagon (je l'ai constaté à Miami), car trop de gens ne prennent pas la peine d'aller vider leurs cuves à terre et déversent ces très puissants produits à la mer (de nuit, bien sûr !) dès que l'on pose le pied sur leur sol, on est fumigé, stérilisé, aseptisé, c'est tout juste s'ils ne nous incinèrent pas comme ils le font pour les plantes, les animaux domestiques et les conserves. Seuls les gens très riches et les belles filles sont épargnés ! Ne trouvez-vous pas cette conception de l'hygiène bouleversante ? Ne pensez-vous pas que ce pays mourra plus vite de sa phobie des microbes que d'une troisième guerre mondiale ?
Pour en revenir à notre lagon, il me semble que ce sont les terriens, les vrais pollueurs de ce plan d'eau dont je suis amoureux depuis toujours. Mais j'assume mon choix de vivre en zone urbaine, avec ses inconvénients. La plupart d'entre nous venons des îles et des campagnes vertes, nous savons bien qu'aux alentours de Papeete, buildings et hôtels ne cesseront de pousser, personne ne nous empêche de retourner aux îles. Dans ce lagon que je chéris depuis trente ans, je parcours chaque jour 6 kilomètres à la nage. J'ai toujours rêvé de faire de cet endroit un parc naturel protégé et réservé aux embarcations non motorisées, pirogues, voiliers, nageurs ... Joli rêve, non ? Sur la trentaine de voiliers présents dans cet abri naturel, il y en a si peu ( le ministre de la mer que vous êtes sera d'accord avec moi sur ce point, n'est-ce pas ?) une dizaine seulement sont habités. Pourtant, nous aimerions vivre dans les bois, mais j'ai beau avoir fait "la fête", autrefois, avec ceux qui sont maintenant aux postes clef du pays, j'ai beau demander chaque jour à tous, riches ou modestes, non, aucun de mes riches copains naccepte de me louer une parcelle....
Est-ce un délit de vivre sur un bateau ? Les nomades sont-ils tous des prétentieux ? Le narcissisme professionnel est-il le propre des marins ? Que va-t-on faire de l'énorme vague de voiliers de passage qui va déferler dans quelque temps, comme chaque année à cette époque, et s'éparpiller dans nos lagons ? Monsieur, dans l'espoir que vous nous comprendrez, nous vous prions d'accepter l'assurance de nos sentiments respectueux. Ceci dit, et sans la moindre insolence, soyez-en assuré, j'accepterais volontiers un poste de conseiller dans votre ministère. A ce point du récit, vous éclatez de rire ou vous me faites fusiller... Décidément, le métier de saltimbanque est bien dangereux. Mais, sans humour, y aurait-il une vie supportable ? Fraternellement en Neptune.
La réponse est cinglante, par le biais de l'éditorialiste de service, la mienne aussi :
Monsieur, votre réplique à ma lettre publiée dans votre numéro du 4 avril me semble exagérée, c'est le moins qu'on puisse dire. Toute la Polynésie a du rougir de honte de lire : "La contraception, ça existe !" et, "Tahiti n'est pas ouvert à la misère du monde" ! Vous n'êtes pas totalement responsable de cet état de fait, je le sais, il a été téléguidé par un voisin jaloux. J'insiste sur le fait que nous n'avons pas de dettes, ne demandons pas l'aumône, sinon un terrain à louer, sur lequel je construirai moi-même notre fare, à mes frais ! Que je gagne ma vie honnêtement, je continue d'écrire sur mes thèmes favoris, la Polynésie, la circoncision, la contraception, l'adoption, la nutrition. Il faut répéter que, pour l'instant, les égouts des hôtels et grandes surfaces se déversent dans le lagon. Qu'il est paradoxal de nous autoriser à "polluer" les eaux du Beach Comber ParkRoyal et pas celles du Sofitel Maeva Beach, situées 500 mètres plus loin ! Verra-t-on bientôt à l'aéroport un panneau daccueil disant : NO DOGS, NO KIDS, NO BLACKS, NO POORS ? ! Amicalement.
FIN DU CHAPITRE V ... à suivre ! ! ( chap.IV - chap.III - chap.II - chap.I )
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J.
FREITAS - CRUZ
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