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AIME ET DEHORS Anne - Bénédicte Joly - ISBN 2-9502476-3-6
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Il y a deux mondes qui s'opposent et parfois se complètent : celui du dedans que l'on gère tant bien que mal - c'est le quotidien qui se monnaye, la parole blessante, le compliment qui donne du rouge aux pourtours des oreilles - et celui du dehors qui ne nous appartient jamais mais qui désire souvent découvrir celui du dedans. En ce cas il est des rivalités brutales ou stimulantes, une amitié sincère qui nous détend : on est alors dans la peau d'une personne perméable, souple et docile. En bref à dimension humaine!
La perméabilité est sécurisante car elle nous rappelle que nous sommes à l'écoute des autres et que leurs paroles nous touchent. Notre héroïne, Clémence, est rassurée d'être et de demeurer perméable. Parfois elle touche vite l'écueil car l'absence de frontières extérieur-intérieur peut déboucher sur la douleur comme une pique qui remue dans une partie du corps vivante, comme un noeud indestructible qui veut chasser du corps toute quiétude. Clémence se posait la même question : peut-on apprendre comment dominer sa perméabilité ? Elle en fit l'expérience dans sa vie inconsciente par le biais d'un rêve très symbolique.
Clémence se voyait dans une clairière vaste et très verte. Elle était assise dans un large fauteuil trônant au beau milieu de ce lieu si verdoyant. En bref la situation ne lui paraissait pas grotesque. En face d'elle il y avait une file d'attente très longue : des dizaines et des dizaines de personnes semblaient attendre patiemment qu'elle veuille bien les recevoir. Elle n'était pas assimilée à une reine car elle n'avait ni couronne, ni attitude arrogante de régente. Les unes après les autres chaque personne lui disait quelque chose, lui racontait une histoire ou lui déclamait un brin de poésie ou encore lui livrait une énigme qu'il fallait résoudre en son temps.
Un vieil homme à la longue barbe blanche lui lut une fable sur la solitude de celui ou de celle qui ne trouve pas le sommeil la nuit venue :
- Un soir, à l'heure où murmure la rumeur de la journée, un soir, où l'heure est au bilan du quotidien, un soir comme tous les autres soirs où l'on est vraiment soi-même, nos immunités diurnes s'étant éclipsées, le soir règne en maître absolu c'est pourquoi l'on est plongé dans le noir opaque et inquiétant d'un espace mal connu.
Clémence saisit l'allégorie de cette fable qu'elle trouva belle et perspicace. Comment ce vieil homme avait-il appris que certains soirs Clémence partait en quête d'un sommeil réparateur qu'elle ne rencontrait qu'au bout de longues heures de remue-méninges et qui n'était pour le coup pas du tout bienfaiteur ? Il y a dans les rêves une cohérence qui se suffit à elle-même et pas une fois Clémence ne remit en cause la véracité de la fable rêvée ; c'était au contraire un message codé délivré dans toute sa plénitude. Clémence était assise dans son large fauteuil mais quelque chose la gêna dans la poche droite du grand manteau noir qui la recouvrait. Une feuille hâtivement pliée résistait à la pression de son corps sur le siège. Le vieil homme parti, elle déplia et lut en caractères gras ces trois mots : peur, trou et noeud. C'étaient les trois mots clefs qui avaient été expulsés de la fable pour elle. Elle serra si fort ses doigts minces sur ces palabres qu'elle en ressentit de la douleur. Quand elle se réveilla au petit matin, sa main droite lui fit prendre conscience de son corps. Ses doigts avaient gardé la marque d'une emprise volontaire comme si sa paume recelait un quelconque secret.
Clémence était encore tout étourdie par cette révélation écrite. Le rêve semblait s'étendre comme une éternité. Mais une autre présence humaine s'imposa à elle, c'était une jeune femme d'une trentaine d'années, une sourde muette. Elle plongea sa main droite fine et diaphane dans son sac et en sortit un grand miroir. Clémence crut que s'était un cadeau et spontanément elle esquissa un merci poli. Mais il n'en fut rien. Cette femme ne voulait rien donner, elle ne faisait que poser la glace en face de Clémence afin qu'elle puisse s'y voir. Et elle s'est vue. Elle s'est vue dire le merci et elle a vu le regard posé sur la jeune femme. Elle a surpris ses propres yeux en attente d'un geste de l'autre et elle y a lu une tendresse, une tendresse infinie, comme si elle recevait un cadeau pour la première fois. Clémence saisit à cet instant le message implicite de la femme : elle l'avait mise face à elle-même afin qu'elle miroite son moi, pris sur le vif, en pleine vie. Ce deuxième témoignage contribua à sa manière à l'évolution de Clémence puisque cette fois elle s'était vue en train de vivre.
Même la photographie ne peut rendre ces instants furtifs qui détiennent la profondeur. Il n'y a que l'espace du rêve qui soit susceptible d'allonger une seconde, d'alanguir un sentiment et de ralentir le temps des montres. Cette jeune femme disparut comme elle était apparue avec grâce et discrétion. Ensuite sont arrivés des enfants, ils étaient quatre et dans le rêve ils n'avaient pas de sexe et étaient âgés de six à neuf ans à peu de chose près. Ils ne parlaient pas. Ils chantaient seulement. Lorsque Clémence ouïe la comptine, elle fut submergée par l'image écrasante d'elle à dix ans en colonie de vacances à la montagne avec de la neige et du froid ; comment pouvaient-ils savoir ?
Petite maman,
voici la lettre et la médaille,
que le facteur vient de nous apporter,
petite maman,
ton coeur est adorable,
petite maman,
ton coeur est adoré.
Clémence n'était qu'émotion : dans un rêve tout est si simple, le vécu de chacun peut transparaître et être connu par l'autre ; le rêve abolit les cloisonnements, les diktats et les catégories figées des choses. Qu'il est bon de se laisser envahir par le monde de l'enfance, c'est la racine de chaque individu, la sève du bonheur. Mais tout comme dans chaque rêve, certaines visions peuvent ne pas s'éterniser, et alors que l'on voudrait s'installer dans un cocon de bien-être, surgit immédiatement une autre image. Plus question de glacer les souvenirs, même le rêve pousse Clémence à aller de l'avant au-delà d'elle-même.
Le vieil homme, la jeune femme et les quatre enfants disparurent tous de la même façon. En amont de la clairière, il y avait l'horizon - ligne plate et rectiligne - qui délimitait franchement le ciel de la terre. Tous ces personnages s'évanouissaient un à un derrière cette ligne comme s'ils avaient bien rempli leurs rôles et qu'ils n'étaient plus aussi indispensables qu'il y a une seconde.
Clémence était très touchée, elle tourna la tête pour se rassembler elle-même, se ressaisir pour faire face... Devant elle une femme âgée la considérait. Son chignon bas gris-jaune ainsi que son port de tête et ses pommettes saillantes étaient les réelles marques d'un beauté d'hier. Clémence emprunte de politesse - dans les rêves nous sommes souvent copie conforme de ce que nous sommes dans la réalité, comme si c'étaient de vieux réflexes d'être au quotidien - se leva pour laisser la place à la vieille dame. Mais cette dernière refusa tout net et lui dit qu'elle était arrivée au virage de sa vie et qu'elle avait suffisamment de force pour résister encore quelques minutes. Elle avait emmené avec elle un magnétophone - une antiquité avec de gros boutons et une totale absence de design, malgré tout cet objet était doté d'un charme désuet - qu'elle mit en route. Le mécanisme archaïque s'ébranla donnant à entendre quelques notes de piano... Clémence reconnut distinctement un morceau qu'elle avait interprété à onze ans lors d'un concours. C'était l'éléphant blanc. Comment cette femme avait-elle pu obtenir cet enregistrement que Clémence conservait dans sa chambre près de sa chaîne hi-fi ? Elle n'appartenait aucunement à sa famille mais elle connaissait néanmoins un petit bout d'état d'âme enfantin de Clémence... Malheureusement telle est la loi du rêve, on n'a ni le temps, ni la présence d'esprit de formuler une question s'ouvrant sur un pourquoi ? Cet air transporta Clémence dans une grande salle du sixième arrondissement de Paris, au plafond travaillé et au parquet craquant jusque dans son rêve. Elle se revit au ralenti se lever à l'appel de son nom, sentir la décharge électrique dans l'abdomen et poser la paire de gants en laine qui avaient gardé bien au chaud ses doigts entraînés. L'avancée vers le piano fut le clou de cette vision tant elle durait et s'éternisait. Comme une impression de pérennité lorsqu'on voudrait aller plus vite... Mais c'est le contenu du rêve qui doit être avant tout décodé... Tout ne s'était-il pas joué dans cette avancée, plutôt que lors de l'interprétation du morceau qui avait été sanctionnée par un deuxième accessit? Clémence sentit l'intérieur de ses yeux sortir de son corps, le paysage se gondola, remuant irrégulièrement comme si l'on observait à la loupe un objet mouvementé : elle pleurait. Spontanément elle prit cette femme dans ses bras et embrassa bien tendrement ses joues creusées par le temps. Dans cet échange, elle déposa une larme qui, avant de tomber du menton sur le sol, parcourut les sinueux sillons qui striaient les joues - signes de joie et de fou rires nombreux - puis elle traversa les petits traits qui ornent la bouche pour se jeter ensuite du menton dans le vide. Ce parcours était celui du temps qui laisse des traces, traces d'un vécu réel - et non rêvé celui-ci - et surtout d'une richesse inaltérable. Lorsque la femme s'éclipsa elle aussi derrière l'horizon, un clown vint prendre sa place en face de Clémence.
Etre fantasque et polyvalent qu'est ce personnage burlesque et triste, ce comico-mélancolico-drôle et saugrenu être. Dans ce rêve, Clémence se surprit à détailler les apparats vestimentaires de ce clown : couleurs flamboyantes, cheveux et nez rouges, chaussures trop grandes. Ce qui est étrange c'est que Clémence ne l'avait pas vu se démarquer de l'ensemble de la foule, alors qu'il n'était pas habillé avec discrétion! C'est vrai qu'un rêve occulte volontairement certains détails peu signifiants pour mieux se concentrer sur le principal. Le rôle premier du clown est de faire rire ou même de faire sourire et il y parvint alors que Clémence venait de passer au travers d'univers emplis d'amertume et de nostalgie. Il prit donc la parole après avoir salué Clémence avec son joli chapeau jaune canari... D'ailleurs il la tutoyait. Tout est possible dans un rêve :
- Rappelle-toi tu as entre neuf et onze ans, tu es dans un grand centre commercial avec ta mère. Tu fais des courses.
Le clown mime la scène, dans la foule on entend le bruissement de quelques sourires, le tressaillement lié à l'arrivée de la Joie. Stigmates du bonheur terrestre. Le clown fait donc des allers et retours en arpentant des chemins imaginaires dans la clairière rêvée ; puis pour montrer les premiers signes de fatigue chez l'enfant, il traîne de plus en plus ses chaussures qui semblent peser des tonnes, il courbe le dos, les bras ballants et baisse la tête... Enfin, voilà qu'il se déplace sur les genoux pour que Clémence se remémore cette scène issue de son vécu.
- Puis tout tourne autour de toi, tu es fatiguée, éreintée et tu n'as pas encore goûter. Si bien que le sol se cabre face à toi, le plafond lui fait écho et tu t'évanouis. En quelques secondes tu reprends tes esprits, de nombreux visages se tiennent là au-dessus de toi et t'inspectent, te fixent tant et tant que tu te recroquevilles en position foetale.
Dans le rêve, c'est un moment difficile pour Clémence qui se souvient de cet étourdissement comme d'une chute dans le noir du haut d'un immeuble de trente étages. Le clown sait percevoir ces fluctuations du sentiment humain. Pour reconquérir la foule et Clémence, il fredonne puis chante avec énergie un air des Beattles des années soixante-dix, époque dudit épisode. La foule est heureuse, vit, remue, bat le rythme, reprend en choeur les paroles mythiques symboles de ces années. Clémence est charmée par cet être polysémique et déroutant. Elle se demande où il veut en venir... pendant la chanson elle réfléchit, ne chante pas quelques minutes et comprend. Le clown est venu la réconcilier avec la foule qui l'effrayait tant depuis ce malaise de l'enfance. Oui, à cette heure la foule lui est presque sympathique car elle n'est pas tordue par quelques éléments perturbateurs, elle est harmonie, onde chantante à ce moment. Finalement la foule applaudit et crie bravo.
Le clown aux multiples facettes se retire sous le tonnerre de remerciements psalmodié par tous ces gens heureux. Clémence, lorsque le clown passe devant elle, perçoit des larmes qui roulent sur le maquillage exubérant de cet être si touchant. En partant vers son horizon, il draine avec lui une odeur de fard prononcée, propre aux artifices féminins. Mais là réside la puissance de la personnalité complexe du clown, il peut traverser des espaces de rire, passer par le tragique et franchir le décor du rêve avec nostalgie. Le clown avait su tout donner : du comique burlesque au tragique ; il avait su suivre le cheminement intérieur des états d'âme de la petite Clémence d'alors : il avait été exceptionnel.
Quelques instants après, Clémence se sentit acculée par le poids des ans : trop d'émotions et de larmes retenues la rendaient toute fourbue. Mais on ne lui laissa point de répit. Quelqu'un d'autre suivit le clown et vint poser face à elle une toile d'Auguste Renoir intitulée La Liseuse. Au début cela la laissa indifférente. A peine remise de ses chamboulements et tumultes intérieurs, elle n'avait pas la force de réinvestir son émotion dans un autre domaine. Donc la première réaction en fut l'absence. Rien. Hébétude. Le vide. Le tue. Le non-écrit. Les yeux embrumés par le liquide lacrymal d'il y a quelques instants. Quelques minutes passèrent - la subjectivité a beaucoup de poids en terme de quantité de temps - et ses yeux s'asséchèrent, son attention se réveilla, son moi se rouvrit. Elle redevint perméable, oui, mais petit à petit. Elle réapprit à regarder en décrivant d'abord la toile comme le ferait un enfant : il y a une femme sérieuse qui lit un livre ouvert ; elle a une belle coiffure ; les couleurs sont douces ; cette femme a l'air paisible dans cet environnement, elle l'envie un peu. Donc la vie reprend son cours. La foule qui attend pour s'entretenir avec Clémence est devenue calme et sereine. C'est à ce moment là que Clémence a peur d'elle - elle a peur de cette masse compacte, d'un bloc, uniforme. Cette peur fait aussitôt écho au sentiment de béatitude engendré par La Liseuse. Clémence reste impuissante. Epuisée. Partagée entre deux éternités : celle au contact des autres, en acceptant la présence et la vie de la foule, et de l'autre, celle qui renie ce flux altruiste, celle qui est toujours sur un versant nord et froid : celui de la solitude.
Clémence interpella la foule en se hissant un peu sur son fauteuil :
- Quelqu'un parmi vous sait-il peindre ?
Timidement un doigt se leva comme lorsque la maîtresse attend une réponse juste et cohérente à l'école. Un homme d'une cinquantaine d'années se démarqua de la foule, enfin l'unicité au détriment de cet ensemble obscur et opaque. L'individualité la rassura et lui redonna confiance. Des mots sortirent de sa bouche : - Je désire redevenir seule à présent. Vous serait-il possible de peindre la foule dans cette toile afin que je sois tranquille, lui dit-elle d'un air dégagé et poli.
- Oui, je le peux, lui répondit simplement l'homme aux tempes argentées.
C'était bien la première fois que Clémence donnait un ordre. Elle en eu honte et tenta de se rattraper tant bien que mal :
- Uniquement si vous en avez le temps et l'envie.
- Oui je le peux, j'ai tout mon temps.
Elle assista alors à un moment magique qui la pertubera tout au long de son réveil à la suite du rêve. L'homme d'un geste sûr et professionnel saisit l'ensemble des gens en prenant garde de ne pas abîmer les silhouettes, de ne pas effrayer les femmes et hommes car il fallait qu'il les serre les uns contre les autres pour pouvoir les transposer. Alors avec méthode et douceur il inséra, poignées par poignées des grappes d'humains sur la toile. Beaucoup tombèrent sur le sol de la peinture au pied de La Liseuse. Certains s'égarèrent dans les pages du livre, elle vit même un enfant plonger dans le chignon de la femme peinte, bon nombre d'entre eux ont été désarticulés, démembrés. C'est le professionnel qui prit les devants en répondant au regard interrogateur et inquiet de Clémence.
- Il faut qu'ils trouvent de nouveaux points de repères. S'ils s'affolent, s'ils crient, ils ne souffrent pas, ils se cherchent et quand chacun aura trouvé sa place la toile aura une nouvelle épaisseur. C'est ce que vous vouliez non ?
Etre seule c'est ce que Clémence désirait le plus au monde. Elle n'avait aimé ni l'anonymat lié à la foule, ni l'interpellation personnelle faite par La Liseuse. Elle voulait la synthèse des deux, la réunion d'une personnalité anonyme et même d'un anonyme personnalisé. Ce rêve était didactique et elle en prenait seulement conscience à ce jour.
Quand elle se réveilla sa tête était lourde comme si elle avait engrangée trop de nouvelles informations. Submergée par la précision et la prémonition du rêve elle s'assit et réfléchit. Elle venait de visualiser divers épisodes de sa vie d'enfant rapportées par des personnes venues de l'extérieur. Elle revivait car elle renouait avec son plus petit âge sensible et intelligible, quand elle n'était que la moitié d'aujourd'hui, mais pourtant à l'époque bien remplie. Elle était devenue par le biais de ce rêve une personne plus complète et plus cohérente. Elle en ressentit un frisson et elle se trouva soudainement très proche de la qualité suggérée par son prénom. Les mots de tout à l'heure qu'elle avait lus sur un morceau de papier prenaient à présent toute leur plénitude de sens. Malgré elle s'ordonnançaient petit à petit ses maux mis en mots codés grâce au rêve. L'inconscient avait résolu son mal-être pour l'heure et avait fait en sorte que l'heure se mue en éternité. Et elle apprit que pour survivre, il fallait aimer dehors.
Depuis les deux espaces coexistent en elle sans conflit mais sans oublier que sa vie serait remplie d'instants de solitude et d'autres plus amicaux et plus sincères.
© A-B Joly. ISBN 2-9502476-3-6
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Véronique BUR
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