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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)
 

Alain Paul G. Aclinou

Alain, c'est le vieux monsieur qui avait peur du barbier. Quand je l'ai vu pour la première fois, c'était près d'un arbre ; un peuplier je crois ; un vieil arbre. Le vieux monsieur faisait le tour de l'arbre ; il le faisait lentement ; si lentement qu'on ne pouvait s'en rendre compte qu'après l'avoir observé un long, très long moment ; c'est ce que j'avais fait. Puis, je m'étais approché ; il m'avait souri je crois alors ; je pensais que c'était cela. Je m'approchai encore ; le vieux monsieur me regardait, mais il ne me voyait pas, j'en étais certain. Il était loin, très loin en moi et je ne pouvais savoir ce qu'il y cherchait. Pour comprendre, j'avais fait revenir le vieux monsieur à moi. Je lui avais demandé pourquoi il tournait autour de l'arbre et pourquoi le faisait - il si lentement. Il n'était pas si vieux que ça, finalement ; ah ! Ici, on dit " pas si âgé " ; comme si vieillir n'était pas un don de la vie. Il m'avait souri alors ; je m'en souviens très bien ; à cette occasion - là, j'avais vu ses dents ; oui, oui ; il lui en restait. Alain ne m'avait pas répondu tout de suite ; il m'avait d'abord demandé depuis quand j'étais arrivé dans le village ; je le lui dis. J'avais précisé également que je n'y passais pas mes journées à l'exception des samedis et des dimanches. Il m'avait dit :
" - Moi, on m'appelle Alain. C'est au pied de cet arbre que j'ai rencontré ma femme. C'était un arbuste ; il y a longtemps de ça. On se poursuivait en faisant le tour de l'arbuste. On voulait s'attraper, mais nous faisions comme si c'était trop difficile. "
Le vieux monsieur s'accorda un silence ; celui des regrets sans doute. Je lui dis :
" - Mais, maintenant, c'est fait ; tu l'as attrapée, ta femme ; c'est fini. "
" - Ah oui ! s'exclama - t- il avec une vigueur qui m'avait surpris. Puis il ajouta :
" - Il y a longtemps de cela ; alors, je reviens de temps en temps ici, pour l'attraper encore."
Il s'arrêta de parler ; il tourna vers moi un regard désolé et il dit encore :
" ... Maintenant, elle ne veut plus jouer. "
- Mais si ; dis - je. Je suis sûr qu'elle veut encore jouer ; peut - être a - t - elle seulement peur que tu ne l'attrapes plus.
- Mais alors, qu'elle m'attrape, elle ! Je serais content, tu sais.
Nous avions abandonné l'arbre pour nous installer sur un banc voisin. Il faisait beau ; il faisait chaud ; c'était l'été soixante - seize ; il faisait si chaud qu'on nous avait fait payer pour la chaleur cette année - là.
Chaque passant nous faisait un petit signe de la tête en guise de salutations ; c'était un petit bonjour, et je savais que les politesses étaient destiné au vieux monsieur. Certains lui accordaient un peu plus d'attention ; le bonjour, dans ces cas - là, prenait de la profondeur. Ils disaient par exemple : " Alain, ça va bien aujourd'hui ? " Et le vieux monsieur répondait avec regret : " Oui " ; puis il se taisait. Plus tard, une grande dame s'approcha du banc sur lequel Alain et moi étions installés. Elle dit : " Tiens ! Le boulanger revient avec sa boulangère. " Elle regardait en même temps un couple entre deux âges qui allait son chemin après avoir incliné la tête pour nous saluer. Le mouvement des deux têtes était parfaitement synchronisé ; un mouvement d'une lenteur extrême ; deux têtes qui disaient un seul bonjour, mais un bonjour qui avait de la durée. Le vieux monsieur mit quelques secondes pour l'absorber ; je comprenais alors la raison de sa longueur ; le vieux monsieur avait besoin de toute sa durée pour l'accepter. Il dit : " Ah ! " Puis il se tourna vers moi ; il me dit, avec une petite malice dans le regard :
" - Voici Gertrude, ma femme. "
La femme se tenait debout ; elle s'était placée derrière nous ; Alain dut faire un mouvement de menton vers le haut pour me la désigner. Gertrude ne m'avait pas salué ; le présent ne l'intéressait pas ; seul Alain comptait pour elle. Elle lui dit :
" -Tu as trouvé quelqu'un pour remplacer l'arbre ?
" - Mais non ; répondit Alain ; il dit ensuite avec un air de reproche :
" - Lui ne fait que passer ; on s'est assis là. "
" - Tu as vu le barbier ? " Lui demanda - t - elle encore. Le vieux monsieur leva aussitôt vers moi la tête qu'il tenait baissée jusque - là. Je vis alors une terreur ; une terreur et une imploration, comme pour dire : " Non, pas maintenant ; pas tout de suite. " Quand il ouvrit la bouche, j'avais cru qu'il allait se mettre à pleurer ; je fus affolé ; je luis dis alors pour prendre les devants :
" - Qu'est - ce - qu'il y a Alain ? "
" - J'ai peur du barbier ; j'ai peur, et Gertrude ne veut pas comprendre ; tu vois .... "
La phrase en resta là ; ou plutôt, elle fut prolongée par un geste de l'index qui tremblait ; le geste de trancher la gorge. Gertrude et moi restions silencieux. Alain regardait son doigt qui tremblait toujours ; lui aussi tremblait ; j'eus peur de me mettre à trembler à mon tour. L'arbre attendait. Puis, lentement, le vieux monsieur tourna la tête vers moi ; il me dit :
" - Tu sais quand on reconnaît qu'on est vieux ? "
" - Non. " Dis - je ; j'étais intrigué et mal à l'aise. Alain détourna la tête de moi et porta le regard devant lui avant de me donner la réponse. Il dit :
" - C'est quand dans la rue en ville, tu as l'impression de connaître tous ceux qui passent. "
C'était dans un village champenois ; il y a longtemps déjà.
Aujourd'hui, je suis allé me promener en ville ; il y avait du monde ; beaucoup de monde. C'est comme si les gens ne pouvaient pas rester chez - eux et me laisser me promener tranquillement. Je suis revenu chez moi ; j'étais agacé ; j'étais furieux, car, j'ai pensé à Alain. Où est - ce que j'ai pu connaître tous ces gens ?

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Véronique BUR

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