Frédéric monta quatre à quatre les marches de l'escalier jusqu'au deuxième étage ; il vit une porte, puis une autre ; sans plaque, sans indication de nom. Ca doit - être ici pourtant pensa - t - il ; on lui avait dit, en lui donnant l'adresse du plombier : " deuxième ou troisième étage ". Il était au second. Après trois coups donnés furieusement sans résultats sur le bouton de la sonnette de l'une des portes qu'il avait choisie au hasard, il se dit que ce ne devait pas être là, à ce niveau, mais au - dessus. Encore une grimpette et il se retrouvait au troisième ; encore une fureur sur une sonnette de porte et encore sans résultats. Frédéric hésitait devant l'appartement ; il baissa la tête ; il appuya un bras sur le mur à côté de la porte. C'est comme ça qu'on fait ; on a ainsi l'impression de réfléchir avant de prendre une décision importante ; mais, quand on est seul, quand il n'y a pas d'observateur, quand il n'y a aucun témoin autour de soi, on a l'air idiot ; c'est ça ! Alors, Frédéric redescendit, lentement, pas à pas pour justement laisser la réflexion pénétrer en lui. Il pensait à sa baignoire. Une demi - heure plus tôt, elle avait débordé inondant l'appartement des voisins du dessous ; l'eau avait suinté. Quand il en fut informé, il se précipita pour fermer le robinet ; Le voisin l'avait suivi ; il le regardait faire mais il n'entra pas dans la salle de bain et dans l'eau qui avait envahi la pièce. Évidemment, dans la précipitation, hop ! cassé, le robinet ; Frédéric se retrouvait sans moyens d'action, et l'eau qui continuait de couler et d'inonder le voisin. Celui-ci prit peur ; il ne sait pas nager sans doute, avait pensé Frédéric ! Comme il n'y avait pas de robinet d'arrêt pour chaque logement de l'immeuble, il avait fallu fermer celui qui commandait l'alimentation générale, privant d'eau, par là - même, les quatre familles qui partageaient la vieille bâtisse avec lui. Maintenant, il était dans cet escalier en train de le descendre, lentement, marche après marche, après les avoir grimpé quatre à quatre. Il lui fallait trouver un plombier. Arrivé au niveau du premier étage, il jeta un coup d'il à la porte sur laquelle il s'était acharné en vain. Il s'apprêtait à quitter le palier pour reprendre sa marche vers la sortie quand la porte s'ouvrit. Et là, Anna apparut. Frédéric la regarda ; il vit aussi un homme derrière la jeune femme ; il se tenait comme une ombre portée, comme l'arrière - garde de Anna. C'est l'ombre qui ouvrit la bouche pour lui demander :
- C'est vous qui avez sonné tout à l'heure ?
- Oui, c'est moi. Dit Frédéric
- Et moi, c'est Anna ; dit la femme.
C'était sa voix ; elle était fluette et enveloppante. Le son traversa une bouche légèrement et volontairement tordue, semblait - il, pour parvenir à Frédéric. Il y avait un sourire aussi ; ouvert ; un sourire qui lui semblait s'épancher vers l'inconnu ; comme une bouteille à la mer ; c'était comme pour lui dire : " A la gloire de Dieu ! "
Derrière, l'homme, le plombier s'était tu ; il n'avait plus rien dit depuis sa question. Il occupait tout l'espace de l'encadrement de la porte. Il avait un bras en extension qui l'appuyait sur l'un des montants comme pour s'y soutenir ; en réalité, le sentiment de Frédéric était que c'était lui qui maintenait la porte et la vie. Devant l'homme, se tenait Anna ; elle souriait encore ; je vous ai dit : un épanchement. Elle portait une robe légère de couleur bleu - gris ; quelques petites fleurs qui furent de couleur blanche semblaient rompre la monotonie. Derrière la robe, on devinait un ventre qui n'était pas vraiment rebondi, mais qui n'était pas tout à fait plat non plus. Frédéric regarda le visage ; il y découvrait un reste de désire inassouvie qui donnait au personnage une allure d'abandon ou de lassitude. Deux larges taches de graisse marquaient la robe au niveau du ventre qui n'était pas tout à fait rond, comme pour signaler l'âme de celle qui la portait. Derrière, l'homme quant à lui, semblait émerger d'une corvée incontournable, et il était heureux d'en sortir ; c'était ce que Frédéric crut déceler en lui sur le moment. Il était gêné, Frédéric ; mais il était le seul.
Frédéric devait revoir Anna quelques jours plus tard un début d'après - midi ; elle portait la même robe qui avait les mêmes fleurs et qui arborait les deux même taches. Et Anna suintait toujours le désir avec autant de désinvolture. Le ventre aussi était là ; pas vraiment arrondi, et pas tout à fait plat non plus. Elle lui dit :
- Ca va maintenant ?
Il avait répondu :
- Oui, oui ; votre mari est un excellent plombier.
Elle lui avait rétorqué :
- Oui ; je sais pour ça.
Frédéric remarqua qu'Anna tenait une corbeille en osier ; elle la balançait légèrement tout en promenant le regard de haut en bas puis de bas en haut sur l'homme qui se trouvait devant elle ; une ou deux fois, ses yeux croisèrent les siens, il y eut une pause dans leur mouvement avant que chaque paire ne reprenne son trajet. Frédéric observait.
Quand le jour se mit à décliner, c'était à nouveau dans la rue, Anna lui dit :
- Tu sais, quand je fais ça l'après - midi, dans la rue ensuite, j'ai l'impression que tout le monde le voit sur moi.
C'était Anna.
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