Le prêtre venait de terminer l'oraison funèbre ; Amen, dit - il ; puis, il se tourna vers l'assistant et se saisit du goupillon ; il jeta un regard résigné, un long regard sur le cercueil qui gisait déjà au fond du trou. Il donna rapidement trois coups d'aspersion avec le goupillon, et hop ! Au paradis !
Quelques personnes dans l'assistance n'attendirent pas jusque - là pour commencer à s'éloigner lentement. Au fur et à mesure que les gens s'en allaient, on aurait dit que la fosse s'agrandissait ; instinctivement, Jéronime fit un mouvement en retrait. A côté d'elle, il avait deux garçons, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche ; ils avaient les yeux rivés sur le cercueil bien installé dans son trou. Quelques hommes y avaient jeté des fleurs ; d'autres s'étaient contentés d'une motte de terre. Les garçons tournèrent symétriquement la tête vers leur mère ( qui n'était pas dans le trou ) ; ils le firent lentement ; si lentement que Jéronime eut la sensation que son corps oscillait ; elle pensa souffrir de vertige et du coup, elle tendit les bras en avant pour se retenir. Devant - elle, il y avait la fosse avec son cercueil. Derrière la mère et ses deux enfants, il y avait Pierre. Pierre, c'est le frère de Antoine, l'homme dans la fosse ou au paradis ; je ne sais pas trop.
Le beau - frère se tenait à quelques pas de sa belle - sur et de ses neveux ; il regardait fixement le sol devant lui ; la tête était inclinée vers le sol comme dans un geste de révérence ; on aurait dit que la tête était trop lourde, en tout cas, trop pour qu'il puisse la tenir droite. Quand il vit Jéronime tendre les bras vers le trou dans son vertige imaginaire, Pierre se précipita pour l'empêcher de se jeter sur le cercueil ; mais, Jéronime n'avait pas le vertige et la fosse ne l'attirait pas non plus ; c'était trop tôt. Pierre bloqua son élan au dernier moment. Maintenant, il est plus près de deux pas de la mère et des enfants. L'homme saisit délicatement le bras de la femme en noir. Le groupe fit demi - tour d'un pas pesant ; on aurait dit que Pierre, Jéronime et les enfants avaient du mal à s'éloigner, comme si le cercueil les tirait par les pieds vers le trou.
En levant la tête, Jéronime aperçut une femme à quelques mètres devant - elle. Elle était habillée de noir elle aussi. Elle nota que l'inconnue devait être de son âge. Deux garçonnets l'encadraient ; ils devaient être, eux aussi, de l'âge de ses enfants ou presque. Jéronime hésita une seconde ; cela donna de la vigueur à ses pas. Pendant que Pierre et les siens s'éloignaient de la tombe, la femme en noir, l'autre, s'en approchait avec ses deux garçonnets. C'était un spectacle fait de deux mouvements parallèles mais qui étaient de sens opposés. Pierre eut le sentiment de participer à une revue militaire. C'était comme la troupe d'une armée qui paradait ; une moitié avançait et croisait l'autre qui allait dans le sens opposé. Ce fut un mouvement bien réglé et que surveillait le commandant ; à ce moment - là, ce devait être l'homme dans la tombe qui tenait ce rôle imaginaire. Les deux formations se croisèrent sans échanger un mot. Quelques pas plus loin, Jéronime s'arrêta. Elle tourna la tête vers Pierre, son beau - frère ; elle lui demanda :
" Qui est - elle ? Je ne la connais pas ; tu la connais, toi ? "
Pierre hésitait. Il regarda ses neveux l'un après l'autre. Puis, il força sa belle - sur à reprendre sa marche par une légère traction sur son bras qu'il tenait toujours. Il dit :
" Oui ; je la connais. "
Pierre avait la gorge nouée. Il aurait préféré être ailleurs. Mais, comme Jéronime attendait la suite en silence, il dut continuer à dévoiler ce qui était une abomination et qui l'avait éloigné de son frère. Il dit :
" Je la connais. Antoine la connaissait également. "
Jéronime comprit. Elle était hébétée ; elle demanda encore :
" Et les deux garçonnets sont ses ... "
" Oui, ce sont aussi les enfants de mon frère " précisa Pierre avec précipitation.
C'était d'Antoine ; l'homme qui se trouvait dans le cercueil.
Que Dieu ait son âme en paix ! Qu'Il la mette à l'ombre.