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LES CONQUERANTS - I - LES HEURES INCERTAINES Paul G. Aclinou
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Si vous allez à Grand Popo au Bénin, et plus précisément à Hêvê, vous y trouverez deux Lêgba 1 ; ce sont deux Tô Lêgba qui se font face de part et d'autre de la rivière Sazué qui se jette dans le fleuve Mono à Grand Popo . Ces divinités sont chargées d'assurer la protection de la localité depuis maintenant plus de deux siècles ( To = ville , pays...). Leur érection, sans être exceptionnelle dans la région est peu banal, car, réalisée à partir de deux généraux de l'armée d'Abomey qui furent capturés lors de la dernière guerre que dût livrer les habitants de Hêvê. Ce sont les événements qui furent à l'origine de ces effigies que je voudrais vous raconter.
Cela se passait il y a trois siècles environ à l'époque où le Portugal parcourait le monde en vainqueur ensemençant l'Europe laborieuse de l'or arraché de - ci, de - là. A Grand Popo sur le golfe du Bénin, il n'y avait pas d'or ; il y avait des hommes, farouches émigrants, récalcitrants d'un royaume mère qui ne pouvait offrir un héritage princier à chacun ; alors, ils étaient partis de Tado2 par vagues successives, s'arrêtant par groupes créant tout au long du parcours un chapelet de localités, dont la plus importante , et l'une des toutes premières fondées aussi devint la capitale. Parvenus à la mer, ils décidèrent de se donner du temps avant éventuellement d'entreprendre la traversée vers ils ne savaient quel horizon. ( Cependant, nombreux furent ces hommes qui effectueront l'odyssée à leur corps défendant quelques décennies plus tard ; mais, là, c'est une autre histoire ....)
La poursuite des lendemains les ayant conduits à la mer et dans la région environnant le lac Ahémé, c'était tout naturellement que ces hommes étaient devenus pêcheurs et producteurs chevronnés de sel, matière première que les voisins appelèrent depuis " le sable des Popo " ; c'était reconnaître leur savoir - faire. A cela s'ajoutaient les relations privilégiées qu'ils entretenaient avec l'homme blanc cantonné encore, mais par pour longtemps, à la région côtière.
Un tel royaume ne pouvait qu'attirer la convoitise des voisins, et l'un de ceux - ci, de loin le plus redoutable, le royaume d'Abomey, décida de conquérir le pays de ces hommes, les Hula ou Popo ... à leur tour après avoir anéanti le royaume mère d'Allada et quelques chefferies du voisinage.
Les guerres étaient fréquentes dans la région, et cela depuis le XIIeme ou XIIIeme siècle ; quoi de plus naturel dans cet espace libre de forêts vierges denses et difficilement pénétrables, une particularité qui conduira les géographes à désigner cette partie de l'Afrique : " La trouée du Dahomey ". Nous avons là, une terre qui fut de tout temps une voie de circulation depuis le Sahel, et de plus loin encore jusqu'à la mer.
Les hommes de Grand - Popo étaient conscients des dangers qui les menaçaient ; ils se savaient objet de convoitise de voisins tels que les Aïzo d'Allada, les Anlo du Ghana ou encore les Yoruba ; mais surtout, de ce voisin puissant, agressif et expansionniste qu'était le royaume des Fons d'Abomey ; ils étaient constamment sur leur garde. La solidarité entre villages jouait, étant fondés par des hommes d'une même ethnie ou apparentée, et qui souvent, devaient affronter les mêmes ennemis. On postait des guetteurs qui signalaient l'approche des troupes étrangères et on échangeait des informations sur les mouvements suspects des groupes étrangers. On nouait des alliances pour s'assurer des moyens de défense plus conséquents en cas de besoin, mais on assistait également à des trahisons ; quoi de plus normal dès lors qu'il s'agissait de sociétés humaines !
Par ailleurs, une spécificité des hommes de la région, y compris de ceux d'Abomey, faisait que certains villages n'étaient pas dignes de confiance, c'était le cas de ceux qui étaient fondés par des hommes d'ethnies que l'on considérait comme ennemies. En effet, outre ses espions redoutables d'efficacité, le royaume Abomey envoyait parfois quelques uns de ses hommes de confiance fonder des villages comme autant de relais militaires dans les zones que les Fons envisageaient de conquérir. Bien souvent cependant, ces lieux furent absorbés par les autochtones obligeant les fondateurs à s'assimiler pour conserver le pouvoir.
La conquête de la capitale - Agbannakin - des Popo encore appelés Hula passait par celle du village de Hêvê, véritable verrou qui en interdisait l'accès.
Les événements se déroulèrent au XVIII eme siècle selon la plupart des historiens ; voici les faits.
Chaque année à une date précise, le village procédait à des cérémonies en hommage aux divinités tutélaires de la localité ; cette année - là, les dieux prédirent l'imminence de graves dangers pour le royaume Popo, et plus particulièrement pour Hêvê. On était habitué aux guerres certes, mais l'annonce d'un prochain affrontement jeta le trouble dans les esprits et raviva les inquiétudes. Devra - t - on abandonner le lieu où on était installé depuis si longtemps et si bien pour aller fonder ailleurs un autre village comme dans une perpétuelle aventure de création et d'abandon ? La réponse unanime fut non ; mais, si les sages étaient d'accord pour affronter le danger, la conduite à tenir en cas de guerre les divisait. Le débat fut intense et profond parmi les hommes qui entouraient et secondaient le chef de Hêvê ; en fait, toute la population adulte, hommes et femmes, prirent part aux délibérations.
Deux stratégies possibles s'opposaient, il y avait ceux qui préconisaient d'attendre l'ennemi dans le village même ou dans ses abords immédiats, et ceux qui pensaient qu'il était dans l'intérêt de Hêvê et de ses habitants d'aller affronter les troupes d'Abomey le plus loin possible. Ce fut en effet le royaume d'Abomey que les divinités désignèrent comme source du danger ; chacun pensait devoir les affronter et la suite prouva que l'intuition était bonne.
Un autre élément rendait cruciale la décision à prendre, car, aux préoccupations de survie des uns et des autres s'ajoutait le fait que Hêvê était une protection de la capitale, résidence du roi ; les hommes avaient conscience de la responsabilité qui leur incombait ; de leur décision et de l'issue des combats dépendaient la survie d'autres localités et d'autres hommes. Par ailleurs, la guerre n'étant que prévue et non déclarée, on ne pouvait pas songer à rassembler les forces de toutes les localités ; une attitude qui n'était pas non plus dans les habitudes ; chacun des villages assurait sa défense avec le concours des voisins seulement si c'était nécessaire, si une défaite devait entraîner de graves conséquences pour les autres cités ; chaque localité était autonome de fait.
Le raisonnement de ceux parmi les sages qui préconisaient l'affrontement à l'extérieur de la cité se fondait sur l'espace géographique de l'aire Hula, un ensembles de villages, qui, bien que souvent en conflit, se savaient liés par une même origine ethnique, mais surtout, qui ne pouvaient résister aux appétits de leur voisins les plus puissants qu'en se pliant à une solidarité de fait entre eux. Ces arguments et quelques autres considérations internes permettaient d'étayer leur analyse.
" Il est impératif pour nous, disaient - t- ils, d'affronter les Fons, ceux d'Abomey, loin d'ici ; nous avons dans la région plusieurs endroits où de grands espaces nous permettraient de surprendre l'ennemi ; par exemple, dans la région de Sè3, ils nous serait aisé d'attendre les troupes Fons ; nous pourrions, en cas de difficulté, compter sur l'intervention rapide de nos frères des localités voisines comme vous le savez. Et puis, n'oublions pas que s'il nous fallait céder momentanément du terrain devant les troupes adverses, nous disposerions, loin de Hêvê, d'une liberté de mouvement, et en dernier ressort, le repli sur notre village et sa défense face à l'ennemi constitueraient des éléments de sursaut et de bravoure pour nos hommes qui auraient alors entre leurs mains la vie ou la mort de leurs frères, de leurs mères, de leurs femmes et de leurs enfants ; ce serait pathétique ; car, nous pouvons être certains dès à présent que ce sera, une fois encore, une guerre sans merci ! Voilà pourquoi se donner une marge de manoeuvre stratégique nous impose de mener le combat le plus loin possible de chez nous ... "
" Si combat il y a ! " entendit - on une voix lancer dans l'assemblée.
Il eut un silence ; lentement, les chefs religieux, eux qui avaient annoncé l'imminence d'une guerre au nom des divinités tutélaires de la nation se tournèrent vers celui qui venait d'exprimer publiquement un doute ; ils ne cherchèrent nullement à dissimuler leur colère face à l'insolent, mais, avant qu'ils n'eussent le temps de laisser éclater leur courroux, le chef du village intervint et fit dévier le propos en fournissant un gage aux religieux ; il dit calmement :
" Ici, nous avons toujours cru en nos divinités ; nous avons toujours obéit à nos dieux, exécutant leurs commandements avec déférence ; Il nous appartient de dénouer chaque noeud que l'existence met sur notre route, nous y avons toujours réussi parce que notre action s'est constamment située dans le respect des dieux. Aujourd'hui encore, il nous faut trouver une voie pour continuer notre parcours. Nous venons d'entendre l'exposé d'une possible attitude ; il me semble qu'il y en d'autres. "
Le chef n'ignorait pas que ces propos étaient en accord avec les sentiments des habitants ; car, ce qui impressionnait et rendait l'inquiétude si vive, c'était la précision de la prédiction faite par deux divinités servies par des hommes différents, et qui annonçaient le même danger ; la croyance de la population en ses dieux en était renforcée ; en conséquence, les hommes prenaient très au sérieux les dires des religieux. Le chef garda le silence un instant, chacun se demandait qu'elle allait être la suite du débat ; plusieurs personnes s'attendaient à ce qu'il annonça une décision qui s'imposerait alors à tous. Au lieu de cela, il tourna la tête sur sa droite et fit un geste du menton en direction d'une personnalité de l'assemblée qui, avec d'autres, envisageait un moyen de défense différent . Celui qui venait d'être ainsi invité à prendre la parole ne dit d'abord rien ; il tourna la tête en direction des religieux, puis il regarda longuement le rang des femmes ; les plus âgées du village étaient autorisées à participer aux réunions où les grandes décisions se prenaient ; elles étaient membres de droit de ces assemblées. Cette fois - là, toutes celles qui étaient mariées y assistaient ; au premier rang il y avait les plus âgées assises une main, paume ouverte, reposait sur l'autre ; derrières elles venaient les plus jeunes, debout , silencieuses et attentives comme les premières à ce qui venait d'être dit et étaient prêtes à écouter ce qui allait encore se dire. Silencieuses et angoissées, car, elles n'ignoraient pas que le plus gros fardeau leur reviendrait en cas de défaite. L'homme regarda enfin le chef avec respect et déférence puis il dit :
" E ÑON ! " ( C'est bien ! )
Des lampes, faites d'une mèche de toile plongeant dans un récipient en terre cuite contenant de l'huile de coco qui était devenue impropre à la consommation humaine, parce que rance, éclairaient faiblement les visages ; c'était une nuit noire, une nuit sans lune. Dehors, les enfants jouaient bruyamment ; leurs clameurs parvenaient à l'assemblée comme pour rappeler à chacun que c'était leur destin à eux qu'il fallait peser et soupeser. Par moments, les tumultes des joueurs s'estompaient, ils laissaient alors la place aux clapotis des vaguelettes du Mono contre les coques des pirogues abandonnées pour la nuit. Quand les bruits du fleuve s'atténuaient à leur tour, l'assistance pouvait percevoir distinctement les ressacs de la mer qui habillaient le silence de la nuit. Ces hommes et ses femmes étaient - ils attentifs cette nuit - là aux charmes sereins de ses chants nocturnes ou bien les percevaient - ils comme les murmures d'un lieu qu'ils allaient devoir peut - être abandonner bientôt ? L'homme entama son discours au moment même où les cris des enfants gagnaient à nouveau en intensité comme pour sonner la fin des méditations silencieuses.
Ils étaient tous là, présents, les hommes du village, même ceux qui d'ordinaire, partaient relever la nuit tombée, les pièges à crabes qu'ils posaient à la fin de la journée pour capturer ces crustacés terrestres des zones humides ; espèces qui n'entament leurs activités que dans l'obscurité profonde. Depuis toujours, les Hula en raffolent, et les femmes savent les transformer en délices, véritable tentation pour les enfants qui en échange acceptaient de se discipliner, pour un temps.... "
C'est bien ! poursuivit l'homme ; la stratégie qu'on vient de nous exposer est bonne ; c'est bien parler, mais, je crois que nous avons oublié le village lui - même, ce lieu par sa nature doit contribuer à nos efforts..."
Quelqu'un demanda dans l'assistance : " Que veux - tu dire ? " C'était du chef que lui vint la réponse ; il dit :
" Ici, nous avons le fleuve, son affluent, le Sazué et les marais ; nous savons y circuler avec aisance et rapidité ; nous savons faire corps et nous fondre dans cette nature - là, ce n'est pas le cas de nos ennemis. "
Il se tut ensuite, laissant le soin à l'orateur de poursuivre.
" C'est exact, reprit l'homme ; ici, nous sommes chez nous, sur notre territoire, alors qu'ailleurs nous serons des étrangers cherchant à chaque instant le lieu le plus propice pour porter nos coups ; pendant l'action chaque bosquet, chaque arbre sera un problème ou une source d'incertitude ; il ne nous sera pas facile de bâtir une stratégie dans le temps, ou alors elle sera aussi incertain que dans le cas de nos ennemis ; dans ces conditions c'est la valeur militaire seule qui fera le vainqueur. N'oublions pas que les soldats d'Abomey sont de redoutables guerriers, plus aguerris, parce que constamment entraînés, et plus nombreux que nous ; ce sont des soldats et seulement cela, nous les connaissons bien pour les avoir déjà affrontés. Il ne me semble pas souhaitable de leur offrir le champ de bataille propice à leurs exploits que serait un terrain découvert, un terrain vague. Je pense également aux Amazones, ces femmes - soldats pour qui la guerre est un sacerdoce et qui vont jusqu'à se faire couper un sein pour mieux tirer à l'arc ! Si l'armée d'Abomey veut passer, qu'elle vienne jusqu'à nous ; qu'elle vienne ici, à Hêvê, et cela ne se fera que de nuit dans l'espoir de nous surprendre dans notre sommeil, après la fatigue d'une journée de labeur. J'ignore d'autre part si la bravoure de nos ennemis laisserait le temps à beaucoup d'entre nous, si la question se posait, pour nous replier sur notre village si l'affrontement avait lieu ailleurs loin d'ici ; penser assurer la protection des nôtres dans ces conditions me semble très dangereux... "
" Ils sont braves en effet, renchérit le chef du village. Ils sont braves et nous le sommes tout autant comme nous l'avons montré lors des guerres passées ; mais cette fois, c'est l'intelligence avec laquelle l'action sera conduite qui sera déterminante, et sur ce plan, nous ne craignons personne ! "
Un silence suivit ces mots, comme pour laisser le temps à ses compatriotes de prendre la mesure du danger ; chacun attendait et le regardait ; au bout d'un moment, il se tourna vers les religieux, ceux - ci à leur tour regardèrent celui qui s'exprimait avant que le chef ne prit la parole comme pour l'inviter à poursuivre sa plaidoirie pour un combat sur le lieu même de leur résidence, ou bien pour s'assurer qu'il avait dit tout ce qu'il avait à dire. "
C'est cela, reprit l'orateur, notre intelligence c'est savoir utiliser les ressources du terrain que nous connaissons le mieux, c'est - à - dire : ici.... "
" Pourquoi ne pas nous séparer en deux groupes, lança une autre personne dans l'assemblée, l'un se porterait au devant de l'ennemi et l'autre resterait ici... "
" C'est diviser nos forces ! rétorqua promptement le chef ; et ce sera d'autant plus regrettable que nous ne serons informés de l'approche de l'ennemi que quelques heures tout au plus avant que le contact n'ait lieu. Grâce à nos dieux, nous pouvons exclure, nous, la surprise de leur attaque. "
En répondant ainsi à l'intervenant, le chef excluait la séparation des forces en deux groupes , sage décision s'il en fut, car face à un ennemi redoutable qu'on savait décidé et prêt à tout pour atteindre son objectif, diviser ses forces c'était courir à une défaite certaine.
L'assemblée écouta encore quelques orateurs préconiser diverses variantes de deux solutions qui se dégageaient des discussions soit pour en préciser les avantages, soit pour en souligner les inconvénients. Il fallait choisir entre attendre de pieds fermes les Fons d'Abomey ou bien se porter au devant d'eux et livrer bataille loin de Hêvê. Cette dernière solution avait la préférence des plus jeunes parmi la population ; jeunes et vigoureux certes, mais ils étaient aussi trop fougueux et trop hargneux aux yeux des plus anciens qui préféraient la solution inverse. Pour ces hommes murs, la sérénité et la réflexion avant l'action avaient autant de poids sinon davantage que la frénésie valeureuse du soldat aguerri.
Le chef écouta patiemment les uns et les autres, interrompant les orateurs par moment, soit pour faire préciser certains points des idées avancées , soit pour rectifier le propos et le ramener dans le strict respect de la valeur attestée de l'ennemi. Il était important pour lui de signifier à ses compatriotes que ce n'était pas l'Homme qu'on allait devoir combattre mais ses instincts et ses ambitions déplacées. Il rappela chacun à se souvenir que la terre qui est la leur en ce jour - là ne le fut pas toujours, même s'ils l'avaient trouvée vide de tout occupant.
" Il en va ainsi de l'homme, conclut - il. Il nous est enseigné que " le lieu d'une chute n'est pas l'emplacement du lit " ; mais aujourd'hui, nous avons gagné le droit d'être à Hêvê , à Grand Popo, et nous y resterons. Nous y resterons car, les Pénates de nos ancêtres sont ici désormais ; nous y resterons car, nos frères comptent sur nous comme sur un verrou qui doit tenir coûte que coûte face à l'ennemi. "
Ayant parlé, il regarda les religieux ; le plus anciens parmi eux dit simplement :
" E Ñon ! " ( C'est bien ! )
Le chef se redressa alors et se tint debout ; il dominait l'assemblée ; il dit :
" Nous tiendrons ici ; nous ne serons pas seuls dans le combat, nos ancêtres seront avec nous ! "
Comprenant le message, les femmes se levèrent aussitôt toutes ensemble comme mues par un même ressort ; elles seules avaient en effet le pouvoir et le droit de s'adresser aux ancêtres. Elles prirent la direction de la chambre où sont rassemblés les pénates ( Assin ) de toutes les familles. En chemin, elles ôtèrent le haut de leur vêtement et se ceignirent d'un pagne qui les enveloppait jusqu'au milieu de la poitrine laissant le haut des seins découvert. Les hommes les suivirent ajustant leur pagne autour des reins mais ils restèrent devant la porte tandis que les femmes pénétraient dans la pièce. Là, elles s'agenouillèrent le buste penché en avant. Puis, lentement, en un crescendo indicible monta la supplique aux ancêtres , mi - chant, mi - invocation rythmée par un battement spécifique des mains. Aucun descendant de ceux qui vécurent ces événements ni aucun homme ou femme originaire de Hêvê ne peut entendre aujourd'hui encore cet appel à la musicalité unique sans se sentir traversé par une force qui ôte toute crainte et toute angoisse et qui restitue une âme sereine et apaisée.
Quand se fut fini, chacun retourna chez soi finir une nuit très largement entamée ; au lever du jour, hommes et femmes retrouveront qui son champ, qui sa pirogue et son filet de pêche pour assurer le quotidien. A Hêvê en effet, il n'y avait pas une armée permanente, les habitants assuraient la défense de la localité quand il le fallait ; sa survie incombait à chacun, le chef prenait la direction des opérations ou il en chargeait celui qu'il jugeait le plus apte à le faire ; il en était ainsi dans tous les villages qu'occupait l'ethnie. Par contre, Abomey disposait d'une armée de métier ; celle - ci, composée d'hommes et de femmes, s'entraînait régulièrement, ne serait qu'à travers les très nombreuses campagnes militaires qu'engageaient les rois. En dehors de ces périodes, les soldats et les amazones étaient libres d'occuper leur temps à leur convenance ; c'était souvent la débauche qui les occupait ; les amazones en particulier n'étaient astreintes à aucun interdit sexuel ; elles furent , nous dit l'histoire, aussi célèbres par leur bravoure sur les champs de bataille que par leurs dépravations sexuelles en temps de paix.
A Hêvê ce soir là, trois personnes restèrent avec le chef pour commencer les préparatifs de guerres, car il en eut. On dépêcha un homme qui prit sa pirogue et partit la nuit même annoncer au roi les événements prédits par les divinités et la décision que venait de prendre les habitants du village d'assurer leur défense en restant sur place.
Le même conseil restreint décidait l'envoi dès le lever du jour d'émissaires à destination des villages frères pour les informer et pour demander à ceux qui avoisinaient le trajet probable des troupes d'Abomey de poster des gardes afin de prévenir Hêvê dès l'approche des Fons ; c'était là, une habitude qui constituait le premier acte de solidarité entre localités.
Un troisième groupe, essentiellement des commerçants, qui, de part leur profession, allaient traditionnellement de village en village partaient aussi en mission dès le lendemain également ; ils devaient séjourner plus longtemps que d'habitude dans les localités qu'ils visitaient quitte à s'en éloigner un jour ou deux pour y revenir ensuite. Leur mission était de rechercher les espions que le roi d'Abomey n'aurait pas manqué d'envoyer dans ces mêmes villages s'il prévoyait une opération militaire dans la région. Les marchands et marchandes de Hêvê, les femmes en étaient, devaient leur fournir de faux renseignements et tenter de déceler l'imminence d'une attaque. Ils devaient être attentifs par ailleurs à l'approche éventuelle des soldats ennemis au même titre que les vigiles des villages amis.
Ce fut tout.
Chacun reprenait ses occupations habituelles dans les jours qui suivirent ; il ne restait plus qu'à attendre pour jouer l'acte suivant. Cependant, les religieux ( les féticheurs ) accomplirent sans discontinuer ce qui était de leur ressort ; on attendait.
Quelques semaines plus tard par un bel après - midi, un émissaire de Sè vint annoncer à Hêvê et à quelques autres localités voisines que les Fons se dirigeaient vers leurs villages ; avant que la nuit ne tomba, le village assistait au retour de tous ses fils envoyés en mission ; on eut alors la certitude de l'imminence de l'affrontement.
Fin de la première partie. ( II - La stratégie victorieuse )
1 - Lêgba est le premier dieu de la mythologie de la région du golfe du Benin. Voici 3 extraits de "L'Horloger de Kouti : Le commencement " si vous souhaitez en savoir davantage..Le voyage - Fondements - Explications.
C'est une divinité dont l'effigie se trouve aussi bien dans les habitations que sur les chemins ; en particulier, dans les croisements, c'est le dieu des croisements , dieu de la réflexion. Quand on le destine à la protection d'une localité, il prend le nom de " Tô Lêgba " , c'est - à - dire : Lêgba de la ville ou du village.
2 - Tado est aujourd'hui une localité qui se situe dans l'actuel Togo, une localité banale qui ne "paie pas de mine", pourtant, c'est de là que sont venus tous les peuples qui aujourd'hui habitent le sud du Benin, du Togo et une partie du Ghana. Tado est en fait au centre d'un plateau qui abritait une nombreuse population depuis cinq ou six siècles, on peut penser que périodiquement, le poids démographique, eu égard aux ressources disponibles entraina cette succession de migrations aussi bien vers l'Est que vers l'Ouest, c'est - à - dire : dans la " trouée du Dahomey " Cette communauté des racines explique l'uniformité des valeurs culturelles qui prévaut toujours dans le golfe du Bénin
3 - Sè est une localité qui se trouve à environ 20 Km au Nord - Est de Hêvê d'où venait le messager qui annonça l'arrivée des troupes d'Abomey.
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