Les deux officiers de police l'attendaient en compagnie de son patron. Les trois hommes se levèrent à son entrée ; le maître des lieux s'excusa, puis il se retira laissant face à face Aline et les deux policiers.
" - Asseyez - vous madame NIVOY. "
'invitation venait de l'unique orateur de la réunion qui venait de s'achever ; cela confirmait aux yeux de Aline NIVOY, le statut d'inquisiteur principal qu'elle lui avait accolé. L'officier entra sans détour dans le vif du sujet :
" - Vous connaissiez les victimes depuis longtemps ? "
La question sembla plutôt abrupte ; Aline y répondit sans fioritures.
" - Depuis mon arrivée dans la maison. Les deux chercheurs s'y trouvaient avant ma venue. La femme de ménage faisait également partie du personnel de l'université ; son affectation dans notre bâtiment était intervenue, alors que j'avais déjà rejoint l'équipe du professeur Bergier. "
" - Vous n'avez donc pas fait vos études sur place ici, comme messieurs Lapierre et Dudos ? Vous venez de quelle ville ? "
" - Non, Yves... Je veux dire monsieur Dudos non plus ; il n'avait pas fait ses études ici. Il venait d'une autre université où il enseignait, et où il faisait sa recherche. Je ne le connaissais pas avant d'être ici de toutes manières. "
Elle choisit d'ignorer la suite de la question ; elle s'octroyait ainsi une autonomie par rapport aux deux hommes, dans ce qui était en fait, un interrogatoire. Elle voulait signifier ainsi qu'elle n'entendait pas être passive, et seulement subir les questions. L'officier n'insista pas ; il poursuivit.
" - Depuis que vous êtes sur place, vous les connaissez bien, tous les deux ? "
" - Nous travaillons ensemble, dans le même laboratoire depuis de nombreuses années, je suis censée bien les connaître, n'est - ce pas ? "
" - Oui bien sûr ; mais ce n'est pas ça. Nous croyons savoir que vous êtes très proches."
C'est le second policier qui venait d'entrer en scène. Aline avait failli oublier sa présence ; il était si discret ; mais, il ne perdait rien de la conversation. Elle ne répondit pas immédiatement à la remarque de l'officier. D'un mouvement lent, elle tourna la tête dans sa direction. Elle se rendait compte qu'on abordait là, un moment délicat de la conversation. On abandonnait son curriculum vitae, pour le véritable objet de sa présence.
Que répondre ? Un sentiment de gêne l'effleura. Pour l'instant, la question était encore indéfinie par rapport à la réalité, celle qu'elle connaissait. Aline s'apprêtait à y faire face, en associant Dudos et Lapierre dans une même réponse. Elle pensait rester dans le vague, tant que cela sera possible, afin de jauger à son tour ses interlocuteurs. Elle espérait parvenir à déterminer plus clairement, leur niveau d'information préalable sur sa vie commune avec Yves Dudos. Hélas ! les deux policiers ne lui en laissaient pas le loisir.
" - De monsieur Dudos Yves plus précisément. "
Aline le regardait encore et, sans le quitter des yeux, elle laissa tomber, en une manière de défi :
" - C'est exact. "
Elle n'accompagna cette réponse d'aucun commentaire. La stratégie à suivre ne lui apparaissait pas encore nettement. Dans l'incertitude sur ce que les deux officiers pouvaient encore ignorer sur ses rapports avec Yves, elle choisit d'aller dans le sens d'une clarté de forme.
Ce n'était pas fini pour autant ; pour les deux officiers, il lui fallait être plus précise, elle doit être plus explicite encore.
" - Très proche ? "
La question venait cette fois du premier policier. Aline sentait croître la tension en elle. La pression des officiers se faisait sensiblement plus forte. Les deux hommes ne lui laissaient aucun échappatoire ; ils semblaient décidés à ne lui accorder aucun répit.
Elle ne percevait pourtant aucune agressivité dans leurs propos ; aucune hargne n'en émanait. Tout était dit calmement ; il se dégageait des deux personnages, une sérénité qui ne semblait pas de bon augure à Aline.
La jeune femme aurait préféré subir un peu de rudesse de leur part, cela l'aurait stimulée ; cela aurait réveillé sa pugnacité ; l'ambiance actuelle la mettait mal à l'aise, elle attendait.
" - Oui. "
Répondit - elle, avec le regard resté braqué sur l'officier. Celui - ci ne semblait pas trouver la réponse suffisante encore ; elle ne lui paraissait pas complète. Il poursuivit sa quête, toujours calmement, mais en poussant un peu plus Aline dans ses retranchements.
" - C'est à dire ? "
Aline ne pensait pas perdre le contrôle de ses nerfs dans l'atmosphère de l'entretien ; elle se dit cependant, qu'il était préférable d'aller à l'essentiel et d'en finir sur ce point. Elle n'avait pas envie de s'attarder, lors de cette enquête, sur sa liaison avec Dudos. Les souvenirs qu'elle en conservait, et qui l'assaillaient ses jours derniers, la troublaient ; ces réminiscences la mettaient mal à l'aise, qu'elle soit seule ou en public.
Elle se rendait compte, qu'elle n'avait pas encore intégrée la rupture à sa conscience, quand survint la mort de son partenaire d'un temps. Elle perdait pieds alors par moments ; et elle souhaitait retrouver, très vite son calme, en conservant l'émotivité au tréfonds de sa personnalité.
Aline se décida à faire face. Elle s'apprêtait à présenter un aperçu complet de leur liaison ; mais, sans lui laisser le temps de répondre, le second policier reprit la parole et changea de sujet, au grand désappointement de la jeune femme.
" - En quoi consiste votre travail dans le groupe ? "
Elle crut devoir se faire répéter la question ; bien qu'elle l'ait parfaitement saisie. Déroutée, elle tentait par cette manoeuvre, de sortir de cette position inconfortable, et de donner l'impression aux deux hommes, qu'elle avait prise sur le déroulement de l'interrogatoire.
" - Plaît - il ? "
" - Oui !, en quoi consiste votre travail, et quelle place tenez - vous dans le laboratoire, parmi vos collègues ? "
Aline aurait préféré en finir, avec les questions sur ses relations avec Yves Dudos. L'apparente digression de l'officier lui ôtait définitivement ses illusions ; elle se rendait compte qu'elle ne pouvait contrôler la conversation, ni tenter de la dévier dans la direction de son choix.
Aline Nivoy expliqua alors l'organisation de sa tâche. Elle fournit d'une voix monocorde, quelques précisions sur la nature de ses recherches. Elle évitait les terminologies trop techniques, afin de ne pas susciter d'autres questions ; ce qui ne ferait que différer le moment où seront abordés les points qu'elle souhaitait voir traiter au plus tôt. Elle ajouta pour finir, qu'une partie de ses travaux était menée conjointement, avec ses collègues Yves Dudos et François Lapierre ; elle faisait équipe avec eux, sur quelques aspects de ses recherches. Elle précisa qu'il s'agissait d'une collaboration interne, comme il en existait entre les différents noyaux de l'équipe Bergier.
L'officier sembla manifester de l'intérêt pour les propos de la jeune femme ; il voulu en savoir d'avantage ; il demanda alors :
" - Comment ces collaborations internes sont - elles décidées ? "
En réponse, Aline étendit, à regret, son exposé à la structure de l'ensemble du laboratoire, et à son fonctionnement. Elle précisait également, la place de Bergier au sein de l'ensemble. Elle expliqua son rôle de direction et de coordination. Aline insista plus précisément, sur sa fonction de direction des chercheurs. Elle termina ses propos, en indiquant qu'il faut garder présent à l'esprit que Bergier est l'initiateur de l'axe de recherche dans lequel l'ensemble des thèmes de travail doivent se situer.
L'officier parut satisfait. Mais, Aline ne doutait pas qu'il ne faisait qu'accumuler les briques qui lui serviront à bâtir ses hypothèses ; le point de mire restait l'enquête en cours.
Une précision lui manquait encore, il s'en enquit avec le même calme, avec la même innocence.
" - C'est lui qui détermine qui doit collaborer avec qui. C'est lui qui défini les thèmes et le sens de la coopération au sein de l'ensemble du groupe ? "
" - Non, " répondit la jeune femme. Elle jugea préférable de coopérer plus franchement ; elle présenta un aperçu plus complet du fonctionnement du laboratoire ; elle dit :
"- Ce n'est pas toujours le cas. Il propose, il suggère souvent ; il impose parfois ; mais, sans que cela nous apparaisse comme un ordre, comme un dictât, à aucun moment.
Le plus souvent, c'est la complémentarité des thèmes, ou bien une certaine correspondance dans les résultats préliminaires sur un sujet donné, qui détermine les ententes qui se créent entre groupes et individus.
Le professeur Bergier encourage cette démarche ; mais il évite de trop peser sur les relations entre les chercheurs. Je suppose que les questions de personnes et de personnalité jouent également un certain rôle.
Le professeur Bergier est très sensible ; il dit souvent que "l'on travaille bien avec des gens heureux". Je cite bien sûr."
" - Et avec ceux qu'on aime aussi ? "
" - Sans doute oui ; je crois. " Répondit - elle, incertaine. Aline attendait la suite avec appréhension. L'officier poursuivait, creusant son sillon.
" - C'est donc par hasard, par un concours de circonstances, que vous vous êtes trouvées proche de monsieur Dudos au sein de l'équipe ? "
Tiens ! On y revient se dit Aline. Elle s'efforça de paraître détendue ; mais, sa crispation ne pouvait échappée aux policiers ; la réponse qu'elle fit se voulait naturelle ; cependant, elle ignorait quelle signification ses interlocuteurs allaient lui donner.
" - En un sens, oui ; déjà pour nous trouver réunis dans le même laboratoire. Ensuite, l'organisation interne des équipes, n'était pas seulement notre fait ; comme je viens de l'expliquer. Toutefois, je dois ajouter, que nous avons souhaité mener, tous les trois, une partie de nos travaux en collaboration. Nous demeurions, bien sûr, très soudés avec les autres membres de l'équipe Bergier. Pour le reste... "
Aline hésitait, volontairement ; elle exprimait par là, son désire de ne pas s'exprimer sur ce qu'elle considérait comme trop intime, pour être décrit sur un ton neutre.
L'officier vint à son secours ; mais, il le fit à sa façon.
" - Qu'entendez - vous exactement par être " très proche " de monsieur Dudos ? "
Cette fois, c'est celui que Aline considère comme l'inquisiteur principal qui revenait à la charge. Il lui avait accordé un sursis tout à l'heure, pour mieux l'assaillir à présent, semble - t - il. Le policier continua, en affinant d'avantage sa question ; Il signifiait également, le domaine précis qui l'intéressait dans ses relations avec le seul Dudos.
Aline comprit que l'on rejetait sa tentative d'associer Dudos et Lapierre dans ses interventions.
" - C'est en dehors du laboratoire ? De votre existence professionnelle commune ? "
Aline resta silencieuse. Elle baissa les yeux, et gardait le regard fixé sur ses propres pieds ; ce n'était pas un refus de répondre, au contraire. L'inspecteur comprit ; Galant, il n'insista pas. Il ne laissa pas chuter la pression pour autant. Il poursuivit, insidieux ; pour lui, une étape venait d'être franchi. Aline devra s'expliquer sur Dudos, et seulement sur lui ; puisqu'elle venait de reconnaître leur lien privilégié ; et que cette relation se situait en dehors du cadre professionnel.
L'officier choisit de poursuivre dans cette seule direction. Il dit :
" - Je comprends que sa disparition vous affecte très profondément. Cependant, vous me semblez posséder une grande maîtrise de vos tensions, et de vos émotions. Votre calme apparent n'étonne pas vos collègues depuis sa mort ?
Comment se comporte t - on avec vous, dans le groupe depuis le drame ? "
" - Je pense que personne, dans l'équipe, n'était au courant de ma liaison avec Yves. Et puis, nous y avons mis un terme volontairement. "
" - Ah ! Il y a longtemps de cela ? "
La question étonna la jeune femme. Elle ignorait si la surprise de l'agent est feinte ou non ; les deux hommes semblaient si bien informés.
Elle répondit ; ses propos se voulaient neutres ; elle espérait s'être exprimée avec le détachement nécessaire.
" - Oh ! quelques mois avant son décès. "
" - Accidentelle ? "
Elle le regardait l'officier ; elle était effarouchée. " Où est le piège ? " Se demanda Aline. Prudente, elle renvoya la question à l'officier et demeura sur la défensive.
" - Je crois ; mais c'est à vous de le déterminer. "
Elle refusait le rôle que la police semblait lui attribuer. Sa conviction était faite ; mais elle préféra laisser la police dévoiler son hypothèse.
Elle attendait ; et elle fut surprise de recevoir un demi aveu.
" - C'est ce que nous essayons de faire depuis plusieurs jours ; et ce n'est pas aisé. Vous vous en apercevez, je pense. "
Aline voyait dans ces propos, l'occasion d'émerger, elle espérait peser d'avantage sur l'orientation de l'entretien ; elle dit :
" - Vous ne croyez tout de même pas, que nous y sommes pour quelque chose ? Pensez - vous que nous sommes si diaboliques dans le laboratoire ? "
Elle redevenait agressive, cela lui convenait mieux.
" - Il ne s'est pas suicidé ? Si oui, alors dites - nous pourquoi ?
Vous avez une réponse à nous proposer ? "
C'est le second policier qui venait de poser ces repères sous forme d'interrogations. Le premier enchaîna aussitôt ; il recentrait l'interrogatoire sur les relations du couple.
" - Votre liaison a débuté dès votre arrivée dans le laboratoire ? Elle a duré longtemps avant de prendre fin, comme vous l'affirmez ? "
" - Elle a duré cinq ans, ou un peu plus. Nous nous sommes séparés vers le milieu du printemps dernier ; en mai, je crois. "
" - A votre initiative ? "
Elle choisit de faire des réponses précises, mais brèves, sans commentaires superflus. Il lui fallait rester sur ses gardes. Elle allait poursuivre ainsi, quand une fois encore, le cours de la conversation fit une embardée.
" - Ces relations ont existé entre vous depuis cinq ans, sans évoluer vers ...disons quelque chose de définitif ; et sans que votre entourage s'en aperçoive, à ce que vous croyez ? C'est étonnant dans un milieu où la communication est la règle, non ? Pas pour vous ? "
C'est l'inquisiteur adjoint qui refaisait surface. Il tenta de l'entraîner dans un autre tiroir de son esprit. Il cherchait à mettre à nues les motivations profondes, qui l'animaient pendant ces années de liaison avec la victime.
Aline fit avec gêne, un rapide historique de leur liaison, depuis ce congrès à Prague où ils étaient invités tous les deux.