En s'installant face aux deux policiers, Bruno se demande s'il est pour eux un témoin ou un accusé. Pour lui, il sait.
- Vous êtes je crois, la personne qui fut la plus proche des victimes?
Fit le policier, sans que Bruno sache vraiment s'il posait la question ou bien s'il tirait une conclusion; il acquiesça et compléta.
- C'est exact ; LAPIERRE et moi, nous nous fréquentons depuis très longtemps. Je connaissais DUDOS par le laboratoire, nous étions tous un peu amis les uns des autres. L'officier crut nécessaire de centrer le sujet.
- Depuis le collège, à ce qu'on nous a dit pour LAPIERRE?
Bruno volontaire le suivit dans cette direction.
- J'ai l'impression que nous avons été ensemble depuis toujours.
- Sa mort constitue donc une perte énorme pour vous? davantage que pour l'équipe du laboratoire?
Cette fois Bruno préféra les généralités plutôt que la personnalisation que suggèrent les propos de l'officier.
- Il n'y a pas de comparaison, ils manqueront à nous tous.
Fit - il avec le calme qu'il manifestait depuis le début.
- Comment ça se passait entre LAPIERRE et vous? A cette sollicitation directe Bruno opposa encore la banalité.
- Il y avait de l'amitié entre nous, c'est tout.
- C'est un peu simple, non?
Fit le policier n'ayant pas d'autre ressource que l'appel à l'intelligence de celui qu'il avait en face de lui. On dirait que ni Bruno ni les policiers ne parvenaient pas à nouer le véritable dialogue, celui pour lequel chacun des protagonistes s'étaient préparés. L'interrogatoire n'avait pas prise sur le personnage; le policier se sentait bloqué sans raison. Bruno est détendu, plus qu'il n'aurait espéré l'être. Il a l'impression que les deux officiers tournent autour de sa personne, à la recherche d'une faille, d'une brèche par laquelle arrimer le discours. Peu à peu, il s'éloigne; d'abord des policiers, puis de la situation qu'ils cherchent à dominer. Au fil des minutes son détachement s'étend à ce que furent ses pensées ces dernières semaines et ces derniers mois. Il est surpris de voir la confrontation qu'il redoutait depuis tant de jours, lui éclaircir subitement l'horizon. Il se sentait libre tout à coup, dégagé des pesanteurs qui brouillaient son esprit depuis des mois. Lentement, très lentement, il reprend possession de lui même; Il sait maintenant qu'il sortira de cette pièce, débarrassé des interrogations et de la hantise. Il est heureux, mais sans jovialité; une douceur l'enveloppe, lentement, et le rassure. Ses pensées se portent sur sa fille. Il restera le devoir, se dit - il. Le souvenir d'une lettre anonyme qu'il a reçu à sa naissance resurgit en lui; il sourit. Il revient serein vers les policiers. Le discours peut commencer, le dialogue peut reprendre.
- Oui, vous avez raison.
Concède t - il après le long silence. Il poursuit ensuite, mais on sentait une réticence, une indifférence vis à vis du présent.
... Ce serait trop simple en effet, vous avez raison; il y avait plus que de l'amitié entre François et moi, il y avait la communion. Il y avait entre nous, un élan dans une même direction, vers le même horizon. François et moi étions en parfaite harmonie sur tout et à tout instant. Nos pensées s'imbriquaient et se modelaient réciproquement; elle finissaient par former un tout indissociable, qu'irisaient nos différences, acceptées par avance.
Il se tait. Ou plutôt il se retient. Il voudrait parler, dire, crier, mais il n'en fait rien, et laisse la police reprendre le contrôle du dialogue. L'officier tenta un assaut pour sortir Bruno de son cocon; il essaya de le pousser à fouiller l'intimité de cette amitié dans laquelle il le sentait noyé encore.
- Cette communion a existé depuis toujours entre vous? A l'arrivée de vos épouses, il n'y a pas eu de tension? de distance? Il n'y a pas eu de changements dans vos habitudes? Dans vos façons respectives d'appréhender le nouveau quotidien dans lequel vous évoluez en famille?
- Nous n'étions pas sur ce plan là, nous n'étions pas sur un terrain quantitatif, ce n'était pas du raisonnement, nous vivions, c'est tout.
La réponse lui convenait mais Bruno savait les officiers insatisfaits; il explique alors, mais à contre coeur, et les deux hommes s'en rendaient compte.
...Nos amies, avant de devenir nos épouses ont eu le temps de s'intégrer à nos vies, peu à peu, sans hésitations et sans contraintes. Une fois encore nous ne raisonnions pas notre amitié, nous la vivions, et nous en étions satisfait à deux, comme à quatre; cela allait de soi pour nous; nous n'éprouvions pas le besoin d'aménager notre amitié en raison de notre vie familiale; pour moi, ce serait déjà trahir l'amitié.
Il se tait. Les deux officiers également; car il sentaient que Bruno méditait, et il ne s'occupait pas de répondre à leur question vraiment; il lui restait une conclusion à dire, un enseignement à tirer, pour lui. En effet, après quelques secondes de silence Bruno, repris le cours de sa pensée; malgré lui, dirait - on. Il dit à contre ce qui constituait l'aboutissement de sa méditation, et il fut bref, mais tout fut dit.
...Pour moi cela reviendrait à admettre le caractère temporel de notre relation. Je ne l'avais pas conçu ni vécu ainsi; je ne pouvais la limiter ni dans le temps ni la réduire à quelques parcelles de ma vie; je me trompais sûrement...
L'officier jugea préférable de le ramener à la réalité du moment. Il ne lui laissa pas le temps de poursuivre.
- Mais tout ceci était terminé bien avant sa mort? Cette relation n'était plus de l'ordre des réalités, elle n'était plus...
- Oui, mais je ne souhaite pas précisément parler de la fin de cette amitié.
Intervient Bruno, assez brutalement; il ne tenait pas à faire participer qui que ce soit à ses réflexions; ce sont ses pensées; il en était jaloux, et il refusait qu'elles deviennent l'objet de spéculation en dehors de sa seule méditation. L'officier ne lâcha pas prise pour autant, nullement désarçonné par Bruno CARDIOT dans sa tentative de se réserver cet espace; Pour lui, la clé du problème qu'il s'efforce de résoudre est peut - être dans cette amitié moribonde; une adulation qui ne finit pas de mourir dans l'esprit du personnage qui se trouve devant lui.
- Pourquoi?
Demanda t - il, avant d'enchaîner:
...Parce qu'elle vous dérange? N'est - ce pas plutôt les événements qui furent à l'origine de la fin de votre amitié qui sont en cause? Vous avez dû pourtant considérer les choses froidement, à un moment ou à un autre. Vous avez dû prendre conscience du fait que votre relation, votre amitié avait ses limites, ses non - dits, ses zones interdites? Chacun supposait sans doute que l'autre n'ignorait pas ses franges dans chaque individu, qui refusaient toute association? Chacun de vous deux demandait sans doute que l'autre observe, respecte cet espace, personnel chez chaque individu, espace qui rejetait toute irruption fut - ce au non de l'amitié, fut - au non de l'amour, sans que rien ne soit dit, non? Vous avez dû réfléchir à tout cela, je suppose?
- Certainement, je l'ai fait; d'avantage, je l'ai vécu, calmement, honnêtement, je crois. Mais l'existence de ces zones n'a jamais menacé par elle - même nos relations; et puis, où serait à votre avis, la liaison avec les trois victimes qui nous préoccupent actuellement?
- C'est la mort de LAPIERRE qui vous concerne; et dans ce cas la liaison s'appellerait mobile. Avouez que vous en auriez un excellent? Crime passionnel! Je me trompe?
L'officier semblait triompher; mais il s'aperçut très vite que c'était prématuré. Bruno, toujours calme préféra aller plus loin dans l'introspection. Pour lui, c'est une méditation qu'il pratiquait. L'objectif de la police n'était pas la sienne, plus maintenant; le dialogue auquel il invitait les deux hommes était d'un autre ordre. Il répondit calmement:
- J'en conviens. Mais n'est - ce pas trop réducteur dans notre cas? L'officier préféra ne pas répondre; il choisit de continuer sur la ligne qu'il a choisi de suivre précédemment.
- Et avez - vous aussi un alibi?
Déçu par le refus de coopérer que lui opposent ses interlocuteur, Bruno revient au quotidien; cela l'ennuya.
- A l'heure où ils sont morts, nous avons tous un alibi; nous étions chez nous.
La police, pour éviter le piège de la généralisation reprend le dialogue à son point d'ancrage sur l'amitié entre les deux hommes.
- Revenons à LAPIERRE et à...
- Je comprends.
Bruno ne veut pas laisser dire à haute voix, ce qui pour lui est innommable; il prend alors les devants; il installe une haie. Une autruche traverse son esprit. Mais l'officier s'acharne, il signifiait ainsi à Bruno la mission qui est la sienne et dont il ne souhaitait pas s'écarter.
- Comment l'avez - vous su? madame CARDIOT ne nous a pas beaucoup aidé à ce sujet; elle l'ignore peut - être?
- J'ai reçu une cassette vidéo.
Fit Bruno, désolé de devoir répondre; mais il ne voyait pas comment l'éviter.
- Réalisée par qui? et envoyée par qui?
- Je l'ignore. Il n'y avait pas d'indication d'expéditeur.
- Vous n'avez aucune idée de celui qui aurait pu vous l'adresser?
Il ne répond pas à la question.
- Votre épouse l'a visionnée avec vous?
- Non. J'étais seul à ce moment là; ensuite j'ai jeté la cassette qui m'était destinée.
- Vous pensez qu'il y en avait d'autres, envoyées à d'autres destinataires? A votre épouse par exemple?
- Je l'ignore. Cela n'aurait aucune importance de toute manière.
- Connaître l'expéditeur en aurait une?
Il hésite avant de répondre; il n'avait pas réfléchi à cette question.
- Je ne sais pas; sans doute non.
Finit - il par dire, il était sincère.
- Vous ne vous êtes pas posé la question parce que vous connaissiez l'expéditeur n'est - ce pas?
- Par simple intuition.
- LAPIERRE?
- Simple intuition, je vous assure.
- Mais suffisamment forte, pour qu'il n'y ait pas le moindre doute dans votre esprit? Qu'avez - vous résolu de faire alors?
- Mon problème n'était pas à ce niveau.
A ces mots, le policier devient plus pressant; Pense - t - il arriver au but. Il dit, en insistant sur chaque terme:
- Il est situé où alors, votre problème.
Par sa réponse Bruno le ramène aux généralités, celles dans lesquelles se situent sa méditation; il dit simplement:
- Il est plus terrible de perdre une amitié que de perdre un ami.
L'officier n'a pas d'autre choix que celui de suivre son interlocuteur récalcitrant. Il demanda, curieux:
- Je voudrais comprendre?
- L'une est de l'ordre de l'homme; l'autre est de l'ordre des choses.
Répondit Bruno volontaire, mais toujours solitaire. L'officier tenta alors de suivre cette nouvelle voie qu'on lui proposait. Il demanda; non, il suggéra:
- Réunir les deux pertes serait un raccourci?
- Y a t - il de raccourci à la souffrance?
Désabusé le policier laissa tomber:
- Si vous faites aussi les questions!
- Peu importe finalement qui fait les questions et d'où vient la réponse, l'essentiel c'est la vérité.
Rétorque Bruno enfin à son aise. L'officier dépossédé n'a plus qu'à s'informer.
- Qu'elle est la vôtre?
Et le moraliste lui indique sa vision de la sérénité.
- Il n'y a pas de raccourci à la souffrance, car alors on en perd la plénitude. Non?
- Et le bonheur alors?
- C'est à dire?
- Si la souffrance apporte déjà la plénitude, que devient le bonheur?
- Peut - il y avoir extase sans antagonisme?
L'officier n'en pouvait plus; il se rend en attendant son heure; il sait qu'elle sonnera.
- Où en êtes vous?
- Où en étais - je ? Pourquoi ? Le voyageur n'a pas de port ; une pause peut - être, un mirage tout au plus. Ne cherchez pas.
L'officier resta songeur. Les derniers propos de Bruno le troublent. NE CHERCHEZ PAS : A comprendre? Le criminel? De mon côté? Il préféra prendre du recul. Il y reviendra. Tout n'est pas dit; pas encore.
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