Six mois après ces propos, Évelyne avait rendez - vous chez son médecin gynécologue. Elle était anxieuse. Pour la première fois depuis son mariage, Évelyne n'était pas sûre d'elle même; la confiance qu'elle avait en son propre jugement l'a abandonnée.
A la maison, une certaine tension s'était peu à peu insinuée dans le couple; ce n'est pas encore le blocage, mais l'assurance d'être le complément naturel l'un pour l'autre a disparu, remplacé insidieusement par un vague sentiment de suspicion réciproque. Ni l'un, ni l'autre n'ose encore l'assumer au grand jour, mais peu à peu, la stabilité et l'harmonie qui caractérisaient le couple se délitent; une ambiance qui détruit inexorablement la chaleur et la douceur qui existaient entre eux. La jeune femme en avait pris consciente; la gravité de la situation ne lui échappait pas, elle savait son mari dans les mêmes dispositions d'esprit également. Yves était devenu plus sombre; elle ne le trouvait pas très exubérant au paravent, mais à présent, la sérénité qui faisait son charme n'est plus qu'un paravent pour masquer l'isolement dans lequel il semble s'enfermer. Elle ressent une sourde hostilité de sa part; insensiblement il se repliait sur lui - même et ne laissait qu'une coquille vide à la disposition du couple. L'enfant qu'ils espéraient n'arrivait pas. Chacun dans le couple en rejette, inconsciemment, la responsabilité sur l'autre, sans que rien soit dit. Quand ils prirent la décision de consulter un spécialiste, ce fut à contre - coeur; un peu comme s'ils franchissaient là un tabou. Ils eurent le sentiment, chacun de son coté, qu'ils plongeaient là, dans un domaine dont ils ne pouvaient ressortir qu'en abandonnant quelque chose d'essentiel d'eux - même. Cela leur apparut comme un interdit que l'un forçait l'autre à braver. Il s'ensuivit un sentiment de culpabilité, et la tension est montée un peu plus entre eux; l'harmonie du coupla s'estompa encore un peu plus. Évelyne avait le sentiment que Yves la rendait responsable de la stérilité du couple, sans songer un instant que l'inverse était également possible. Elle était aux abois; elle ne voyait pas d'issue à la situation. Un sentiment diffus de culpabilité s'installe en elle, et elle ne parvenait pas à l'annihiler. Parfois, elle se surprend à sourire, amère, à l'idée que l'enfant qui aurait dû concrétiser son bonheur et en assurer la pérennité, allait par son absence, disloquer les liens qui l'unissent à l'homme qu'elle adore et qui l'aime aussi; elle en était persuadée.
La jeune femme savait qu'en quittant son gynécologue, les relations avec son mari ne seront plus les mêmes, quels que soient les résultats des examens. Elle n'espérait plus retrouver l'homme qu'elle avait adoré. Elle se sentait incapable de recréer l'ambiance qui avait fait le bonheur et la douceur de son foyer. Elle ne pouvait le réussir seule, et Yves ne pourra pas redevenir l'homme, le mari et l'amant qu'il fut, et effacer d'un coup six mois de rancoeurs inexprimées. Ils s'étaient irrémédiablement éloignés l'un de l'autre; la déception s'est installée, un écran est tombé entre eux, et la confiance réciproque s'est effondrée. Et l'amour? se demanda t - elle.
La visite au cabinet médical fut brève; elle s'y attendait, mais elle n'imaginait pas le déroulement de l'entrevue. Elle fut reçue avec chaleur et attention.
- Entrez madame DUDOS, je vous attendais.
Fit le médecin, dès que la jeune femme arriva. Évelyne s'excusa du quart d'heure de retard sur l'heure du rendez - vous.
- Pardonnez - moi, je suis en retard.
- Je vous en prie, asseyez - vous, j'ai reçu vos résultats.
Lui répond le médecin, courtoise; elle aborda aussitôt l'objet de la visite. Évelyne retient son souffle; elle pense avoir fermé les yeux un instant, mais en réalité il n'en était rien. Elle osa demander simplement:
- Et alors?
La réponse arriva, inattendue et trop directe pour Évelyne qui n'avait rien imaginé de précis; sa seule pensée fut, depuis de long mois de trouver le moyen de sauvegarder sa vie de couple.
- La stérilité de votre foyer ne vient pas de vous, elle provient de votre mari.
Lui dit la gynécologue sans détour. Évelyne respire à l'annonce de ce résultat; mais elle se sent perdue. Comment, se demande - t - elle, peut - elle sauver à présent son ménage? Elle se savait prête à assumer le poids psychologique d'une stérilité dont elle serait porteuse, mais à présent? Que faire? Elle ne laisse rien paraître de son désarroi. Elle continue d'écouter le médecin; qui, de toute évidence avait encore des choses à lui dire.
...Mais cela ne change rien à votre situation.
- Mon mari est persuadé que le problème venait de moi. Et puis cet enfant, nous le désirons tellement...
- Oui je sais; la plupart des hommes dans la situation où se trouve votre foyer pensent que la stérilité du couple provient nécessairement de la femme. Ils ont tors une fois sur deux, et c'est le cas cette fois.
L'explication était inutile; elle ne donne pas un réponse, Évelyne le signifia avec courtoisie, mais avec fermeté, elle dit en effet:
- Yves est honnête, il fera face. Nous pourrions peut - être adopter un enfant, si aucun traitement n'est encore disponible.
- Dans le cas de votre mari il n'y en a pas.
Lui répond le médecin avant de marquer une pause, puis la gynécologue reprit, avec toutefois, une légère hésitation dans la voix; elle sait qu'elle s'engageait dans une entreprise délicate. Elle dit sur le ton de la confidence:
- Vous n'êtes pas obligée de le lui dire. J'ai pris contact avec votre médecin de famille, il pense comme moi. Je peux le rappeler, si vous en êtes d'accord; nous pouvons prétexter un traitement pour vous.
Évelyne, toute à son désarroi, avait besoin d'éclaircissements. Il lui en fut données en peu de mots; la praticienne savait ce qu'elle proposait; sans doute en avait - elle une certaine habitude. elle explique alors sa pensée sans détour:
- Je ne comprends pas, que voulez - vous dire?
- Vous voulez un enfant? Vous voulez sauver votre ménage? Vous êtes belle et désirable, alors?
Brusquement, Évelyne saisit ce qu'on lui proposait; elle explosa à l'étonnement du médecin.
- Quoi?
Hurla - t elle, avant de s'expliquer:
- Je ne ferai jamais ça à Yves! Comment peux - je entendre l'enfant l'appeler papa et continuer à le regarder en face? Et s'il veut un autre enfant, je n'aurai qu'à rappeler l'amant de service, ou bien en trouver un autre, si d'aventure le premier n'était plus disponible n'est - ce pas. C'est ça? C'est cela votre solution? Vous m'insultez! Je l'aime mon mari! vous comprenez? Je l'aime! Et puis...
La jeune femme préféra en rester là. La colère, la honte, le désarroi tout à la fois la portait à quitter les lieux au plus vite; elle claqua la porte et s'en alla furieuse.
A la maison ce soir là, Yves DUDOS était plus taciturne que d'habitude. Il écoutait de la musique. Au bout d'un moment Évelyne se leva et alla arrêter l'appareil; son mari n'a pas protesté, il attendait la suite; elle l'informe de sa visite au médecin:
- J'ai vu la gynécologue aujourd'hui, les résultats sont arrivés.
- Je sais; j'ai appelé le docteur VALERE, il m'a mis au courant; c'est moi. Ce n'est pas toi.
Après ces mots, il la regarda un moment. Elle restait silencieuse; le regard dans le sien attendant visiblement la suite. Yves eut un sourire, cela l'affola. Puis, l'air contrit, il ajouta:
- Excuses - moi; j'ai cru que cela provenait de toi. Je me sens un peu perdu, c'est tout.
Ce fut dit sereinement; il avait l'air idiot. Il semblait malheureux et son calme effraya Évelyne. Elle eut cependant, la force de suggérer ce qui lui parait être l'unique solution désormais; elle le fit, incertaine de rencontrer un intérêt chez son mari.
- Nous pouvons peut - être adopter un enfant?
Dit - elle, hésitante. Plus tard, elle se reprochera son hésitation, se demandant si, dans ce moment si important, elle n'avait pas manquer de conviction. Mais, elle savait, elle seule que sa détermination n'était pas en cause, mais plutôt, l'incapacité d'appréhender les pensées de celui qui se trouvait en face d'elle. La réponse de Yves DUDOS arriva, posée, déterminée, irrévocable. Il dit:
- Non.
Elle le sentait bloqué, il était blessé dans son orgueil d'homme. Évelyne se dit alors qu'il était inutile d'insister pour l'instant, tout dialogue devenant impossible. Elle se leva, espérant que dans quelques jours, ils pourront reprendre la conversation avec un peu plus de sérénité.
Elle fit plusieurs tentatives plus tard pour amener son mari à la discussion; ce fut en vain, DUDOS n'a pas changé d'avis sur l'adoption. Pour lui, ce n'était une solution, mais il ne daigna pas s'expliquer; justifier son refus lui était insupportable. L'adoption, il n'en veut pas et s'était enfermé en lui même. Évelyne se surprit parfois, à penser à la proposition de son médecin; si elle l'avait acceptée, son mariage serait peut - être sauvegarder. Elle savait cependant, qu'elle serait martyrisée pendant toute son existence. Le secret, vis à vis de l'enfant et vis à vis de l'homme qu'elle aimait, serait trop lourd à porter; elle ne s'en croyait pas capable. Elle ne regretta jamais son refus.
Évelyne LASSAY assistait impuissante à la lente dérive de son amour. Son mari avait retrouvé sa sérénité d'antan, mais son calme lui faisait peur. En réalité, DUDOS avait rangé ce qu'il considérait comme une tare dans l'une des boîtes dont il avait le secret. Il l'intégra à sa personnalité, en excluant par la même occasion, son épouse de son existence. Elle comprit alors, que leur amour n'avait pas encore eu sa boîte; il n'avait pas encore été logé dans les profondeurs du personnage DUDOS au moment où la crise est survenue; il put ainsi l'écarter aisément, avec sans doute, un peu de regret; mince consolation pour un amour qui se voulait éternel. Pour la première fois depuis son mariage, Évelyne se trouvait confronté à l'orgueil froid et dur de DUDOS.
vanitas vanitatum...
Elle céda, épuisée.
- Je crois que c'est la fin.
Lui dit - elle un soir. La réponse ne la surprend nullement; elle s'y attendait, mais elle n'imaginait pas qu'elle soit si froide, et proclamée avec tant d'assurance.
- Moi aussi je le pense; je suis désolé.
Fit - il. Évelyne se révolta devant une si grande assurance; elle explose, et livra enfin, le fond de sa pensée.
- Non,
Dit elle; elle poursuit:
- Tu n'es pas désolé; tu es vaniteux; tu es d'un orgueil monstrueux.. Si j'étais stérile, tu aurais accepté sans doute la solution de l'adoption; tu n'aurais pas étouffé tes sentiments, comme je t'ai vu le faire, lentement, avec méthode, jour après jour, mois après mois. Tu aurais été heureux de me plaindre; tu m'aurais réconforté en grand seigneur, noble et généreux. Mais, tu te serais éloigné de toute manière, de ce que fut notre amour. Ce que j'ai compris ces derniers mois, c'est que tu n'as besoin que de toi pour être heureux, ou alors...
- Ce que je refuse, c'est d'être aimé incomplet ; c'est tout. C'est vrai que je suis désolé. Pardonnes - moi ; je sais que tu en souffres, mais l'amour n'est pas en cause ; je ne peux pas ; je ne peux plus.
- Tu penses vraiment que le problème est à ce niveau ? Quelle image refuses - tu ? et laquelle es - tu prêt à accepter ?
- Nous n'avons pas vécu d'image jusqu'ici...
- Si, c'est ce dont je me rends compte à présent. En fait d'amour, tu adorais une image; celles que tu avais créées de toi, de moi, de nous ; mais, ce n'était pas l'amour, ce n'est pas la passion. Tu errais à travers des ombres dont tu te satisfais. Tu n'es capable d'accepter que ce qui épouse ces images, êtres ou événements, et j'en étais aveugle. C'était de l'autosatisfaction ; Ce fut la contemplation de reflets de l'imaginaire, et qui s'estompent puis s'effacent subitement, te laissant vide et sans âme. Un contentement de soi qui ne reposait pas sur des sentiments, mais se nourrissait de rôles, vécus ou imaginés, qui le sait ? Notre rencontre, notre passion en était un aussi dans ton esprit. Un contentement de soi qui n'est qu'égoïsme et refus de se fondre dans l'autre; tu n'es capable que de cette existence là. C'est ce que je prenais pour de la passion ; je me suis trompée ; je n'avais rien compris, rien saisi. A présent, je ressens comme une frustration, ces mois et ces années passées à tes côtés. J'ai aimé, et j'aime encore, mais quel est l'objet de cette passion ? Suis - je encore en mesure de répondre ?
- Non, tu te trompes. Je suis convaincu que nous avons vécu de jugement et de choix faits en conscience et en toute liberté. Dans la situation présente, la liberté de choisir n'existe plus, je ne me sens pas capable d'assumer une existence dans laquelle, chaque seconde n'est pas choisie; dans laquelle chaque action n'est pas une décision volontaire et dégagée de toute hypothèque. Je regrette, l'amour seul, aussi intense soit - il ne peut suffire et tu le sais. L'attachement, le sentiment, enfin bref, l'amour ne sera vécu pleinement, il ne sera entier, il ne sera profond que si on y associe la raison, que si on y associe la liberté dans tout acte qu'on est amené à faire. La plénitude ne peut être atteinte que si nous possédons la conscience que chaque événement est notre fait, notre choix. Bien des éléments de cet ensemble font défaut dans ce que tu proposes.
Yves DUDOS accepte enfin de lever un coin du voile qui recouvre ses convictions ; mais pour Évelyne, ce stade est dépassée, il lui semble trop tard pour reconsidérer leur situation sous cet angle. Elle en tire les conclusions.
- Ce qui n'existe plus selon ton comportement, c'est notre couple, ce sont nos sentiments, c'est à dire, le désire et la volonté de faire ensemble chaque pas et chaque geste en toutes circonstances. Tu renies tout ce qui a fait notre solidité jusqu'à présent ; tu rejettes le contenu émotionnel de notre couple, tout ce qui a fait notre bonheur. Tu dénies toute réalité à nos sentiments ; et, logique jusqu'au bout, la séparation te parait inéluctable ; ce sera la prochaine étape.
- C'est à dire ?
- Oui, tu te comportes comme si nous n'étions que deux individualités autonomes qui se retrouvent face à une situation qu'elles ne peuvent intégrer à leur vie. Une situation dans laquelle, l'approche de l'un de nous exclue nécessairement celle que pourrait avoir l'autre. Je ne peux l'accepter. Je ne peux me résoudre à vivre en dehors de l'amour, en dehors de l'harmonie, en dehors de l'apaisement. Tu t'es tracé la voie à suivre désormais, et je sais que tu t'appliqueras à la suivre froidement, consciencieusement, avec application . J'en suis exclue n'est - ce pas ? Tu sais de toutes façons, que je n'aurais jamais accepté de vivre à moitié ; de seulement exister à tes cotés, en te regardant te complaire dans une fausse blessure d'orgueil. Je t'aime, mais je ne me superposerai pas à ce qui ne peut être harmonie entre nous. Je ne peux être la doublure d'une ombre, la doublure d'un orgueil, la doublure d'une absence.
Le divorce fut prononcé quelques mois plus tard. DUDOS désira quitter la ville ; il obtint sa mutation et s'en allait. BERGIER fut heureux d'accueillir un chercheur brillant et expérimenté ; Mais, c'était un homme sans âme qui rejoignait son équipe.
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