On ne pouvait songer à Lapierre sans l'associer à Jacqueline, sa femme. Ceux qui les connaissaient bien soutenaient que leurs deux personnalités ne s'opposaient pas, mais elles ne se complétaient pas vraiment non plus.
Tout aussi déterminée dans ses prises de position que son mari, Jacqueline Lapierre est plus calme, en apparences. Chez elle, la spontanéité semble bridée; Jacqueline sait attendre son heure; s'il le faut. Lovée sur elle même, elle guette en silence, le moment pour jaillir. Elle se donne ainsi le temps de la réflexion. L'analyse et l'introspection peuvent prendre du temps; On se demande alors, s'il ne s'agissait pas plutôt d'indécision. Elle peut donner l'impression d'hésiter en effet; de tergiverser longtemps avant de franchir le pas; avant de passer à l'acte. Mais on s'aperçoit vite, qu'une fois la ligne de conduite définie, sa mise en application est froide, sans nuances; le mépris pour l'adversaire n'est pas loin.
Par moments, n'est la douceur qui émane naturellement de sa personne, on la dirait inhumaine et dénuée de tout scrupule; maîtrisant avec plaisir, l'art de taire toute sensibilité en elle, s'il en eut, pour laisser à la seule volonté, le soin de la conduire au terme de l'acte décidé.
Elle apparaît ainsi, dès lors qu'on n'avait pas suivi le cheminement de sa pensée, et le parcours de sa conscience. Mais, parcourir les voies qu'emprunte l'analyse chez Jacqueline n'est pas une tâche aisée.
Le personnage semble bâti d'un seul bloc, un tantinet hautain. Les principes qui gouvernent sa vie, et l'échelle de valeurs qui fondent ses actes, sont définis d'abord par rapport à elle - même, et par rapport à ce qu'elle croit être sa raison, sa foi. Un égocentrisme raffiné, et assumé, se cache chez Jacqueline, derrière une intellectualisation trop poussée de l'existence.
Cela fait parfois, douter de la réalité, sinon de la profondeur des sentiments qu'elle proclame. On finit cependant par accepter cette personnalité altière; tant est grande la force de conviction de Jacqueline Lapierre.
Pour l'étranger, la sérénité du couple était patente; mais, on s'apercevait bien vite, qu'elle résultait d'un consensus, d'un marché qui aurait existé entre Jacqueline et François. Un contrat par lequel, les deux partenaires auraient décidé de mettre un morceau de vie commune à l'abri des aléas du quotidien. Un noyau, fait de sentiment d'attachement, qui se veut indéfectible; un noyau, qui doit être en mesure de résister aux assauts de l'existence. On imaginait que cette cellule de certitudes ne doit plus être mise en cause; elle ne doit être discutée par l'un ou l'autre des partenaires.
La personne étrangère, qui observerait le couple, pouvait penser qu'en somme, les émotions et les sensations qui formaient ce pivot pouvaient ne plus être cultivées ni entretenues. Elles doivent se suffire dans une sorte d'éternité.
Pour le reste, chacun assumait, à sa façon, le déroulement du temps, différent pour l'un et l'autre des contractants. Il s'agissait en quelque sorte, d'un contrat d'assurance non résiliable; qui devait traduire une confiance sans borne de l'un pour l'autre.
Mais, Jacqueline et François oubliaient sans doute, que leurs personnalités respectives formaient la pièce essentielle de cette convention. Le couple oubliait que celles - ci pouvaient évoluer; rendant alors possible, sinon inévitable, l'évolution des liens qui les unissaient; le marché se trouverait alors caduc, ou au mieux, révisable. Il pouvait être révisé à travers leurs actes, sans le consentement de l'un ou de l'autre des époux; la convention devenait révisable à travers leurs émotions, et à travers leurs faiblesses, puissent celles - ci, ne durer qu'un instant.
Jacqueline, exquise, vit à la pointe du présent. Elle cherche constamment en chacun, et autour de chacun, l'instant, l'esprit, le désir, la volonté, ou on ne sait quoi encore, qui jaillirait pour lui offrir une seconde de communion avec son vis - à - vis.
"Ma manière d'être discrète est de ne pas insister."
Elle ne saurait être plus délicieuse, et plus disponible aussi.
Un vaste appartement en centre - ville sert de domicile au couple; " à deux pas de tout; " comme aimait à le répéter Jacqueline. Le ménage possédait un autre bien immobilier, l'ancienne demeure des parents de François. Ceux - ci le leur avait offert, en allant s'installer sous des cieux plus brûlants, à l'heure de la retraite. Depuis, Lapierre et sa femme l'avait mis en location, s'assurant par là, un revenu complémentaire. Ils avaient conservé la partie qui en constituait le grenier; elle fut aménagée en studio pour leur usage personnel. Ils s'en servaient parfois, pour y héberger des amis de passage. Une collection très éclectique de livres et de disques en tapissait les murs. François y rendait pour écouter de la musique, pendant les périodes où le couple n'y hébergeait personne. Là, il pouvait assouvir sa passion pour la musique, surtout des chants. Il ne pouvait pas jouir pleinement de ce plaisir au domicile conjugal; Jacqueline ne supporte que la musique instrumentale; " les voix me cassent les oreilles" disait - elle rageuse, en mettant dans cette fureur, une sorte de liberté à défendre coûte que coûte. On voit là l'une des limites du couple, le partage d'un territoire; ici, l'inadéquation des goûts, sur un point particulier, aboutissait à l'exclusion géographique de l'un de ses membres. La musique vocale est insupportable à Jacqueline, en particulier les voix féminines, et plus précisément celles de soprano; alors, François s'exilait.
François et Jacqueline avaient une vie sociale très active. Le couple organisait de nombreuses réceptions; quelques uns de leurs amis avaient accès à la garçonnière; DUDOS, autre grand amateur de musique en était; et bien sûr, Bruno Cardiot, l'ami de toujours, et son épouse.
Jacqueline s'y rendait au début de leur union, " ça fait nid " murmurait - elle à son jeune époux. Par la suite, elle s'y rendait moins fréquemment, pour finir par ne plus y mettre les pieds. Le nid serait - il devenu un lupanar? Il semblait qu'elle en était persuadée.
En recevant la police, dans le cadre de l'enquête sur la mort de son mari, Jacqueline avait omis de signaler l'existence de l'endroit, lors de cette première visite. Cet oubli lui sera reproché quelques jours plus tard, quand les policiers apprirent son existence par d'autres sources.
Les deux officiers étaient revenus demander les clés, pour s'y rendre, dans le cadre de leurs investigations. A l'annonce de cette visite des lieux, Françoise ressentit un pincement au cœur. Elle ne chercha pas à dissimuler son humeur aux deux policiers; elle retourna s'occuper furieusement, après le départ des deux hommes, munis des clés.
Celui qui observerait Jacqueline Lapierre, à ce moment précis, se demanderait quel démon essayait - elle de chasser par la frénésie qu'elle mettait à ce qu'elle faisait.
Jacqueline Lapierre était seule.
J'ai trahi. Quand les trois syllabes résonnèrent aux oreilles de Jacqueline cette nuit - là, elle eut la sensation de tomber brutalement dans une excavation. Elle se mit à trembler de tout son être. Une bouffée de chaleur envahit son corps, devenu moite de sueur. Ses oreilles se mirent à bourdonner, faisant vibrer tous ses muscles dans un tremblement, qu'elle ne sut contrôler que bien plus tard, dans la nuit.
Dans les jours qui ont suivi l'aveu, elle aura la sensation de lutter indéfiniment pour sortir d'un gouffre; et, quand à force de se débattre, elle parvient enfin à émerger de la tête, les trois syllabes étaient là, pour l'y précipiter de nouveau.
J'ai trahi. Son premier geste cette nuit là avait été de s'enfoncer complètement dans les draps malgré la sensation d'étouffement qu'elle ne sut attribuer soit à sa position soit à la situation. Elle s'était recouverte de la tête aux pieds dans l'espoir inavoué et insensé d'échapper au présent. Quelques secondes plus tard, elle regretta d'avoir demandé à son mari les raisons de son insomnie. Quand elle s'extirpa des draps et put enfin s'exprimer, elle demanda simplement:
- Brigitte?
La réponse attendue arriva, nette et sans commentaire:
- oui.
Ce fut tout; puis le silence s'installa dans la nuit et dans le couple. Plus que l'acte, c'est l'aveu qui semblait révulser Jacqueline, et François ne put comprendre; il se demanda alors à quel moment la brisure s'installa dans leur connivence d'antan.
Quand arriva le moment des vacances l'été suivant, Jacqueline et François partiront seuls, sans les Cardiot pour la première fois depuis de nombreuses années. Au cours de ce séjour, Jacqueline eut une fois envie de revenir sur cette fameuse nuit. Elle était assise une fin d'après - midi sur l'herbe, dans le jardin attenant à la maison qu'ils avaient louée pour leur séjour. Elle se tenait, les jambes repliées, le menton dans les mains posées sur les genoux remontés; François était assis à coté; il donnait avec application de petits coups sur le sol avec sa raquette de tennis. Il semblait perdu dans une réflexion silencieuse; Simples spéculations qui parfois, nous occupent l'esprit et nous entrouvrent, l'espace d'un instant, le sentiment de l'universel; mais comme on le sait, de tels moments ne débouchent pas sur une conclusion définitive. Jacqueline l'en sortit sans qu'il s'y attende.
- Tu sais François...
Elle n'alla pas plus loin dans la tentative; elle n'acheva pas la phrase, renonçant à la tentation du dialogue. Elle se leva et s'en alla, après avoir lancé à son mari un regard qu'il ne sut interpréter; elle ne reviendra plus jamais sur le sujet. François avait compris mais préféra garder le silence. Il la suivit des yeux jusqu'à sa disparition dans la maison. Il eut envie de la rejoindre et de susciter la discussion, mais il n'en fit rien; il était désabusé, incertain. Il regardait à présent sa raquette posée sur le sol; l'esprit était loin, posé sur un autre moment, sur un autre corps; une autre douceur. Il chassa une mouche d'un geste lent de la main, presqu'à regret.
Par la suite, François Lapierre s'était souvent demandé si le noyau avait résisté. Il aurait bien aimé savoir, mais il n'osa jamais poser la question à sa femme. Pour lui même, il n'était déjà plus certain; Ce fut sans doute, la raison de sa réticence à chercher à savoir pour l'autre; sa rigueur intellectuelle ne l'y autorisait pas.
Au laboratoire, un vent glaciale enveloppa ses relations avec Bruno quelques mois plus tard; Tout le personnel s'en était aperçu, mais personne n'osa s'insinuer dans cette amitié là. Il ne subsista entre eux qu'une froide et courtoise politesse. Les amours meurent aussi.
Jacqueline s'attendait certes, au retour de la police pour lui rendre les clés du studio; Elle ne se doutait pas cependant, que cette visite allait être l'occasion, ou le prétexte, à une discussion prolongée, en fait un interrogatoire.
- Voilà, je vous rapporte vos clés.
Fit le policier en tendant les clés; il a l'air détendu, satisfait sans doute de détenir un fragment d'une histoire qui ne lui appartenait pas. Tout en reprenant l'objet qu'on lui tendait, Jacqueline se fait violence pour rester courtoise; elle jugea nécessaire de s'excuser.
- Vous avez trouvé facilement?
Fit - elle, puis elle s'infligea les mots que commande la bienséance:
- Pardonnez - moi de ne pas vous avoir accompagnés.
Courtois aussi et sans arrière - pensée, les agents voulaient détendre l'ambiance de la rencontre, mais ils obtiennent l'effet inverse quand le meneur de jeu déclara:
- Nous comprenons; Ca n'a pas été très difficile à trouver.
La réponse du policier la fit se sursauter. Oh! rien de bien perceptible, mais cela n'a pas échappé aux deux officiers; ils étaient attentifs à la moindre réaction de la jeune femme, et jugèrent le moment favorable pour un interrogatoire. C'est sur un air faussement désinvolte que l'officier demanda sa participation à Jacqueline.
- Pouvons - nous discuter un moment avec vous? En avez - vous le temps? En avez - vous la force? Mais, nous pouvons revenir une autre fois, si vous le désirez.
En guise de réponse, elle prit place sur un fauteuil et les invita à en faire autant, avant d'ajouter:
- Je vais rester à la maison pendant quelque jours. Asseyez - vous. Je vous écoute.
D'entrée Jacqueline prenait la direction de l'entretien; les officiers en prirent note; Ils jugèrent nécessaire alors d'écarter tout préambule. Celui des deux agents qui semblait mener l'enquête alla droit au but et déclare:
- Pardonnez - moi de vous poser brutalement la question, saviez - vous que votre mari avait...
L'officier hésite; Jacqueline, volontaire complète la phrase restée inachevée; elle voulait montrer son tempérament déterminé et lever à son tour tout ambiguïté.
- Une aventure? Oui.
- Vous connaissiez ses...
Il hésite de nouveau, mais pendant seulement une fraction de seconde avant de poursuivre, décidé à rester maître de l'interrogatoire.
...ses maîtresses, ou bien, certaines d'entre elles?
- Ses?
Fit la jeune femme visiblement prise de court. La surprise n'était pas feinte. Le policier semblait déçu, mais répond sur un ton embarrassé à la question de Jacqueline.
- Oui, semble t - il.
Il était généreux.
Non; Seulement une, mais...
Jacqueline n'eut pas le temps de développer sa pensée; Le second policier l'interrompt, espérant ainsi conserver l'initiative à son camp dans ce qui prenait imperceptiblement l'allure d'un affrontement, policé sans doute, mais chacun tenait à en assurer la direction. L'officier choisit de prendre un raccourci qui débouche sur le coeur de leur interrogation.
- Nous nous sommes entretenus avec madame Cardiot Brigitte. Vous n'en avez jamais parlé toutes les deux? Il n'y a pas eu d'explication entre vous? Vos deux foyers étaient amis, n'est - ce pas?
- Non jamais.
Répond Jacqueline; elle marque une pose à son usage personnel avant de poursuivre, acceptant par sa réponse le pivot que ses interlocuteurs lui imposaient; elle marque aussitôt son territoire, signifiant l'autonomie qu'elle entendait garder vis à vis d'eux. Elle répond pour préciser sa conception:
Il n'y a eu aucune discussion à ce sujet, pas même avec François d'ailleurs. C'est moi qui fut la victime de l'avanie, et pourquoi dois - je offrir le réconfort psychologique à ceux qui en sont les auteurs. Et puis, expliquer quoi? Qu'y aurait - il à discuter? et pour parvenir à quel résultat? Non, j'ai toujours eu horreur des scènes; on finit par marchander ses émotions, ou bien, des miettes de sentiment, ou pire encore, quelques pouces de son corps. On finit par rendre justifiable ce qui n'est pas concevable. Discuter c'est déjà admettre un doute, une hésitation; je n'y crois pas.
La fin de la question ne l'intéressait pas. Elle l'ignora, hautaine. Les deux agents ont le sentiment que l'entrevue est pour Jacqueline, une généreuse occasion d'affirmer ses convictions. D'interrogatoire, il n'en aura point. Ils tentent tout de même de sortir du cadre que Jacqueline Lapierre semble avoir délimité autour de sa personne et hors duquel toute communication s'avère impossible. Ils se demandent quel genre d'échange pouvait - elle avoir avec son entourage; Ils ne situent pas, en l'écoutant, les places respectives de l'émotion, de la raison et de l'ego chez cette femme, trop fière pour être droite, trop fière pour être généreuse; le policier pensait que même l'hypocrisie devait sembler trop généreuse pour l'adversaire.
- Vous n'avez donc pas réagi? ni avec l'un ni avec l'autre?
- Pas extérieurement en tout cas; J'ai ... comment dites - vous?
- Encaissez!
- Oui, c'est ça, j'ai encaissé, et j'ai médité. Oh! bien sûr j'ai souffert aussi; Dans ces cas là, y a - t - il un refuge en dehors de soi - même?
C'est au tour du second policier de chercher à faire exploser ce cadre derrière lequel Jacqueline semblait hors d'atteinte.
- Vous n'avez donc pas désigné de victime ni de coupable?
- S'interroger oui; mais, un coupable ou une victime m'aurait servi à quoi?
Interroge - t - elle et d'ajouter aussitôt:
A me venger? Non, pas moi; pas si simplement. Je me détourne. Je n'ai pas la haine facile; je l'avoue et je ne le regrette pas.
L'officier croit déceler une faille par laquelle il tente de porter l'assaut.
- Pourquoi vous interroger alors? Dans quel but le faites - vous? Pour quel résultat, puisque vous écartez la vengeance? j'aimerais comprendre.
- Je n'ai pas dit que j'écartais la vengeance; j'ai dit qu'elle me répugne, c'est tout. Vous savez, quand vous avez un vase précieux qui vient à se briser, vous pouvez avoir deux types de comportement. En jeter les débris avec rage; ou alors chercher à les recoller, pièce par pièce, si vous tenez vraiment à votre bien et si la chose est possible bien sûr. Cela peut demander du temps, de la patience aussi; vous pouvez réussir l'opération, ou au contraire y échouer. Dans ce second cas, pour moi alors, et alors seulement, je me tourne vers la poubelle.
Nouvel insuccès, la tentative n'a pas abouti. Pour la première fois dans leur quête, les policiers ont le sentiment que toute tentative pour appréhender le personnage se solde par un échec; Ils n'ont aucune prise sur Jacqueline. Quand, dans son raisonnement, ils pensent trouver une faille, ils s'aperçoivent aussitôt qu'il ne s'agissait que d'un pan d'orgueil, un terreau sur lequel aucun dialogue ne prend racine. Elle s'est bâti une échelle de certitudes qu'elle monte et descend à son gré, en restant hors d'atteinte en permanence du partenaire; celui - ci se trouve alors réduit au rôle de spectateur, consentant ou non.
L'officier se lève. Il étend le bras, puis, levant l'index, il fait remarquer:
- Il reste une troisième possibilité entre la poubelle et l'artisanat, punir. Vous n'y avez pas songé?
- Et si c'est vous - même qui êtes le coupable? Peut - on être absolument certain, de n'avoir rien oublié quelque part? Peut - on être sûr, de n'avoir pas ignoré un silence? un murmure? ou un regard? Peut - on être certain d'avoir donné toute l'espérance, toute la présence que l'autre désirait? et depuis toujours? Pour ma part je ne le suis pas. Vous pouvez me croire; j'aimais mon mari, et je l'aime encore, même après vos révélations. Les deux facettes de François, la professionnelle et la personnelle procédaient de la même dynamique, seule l'orientation variait. Oh! je n'ai pas apprécié; Je ne peux pas admettre, et je n'ai pas admis l'avanie; mais, souffrir n'est pas une raison suffisante. Se révolter ne me semble pas être une solution non plus...
Il l'interrompt. Le plus déroutant pour les policiers est que Jacqueline n'attaque pas, elle ne se défend pas non plus; elle refuse simplement les assauts. Elle est là, elle passe ; vous la suivez ou ne la suivez pas, ce n'était pas son problème, elle continue. L'officier percevait chez cette femme la forme la plus redoutable que peut prendre le mépris qu'un être puisse éprouver pour les autres: le refus de vengeance. Il voulut s'en assurer cependant et pose la question qui se situe dans le cours normal de la conversation. Il dit calmement, presque timidement, il doutait que la réponse fut positive.
- Vous avez pardonné alors?
- Pardonner, n'est - ce pas déjà condamner?
L'interrogation de Jacqueline confirma ses soupçons; il jugea nécessaire d'aller plus avant dans l'investigation involontaire qu'il menait sur les fondements psychologiques du personnage; il déclara, relançant ainsi le dialogue:
- Vous vous êtes vengée d'une autre façon peut - être? A votre manière, sans doute?
- Que me resterait - il alors? Le goût insipide d'avoir bu au même calice?
- Ou bien celui, peut - être plus brûlant, de s'être purifié en quelque sorte?
- Le déshonneur ne peut purifier, et le partager n'enlève rien à son infamie.
L'opinion du policier est faite après ces mots; Jacqueline lui sourit, un sourire crispé; elle poursuit, après quelques secondes de silences, demeurant toujours hors d'atteinte.
...Non, nous avions décidé, non, que l'aventure était un interdite, mais de ne jamais oublier l'amour. Ce n'était pas un serment; c'était notre manière d'être utopiques.
L'officier crut déceler une amertume contenue, mais il n'en était pas certain. Jacqueline s'interrompt; quelques secondes encore, puis se levant, elle ajouta d'un air détaché.
- Non, rassurez - vous, je ne l'ai pas tué; vous pouvez me croire. Nous n'étions déjà plus qu'à coté l'un de l'autre, dans une sorte de tendre indifférence; une indifférence qui était partagée.
On ne peut mieux signifier la fin de l'entrevue. Les deux officiers s'aperçoivent qu'elle l'a conduite de bout en bout, à sa manière, sans hargne et sans craintes, sûr de sa personnalité.
Après le départ des deux hommes, Jacqueline resta songeuse; elle murmura, pou elle même: J'ai trahi. J'ai trahi l'ami? J'ai trahi l'amour...
Elle ne le saura jamais. Une larme perla sur sa joue gauche.
Dans la voiture qui les ramène à leur bureau, les policiers échangent leurs impressions; eux aussi étaient songeurs, perplexes;
- C'est du roc.
Affirma le premier, et son collègue acquiesçât;
Oui; un bloc, drapé dans sa dignité jusqu'aux yeux.
- La crois - tu coupable?
Repris le premier en quête d'une confirmation; la réponse de l'autre le rassura tout à fait.
- Non, je ne le pense pas. Le cyanure tue trop vite. Il faudrait un complice, et elle est trop fière pour en souffrir un. Et puis, ajouta - t - il, Pour madame Lapierre, la vengeance est un supplice trop doux, elle lui préfère le mépris actif.
Les policiers sont d'accord pour considérer que Jacqueline n'a probablement rien à voir dans la mort de son mari; ils ont le sentiment cependant, qu'elle a, sans aucun doute, des idées quant à l'assassin éventuel. Il faudrait orienter la prochaine entrevue dans cette direction. Ils mesurent cependant, la difficulté de l'entreprise, car, à leurs yeux, la seule façon de la faire entrer dans le drame serait de la briser psychologiquement; mais c'est là une entreprise qu'ils ne sont pas certains de réussir face à une personnalité aussi hautaine et aussi déterminée que celle de Jacqueline Lapierre.
Devant la tombe de ses deux élèves, Edmond Bergier murmure à la fin de la cérémonie, pour lui - même: " Adieu Yves ; adieu François : l'homme des cerbères; Nous n'avons pas trouvé celui qui prévient contre ça."
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