Mes yeux sortirent de l’obscurité pour se poser sur le visage de mon fils. Je tentais de trouver son regard, mais il ne me voyait pas.
- « Tu rêves Yvan ? », lui dis-je.
Nous faisions face, mais il semblait ne pas m’entendre. Assis sur des chaises en bois, les avant-bras reposant sur nos genoux, nous étions là, patientant un improbable rendez-vous. Ses mains s’étaient réfugiées dans les miennes et je prenais soin de ne pas les enserrer trop fort. Alors que silencieux, je m’attardais sur son visage d’ange, je me surpris laissant échapper un sourire, une tendresse.
- « Non, non je dors pas », dit-il, « C’est de la rigolade, je fais semblant ».
Cette malice nous provoqua un fou rire qui faillit bien nous étouffer, tant nous voulions quil dure. Pendant que nous essayons de reprendre notre souffle, la pièce où nous nous tenions se teinta soudainement dune inquiétante noirceur, stoppant brutalement notre gaieté. Je tournais la tête vers la seule fenêtre existante, fouillant dans le ciel une réponse. Au loin, monstrueux taureau écumant, dévastant tout sur son passage, une gigantesque lame deau se déversait sur la création. Aussi haute et large quune montagne, je la voyais dissoudre au passage quelques ventres nuageux, imprudemment restés à portée décume. Elle était encore loin, une vingtaine de kilomètres peut-être, et progressait rapidement dans notre direction. Doù nous étions, nous pouvions déjà percevoir les grondements de sa furie. Cette vision de cauchemar percuta mon cerveau comme la foudre, détruisant au passage toute réaction rationnelle. Ma vue refusait lévidence en enchaînant des images au ralenti, les mots mapparaissaient trop longs pour être prononcés, mes bras et mes jambes se dérobaient, le temps et lespace se disloquaient. Témoin impuissant, cest la mort que je voyais foncer sur nous. Me retournant vers Yvan, je découvris leffroi sur son visage. Ses sourires avaient laissé place à une bouche crispée et un regard perdu. Les ongles de ses doigts sétaient resserrés sur mes mains, me transperçant la peau jusquau sang. Il me parlait, me hurlait, mais je ne pouvais lentendre, pas un son ne me parvenait. Que voulait-il dire ? Que pouvais-je faire ? Nous allions mourir, cest tout ce que jentendais. Un sentiment de profonde injustice séveilla en moi, si profond quil exhorta de mes entrailles une rage vivifiante. Comme pouvais-je admettre une telle fin, en vertu de quel mépris ? Cela narriverait pas, la mort naurait pas dempire, car je résolus de nous sauver. Soutenu par la rage, je me mis à hurler à mon tour, réveillant tous mes instincts. Prêt à combattre, je faisais face au titan, à lapocalypse, à dieu. Je lui criais le pire, le défiant de nous prendre. Tout allait très vite désormais, la vague se rapprochait dangereusement et mon cur tambourinait dans ma poitrine. Nous allions périr sans nul doute, ce mur deau nous percuterait de plein fouet et nous disperserait au hasard, nous séparant à jamais. Mais lidée folle que nous pouvions survivre mempêchait de meffondrer, elle allumait en moi une sorte despoir. Jétais étrangement confiant, et si nous devions mourir, ce serait ensemble. Il fallait faire vite. Une corde providentielle reliant solidement nos deux poignets, nous servirait dattache. Même en cas de choc violent, elle nous maintiendrait ensemble, quoi quil advienne. Avalés par lénorme gueule de locéan, repoussés au fond de son ventre liquide, je nous voyais rejoindre la surface à grandes brassées, transpercer la peau translucide du monstre, et atteindre une couche dair salutaire.
Cette vision magnifique se dilua très vite pour laisser place à un dénouement plus tragique. Je voyais maintenant la vague nous percuter et nous engloutir profondément. Solidement reliés l’un à l’autre, je voyais Yvan expirer de grosses bulles d’air, puis rapidement plus rien. Son corps s’agitait de soubresauts violents, sa bouche cherchait désespérément de l’oxygène mais ne trouvait que d’interminables gorgées d’eau. Ses yeux accrochés aux miens s’éteignaient doucement, son corps se relâchait, je le voyais mourir, et je ne pouvais rien faire. Cette vision d’horreur arracha mon cœur de ma poitrine, je voulais mourir à sa place. Ce serait chose faite. Dés lors que ma décision fut prise, la vague nous percuterait et nous engloutirait profondément. Solidement reliés l’un à l’autre, Yvan me regarderait expirer de grosses bulles d’air... puis rapidement plus rien. Mon corps s’agiterait de soubresauts violents, et ma bouche chercherait désespérément de l’oxygène... mais ne trouverait que d’interminables gorgées d’eau. Mes yeux rivés dans les siens s'éteindraient doucement, mon corps se relâcherait... il me verrait mourir sans rien pouvoir faire... Cette vision d’horreur arracherait son coeur de sa poitrine. Il fermerait les yeux pour disparaître et se réveiller auprès de ceux qu’il aime, comme si rien n’était jamais arrivé...Insupportable vision, que celle de son enfant livré seul à l’immense chagrin qui accompagne la mort prématurée d’un parent. Et puis, il y a cette solitude qui précède la peine, s’insinuant en vous comme une souffrance, comment la jeunesse la rendrait-elle supportable ?
Une ultime vision se forma, comme une réponse que l’on trouve dans le fond d’une impasse. La vague nous percuterait de plein fouet et nous avalerait profondément. Nous ne serions pas reliés l’un à l’autre et la puissance du choc nous disperserait au destin. Nous ne nous verrions pas expirer de grosses bulles d’air, ni nos corps s’agiter de soubresauts violents, ni nos bouches chercher désespérément de l’oxygène. Nous ne verrions pas nos yeux s'éteindre lentement, ni nos corps s'éteindre peu à peu. Nous ne nous verrions pas mourir, et nous ne pourrions rien faire pour l’empêcher. Mais livrés à nous-même, nous nous souviendrions de nos visages, d’ange et de vieux père, des sourires et des fous rires, des colères et des disputes, des vacances à la montagne, des confidences, des êtres que nous avons aimés, et de tout ce qui fit que notre vie fut aussi une existence heureuse.
Cette existence partagée, bien que lun de nous parte avant lautre, sinscrira dans nos mémoires comme une trace déternité. Nous ne serons jamais séparés.
Sois libre mon fils.