Un matin que j'écoutais France Inter, j'appris que quelque part, là-bas, en Amérique, un train avait déraillé au milieu des marécages. Les "victimes" (c'était leur nom de famille, à en croire le journaliste) avaient été dévorées par les alligators qui infestaient les parages.
Cela me fit rire.
Ce n'était pas très charitable, d'accord, mais cela me fit rire. Pourquoi, moi qui vivais sous le ciel tempéré de Paris, aurais-je dû m'apitoyer sur le sort de ces fameuses victimes transatlantiques ? Et puis mourir de cette façon, c'est somme toute comique ! Rien à voir avec l'horreur d'un camp de concentration ou la lente agonie d'un cancer. Sans compter l'originalité posthume que cela n'allait pas manquer de conférer à toutes les victimes en question.
Quelques jours plus tard, j'appris que Pascal voyageait dans ce train-là, et que, victime du sort, il était porté au nombre des disparus.
Cela me fit beaucoup moins rire.
Mais qu'allait-il donc faire dans ce train américain ? Là n'était pas la question. Pascal était mort. Mais qu'allait-il donc faire dans ce train américain ? Là n'était pas la question, mais que pouvais-je faire pour m'empêcher de me la poser ? Pascal était mort. Mort de façon affreuse, disait-on autour de moi. Pour éviter la monotonie, on faisait varier le terme, et on parlait quelquefois d'une fin horrible, ou d'un épouvantable malheur.
Moi, j'ai pleuré, seule dans mon coin, trois jours et trois nuits. Et puis mon irrépressible chagrin s'est mué en une drôle de tristesse. Oui, j'étais triste (horriblement triste si vous voulez), mais malgré la disparition de Pascal, je continuais à trouver cette façon de mourir plus drôle qu'affreuse ou épouvantable.
Le coup de l'émotion et le goût de l'événement passés, je réalisai ce que la mort de Pascal signifiait pour moi : je ne le reverrais plus jamais. Oh, que ce mot de jamais était pour moi aigre-doux ! Mon espoir récurrent de lui remettre le grappin dessus était irrémédiablement englouti par l'eau glauque d'une rivière de l'Alabama, mais à y bien réfléchir (lorsque je pus à nouveau mettre une idée à la suite de l'autre), ce n'était pas plus mal. L'affaire s'était classée d'elle-même, grâce à un saurien goulu, et je n'aurais plus de rêves à combattre, plus de regrets à avoir, plus de stratagèmes à élaborer.
Il y avait plusieurs années que Pascal ne faisait plus partie de ma vie que de façon vagabonde, à la petite semaine. Pour faire rigoler mes copines, je le surnommais l'intérim. Maintenant il était mort. Inscrit aux abonnés définitivement absents. Oh, que ma vie allait en être simplifiée ! Oh, ce qu'elle allait perdre comme goût ! En attendant, pour assurer la transition, du goût, celui du sel, j'allais encore en avoir sur les joues souvent, quand j'éclaterais en sanglots brusquement, au bureau, dans le métro, sans raison apparente. "La vie continue !", me répétaient les bonnes âmes, comme si je n'étais pas capable de le remarquer toute seule. La vie continuait, bien sûr ; seulement, Pascal n'en faisait plus partie. Plus du tout.
Il me fallut un peu de temps, mais je finis par éprouver un grand soulagement de cet état des choses. Oui, état, comme statique. Quelque chose d'immuable, d'irréversible, avait pris possession des lieux à la place de la présence incertaine de Pascal ; lui qui aimait tant les saisons changeantes, les crépuscules, et le mouvement des lumières rouges au derrière des automobiles, la nuit, sur l'autoroute.
Pascal était un homme que j'avais, à une époque, terriblement aimé. J'ai failli écrire "atrocement aimé". Ce serait peut-être le mot juste pour définir notre passion, qui pendant plus de six mois ne nous laissa aucun repos. Chauffés à rouge par l'intensité de notre amour, nos coeurs étaient sans arrêt au bord de la rupture. Quand nous étions ensemble, la suavité du bonheur s'insinuait entre nous, et nous avions l'impression de rayonner de l'intérieur. Nous ne pouvions pas rester plus d'une journée sans nous voir, et lorsque que nous y étions obligés par le monde extérieur, cet incompréhensif, nous devenions tyranniques l'un envers l'autre, nous accusant des pires maux, de la pire infidélité. Nos vies étaient absorbées l'une par l'autre, au risque de s'étouffer. Nos retrouvailles, même après quelques heures de séparation seulement, avaient toujours une saveur romanesque ou dramatique. Nous avions du mal à croire à ce qui nous arrivait. Avant de nous rencontrer, nous avions chacun vécu dans un gentil libertinage, peu portés aux épanchements sentimentaux. Et voilà que notre amour était devenu le centre de notre univers.
Nous ne pouvions pas vivre l'un sans l'autre ; mais pas non plus l'un avec l'autre. Juste derrière l'immense bonheur d'être ensemble, il y avait des tensions extrêmes, des silences remplis de non-dits, une frayeur constante de se perdre, une peur de se donner entièrement. Nous nous faisions, je pense, plus de mal que de bien, mais nous aimions cette douleur d'être ensemble. Jusqu'au jour où Pascal ne put plus supporter la morsure de cet amour.
Il rompit unilatéralement notre liaison, sans ultimatum, sans négociations, sans même une explication. Ce que l'on doit éprouver en trébuchant au bord d'une faille, en se sentant tomber dans un gouffre sans fond ne doit pas être pire que ce que j'ai ressenti. Quoique. Je ne suis pas assez curieuse pour tenter l'expérience. Et puis, j'avais tout de même quelque chose à quoi me raccrocher : ma haine. J'ai détesté Pascal, de tout mon coeur. Si j'avais su comment m'y prendre, je lui aurais jeté un sort. Mais je ne regrette pas de ne rien connaître à la sorcellerie, car son sort saurien est bien plus amusant que tout ce que mon imagination aurait pu inventer.
Nous avons fini par nous revoir, deux fois, trois fois, chez des amis communs. Il fallut que je me force pour me rendre à ces soirées, mais ma fierté me montra le chemin. Ma fierté, mais aussi l'envie inavouable de le revoir, l'espérance insidieuse de le reconquérir. Car il s'agissait bien de ça, désormais, une bataille acharnée dont le prix était un butin somptueux, le corps de Pascal, dont l'enjeu était un trône dans le coeur de Pascal. Au début, Pascal semblait très contrarié de me revoir. Il prenait une mine renfrognée, participait peu à la conversation, on le sentait tendu. Mais il venait quand même. Etrangement, cela ne nous déchirait pas trop de nous revoir. L'"après" était somme toute moins douloureux que le "pendant". Nous nous mîmes à nous donner rendez-vous, rien que tous les deux. De plus en plus souvent. Nous n'étions plus amants, pas vraiment amis ; nous pensions être devenus copains. En fait, nous recommencions à nous chercher, et ce n'était qu'une nouvelle page de notre histoire de séduction qui était en train de s'écrire.
Après quelques mois et quelques butinages galants, notre liaison reprit, un soir de cafard (tiens, plutôt que de remplacer, dans mon vocabulaire personnel, ce mot par "cancrelat", comme j'en ai eu un temps l'intention, je vais le remplacer par "crocodile", ce sera plus de circonstance). Donc, un soir de crocodile, nous retombâmes dans les bras l'un de l'autre. Avec voracité, certes, mais sans larmes, sans passion, sans conviction. Deux jours plus tard, je mis Pascal à la porte et nous entamâmes une valse de "je t'aime moi non plus", de "je te veux", de "je te quitte". Nous continuions à nous revoir, envers et contre nous. Quelques belles nuits d'amour, intercalaires glissés au milieu de nos dossiers de frivolités, furent notre récompense. A part cela, nos brèves rencontres étaient toujours décevantes. Nous nous efforcions de leur donner un air de camaraderie, mais quand nous nous étions quittés sans même un baiser, j'avais toujours le lendemain un goût amer dans la bouche, comme si je souffrais d'une gueule de bois sentimentale. Car l'espoir que quelque chose de sérieux, de durable, puisse renaître (que dis-je ?, naître) entre nous, revenait à chaque nouveau rendez-vous. Or ces rendez-vous s'avéraient la plupart du temps vides, des scénarios mal ficelés qui n'aboutissaient jamais à rien ; je repartais avec ma lourde déception, mon mal de vivre m'oppressant un peu plus les tripes. C'est encore une fois ce qui s'était passé après notre dernière rencontre, avant le fatal événement, là-bas, en Alabama. Le fatal événement ? Allons bon, voilà que je me mets à parler journaliste.
Dernière rencontre, à tout jamais dernière... Une fois mes pleurs séchés, cette idée de "plus jamais" me rendit calme, si calme... Notre amour impossible l'était devenu pour de vrai.
C'est au moment où mes larmes pour Pascal ont commencé à se tarir que j'ai rencontré Bill.
"Bill débile", pensais-je fortement après la première soirée passée chez lui. Bill était fou ; il est toujours fou. Complètement cinglé. Ce soir-là, il nous avait d'abord abreuvés de whisky et de blagues plus idiotes les unes que les autres. Quand nous en avions eu assez de sourire poliment à ses anecdotes stupides, il nous avait entraînés dans Paris. Après une marche harassante, nous avions escaladé les grilles du jardin des Tuileries pour nous retrouver, en plein hiver et à moitié nus, à patauger dans le bassin octogonal. Nous avions fini la nuit au commissariat, et la semaine en arrêt maladie.
"Bill débile", c'est vrai, mais il avait un tel charisme, une telle décontraction, un tel humour aussi (dès qu'il renonçait à ses histoires "drôles"), que nous l'avions tous suivi, Bill l'hydrophile, le chef de file.
Il m'a couru après. J'ai essayé de le distancer, mais il m'a rattrappée. Un mois à peine après notre première rencontre, nos rendez-vous étaient devenus presque quotidiens. Et je les attendais avec plus d'impatience chaque jour. Depuis que je lui avais interdit de me raconter la moindre blague, Bill me plaisait. Le calme qui s'était emparé de moi à l'issue de mon deuil pour Pascal ne m'avait pas quittée. Et Bill le renforçait. De la même façon que je l'avais suivi dans le bassin des Tuileries, je le laissai m'entraîner tous les jours un peu plus loin au fond de son regard bleu. Je décidai de lui faire confiance, ce que je n'avais, par principe, jamais accordé à aucun homme, pas même à Pascal. J'ai donc plongé dans le regard de Bill, et je ne me suis pas noyée.
C'était un après-midi de tempête, le pluie battait les vitres de sa chambre sous les toîts. Je suis tombée dans le lit de Bill, et je ne me suis pas fait mal. Moi la volage, l'éternelle insatisfaite, qui me lassais toujours très vite des hommes (sauf de Pascal, au premier temps de notre longue valse, sauf de Pascal, aux autres temps de notre longue valse), j'avais trouvé mon nid. Bill mon asile. Aujourd'hui encore, je suis fidèle à Bill. Lui aussi, depuis ce moment-là, il m'est resté fidèle. Peut-être.
Bill, fin avril, était reparti dans son île. Il retournait vivre à Manhattan, et je le suivis pour quelques semaines. Mais Bill n'était pas un rat des villes ; j'eus à peine le temps de faire la révérence à Dame Liberté qu'il m'emmena en Louisiane, regarder le Mississippi. Au bord des bayous, j'appris des noms de plantes, des noms d'oiseaux. Et je scrutai les marais, en quête d'alligators.
Je voulus aller en Alabama, là où Pascal était mort. Je laissai Bill à Mobile et roulai un peu vers le nord. Je roulai seule, vers une petite ville moite du nom de Satsuma. Je voulais aussi voir la voie ferrée, et le pont, là où le train avait déraillé. Et l'eau, là où Pascal était tombé. Plus j'avançais, plus je me demandais ce que j'allais donc faire dans ce bled américain. J'aurais bien voulu m'amuser, deviner lequel des reptiles aquatiques avait fini de digérer Pascal. Mais je n'en aperçus aucun. Et je n'avais pas envie de rire. J'aurais bien voulu pleurer, crier, me révolter contre ce saurien de sort, mais non, je n'avais pas la larme à l'oeil. Même pas une larme de crocodile. Mes sentiments étaient aussi plats que le paysage qui m'entourait.
Satsuma, c'était une quatre-voies, avec quelques baraques en briques et quelques stations-services. Un bled, quoi ! Plus une église, près de laquelle on avait posé une pierre vaguement tombale, en souvenir des victimes, les fameuses, celles du sinistre ferroviaire. La route était plate, la ville était moite, j'avais le crocodile. Je m'en voulais d'être venue ici, pour tenter de ranimer des sentiments bien éteints. Ce n'était même pas de mon devoir d'ex-amante de venir faire des obsèques retardataires à Pascal. Qu'est-ce que j'étais venue faire dans ce bled américain ? Je m'en voulais d'être partie à la recherche d'émotions morbides. Je m'en voulais de ne pas en trouver.
Une voiture immatriculée en Floride s'arrêta près de la mienne. Une jeune femme en sortit avec des gestes hésitants. Elle s'avança vers ce simili-cimetière. Elle avait apporté des fleurs. Elle m'agaça, avec ses petits pas, avec sa peine, avec ses yeux embués derrière ses verres teintés. Elle m'agaça avec son sourire compassé, auquel je me sentis bêtement obligée de répondre. Au moment où elle m'adressa la parole, j'étais en train de chercher comment on disait affreux ou épouvantable en anglais, et si j'allais avoir la cruauté de lui demander si elle aussi, elle trouvait l'accident comique. Ç'a avait l'air d'être quelqu'un de cher qu'elle venait pleurer. Mais Margaret elle s'appelait Margaret me demanda simplement si, moi aussi, je connaissais quelqu'un qui était mort dans ce train. Pas de "malheureusement", pas de "fin horrible", ce n'était apparemment pas une adepte des qualificatifs. J'avais à peine dit trois mots ("Yes, a friend") pour lui répondre et faire semblant d'être polie, qu'elle me demanda si j'étais française. Oui, j'étais française, ça arrive, non ? Est-ce qu'elle allait s'enquérir aussi du goût des escargots ? Mais ce n'était pas de cuisine qu'elle était venue parler. Ou alors, de buffet froid. Et elle s'est mise à parler de Pascal. De mon Pascal. De notre Pascal. Car c'était la maîtresse de Pascal. C'était donc pour ça qu'il était dans ce train américain ! Margaret, avec plein de petits sanglots, avec plein de petits soupirs, se mit en devoir de me raconter toute son histoire avec Pascal. Ce jour-là, dans la moiteur de Satsuma, j'appris que Pascal, à l'époque de notre grand amour, quand je ne vivais que pour lui et croyais qu'il ne vivait que pour moi, était déjà l'amant de Margaret.
Un cri ! Un hurlement ! Intérieur, bien sûr, je sais me tenir en société. Une bouffée de rage ! Une plaie qui se rouvrait ! Mon stock de haine n'était pas épuisé. Un soubresaut, un haut le coeur. Mes sentiments n'étaient plus aussi plats que le paysage.
Margaret n'eut pas la fausseté de me laisser son adresse, ni de me demander la mienne. Nous avions un mort en commun, soit, mais cela suffit-il pour se lier d'amitié ? Elle n'avait visiblement pas plus l'intention que moi de constituer un choeur de pleureuses. La musique de son chagrin n'avait pas besoin d'accompagnement. Elle est remontée avec des gestes hésitants dans sa voiture immatriculée en Floride.
Je suis rentrée au motel. J'ai déversé toute ma bile sur Bill. Il n'a rien dit, il m'a laissé pleurer, il m'a laissé hurler. Sensible Bill !
Coïncidence oblige, j'étais à peine rentrée à Paris que je revis l'inséparable ami de Pascal. Un ami du nom d'Ambroise, drôle de blaze. Nous aurions mieux fait de nous éviter. Mais, nos regards s'étant croisés sur le trottoir, il avait vu que je l'avais vu, et j'avais vu qu'il m'avait vue : nous ne pouvions plus faire marche arrière sans déroger aux aimables lois de la civilité. Je respirai donc un grand coup pour me préparer à soutenir le choc d'un nouveau "C'est horrible !" J'aurais répondu : "Oui, épouvantââble !", et nous aurions passé notre chemin, satisfaits de notre cérémonie commémorative à bon marché. Oui, mais voilà, Ambroise me dit : "Bonjour." Rien de grave à cela, j'en conviens. Pas de quoi en fouetter un alligator. Seulement, après son bonjour, il ne dit plus rien, et je devinai que c'était à mon tour de parler. Or, moi, j'avais une Margaret dans la tête. Mon petit doigt n'a jamais été un grand bavard, mais les yeux d'Ambroise, eux, me disaient quelque chose qui ressemblait à "Je sais". Alors j'eus envie de savoir. Et je lui demandai s'il savait, lui, que Pascal avait été un salaud. Ambroise-drôle-de-blaze se mit à jouer les ménates : "Un salaud ?!!!"
Certes, j'aurais pu dire un rustre, un malotru, un malappris ; un bougre, un scélérat, une vermine, un scorpion, un chacal, une hyène ; un caïman. Mais tout cela aurait été moins éloquent. Bref.
"Un salaud?!!!" s'exclama donc Ambroise. C'était à nouveau à moi de prendre la parole, visiblement. Ce que je dis, c'est que maintenant que Pascal était mort, lui, Ambroise, pouvait bien me dire ce qu'il savait, ce qu'il en pensait. Pascal ne risquait plus rien maintenant, je ne pouvais plus me venger.
"Te venger ?!!!" Ambroise avait un ton de cacatoès déplumé. Eh ! bien, oui, me venger. Ou plutôt, ne pas me venger. Ma vengeance avait été irrémédiablement engloutie par l'eau glauque d'une rivière de l'Alabama.
Mais je voulais savoir. Et je saurais, tout Ambroise qu'il était. Encore un petit effort, et je réussis à prononcer le nom de Margaret, qui me trottait dans la tête à petits pas hésitants. Ce fut le bouquet du perroquet : "Margaret... Margaret... Margaret... Tu... tu... tu..."
Tut-tut, avanti ! que diable ! Il allait bien finir par me le dire, ce qu'il avait dans le regard ; cette chose terrible que je devinais derrière cet amour américain, cette chose bien plus terrible qu'une simple mort saurienne.
Ambroise faillit entonner le chant du coq : "Co... co... co...", mais il se rattrappa à temps pour cracher : "Comment tu sais ça ?" Je ne parlai pas de Satsuma, pas de là-bas, pas de l'Alabama. Je dis simplement, en haussant les épaules : "Je sais." Ce fut le déclic. Ambroise se mit à faire de vraies phrases et me raconta tout. J'ai compris depuis qu'il pensait que seul Pascal avait pu me mettre au courant, et qu'il m'avait tout raconté par déception. Uniquement par déception.
Il était déçu que Pascal m'ait laissé entrevoir ne serait-ce qu'une infime parcelle du rôle qu'il tenait. Ambroise n'avait pas approuvé Pascal, mais il l'avait admiré, immensément. Et Pascal s'était si souvent vanté devant lui de savoir passer entre les mailles, de ne jamais rien avouer, de n'avoir jamais eu rien à avouer, à aucune de ses femmes, tellement il était fort et sûr de lui, qu'Ambroise ne pouvait qu'être déçu. Doubles, triples jeux incessants, c'était la fierté de Pascal, en même temps que son pain quotidien. Son record avait été la séduction de cinq femmes, cinq jours de suite ; il les avait gardées toutes les cinq cinq semaines, et puis les avait quittées, le même jour, l'une après l'autre, en cinq heures, une par heure. Car Pascal se lançait des défis, il était en perpétuelle compétition avec lui-même, et il construisait des plans avec une précision mathématique. Ambroise avait connu ces cinq femmes tour à tour, aucune ne s'était douté de rien. Ambroise avait connu aussi presque toutes les autres maîtresses de Pascal, qui avait besoin, pour que ses conquêtes soient valables à ses propres yeux, d'avoir un témoin. Ambroise me raconta tout. Je n'avais même pas le privilège d'avoir été la plus amoureuse de lui. Ambroise parlait, car il était écoeuré que Pascal m'ait fait une confidence. Son admiration était tombée d'un seul coup, dès que j'avais parlé de Margaret. Il n'approuvait pas Pascal, mais il avait décidé de ne pas le juger. Et, fasciné par son talent, il avait accepté d'être le témoin muet de Pascal. Il admirait ses jeux d'amour et de passion comme l'oeuvre maudite d'un artiste génial. Il ne pouvait pardonner au Maître la faute de l'auto-trahison. Car je ne l'avais pas deviné, n'est-ce pas ? Je n'avais jamais rien soupçonné ?
Non, Ambroise, j'étais aussi bien dupée que les autres. Je n'étais pas la seule, au demeurant, avec qui il avait joué à la liaison durable et romantique, pas la seule qu'il avait ensuite quittée sans conditions pour pouvoir la réamorcer après, la reprendre de temps en temps, selon ses humeurs et ses envies, dans les rêts de sa personnalité dévorante. Margaret avait été, comme moi, de celles-là, les partenaires d'une valse à mi-temps. Mais pour Margaret, je savais !, me dit Ambroise avec amertume.
Pauvre Ambroise ! Son récit me donnait la nausée. Il avait l'air dégoûté, lui aussi. Et nous étions d'autant plus mortifiés, dans notre aversion respective pour celui qui jusque là avait tant représenté pour chacun de nous, que nous n'avions plus rien à faire, sauf ne pas nous venger. Nous n'avions plus moyen de vomir notre venin de revanche sur Pascal ; tout ça parce qu'un train avait raté son rail.
Je n'eus pas le coeur de détromper Ambroise, de lui avouer le hasard, la petite inconnue au bouquet de fleurs à qui j'avais rendu un sourire dans une sorte de ville en Alabama. Aujourd'hui encore, j'hésite à écrire à Ambroise, à lui dire ma petite vérité pour rétablir les mensonges de Pascal dans toute leur perfection. Je ne sais pas ce qui vaut mieux pour lui, de la déception amère devant la faute présumée de Pascal, ou du remords d'avoir été, lui, un traître, d'avoir tout révélé alors que le parcours de l'artiste-trompeur avait été sans tache. Peut-être finirai-je par lui écrire. Peut-être est-il plus facile de se pardonner à soi-même qu'aux autres. Peut-être pas.
Quelques semaines passèrent sur ma douleur nauséeuse. Le ciel lourd et gris de Paris reconstitua les morceaux de moi-même. Je me surpris un matin, alors que je coupais le sifflet à Claude Villers dont toutes les histoires m'intéressaient beaucoup moins que la mienne, en flagrant état d'admiration pour Pascal. Comment avait-il fait ? Nous avions des amis communs. Etait-il possible qu'il eût autant de cercles d'amis que de maîtresses ? Ou bien cachait-il ses doubles vies aussi à ses amis, ayant Ambroise pour unique témoin de sa virtuosité ?
Pendant ce temps parisien, Bill, de New-York, ne cessait de m'écrire, de me téléphoner. Je ne lui avais pas fait part de ma découverte. Mais il avait senti ma peine. Bill, lui, il m'aime. Dis-moi, mon Bill à moi, je ne me trompe pas, cette fois ? Il me pressait de questions. Mais je ne voulais pas lui parler au téléphone. Je lui raconterais tout quand je reviendrais.
Quand ?
Bientôt, Bill fébrile, bientôt.
Un jour, Bill m'annonça qu'il venait d'hériter d'une petite ferme en Louisiane, au bord du Mississippi, et qu'il allait quitter New-York pour s'installer là-bas. Je suis allée le voir, juste après. Et ma visite s'est prolongée. L'endroit me plut, et Bill était fou et merveilleux comme jamais. En moins d'un mois, Pascal disparut de ma vie, il s'enfouit bien plus profond que les plus profondes racines des herbes des marais.
Il me fallut bien rentrer à Paris, gagner un peu d'argent. Mais c'était du sang de Louisiane que je sentais désormais battre dans mes veines.
Je suis revenue en Louisiane, j'y suis restée. Ici, le temps coule à un autre rythme. J'ai l'impression de vivre dans les bayous depuis une éternité.
Au début, nous avons vécu oisifs et heureux, à manger nos économies et à nous regarder nous aimer. Bill imbécile, qui, au milieu du pont sur le lac Pontchartrain, là où, entre eau et ciel, on se croit à mille miles de toute terre, me faisait le coup de la panne d'essence. Bill habile, qui savait pêcher les écrevisses. Bill volubile, qui m'apprenait le cajun avec son accent de la Nouvelle-Angleterre. Bill viril, Bill mon idylle. Bill difficile, qui boudait au fond du lit. Bill hydrophile, qui regardait la pluie tomber. Bill docile, qui mangeait même les gumbos que je ratais. Bill mon île, au bout du monde, entre ciel et eau, au bord du Mississippi. Bill indélébile.
Un matin au rêveil, nous nous sommes aperçus qu'il nous fallait trouver quelque chose à faire. Nous n'avions plus un sou, et nous nous ennuyions ferme à la ferme. Nous avons hésité entre plusieurs projets. Au bout du compte, un seul nous est apparu viable. Depuis ce temps-là, nous élevons des alligators. J'ai baptisé notre entreprise "Crocodile Bill".
Laure Olive, 1996