Ici nos nuits ne sont pas toutes déflorées de sombres insomnies.
Toutes nos journées ne sont pas traversées du même brouillard, déchirées par les mêmes marées sans surprise.
Au matin, il y a des trucs à ramasser sur la plage.
Galets noirs et polis en forme de croix et de cœurs, des pierres en éclats de cailloux d’un bordeau lisse qui se laissent porter, d’autres déjà poreuses; des couteaux vidés à peine entrouverts cousins de ceux qu’on voit sur les étales et des étoiles enfin, aux branches jamais symétriques, qui vont se faner au soleil des rebords de fenêtres en crispant leur chair d’une douleur silencieuse sous le ciel sec qui les aurait perdues.
Ici nos paysages ne sont pas uniformes lorsque nos regards s’élèvent.
D’un côté, dans un vallonnement anarchique, des collines vertes et marbrées de pâquerettes sont mâchées sur leurs flancs par des moutons en grappes au lainage terne lâchés et livrés à eux-mêmes depuis le petit matin.
De l’autre, la mer, écume blanche au-delà du marais verdâtre à certaines heures et d’un autre point de vue; de nuit grondante, sereine au soleil de midi.
Plus haut encore, on vole sous les conifères les pommes de pin et l’on oubli l’écorce.
Parfois, on cherche en vain les pommes de pin entre les aiguilles sèches et la mousse.
Rien.
A croire qu’une armée est venue tout balayer, que d’autres mains gelées sont passées avant moi habillées de la même intention, du même désir de s’approprier les restes sur le sol.
Une armée de vent.
Des mains gelées dans les vents.
Des vents qui entameront l’écorce de leur défilé entre les feuillages.
Et toute l’enfance des arbres retourne à la terre.
Et puis nous longeons les allées.
On a taillé les haies, arbustes, arbres.
Les plaies sont plates et claires : on peut compter les cernes arrondies sur chaque membre ayant à présent rapetissé malgré l’âge avancé pour préserver la base commune.
Des allées sculptées dans le grès laqué, le long des marches, les hortensias fleuriront dans deux mois, si les enfants n’ont pas couru dessus dans leurs élans.
J’aime aussi quand après la taille le soleil s’infiltre à nouveau sans lutte contre les ombres.
Je n’aime pas quand après cette même taille le renouveau se fait attendre, qu’un gel tardif puisse tout reprendre.
Reste comme la crainte que la nature ne reprenne pas le dessus, comme un combattant ne reprend pas ses droits.
Ici, s’occuper des arbres c’est aussi s’intéresser aux hommes.
J’aimerais que certains hommes ici et là en soutiennent d’autres qui vont bientôt tomber, affirmant dans leur foi la preuve qu’il me manque pour ne plus jeter de bulletin blanc du bout de mes doigts dans la solitude des isoloirs où, brutalement, je ne sais plus quelle terre embrasser.
Choisir, je ne veux plus entre une folie ou une autre.
La mer, elle se retire, accolée à la falaise d’où s’élancent encore à la tombée du jour des cerfs-volants lorsque les mains des hommes redeviennent des mains d’enfants.
Chaque ondulation plus sombre sur l’étendue semble être déportée vers l’Est alors que les nuages au-dessus s’immobilisent générant des lacs où le marcheur aurait pied encore un moment, et qu’entre les coulées encore échappées des bans étroits de sable résistent au poids de sa marche.
Enfin elle recule, la mer.
Les seconds bans de sable en d’infinies étendues se réaffirment.
La falaise appartient à nouveau à la terre.
Séquestrée par le cycle des saisons, derrière la baie vitrée le vent seul détient le sucre de mes pensées.