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CQFD (
Le Cerf - Volant , n° 165 , 1996 )
« Ce sapin a connu une destinée de sapin : dabord graine, puis petite pousse, puis arbuste, il a grandi et vécu dans une forêt avant de finir en arbre de Noël ».
Peut-on imaginer phrase plus claire, plus simple, moins surprenante que celle-ci ? Amusons-nous maintenant à la transformer, très vite, sans réfléchir, au hasard.
« Ce sapin jaune a connu une densité de sapin rouge : dabord nuageuse pousse, puis arbuste alimentaire, il a rampé et dansé dans les vagues brûlantes et exhaustives avant dexploser en arbre de Pâques. »
Bien que la structure soit restée la même, cela ne veut plus rien dire : jai remplacé des mots et en ai ajouté dautres, de façon à vider puis à gonfler artificiellement la phrase. Allons plus loin : on peut encore opérer quelques changements, des coupures, abandonner la ponctuation et éparpiller le tout.
sapin
jaune
densité
rouge
nuageuse
pousse
arbuste
alimentaire
il a rampé
dansé
vagues
brûlantes et
exhaustives
exploser
en
arbre
de
Pâques
Le résultat
: un obscur charabia dénué de sens. Pourtant,
on peut parier quil pourrait se trouver quelques snobs
ou naïfs (mais nest-ce pas la même chose ?)
susceptibles de prendre ces lignes grotesques pour un texte
très original, voire pour un poème si plein de
personnalité, si intelligent quil en devient hermétique.
Ils peuvent dailleurs lui trouver une intention profonde
: puisquelle est loin dêtre évidente,
ils linventeront, puis ils en discuteront entre eux, parfois
savamment. Plus loeuvre sera truquée, plus elle
sera nulle, et plus ils la trouveront intéressante par
honte davouer quils ne la comprennent pas.
Il existe encore dautres procédés pour «
écrire » ce genre de texte. Le plus simple et le
plus répandu, cest de noter scrupuleusement tout
ce qui traverse lesprit, en vrac, sans se soucier de la
syntaxe ni de la construction : un mot, un groupe de mots, un
bout de phrase, peu importe. Ensuite, il suffit de recopier
ces notes hétéroclites et généralement
banales sans en livrer la clé (afin de créer le
mystère) et sans les trier ni les retoucher (afin de
sauvegarder la spontanéité) mais en leur donnant
cependant une allure particulière, cest-à-dire
en allant à la ligne de façon aléatoire
et systématique. Ce quon obtient est sans aucun
doute très parlant du point de vue psychologique - voire
psychiatrique - et cela ne fait de mal à personne, sauf
à lart et à la littérature quand
on insiste pour y voir une oeuvre.
Dans cet ordre didées, les expérimentateurs
de lécriture automatique, les dadaïstes, surréalistes
et autres sympathiques associés ont eu, en leur temps,
un incontestable intérêt dû à la nouveauté
de leur démarche et à son côté contestataire
auprès de la société de lépoque.
Lévolution des moeurs a vite rendu caducs la plupart
dentre eux, de même que leurs expériences,
protestations et canulars. Aujourdhui, hormis quelques-uns
qui avaient un génie particulier, ils ne sont plus que
les témoins désuets dune époque passionnante.
Le seul ennui est quils ont fait des émules, que
ceux-ci les ont encensés et copiés par bêtise
ou par intérêt, et que cela dure encore...
Cest ainsi que des charlatans sont passés ou passent
pour des poètes, et que de tels exemples ont dégoûté
bien des gens de la poésie. Cest la même
chose en peinture, ou en sculpture : labsence dinspiration
et de talent engendre un vide qui nattire que les fanatiques
du faux vertige, du déséquilibre laborieux, du
néant artistique.
Les précieuses ridicules ne sont pas mortes, et les petits
marquis nont pas fini de sévir.
ALCESTE II
Nadine NAJMAN
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