Septembre 1964 à juin 1967 : il y a trente-trois ans, et pour
trente-trois mois, j’entrais au lycée Jean - Jaurès. Cette période,
bien que courte et lointaine, occupe dans ma mémoire une place
privilégiée. J’ai d’ailleurs été ravie, il y a dix ans, de voir
mon fils s’inscrire à son tour à « Jean - Jau ». Aujourd’hui,
quand je reviens à Reims et qu’il m’arrive de passer dans ce
quartier, je fais un détour pour revoir la vieille façade grise,
non sans un certain attendrissement. Et pourtant... Mes classes
de Seconde, Première, Philo... Qu’avez-vous eu de si remarquable
?
Ce ne sont pas mes résultats scolaires mirobolants qui me remplissent
encore de fierté. Certes, je me défendais dans les matières
littéraires, les langues, l’histoire, et... le dessin. Mais
il vaut mieux passer le reste sous silence. D’ailleurs, je ne
prenais pas plaisir à étudier. Là où j’étais bonne, je n’avais
pas besoin de faire d’efforts, et là où j’étais mauvaise, je
n’en avais pas envie.
Ce n’est pas davantage l’ambiance festive de l’établissement
qui reste inoubliable. On ne plaisantait pas avec la discipline.
Un laissez-passer connu sous le nom de « carte de sortie » nous
obligeait à montrer patte blanche en arrivant comme en repartant.
Impossible de s’échapper entre deux cours, ni même le midi si
l’on n’était pas externe : les salles d’études surveillées n’étaient
pas faites pour les chiens, et il fallait répondre à l’appel.
En cours, le moindre manquement à l’ordre établi (bavardage,
petit retard, oubli d’un livre ou d’un cahier...) pouvait nous
valoir une « mauvaise note ». Cumulées, celles-ci entraînaient
un « avertissement ». Après trois avertissements, c’était l’exclusion.
Cette dernière pouvait aussi arriver plus rapidement, en cas
d’insolence et de résultats insuffisants. Nous n’étions pas
là pour nous amuser, et nous le savions.
Par ailleurs, toute coquetterie ou tout essai d’originalité
dans l’habillement étaient étouffés dans l’œuf : nous étions
tenues de porter des blouses. Une semaine la beige, une semaine
la bleue. Gare à l’élève qui se trompait de couleur le lundi,
elle devenait le point de mire pour toute la journée. Une certaine
modestie féminine était également de rigueur et, à ce titre,
les pantalons étaient prohibés. L’administration ne les tolérait
que l’hiver, quand il gelait à pierre fendre. Et mieux valait
s’en tenir à des couleurs sombres et à des coupes classiques.
J’ai ainsi appris que le vert bronze était des plus fantaisistes
et déplacés. Quant à venir en « jeans », même noir ou gris foncé,
je ne me serais même pas permis d’y songer. Idem pour la mini-jupe
à la belle saison : et pourtant, c’était la mode qui faisait
fureur, celle qu’on voyait partout. Idem encore pour les tennis
et autres baskets, que nous n’avions le droit de chausser qu’à
l’occasion des cours d’éducation physique...
Cette volonté d’uniformisation et de « décence » vestimentaire
me semblait passablement ridicule, mais restait supportable.
Nous fréquentions un « lycée de jeunes filles » qui tenait à
sa réputation bon chic bon genre. Je rêvais qu’il devînt mixte.
Mais à cette époque, les garçons formaient une engeance tellement
suspecte et indésirable qu’il était même interdit de se faire
accompagner ou attendre devant le portail. Or, comme la vigilance
de nos familles n’avait rien à envier à celle de nos éducatrices,
nous n’étions pas nombreuses à avoir des petits copains. Ce
règlement supplémentaire ne concernait en définitive que quelques-unes
d’entre nous, qui avaient déjà l’habitude de ruser et de faire
face à des situations plus périlleuses...
Bref, nous arrivions à survivre. Tout début d’idée personnelle
ou de comportement un peu contestataire était à réprimer à la
maison comme à l’école, ce que je faisais de mon mieux en songeant
à mon intérêt et à mon avenir. De cette époque, j’ai donc gardé
avant tout une impression aiguë d’injustice et de frustration,
due aux contraintes, aux soupçons et aux contrôles permanents.
Je n’étais d’ailleurs pas la seule en qui germait la révolte
(pour parler comme dans les livres) : les événements de 68 allaient
le prouver peu après.
Alors j’en reviens à ma question de départ : pourquoi ces années-là,
que je n’ai pas vécues dans l’allégresse, me sont-elles chères
aujourd’hui ? Est-ce grâce à quelques amitiés, à quelques amourettes
qui ont réussi à se nouer malgré les empêchements divers ? Je
ne crois pas. J’avais alors trop besoin d’indépendance pour
m’attacher vraiment à quelqu’un, j’étais trop désireuse de m’envoler
pour considérer sérieusement les gens qui marchaient à mes côtés.
En fait, l’anonymat du lycée avait ses avantages, et on me laissait
plus tranquille en classe que chez moi. Or, la solitude était
déjà mon alliée. Et c’est peut-être elle qui me permet de considérer
avec sympathie, plus de trente ans en arrière, l’adolescente
que les photos de classe me restituent. Elle n’était rien, ne
savait rien, ne possédait rien, mais l’avenir était devant elle
et elle y croyait dur comme fer. En fin de compte, elle n’a
pas tellement changé. Elle vit toujours d’espoir.
Nadine NAJMAN