Elle disait " non ; non ; non ; non ! " de la tête ; et cela, tout le temps que je parcourais les vingt mètres qui me séparaient de l'entrée de l'église. Elle était assise. Elle s'était installée sur la seconde marche à partir du bas. Je parvins à son niveau sans la quitter des yeux depuis que j'avais remarqué les mouvements de sa tête. C'était vingt mètres de regard, un regard qui était précis, un regard absolu ; elle me dit, sans vraiment me considérer : " Ce n'est pas ces yeux - là. " Je la dépassai tout d'abord ; je fis trois pas sans rien dire ; puis, je revins vers elle ; je me baissai pour être à sa hauteur ; je dis :
" Pardon ? "
" Tu sais très bien ce que je veux dire, " me répondit - elle. Le ton était hautain ; elle était dédaigneuse et elle semblait me considérer à peine. Je la quittai aussitôt pour pénétrer à l'intérieur de l'église. On célébrait un mariage à Saint - Germain ; la croix était là ; elle attendait. Brusquement, je fis demi - tour ; je sortis de l'église pour la voir encore et comprendre. Hélas ! Elle n'était plus là ; elle était partie. Pourtant, je n'étais resté que quelques secondes à l'intérieur. J'y retournai pour finir ma prière ; cela pouvait attendre, mais pas trop ; ils sont exigeants, Père et Fils, sous savez ! Ensuite, non loin de là, un café m'avait accueilli. C'est curieux ; il y a deux endroits près desquels vous êtes sûrs de trouver un café : les églises et les cimetières. Pour les premières, c'est pour avaler vos larmes ; tandis que pour les seconds, les cafés permettent de les diluer. Je m'étais installé. J'espérais la venue rapide du garçon en pensant à elle. Soudain, j'entendis une voix derrière moi. Non ; ce n'était pas une voix ; c'était une tendresse ; elle était d'une douceur infinie. La voix avait dit : " Je t'attendais. "
" Je te cherchais. " Avais - je répondu sans réfléchir en même temps que je me retournais.
Voilà ; c'est ainsi que j'ai connu Edna. Le visage était comme la voix que je venais d'entendre ; elle portait une sérénité que rien ne pouvait atteindre. C'en était gênant ; tellement, elle semblait en dehors du présent ; comme elle devant l'église. Je regardais Edna. Ses cheveux aussi étaient particuliers, en cela qu'ils étaient d'un gris - argenté qui ne devait rien ni au temps ni aux hommes. J'en étais persuadé. J'étais certain que cette teinte ne venait pas d'une ancienne blondeur ni des coups de boutoir du temps. Quel âge devait - elle avoir ? Le double du mien, peut - être ou bien seulement la moitié. Ils m'ont bien plu, ses cheveux ; ils surplombaient un visage rond qui s'ornait de deux yeux ronds également. Les joues, rondes aussi, avaient quelque chose d'indéfinissable. Tout cela composait un tableau ineffable centré autour d'un sourire apaisant, comme ceux d'un petit enfant, vous savez ? C'était Edna.
Plus tard, le soleil s'était mis à décliner, et moi, je pensais à mon train. Edna m'avait demandé si je voulais l'accompagner à Montmartre ; elle vortulait voir Montmartre la nuit mais elle avait peur ; cela m'étonna. comment une telle sérénité pouvait - elle avoir peur ! Nous sommes allés au village. Plus tard, nous avons passé un moment dans un petit restaurant. Le soleil n'était plus là, mais le jour durait encore ; son sourire aussi.
Dans la chambre d'hôtel le matin suivant, Edna me dit :
" Je vais appeler mon frère pour qu'il vienne me chercher avant de se rendre à la synagogue ; il est chauffeur de taxi. "
Plus tard encore, elle n'avait pas voulu que je l'accompagne jusqu'à la voiture. " Pourquoi ? " Lui - avais - je demandé ; elle me dit:
" Parce que je ne voudrais pas que mon père se couvre de cendre. "
La voix était celle du café. C'était Edna.
LES GENS >>>>>>>>> RETOUR A LA SELECTION