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En Crier Anne - Bénédicte Joly
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Notre espace est fait de trois formes de paroles : la première est communicatrice et on l'utilise pour gérer nos relations avec les autres ; la deuxième est plus introvertie recouvrant l'espace du monologue, ce dernier n'a nul besoin de s'expatrier car il reste dans un lieu clos et unique : soi ; enfin la troisième est strictement réservée aux femmes qui deviennent mères. Il se crée un partage particulier et privilégié entre la future maman et son enfant. A partir de quel moment l'enfant sait-il se nommer et dire je ? L'acte de parole a été stocké depuis la prime enfance et il a pris ses marques dans le corps de la mère. Dire avec amour papa ou maman est le premier signe humain de l'échange. Puis, petit à petit, le corps s'enrichit de milliers de mots qui sont tous gardés en mémoire par notre enveloppe charnelle. Je peux parler de tout ce mécanisme car je l'ai expérimenté il y a de nombreuses années. Avant d'être dite, j'ai eu un prénom : Constance et j'étais citée bien avant ma naissance par mes deux parents. - Constance aura-t-elle ta jolie couleur de cheveux ?
- Est-ce-que Constance m'entend ?
- Crois-tu que Constance aura les yeux clairs ? C'est vrai que grâce à l'échographie, les parents peuvent connaître le sexe de l'enfant qu'ils vont mettre au monde et ainsi commencer à communiquer avec lui via son prénom. J'ai donc été tout au début matérialisée par ces deux syllabes douces mais affirmées cons-tance. Je crois que la stabilité inscrite dans le sens de mon prénom m'a rendue assidue, acharnée, équilibrée, d'un tempérament étal. Même si à tout âge on traverse des turbulences, ces deux syllabes nominatives m'ont souvent servi de bouée de secours, de support ferme et insubmersible sur lequel je pouvais m'appuyer. Ma mère me parlait souvent avec tendresse et engouement. Ce que je préférais c'était l'heure du bain car elle se détendait complètement, de mon côté j'avais plus de place et mon espace corporel agrandi élargissait ma réceptivité. Elle chantonnait, fredonnait souvent les mêmes airs et je battais la mesure du pied lorsque je reconnaissais une mélodie. Chaque soir une voix grave s'approchait de moi avec autorité. Au début je me rétractais car j'étais habitée par la peur de l'inconnu. Je percevais l'extérieur à travers ma mère mais elle ne me prévenait pas lorsque mon père entrait en scène. Sans crier gare, il me lançait un : - Bonjour bout de chou c'est papa. Allez montre-moi comment tu bouges, maman m'en parle mais je n'ai encore rien senti.
Non, je ne bougerai pas, non car j'ai peur alors je me mets une boule et j'attends, sur la défensive, sans bruit. Seul le bruit de mon environnement liquide est reconnaissable. - Mais je t'assure, Constance a bougé toute la journée. Mais si. Maintenant elle doit être fatiguée. Reviens tout à l'heure. Ouf! Je comprends le pourquoi de cet attachement viscéral qui nous lie à notre mère. Elle est notre premier défenseur, nous trouvant des circonstances atténuantes, nous comprenant bien, sans même nous parler. C'est notre diplomate. Le père est au départ l'intrus mais pas pour très longtemps. Effectivement, on devient sensible au son rauque et profond de sa voix et on le reconnaît de mieux en mieux. Alors, on se rétracte moins ; il vient former un trio harmonieux. Lorsque le matin, je sens ma mère qui se réveille, détendue et sereine, je sais que mon père dort ou se repose à ses côtés. La paix intérieure de cette femme est provoquée par la présence masculine. C'est une donnée que j'ai intégrée. Maintenant nous sommes trois à ressentir des choses de l'intérieur. Trois à commencer notre vie, bien avant ma naissance réelle inscrite sur la fiche d'Etat civil. J'aimais également les cours de relaxation que suivait ma mère. Je savais entendre et reconnaître la musique appropriée et je sentais même des présences en cours de finition qui étaient dans mon cas. Effectivement, c'étaient des cours d'accouchement sans douleur et nous baignions tous dans le même liquide amniotique. Nos mères étaient paisibles et nous pouvions nous en donner à coeur joie : cabrioles, coups de pieds intempestifs, agitations des mains... notre tête était si lourde qu'elle nous entraînait dans des roulades arrière et avant. Et puis, bouger nos doigts et nos orteils en rythme avec cette musique était un délice. La liberté totale. Une insouciance éternelle et jeune. Une fraîcheur temporelle dont nous ne garderions plus aucune trace. Elle se sera camouflée dans notre intérieur et c'est ce qui fera plus tard, bien plus tard, notre qualité d'âme. Que de mots! Abolissons-les, nous ne baignons que dans la liquidité, nous sommes dans un espace de bien-être, profitons-en. Lorsque la séance de détente se finissait, on le savait vite car la musique s'arrêtait net. A la semaine prochaine disait fortement une voix féminine qui n'était pas ma mère. Qu'est-ce que cela signifie ? Ces gens ne doivent pas compter comme nous, ils semblent bien différents de nous. Cette opacité temporelle nous laissait dans un état nostalgique dont je ne pouvais sortir qu'à l'arrivée de la voix reconnue paternelle. Mais il y a de moins en moins de place ici. J'ai beau m'agiter, je n'ai plus la même aisance qu'auparavant. Mes cabrioles se font plus rares et mes coups de pieds moins persuasifs par manque de place. Je ne sais pas comment me mettre. La tête vers la voix de maman ? Mais je suis chavirée à son moindre mouvement et le visage me fait mal. La tête sur le côté ? Mais mon corps n'a vraiment pas assez d'espace, c'est une situation très inconfortable. J'ai trouvé. Je vais pivoter ma tête vers le bas et ainsi j'aurai toute la latitude pour penser et revivre comme avant. Je n'irai pas en sens inverse de la marche maternelle et je pourrai, dès que l'envie se fera pressante, détendre allègrement mes deux petites jambes vers le haut. Oui, je crois quec'est une posture adéquate. Un jour de grosses mains très lourdes et insistantes vinrent me sortir de mon sommeil. Je guettais un indice pouvant m'aider dans la reconnaissance de cet humain. Ainsi après avoir été chahutée par ses mains, l'intrus dit très fort et avec persuasion : - Le bébé a une bonne position. Maintenant il ne bougera plus jusqu'à la fin. Comment ça je ne bougerai plus ? Et je détendis mes jambes fortement vers le haut. Ma mère expira un «aie» contrôlé et raisonnable. Jusqu'à quelle fin ? Qu'est-ce-que c'est la fin ? La fin de quoi ? Moi je ne connais que la faim et ça je sais y remédier. J'ai tout ce dont j'ai besoin dans mon petit monde et je suis comblée. Mis à part le manque de place, je n'ai vraiment pas à me plaindre. Mais je ne supporte pas que quelqu'un d'autre que mon père touche au ventre de ma mère. Mais enfin, laissez-la vivre un peu. J'appréciais aussi ces instants de franche camaraderie que nous passions ma mère et moi avec une amie d'enfance prénommée Victoire. Nous allions boire du nectar de chocolat chaud dans un endroit rococo, accompagné d'une pâtisserie crémeuse à souhait. Les fous-rires nombreux de ma mère me faisaient des chatouilles délicieuses qui me marquèrent de bonheur. Je me délectais de leurs souvenirs, leurs bêtises, leurs émois, ainsi que leurs frictions. C'était toujours pour une broutille mais chaque personnalité réclamait d'un seul coup son espace propre et il fallait faire comprendre au conjoint amical que l'une empiétait sur l'espace de l'autre. Parfois, on n'avait même pas le temps de finir l'onctueux breuvage chocolaté. Ma mère se sentait affectée, boudait ou serrait les dents. Moi je ressentais tout au centuple, si bien que je me voyais spasmée durant de trop longues minutes ou encore j'étais prisonnière d'un paquebot de pleurs qui me faisait tressauter désagréablement. Les états d'âme maternels me collaient à la peau et cette fusion corporelle me causait bien des tourments. Mais ils étaient bien vite oubliés lorsque la querelle touchait à sa fin. Je le sentais car on rebuvait et finissait boissons et pâtisseries. Je supposais que l'autre camarade remontait des toilettes en ayant utilisé quatre paquets de kleenex double épaisseur et j'entendais distinctement claquer les baisers sonores sur les quatre joues des amies inséparables. J'ai aussi vécu un bel échange amical. C'est dans cet endroit, par un froid polaire (certes je ne sentais pas la température extérieure, mais quand ma mère portait ses collants en laine très chauds montant au-dessus du ventre et m'englobant comme dans un cocon, je savais que le temps était froid et cinglant) autour des fameuses tasses remplies à ras bord de chocolat que ma mère se lança dans l'inconnu. - Ecoute Victoire j'aimerai te demander un énorme service, mais surtout promets-moi de dire oui. - Bébête vas. Comment veux-tu que je dise oui pour quelque chose que je ne connais même pas ? - Mais par amitié! Tu m'as toujours dit que l'on pouvait compter l'une sur l'autre quoi qu'il advienne. - Oui c'est vrai, mais enfin ne fais pas l'enfant, dis-moi la fameuse chose. Elle devait fixer ma mère dans le blanc des yeux car quelques secondes après on repartait dans les souvenirs! J'aurais tant voulu connaître le contenu de ce secret avant de m'endormir car c'était bientôt l'heure d'une de mes très fréquentes siestes. - Tu te souviens sur les pistes de ski quand nous faisions les folles, déguisées en descendant tout schuss les pentes noires sans nous préoccuper de l'état dans lequel nous arriverions en bas ? - Moi ce qui comptait le plus c'était l'impression que je laissais sur mon passage. Il m'est arrivé de prendre des risques énormes pour épater un groupe de skieurs hésitants et de m'écraser avec pertes et fracas dans le premier virage trop rapidement négocié. - Au fait que voulais-tu me demander ? - Je trouve que tu as un regard super semblable à celui ... - Tu m'embêtes avec tes flashes-back, dis-moi ce que tu voulais me demander il y a deux minutes. - Non encore une minute s'il-te-plaît. Tu te souviens de cette petite escapade à Amsterdam, un week-end de trois jours ? - Oui je me rappelle!! C'est ce que tu voulais me dire ? Et bien je peux te le dire haut et fort, je m'en rappelle très bien, c'était il y a huit ans. - Mais Amsterdam n'est pas le prétexte de mon secret! Ecoute-moi un peu quand je te dis quelque chose ; c'est important mais c'est fugitif. On n'est pas pressées non ? Quand tu as eu ce regard tout-à-l'heure j'ai revu la photo que j'ai prise de toi en Hollande. Il faisait froid et il y avait un brouillard qui nous a donné naguère l'impression de pouvoir largement rivaliser avec Hamilton... le même temps qu'aujourd'hui. - Dis-moi tout de suite qu'en temps normal je suis ordinaire. - Mais non écoute ce n'est pas du tout ce que j'ai voulu dire. Est-ce que tu voudrais être la marraine de Constance ? Il ne te reste que deux mois pour réfléchir. Victoire dut se lever d'un bond et serrer ma mère dans ses bras avec violence, car je sentis son corps s'appuyer sur moi. Déjà arrangeante, je ne me défendis pas et attendis que l'étreinte cesse afin de pouvoir parachever ma huitième sieste de la journée. Ce jour-là j'ai rêvé de fées, car dans les histoires, les marraines sont souvent des fées. J'eus une fin de vie foetale idéale : j'avais l'assurance d'avoir près de moi une marraine, je connaissais déjà mon prénom et il me plaisait et mes parents me semblaient au demeurant fort sympathiques. Mais plus le temps passait moins j'avais de place et ma position devenait inconfortable. Les jambes archi-pliées contre mon ventre et le dos tout arrondi pour épouser la forme du ventre de ma mère, il ne se passa rien d'extraordinaire durant les deux derniers mois. Bien sûr c'est le médecin de ma mère qui me tenait au courant de l'évolution de ma vie ; moi je ne pouvais connaître la durée car j'étais enfermée dans un espace dilué sans aucun point de repère. Je savais seulement que j'étais à l'étroit et je m'en plaignais souvent à moi-même. Mais paradoxalement, en même temps je ne souhaitais pas être délogée de ce lieu si protecteur. La vie poursuivait donc son cours, mais un jour il me sembla que quelque chose allait changer. Ma mère parlait toujours d'une date : le trois octobre. Apparemment ce fameux trois octobre elle resta très longtemps allongée alors je récupérai la place que j'avais lorsque ma mère dormait dans son lit. Je pus occuper toute la place mais l'environnement extérieur que je percevais ne ressemblait en rien à ce que j'entendais d'habitude. Il n'y avait ni l'odeur du café le matin, ni le bain chaud de la fin de journée. Il n'y avait que des allers et venues de personnes qui me semblaient étrangères, elles parlaient fort et vite, donnaient des conseils avisés à ma mère qui paraissait d'accord avec tout ce brouhaha inconnu. Elle resta allongée très longtemps, parfois elle me parlait gentiment, caressait son ventre et disait en elle-même ce que je percevais : nous sommes le trois octobre, c'est le grand jour. Le grand jour ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui va se passer pour ma mère, elle semble inquiète. Je sentis bientôt un produit envahir ma maison liquide et je devins nerveuse. Par intervalle régulier je me contractais comme si j'avais le hoquet, mais là ce n'était pas par la bouche. Maintenant j'étais secouée de toute part. C'était extrêmement désagréable. Puis on nous transporta quelque part tout d'un coup. De gros bruits de roulement vinrent jusqu'à moi et m'inquiétèrent. Certes ma mère restait allongée, moi, je l'entendais souffrir, gémir et se plaindre. C'était un aspect de sa personnalité que j'ignorais jusqu'à maintenant. Pourquoi pleurer d'être si heureuse ? Pourquoi être triste aujourd'hui alors que tout était comme avant, mis à part ce hoquet régulier et fort. J'appris qu'il se passa quelque chose quand j'entendis mon père rassurant ma mère : - Ne sois pas inquiète, tout se passera bien. J'attends dans le couloir et je serai près de toi à ton réveil. Je t'aime, nous allons avoir le plus beau bébé du monde... à tout de suite... je t'aime. Comment ça ma mère va s'endormir ? Pourquoi ? Qu'est-ce que va faire mon père loin de nous ? Pourquoi ne reste-t-il pas comme il en a l'habitude ? D'un seul coup, il n'y eut plus aucun bruit. Ma mère avait dû s'endormir, mais mon hoquet me faisait de plus en plus mal à chaque sursaut je mesurai avec précision mon trop peu de place et cela me gênait. Des voix inconnues me côtoyèrent précipitamment et s'approchèrent du ventre de ma mère. J'attendais, à l'affût, le coeur battant la chamade, égarée et esseulée, n'ayant ni la voix de ma mère pour me rassurer, ni celle de mon père pour me cajoler. Etait-ce la fin dont on avait tant parlé ? Devais-je en rester là ? Je n'étais hélas pas au bout du chemin et j'allais vivre là une expérience unique et riche en émotions. De gros bruits se firent entendre, comme des coups de ciseaux juste au-dessus de ma tête. Je parle des ciseaux en connaissance de cause car ma grand-mère a beaucoup cousu depuis que j'existe. J'entendais souvent la mère de ma mère dire : - Constance sera superbe avec cette petite grenouillère en laine blanche. Tu sais un nouveau-né a besoin de chaleur pour le rassurer et retrouver un peu le cocon du ventre. J'ai vu une veste avec capuche qui te rendrait sans doute service. Quelle couleur préfères-tu ?
Ma mère répondait avec douceur
- J'aime le blanc. Rien que du blanc pour Constance. Quand je l'imagine, je la vois en blanc.
Bien sûr, je n'ai aucune idée des couleurs, ni aucune représentation. Je ne connais que le mot : blanc, mon prénom et le bruit des ciseaux qui coupent vite et bien.
Donc ces bruits s'accentuaient et semblaient s'approcher de moi comme jamais je ne l'avais ressenti. Je me mis en boule et attendis. Ma tête entre mes jambes toutes repliées. La fin du monde ; je pressentais une fin, mais laquelle ? D'un seul coup, un immense bruit de déchirure me fit mal aux oreilles, pour la première fois de ma vie je ne contrôlais plus mon corps, je sentis qu'on me soulevait et je ne pouvais rien faire. J'étais tirée vers le dehors et je quittais le liquide chaud et tranquille auquel j'étais tant attachée. Une énorme paire de mains fortes et musclées me saisit par les hanches et c'est cette même paire de mains qui me mit la tête en bas. Ca - y - était, j'étais à la fin, je touchais le fond. Pour la première fois je m'entendis, j'hurlai. Un gonflement se produisit dans mon torse et au travers de ce cri je mis un petit bout de mon être dans le monde aérien des humains. On me toisa, me pesa, me mesura, puis enroulée dans une serviette rêche et immense on me déposa sur une surface chaude et un peu humide. C'était le corps de ma mère. Je reconnus sa voix et cela me calma ; même si je n'étais plus au chaud, j'étais proche de ce ronron sonore qui m'avait bercé très longtemps. Je ne criai plus, je restai là au calme et je compris qu'il fallait me rapprocher au maximum de cette chaleur enfin reconnue. Je pris son sein et me sentis enfin bien. Je suis dans un petit lit transparent. Cela me fait vraiment drôle d'être plus au calme. Ne pouvant plus faire de galipettes, je suis tout endormie je ne me reconnais plus. Je suis sur le dos : j'ai donc une vue panoramique de cette pièce dans la maternité ainsi que du corps de celle qui m'a jadis porté : ma mère. De nombreux cadeaux ont envahi la pièce, des peluches de toutes les couleurs ornent l'armoire blanche et dénudée, trace du décor d'une clinique. Sur la table de nuit de ma mère il y a de tout : des chewing-gum, du papier cadeau en pagaille et des boîtes de chocolat dans tous les sens. La plus grande d'entre elle a le couvercle ouvert à la verticale et l'intérieur a été dévoré par la gourmandise maternelle. Je regarde attentivement le couvercle de cette boîte de chocolat. Les couleurs sont douces et calfeutrées. Ce que je ne sais pas, c'est que ce tableau est La Liseuse d'Auguste Renoir. J'ai grandi assez vite et j'ai su reconnaître la couleur blanche, couleur préférée de ma mère. J'ai appris à ne plus avoir peur des ciseaux et je me suis familiarisée avec cet autre monde. Mes parents sont délicieux et j'appris à découvrir qui j'étais, mon prénom me plaisait autant qu'avant et tout allait pour le mieux. Puis j'ai grandi et le temps a passé. Ma naissance a été le point d'orgue de mon existence et c'est à ce moment que j'ai pressenti ce qu'était le bonheur. Petit à petit je suis passée de la position horizontale à la verticale, non sans chutes et divers déboires que je passerai sous silence tant ils ne me mettent pas en valeur. Quand je découvris la marche je me rendis compte que ma chambre était remplie d'objets très attrayants et je passai beaucoup de temps à manipuler, observer, scruter, bousculer, apprivoiser, appréhender tout ce décor si différent pour moi. Le temps s'écoula à nouveau. Je me revois encore me contempler devant la glace posée là, dans la chambre de mes parents. Je me trouvai belle et tout à mon avantage. Les premiers mots dits étaient : maman, papa, Constance, Constance. Je répétais sans cesse cette douce consonance qui m'avait bercée lorsque j'étais dans le ventre. Puis j'ai pu dire : Constance est belle, Constance est gentille, Constance est contente. L'espace de la maternelle pointa son nez et la séparation d'avec ma mère fut douloureuse. J'eus à nouveau la sensation d'une fin inélectubale. La fin de quoi ? Je ne le savais pas encore. Pourquoi une telle peur ? Mon cerveau et mes émois d'enfant ne s'ordonnançaient pas encore correctement. On me présenta une femme d'âge mûr affublée d'un beau prénom : Anna. C'était un mot facile à retenir et je jonglais avec aisance avec les prénoms :
- Constance aime Anna. Anna fait des câlins à Constance. Constance fait un dessin à Anna pa's'que Constance aime Anna. Je mettais toujours en avant mon prénom, je l'arborai comme on arbore une décoration avec fierté. Quand ai-je dit je ? Je ne pourrai mettre une date sur cet événement qui a été mémorable pour moi. Je faisais de très nombreux dessins à mes parents : crayons de couleurs, feutres et peinture étaient mes plus fidèles amis. Un jour je fis une petite fille à côté de son animal préféré : un gros chat gris et après avoir annoté mon nom en bâton - comprenez en majuscules - j'y écrivis juste au-dessus : je t'aime. - Ceci pour mon histoire, lut Marie avec tendresse. Et maintenant au lit, demain il y a école.
Elle tourna légèrement la tête vers la droite et constata avec satisfaction que William, son petit garçon, dormait déjà à poings fermés. Rêverait-il de Constance, était-il capable de comprendre cette histoire, ses états d'âme et leurs formulations ? Marie n'avait pas le courage de retravailler son texte maintenant, il se faisait tard et l'opacité nocturne ne lui était souvent guère favorable, elle en avait fait l'expérience. Mais dès demain matin, lorsque William partirait à l'école, vers huit heure vingt, elle s'y attellerait. Peut-être faudra-t-il changer la fin ? Certains personnages ?
Elle éteignit la lumière bleutée de la chambre de son fils. Elle reclassa ses feuilles blanches noircies mais malencontreusement lorsqu'elle voulut fermer son encrier celui-ci se renversa, inondant aussitôt la toute première page de son récit. Elle n'était pas fâchée. Elle ne se maudit pas. C'était un signe.
Il ne fallait rien changer. Ni la fin de l'histoire de Constance, ni remodeler la physionomie psychologique de certains personnages. Non, il ne fallait que retoucher le titre.
Elle l'oublia presque immédiatement comme si la coulée de l'encre bleue marine l'avait rendue partiellement amnésique.
Ce qu'elle savait : elle allait se coucher car elle avait la tête lourde. Elle laisserait sécher l'encre durant toute la nuit et reprendrait son travail demain.
Ce qu'elle ne savait plus : la présence typographique du titre s'était éclipsée à jamais sauf d'un endroit où il était demeuré encré. Dans la mémoire de William.
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Simonne SIMON - LELARGE
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