Après avoir déposé mon vestiaire, je suis entrée dans la vaste salle enfumée. Je ne sais plus ni pourquoi ni comment je suis arrivée ici, on dirait une sorte de fête, il y a un monde fou. - Bonjour soeurette ! - Salut Hélène(bises évasives). Bon, tu sais ce que tu as à faire. En attendant, tu te poses là et tu attends que je vienne te chercher ! Toujours aussi péremptoire, la frangine ! Je nose pas lui dire, mais, non, fichtre non, je ne sais pas ce que je dois faire, dabord, je ne sais même pas ce que je fais ici. Je vois de loin maman qui sagite (et les bras qui balancent, et la tête qui dit non qui dit oui) : à coup sûr, cest une réunion de famille, manquait plus que ça ! Pourtant, au milieu de tous ces visages, bien peu me sont familiers. Si, japerçois de loin mon cousin Olivier, le musicos du Métro reconverti en spirituel chiropracteur, avec son accolyte et néanmoins frérot le désaxé (bon, ça va, me dit ma petite voix, il a payé sa dette à la société oui, jusquà quand ? jusquà la prochaine fois). Un homme qui a dû être grand, brun, cultivé et intelligent maccoste soudain : - Ma chère Hélène (avec les trémolos de lintello-pas-de-gauche dans la voix), comme je suis content de te voir enfin. Toi qui es une autorité en la matière, as-tu lu le dernier ouvrage de Dolto ? Je nose pas lui dire quelle est morte depuis, disons, vingt ans ?, bafouille de plates excuses et me sauve en courant car, comme dans un éclair d'une BD de troisième zone, je viens de me souvenir : oui, cest une réunion de famille, en loccurrence la grande fête que maman prépare depuis des semaines pour lanniversaire de papa. Je viens également de me souvenir que, comme de juste, jai oublié le cadeau à la maison. Dailleurs, pourquoi Thierry et Jane ne sont-ils pas avec moi ? Les aurais-je oubliés à la maison, eux aussi ? Je descends à pas pressés lavenue des Champs-Elysées en direction du Virgin lorsque je remarque quune voiture savance ostensiblement et dangereusement vers moi. Raté ! Jen suis quitte pour un nettoyage intégral de mon imper (et pire si affinités). Après quelques sirènes de police et le départ des témoins, je me retrouve à lavant dun fourgon de police-secours ; lagent qui maccompagne mexplique quil doit absolument memmener au commissariat pour que je puisse y faire ma déposition. - Ce nest pas possible, je suis invitée à une fête danniversaire, vous comprenez, les 60 ans de mon père, je métais juste absentée quelques minutes pour une course au Virgin
- Ah bon, il a 60 ans votre père, ça doit être une célébrité alors ! - Euh, non, pourquoi ? - Arrêtez de vous moquer de moi, vous savez bien quil ny a presque plus de personnes de plus de 50 ans désormais. Mais, je vous reconnais, vous êtes la fille de Louis L. ! - Euh, oui, mais je ne me moque pas de vous, monsieur, loin de moi cette idée
Jallais lui demander comment il peut connaître mon père (un héros du quotidien, daccord, mais, pour le reste, doit yavoir erreur) et pourquoi ya plus de vieux (est-ce quils les mangent au fur et à mesure quils se reproduisent comme dans Soleil vert ?). Je me ravise quand je remarque cette façon quil a de me regarder comme si javais fumé la moquette. Jai tourné la tête. Tiens, il ny a pas de plancher à larrière du fourgon et ce sont les « passagers » qui le propulsent en courant sur le macadam lisse et propre. Drôle de journée, jai dû sans men rendre compte être télétransportée dans la troisième dimension, ou dans un studio de cinéma où ils ont reconstitué un Paris dHollywood. Le Paris que jaime, à la Malaussène, a disparu : des avenues rectilignes, des trottoirs luisants et des pelouses bien entretenues, tout le monde a lair de filer droit, bien dégagé autour des oreilles. Le temps commence à me paraître long (évidemment, ma montre est encore chez le bijoutier pour panne de piles), pour un commissariat central, il est bien éloigné du centre ville. Après avoir traversé des champs et une forêt (ma banlieue grise, ma banlieue vive, quont-ils fait de toi ?), nous parvenons enfin au commissariat, grand bâtiment de verre et de métal, au design froid comme un courant dair dessiné expressément par un urbaniste de La Défense, judicieusement situé à côté dune maison darchitecte (trop américaine pour être vraiment cossue
mais je crois me souvenir quelle appartient à larchitecte préféré de Thierry). Je trouve étrange la compassion de ces policiers pour mon histoire somme toute banale et leur assurance de rechercher les coupables. Avant de sortir, je remarqu e un agenda : il ny a que six jours dans la semaine (et ils ne sont pas du tout dans lordre lundi mardi etc.), à côté du français je déchiffre à grand peine un « alphabet » fait de signes et de symboles mathématiques (moi qui naime pas les chiffres, les maths et les symboles). Je demande à une femme une secrétaire sans doute : - Dites-moi, où avez-vous trouvé cet agenda ? - Enfin, mademoiselle, vous savez bien quon ne trouve plus que ça depuis larrivée de lEntité. Je fais mine de comprendre. Vu son âge (environ 45 ans), je lui demande si elle a connu le monde avant lEntité. - Moi, javais 5 ans à son arrivée, je ne me souviens plus. Votre mère a dû vous en parler
Quel âge avait-elle à lépoque ? Je men tire par une pirouette. Évidemment, les policiers ne mont pas ramenée sur les Champs (et ma course au Virgin, et lanniversaire de papa, dure journée !). Je pousse la porte dun bâtiment, du même design propret que lautre, tout en sachant que jentre ici par effraction mais sans deviner encore pourquoi. Je pénètre dans un bureau sur lequel traînent des sortes de cartes de visite un peu épaisses, blanches avec une bande jaune, plastifiées. Elles sont tellement jolies que je ne peux résister au plaisir den glisser machinalement quelques-unes dans ma poche. Au moment où je ressors, une jeune femme court après moi : - Vite, emmenez-moi avec vous, ils ne la relâcheront pas tant que vous ne maurez pas emmenée au commissariat central. Je comprends alors que ce que javais pris pour des bouts de carton (au mieux des cartes de visite) sont des supports informatiques dun genre qui mest inconnu, renfermant quelque information secrète, que cette fille est une dissidente qui veut se servir de sa propre personne et des supports informatiques comme preuves et quils retiennent quelquun prisonnier. Quelquun que je dois sauver (mais qui est-ce). Nous traversons la ville jusquau grand cube coloré dont la face ressemble à un gigantesque écran dordinateur qui aurait en fond décran une photo denfant. Je le trouve plutôt joli. En fait, il sagit dun immense magasin dans lequel a été aménagé un couloir de circulation-transit. Le gens rentrent chez eux sur ce tapis roulant à grande vitesse. Dans lindifférence générale, trois au moins nous agressent (peut-être des robots), je me sens menacée de mort et jignore toujours pourquoi. Cest comme si les gens ne voyaient rien du tout, comme si nous nexistions pas. Nous nous mettons soudain à courir sur le grand tapis rouge, renversant les gens qui ne bougent pas. Une petite pièce de 15 m², murs blancs, moquette bleue, pas de fenêtre. Deux hommes je reconnais mon commissaire mexpliquent que je dois leur remettre les éléments en ma possession comme pièces à conviction, à savoir la femme et les supports informatiques (comment cette femme peut-elle être considérée comme une pièce à conviction ?). Cela leur permettra darrêter les coupables. Finalement, sont-ils du bon côté ou font-ils eux aussi partie du système de lEntité ? Ils disent que nous sommes toujours dans le cube, ils ont vu sur leurs écrans de contrôle que nous étions attaquées et sont intervenus pour nous protéger. Intox ? Tout cela nest-il pas une immense machination ? Je reste figée. Je me réveille en sursaut et, non, je nai fumé ni la moquette ni aucun produit qui ressemble de près ou de loin à une drogue. Je me réveille de ce cauchemar et nous sommes bien entrés dans le troisième millénaire. Mais pas de big brother, pas de vacances sur Mars ni de télétransportation, pas dautoroutes à quatre niveaux ou de vacances par stimulation sensorielle. Seulement des millions daffamés qui crèvent, lentement de préférence, pendant quune minorité jette ses tonnes dordures sur terre comme sur mer. Le climat se réchauffe, une épée de Damoclès en forme de nucléaire est pointée au-dessus de nos têtes, la pollution atteint même désormais lAntarctique (à quand lespace et la lune ?), des espèces entières disparaissent (pas nous ! pas nous !). Bientôt, ce sera notre tour. Alors viendra le temps de lEntité.