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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)
 

L'ENTITE Jeannerot Isabelle

Après avoir déposé mon vestiaire, je suis entrée dans la vaste salle enfumée. Je ne sais plus ni pourquoi ni comment je suis arrivée ici, on dirait une sorte de fête, il y a un monde fou. - Bonjour soeurette ! - Salut Hélène(bises évasives). Bon, tu sais ce que tu as à faire. En attendant, tu te poses là et tu attends que je vienne te chercher ! Toujours aussi péremptoire, la frangine ! Je n’ose pas lui dire, mais, non, fichtre non, je ne sais pas ce que je dois faire, d’abord, je ne sais même pas ce que je fais ici. Je vois de loin maman qui s’agite (et les bras qui balancent, et la tête qui dit non qui dit oui) : à coup sûr, c’est une réunion de famille, manquait plus que ça ! Pourtant, au milieu de tous ces visages, bien peu me sont familiers. Si, j’aperçois de loin mon cousin Olivier, le musicos du Métro reconverti en spirituel chiropracteur, avec son accolyte et néanmoins frérot le désaxé (bon, ça va, me dit ma petite voix, il a payé sa dette à la société ­ oui, jusqu’à quand ? ­ jusqu’à la prochaine fois). Un homme qui a dû être grand, brun, cultivé et intelligent m’accoste soudain : - Ma chère Hélène (avec les trémolos de l’intello-pas-de-gauche dans la voix), comme je suis content de te voir enfin. Toi qui es une autorité en la matière, as-tu lu le dernier ouvrage de Dolto ? Je n’ose pas lui dire qu’elle est morte depuis, disons, vingt ans ?, bafouille de plates excuses et me sauve en courant car, comme dans un éclair d'une BD de troisième zone, je viens de me souvenir : oui, c’est une réunion de famille, en l’occurrence la grande fête que maman prépare depuis des semaines pour l’anniversaire de papa. Je viens également de me souvenir que, comme de juste, j’ai oublié le cadeau à la maison. D’ailleurs, pourquoi Thierry et Jane ne sont-ils pas avec moi ? Les aurais-je oubliés à la maison, eux aussi ? Je descends à pas pressés l’avenue des Champs-Elysées en direction du Virgin lorsque je remarque qu’une voiture s’avance ostensiblement et dangereusement vers moi. Raté ! J’en suis quitte pour un nettoyage intégral de mon imper (et pire si affinités). Après quelques sirènes de police et le départ des témoins, je me retrouve à l’avant d’un fourgon de police-secours ; l’agent qui m’accompagne m’explique qu’il doit absolument m’emmener au commissariat pour que je puisse y faire ma déposition. - Ce n’est pas possible, je suis invitée à une fête d’anniversaire, vous comprenez, les 60 ans de mon père, je m’étais juste absentée quelques minutes pour une course au Virgin… - Ah bon, il a 60 ans votre père, ça doit être une célébrité alors ! - Euh, non, pourquoi ? - Arrêtez de vous moquer de moi, vous savez bien qu’il n’y a presque plus de personnes de plus de 50 ans désormais. Mais, je vous reconnais, vous êtes la fille de Louis L. ! - Euh, oui, mais je ne me moque pas de vous, monsieur, loin de moi cette idée… J’allais lui demander comment il peut connaître mon père (un héros du quotidien, d’accord, mais, pour le reste, doit y’avoir erreur) et pourquoi y’a plus de vieux (est-ce qu’ils les mangent au fur et à mesure qu’ils se reproduisent comme dans Soleil vert ?). Je me ravise quand je remarque cette façon qu’il a de me regarder comme si j’avais fumé la moquette. J’ai tourné la tête. Tiens, il n’y a pas de plancher à l’arrière du fourgon et ce sont les « passagers » qui le propulsent en courant sur le macadam lisse et propre. Drôle de journée, j’ai dû sans m’en rendre compte être télétransportée dans la troisième dimension, ou dans un studio de cinéma où ils ont reconstitué un Paris d’Hollywood. Le Paris que j’aime, à la Malaussène, a disparu : des avenues rectilignes, des trottoirs luisants et des pelouses bien entretenues, tout le monde a l’air de filer droit, bien dégagé autour des oreilles. Le temps commence à me paraître long (évidemment, ma montre est encore chez le bijoutier pour panne de piles), pour un commissariat central, il est bien éloigné du centre ville. Après avoir traversé des champs et une forêt (ma banlieue grise, ma banlieue vive, qu’ont-ils fait de toi ?), nous parvenons enfin au commissariat, grand bâtiment de verre et de métal, au design froid comme un courant d’air dessiné expressément par un urbaniste de La Défense, judicieusement situé à côté d’une maison d’architecte (trop américaine pour être vraiment cossue… mais je crois me souvenir qu’elle appartient à l’architecte préféré de Thierry). Je trouve étrange la compassion de ces policiers pour mon histoire somme toute banale et leur assurance de rechercher les coupables. Avant de sortir, je remarqu e un agenda : il n’y a que six jours dans la semaine (et ils ne sont pas du tout dans l’ordre lundi mardi etc.), à côté du français je déchiffre à grand peine un « alphabet » fait de signes et de symboles mathématiques (moi qui n’aime pas les chiffres, les maths et les symboles). Je demande à une femme ­ une secrétaire sans doute : - Dites-moi, où avez-vous trouvé cet agenda ? - Enfin, mademoiselle, vous savez bien qu’on ne trouve plus que ça depuis l’arrivée de l’Entité. Je fais mine de comprendre. Vu son âge (environ 45 ans), je lui demande si elle a connu le monde avant l’Entité. - Moi, j’avais 5 ans à son arrivée, je ne me souviens plus. Votre mère a dû vous en parler… Quel âge avait-elle à l’époque ? Je m’en tire par une pirouette. Évidemment, les policiers ne m’ont pas ramenée sur les Champs (et ma course au Virgin, et l’anniversaire de papa, dure journée !). Je pousse la porte d’un bâtiment, du même design propret que l’autre, tout en sachant que j’entre ici par effraction mais sans deviner encore pourquoi. Je pénètre dans un bureau sur lequel traînent des sortes de cartes de visite un peu épaisses, blanches avec une bande jaune, plastifiées. Elles sont tellement jolies que je ne peux résister au plaisir d’en glisser machinalement quelques-unes dans ma poche. Au moment où je ressors, une jeune femme court après moi : - Vite, emmenez-moi avec vous, ils ne la relâcheront pas tant que vous ne m’aurez pas emmenée au commissariat central. Je comprends alors que ce que j’avais pris pour des bouts de carton (au mieux des cartes de visite) sont des supports informatiques d’un genre qui m’est inconnu, renfermant quelque information secrète, que cette fille est une dissidente qui veut se servir de sa propre personne et des supports informatiques comme preuves et qu’ils retiennent quelqu’un prisonnier. Quelqu’un que je dois sauver (mais qui est-ce). Nous traversons la ville jusqu’au grand cube coloré dont la face ressemble à un gigantesque écran d’ordinateur qui aurait en fond d’écran une photo d’enfant. Je le trouve plutôt joli. En fait, il s’agit d’un immense magasin dans lequel a été aménagé un couloir de circulation-transit. Le gens rentrent chez eux sur ce tapis roulant à grande vitesse. Dans l’indifférence générale, trois au moins nous agressent (peut-être des robots), je me sens menacée de mort et j’ignore toujours pourquoi. C’est comme si les gens ne voyaient rien du tout, comme si nous n’existions pas. Nous nous mettons soudain à courir sur le grand tapis rouge, renversant les gens qui ne bougent pas. Une petite pièce de 15 m², murs blancs, moquette bleue, pas de fenêtre. Deux hommes ­je reconnais mon commissaire ­ m’expliquent que je dois leur remettre les éléments en ma possession comme pièces à conviction, à savoir la femme et les supports informatiques (comment cette femme peut-elle être considérée comme une pièce à conviction ?). Cela leur permettra d’arrêter les coupables. Finalement, sont-ils du bon côté ou font-ils eux aussi partie du système de l’Entité ? Ils disent que nous sommes toujours dans le cube, ils ont vu sur leurs écrans de contrôle que nous étions attaquées et sont intervenus pour nous protéger. Intox ? Tout cela n’est-il pas une immense machination ? Je reste figée. Je me réveille en sursaut et, non, je n’ai fumé ni la moquette ni aucun produit qui ressemble de près ou de loin à une drogue. Je me réveille de ce cauchemar et nous sommes bien entrés dans le troisième millénaire. Mais pas de big brother, pas de vacances sur Mars ni de télétransportation, pas d’autoroutes à quatre niveaux ou de vacances par stimulation sensorielle. Seulement des millions d’affamés qui crèvent, lentement de préférence, pendant qu’une minorité jette ses tonnes d’ordures sur terre comme sur mer. Le climat se réchauffe, une épée de Damoclès en forme de nucléaire est pointée au-dessus de nos têtes, la pollution atteint même désormais l’Antarctique (à quand l’espace et la lune ?), des espèces entières disparaissent (pas nous ! pas nous !). Bientôt, ce sera notre tour. Alors viendra le temps de l’Entité.

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Simonne SIMON - LELARGE

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