J'aime
marcher dans les rues. Sentir
le souffle du vent sur mon
visage. La caresse du soleil
sur mes jambes nues.
L'élasticité du
sol sous mes pieds.
Les
gens pensent que je suis un
peu folle.
C'est
qu'ils ne savent
pas.
Les
mystères qui hantent le
bleu sombre de la nuit, aux
confins des univers, leur font
peur.
C'est
parce qu'ils ne savent pas...
Ils croient savoir, mais ils
ne savent pas.
Moi,
je sais.
Ils
s'appelaient Noémie et
Béranger. Ils
étaient jumeaux. Ils
sont toujours jumeaux. Ce sont
mes enfants et ils font partie
de ces fameux mystères
des univers. Nous avons de
longues conversations, la
nuit. Je monte sur la colline,
celle qui les attirait tant,
jadis, et là, ils me
confient les secrets. Ce sont
des secrets que tout le monde
connaît, au-delà
des
étoiles.
Il
n'y a guère que sur la
Terre que l'on est si
ignorant. Ils croient juste
savoir que je suis un peu
folle.
Noémie
et Béranger avaient,
dans le désordre, de
magnifiques cheveux blonds,
très longs, très
fins, un père
astronome, une autonomie
étrange pour des
enfants de cet âge et
des yeux couleur de nuit
d'été. Sans
cesse traversé par la
turbulence magique des
étoiles filantes. Et si
beaux, si
chauds.
Dans
les premières
années de leur vie, ils
prenaient leur père
pour un magicien. Celui-ci les
emmenait sur la colline, alors
que le soleil s'amusait
à brûler les
nuages. Il choisissait les
plus beaux jours de juin et
leur disait :
-
Regarde, Noémie,
à cet endroit,
là...
-
Où, papa
?
-
Juste à la pointe du
nuage qui a l'air d'une grosse
poule en
colère.
-
La grosse poule blanche, avec
sa tête en fumée
de havane ?
-
Celle-ci, oui... Et bien, la
quand la nuit poussera le
soleil dans son lit, j'y ferai
apparaître une belle
étoile blanche, belle
comme ta frimousse. Elle sera
exactement dans le gueule du
Lion, cette belle bête
toute piquetée
d'étincelles
pétillantes.
-
J'ai peur des lions, avouait
Noémie. Mais j'aime
bien les voir. Je crois que
j'aime avoir
peur.
Ou
encore :
-
Tu vois, ici,
Béranger.
-
Oui, papa. toujours la poule
blanche ?
-
Toujours, oui, mais un peu
plus vers le bas, à
l'extrémité de
son bec.
-
Qu'y aura-t-il, papa
?
-
J'inviterai une petite boule
pâle que j'appellerai
voyons... Jupiter. Ca te va,
comme nom, Jupiter
?
-
C'est beau.
Et
ils riaient, tous les
trois.
Et
pendant que papa l'astronome
jouait au magicien, je
m'asseyais sur l'herbe rase,
mes jambes apeurant les
fourmis, mes cheveux
frisés tentant
d'accrocher des lambeaux de
nuages.
D'autres
jours, Noémie et
Béranger s'en allaient
avec leur père. A
l'observatoire. Et je restais
seule dans la grande maison.
Mes jambes n'apeuraient plus
personne et mes cheveux
n'étaient que de la
paille cassante.
J'étais en hibernation,
ne respirant qu'à leur
retour.
Puis
leur père
commença à
voyager. De conférence
en congrès.
D'observations
américaines en
éclipses africaines. Il
se fondait dans
l'immensité
étoilée, passant
son temps dans les
avions.
-
Pour être plus
près d'elles,
affirmait-il.
Il
pensait bien entendu aux
punaises blanc-jaune qui
clouaient le ciel sur la toile
de l'univers.
Les
jumeaux étaient
gentils, m'accordant
câmins et caresses.
J'aimais être
choyée comme une jeune
chatte ronronnant entre leurs
doigts de
velours.
Dans
ces moments, ils me
gratifiaient d'un drôle
de regard. Complice et
pourtant empreint d'une
immense
douleur.
Le
nuit, j'entendais la
fenêtre de leur chambre
s'ouvrir. Ils me croyaient
endormie. Mais
déjà, à
l'époque, le sommeil
fuyait mes paupières,
préférant
s'appesantir sur d'autres,
certainement.
Je
veillais.
Et
je savais où ils
allaient. Je ne suis pas
folle.
Alors,
je cessais de respirer,
attendant leur
retour.
Un
soir, cependant, je brisai la
gangue de glace qui
m'enserrait, faisant voler en
éclat ce sarcophage qui
faisait de moi une ourse
bloquée dans sa
tanière.
La
chambre des enfants
était froide, comme
parsemée
d'étoiles de givre. Par
la fenêtre ouverte, je
distinguais clairement la
colline et son herbe rase,
éclaboussée par
la lumière de la lune
blanche. les enfants se
découpaient à
contre-jour sur le fond noir
du ciel.
Noémie
sautait, dansait et courait,
alors que Béranger la
regardait. J'imaginais sans
peine l'admiration qui couvait
au creux de ses sombres. Il
vouait à sa jumelle une
adoration de chaque instant,
complètement
ensorcelée par elle. En
retour, elle lui apportait une
tendresse sans
borne.
Soudain,
je les vis s'aplatir sur le
sol, et tel un feu d'artifice,
une nuée
d'étoiles filantes
zébra le ciel, le
griffant de coups d'ongles
fauves et
rageurs.
En
l'honneur de Noémie et
Béranger.
Depuis
ce moment, je n'ai plus peur
des univers.
Je
sais.
Je
me suis recouchée, sans
avoir besoin d'hiberner. Au
petit matin, ils dormaient
bien sagement entre des draps
tièdes. Leurs doigts se
croisaient au-dessus du sol
pastel, se rejoignant
au-delà des lits
jumeaux.
L'astronome
est revenu peu de temps
après. Ensemble, ils
s'enfermaient de longues
heures dans l'observatoire.
Sans moi. Mais j'étais
heureuse. Je partageais leur
secret.
Au
début, ils
m'écoutaient chanter,
ils me regardaient
inlassablement. Le regard des
enfants s'appesantissait de
plus en plus souvent sur moi.
J'aimais leur sollicitude,
leur amour.
Puis
leur père est
parti.
Il
avait besoin d'une autre vie,
bien sûr. Son
métier, sa passion. Il
a démonté son
observatoire, cachant au fond
de caisses capitonnées
les yeux qui lui permettaient
d'admirer celles qui
pétillaient,
là-haut.
Les
enfants l'aidaient,
transportant les
précieuses
pièces avec une
délicatesse charmante,
soulevant des cartons trop
lourds pour eux avec une force
surprenante.
Un
camion est venu. J'imagine que
l'intérieur devait lui
aussi être
capitonné. Et pourquoi
pas le moteur. Pourquoi
pas...
J'avais
mal à la
tête...
Je
crois que c'est cette nuit
là que Noémie et
Béranger sont
restés si longtemps sur
la colline, que c'est cette
nuit là qu'ils se sont
tellement amusé dans
les étoiles qu'ils ne
sont pas
revenus.
Mais
je ne suis pas
inquiète.
Depuis,
j'aime marcher dans les rues.
Sentir le souffle du vent sur
mon visage. La caresse du
soleil sur mes jambes nues.
L'élasticité du
sol sous mes
pieds.
Les
gens pensent que je suis un
peu folle. Que mon esprit est
comme le pollen qui
s'éparpille sous le
souffle printanier du
vent.
C'est
qu'ils ne savent
pas.
Ils
ne savent pas que les choses
que racontent les astronomes
sont des mensonges. Ils ne
savent pas que les enfants
aiment s'amuser dans le ciel,
la nuit, qu'ils se
transforment en étoiles
filantes, qu'ils vont
embrasser la lune, qu'ils
marquent au fer rouge la glace
des anneaux de Saturne, qu'ils
jouent à cache-cache
avec les soleils, à
saute-mouton avec les
galaxies.
Moi,
je sais.
Quand
vous verrez une étoile
filante, en juin, qui griffe
le ventre du ciel de son doigt
aiguisé comme un
rasoir, vous saurez
maintenant, que c'est un
enfant.
Noémie
ou Béranger. Ou
n'importe quel
autre.
Le
vôtre
peut-être...
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