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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)
 

ETOILES FILANTES Bruno Dehaye ( 1er prix d'expression littéraire ,1992 ,Château-Thierry )

J'aime marcher dans les rues. Sentir le souffle du vent sur mon visage. La caresse du soleil sur mes jambes nues. L'élasticité du sol sous mes pieds.

Les gens pensent que je suis un peu folle.

C'est qu'ils ne savent pas.

Les mystères qui hantent le bleu sombre de la nuit, aux confins des univers, leur font peur.

C'est parce qu'ils ne savent pas... Ils croient savoir, mais ils ne savent pas.

Moi, je sais.

Ils s'appelaient Noémie et Béranger. Ils étaient jumeaux. Ils sont toujours jumeaux. Ce sont mes enfants et ils font partie de ces fameux mystères des univers. Nous avons de longues conversations, la nuit. Je monte sur la colline, celle qui les attirait tant, jadis, et là, ils me confient les secrets. Ce sont des secrets que tout le monde connaît, au-delà des étoiles.

Il n'y a guère que sur la Terre que l'on est si ignorant. Ils croient juste savoir que je suis un peu folle.

Noémie et Béranger avaient, dans le désordre, de magnifiques cheveux blonds, très longs, très fins, un père astronome, une autonomie étrange pour des enfants de cet âge et des yeux couleur de nuit d'été. Sans cesse traversé par la turbulence magique des étoiles filantes. Et si beaux, si chauds.

Dans les premières années de leur vie, ils prenaient leur père pour un magicien. Celui-ci les emmenait sur la colline, alors que le soleil s'amusait à brûler les nuages. Il choisissait les plus beaux jours de juin et leur disait :

- Regarde, Noémie, à cet endroit, là...

- Où, papa ?

- Juste à la pointe du nuage qui a l'air d'une grosse poule en colère.

- La grosse poule blanche, avec sa tête en fumée de havane ?

- Celle-ci, oui... Et bien, la quand la nuit poussera le soleil dans son lit, j'y ferai apparaître une belle étoile blanche, belle comme ta frimousse. Elle sera exactement dans le gueule du Lion, cette belle bête toute piquetée d'étincelles pétillantes.

- J'ai peur des lions, avouait Noémie. Mais j'aime bien les voir. Je crois que j'aime avoir peur.

Ou encore :

- Tu vois, ici, Béranger.

- Oui, papa. toujours la poule blanche ?

- Toujours, oui, mais un peu plus vers le bas, à l'extrémité de son bec.

- Qu'y aura-t-il, papa ?

- J'inviterai une petite boule pâle que j'appellerai voyons... Jupiter. Ca te va, comme nom, Jupiter ?

- C'est beau.

Et ils riaient, tous les trois.

Et pendant que papa l'astronome jouait au magicien, je m'asseyais sur l'herbe rase, mes jambes apeurant les fourmis, mes cheveux frisés tentant d'accrocher des lambeaux de nuages.

D'autres jours, Noémie et Béranger s'en allaient avec leur père. A l'observatoire. Et je restais seule dans la grande maison. Mes jambes n'apeuraient plus personne et mes cheveux n'étaient que de la paille cassante. J'étais en hibernation, ne respirant qu'à leur retour.

Puis leur père commença à voyager. De conférence en congrès. D'observations américaines en éclipses africaines. Il se fondait dans l'immensité étoilée, passant son temps dans les avions.

- Pour être plus près d'elles, affirmait-il.

Il pensait bien entendu aux punaises blanc-jaune qui clouaient le ciel sur la toile de l'univers.

Les jumeaux étaient gentils, m'accordant câmins et caresses. J'aimais être choyée comme une jeune chatte ronronnant entre leurs doigts de velours.

Dans ces moments, ils me gratifiaient d'un drôle de regard. Complice et pourtant empreint d'une immense douleur.

Le nuit, j'entendais la fenêtre de leur chambre s'ouvrir. Ils me croyaient endormie. Mais déjà, à l'époque, le sommeil fuyait mes paupières, préférant s'appesantir sur d'autres, certainement.

Je veillais.

Et je savais où ils allaient. Je ne suis pas folle.

Alors, je cessais de respirer, attendant leur retour.

Un soir, cependant, je brisai la gangue de glace qui m'enserrait, faisant voler en éclat ce sarcophage qui faisait de moi une ourse bloquée dans sa tanière.

La chambre des enfants était froide, comme parsemée d'étoiles de givre. Par la fenêtre ouverte, je distinguais clairement la colline et son herbe rase, éclaboussée par la lumière de la lune blanche. les enfants se découpaient à contre-jour sur le fond noir du ciel.

Noémie sautait, dansait et courait, alors que Béranger la regardait. J'imaginais sans peine l'admiration qui couvait au creux de ses sombres. Il vouait à sa jumelle une adoration de chaque instant, complètement ensorcelée par elle. En retour, elle lui apportait une tendresse sans borne.

Soudain, je les vis s'aplatir sur le sol, et tel un feu d'artifice, une nuée d'étoiles filantes zébra le ciel, le griffant de coups d'ongles fauves et rageurs.

En l'honneur de Noémie et Béranger.

Depuis ce moment, je n'ai plus peur des univers.

Je sais.

Je me suis recouchée, sans avoir besoin d'hiberner. Au petit matin, ils dormaient bien sagement entre des draps tièdes. Leurs doigts se croisaient au-dessus du sol pastel, se rejoignant au-delà des lits jumeaux.

L'astronome est revenu peu de temps après. Ensemble, ils s'enfermaient de longues heures dans l'observatoire. Sans moi. Mais j'étais heureuse. Je partageais leur secret.

Au début, ils m'écoutaient chanter, ils me regardaient inlassablement. Le regard des enfants s'appesantissait de plus en plus souvent sur moi. J'aimais leur sollicitude, leur amour.

Puis leur père est parti.

Il avait besoin d'une autre vie, bien sûr. Son métier, sa passion. Il a démonté son observatoire, cachant au fond de caisses capitonnées les yeux qui lui permettaient d'admirer celles qui pétillaient, là-haut.

Les enfants l'aidaient, transportant les précieuses pièces avec une délicatesse charmante, soulevant des cartons trop lourds pour eux avec une force surprenante.

Un camion est venu. J'imagine que l'intérieur devait lui aussi être capitonné. Et pourquoi pas le moteur. Pourquoi pas...

J'avais mal à la tête...

Je crois que c'est cette nuit là que Noémie et Béranger sont restés si longtemps sur la colline, que c'est cette nuit là qu'ils se sont tellement amusé dans les étoiles qu'ils ne sont pas revenus.

Mais je ne suis pas inquiète.

Depuis, j'aime marcher dans les rues. Sentir le souffle du vent sur mon visage. La caresse du soleil sur mes jambes nues. L'élasticité du sol sous mes pieds.

Les gens pensent que je suis un peu folle. Que mon esprit est comme le pollen qui s'éparpille sous le souffle printanier du vent.

C'est qu'ils ne savent pas.

Ils ne savent pas que les choses que racontent les astronomes sont des mensonges. Ils ne savent pas que les enfants aiment s'amuser dans le ciel, la nuit, qu'ils se transforment en étoiles filantes, qu'ils vont embrasser la lune, qu'ils marquent au fer rouge la glace des anneaux de Saturne, qu'ils jouent à cache-cache avec les soleils, à saute-mouton avec les galaxies.

Moi, je sais.

Quand vous verrez une étoile filante, en juin, qui griffe le ventre du ciel de son doigt aiguisé comme un rasoir, vous saurez maintenant, que c'est un enfant.

Noémie ou Béranger. Ou n'importe quel autre.

Le vôtre peut-être...

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Camille BOULIERE

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