Toujours entre deux avions, entre New-York, Londres, Rome ou ailleurs, Cinzia la Milanaise, juive ashkénaze par sa mère, florentine par son père, était de retour, depuis hier, à Paris où elle résidait. Dès midi, le mannequin vedette en avait eu assez des poses trop longues, trop nombreuses et des ordres secs du photographe célèbre que flattaient tous les autres mannequins présents sur le plateau. Sitôt picoré le repas frugal, elle s'était échappée, laissant le photographe furieux. Elle avait passé l'après-midi à lécher les vitrines de Saint-Germain-des-Prés puis elle était allée rejoindre une amie pour un thé chez Angélina et le soir, elles s'étaient régalées d'un osso bucco, péché de gourmandise, chez Il Barone à Montparnasse. Elle avait quitté son amie devant la statue de Balzac, avant d'aller récupérer sa Mini Cooper, garée rue Delambre. Puis elle avait descendu la rue de Rennes pour s'engouffrer bientôt dans le parking souterrain de la place Saint Sulpice. Par la rue des Canettes puis la rue Bonaparte, elle déboucha sur le boulevard. Elle entra dans le grand café, plus attirée par la lumière que par l'animation qui régnait en terrasse. Elle alla s'installer à une table, en vue du tambour vitré, dans un froissement de laine. Elle portait une longue robe fourreau à larges mailles qui laissaient deviner de longues jambes. Elle jeta un coup dil rapide autour d'elle comme si elle vérifiait que tout fut à sa place. Les gens, des gens du soir, l'avaient tous remarquée. C'était bien ainsi... Elle en éprouva de la fierté, un peu de trouble aussi. Elle était mince, grande et brune, ses prunelles qu'un léger contour des yeux ombrageait, se rétractaient sous la lumière crue des suspensions Lalique. Elle n'attendait personne ou plutôt guettait celui qu'elle oserait charmer pour partager une nuit câline. Elle avait eu l'idée d'acheter un journal italien au kiosque voisin, elle l'ouvrit comme un ange déploie ses ailes.
Cinzia voulait un homme viril, un vrai mâle, non plus de ces fadeurs efflanquées qui portent bien la toilette. Vincent, un serveur s'approcha, tablier blanc jusqu'aux chevilles. Les joues couperosées et le nez turgescent trahissaient l'homme d'expérience. La mèche rebelle, mouillée par la sueur, ne masquait pas un début de calvitie. Un plateau d'argent sur une main, une lavette dans l'autre, il se cassa en deux...
- Que désirez-vous ?
- Un verre de lait chaud avec un peu de miel, s'il vous plaît !
L'homme en noir et blanc acquiesça, visage impassible... Cinzia se retourne encore et voit dans un coin deux femmes blondes. Une vieille et une jeune. Un chapeau blanc et une crinière en bataille. Quatre mains manucurées aux ongles rouges. Deux gorges qui s'enflent et se dérobent. Un regard farouche la toise. La plus âgée feint une superbe indifférence et sourit à sa voisine. Deux bouches superbes de catins, lèvres pulpeuses comme injectées de collagène. Elles font du vent avec leurs doigts et s'offrent à la convoitise de deux bruns à la belle prestance, surgis de nulle part. Ils se sont installés à leur table. Cinzia ne les a pas vus arriver. Un geste discret du barbu à lunettes d'écaille et le serveur accourt...
- Quatre coupes de champagne, se rengorge un des deux mâles.
Derrière la vitre, passent sur le trottoir de jeunes éphèbes. Bientôt, Cinzia brillera de mille feux car un gars en loden entrera, la quarantaine avantageuse, écharpe autour du cou, chaussures anglaises, les cheveux coiffés en arrière, digne et seul. Il sera pour elle, moustache épaisse mais bien taillée... Il s'assoira avec des gestes amples.
Il s'est assis, justement, à une table voisine. Elle, incendiaire, le regarde droit dans les yeux. L'homme sourit, passe la main dans ses cheveux... elle se replonge dans son journal.
- Un whisky, s'il vous plaît, répond-t-il au serveur qui d'un coup de menton lui indique avoir compris.
Cinzia se sent confuse avec son verre à la main. Elle boit, elle, du lait. Elle ne boit du vin qu'en mangeant comme juste avant, cet excellent Asti spumente, et encore fait-elle attention à garder parfaite sa ligne. Elle se redresse, s'étire pour détendre son dos douloureux. Elle est trop cambrée, elle le sait. Elle croise ses jambes... crissement de bas. Elle tend son cou, feignant de guetter quelqu'un qui se serait retardé. Et le tambour tourne... Des hommes entrent un à un, poursuivant la conversation entamée à l'extérieur, slalomant entre les tables. L'homme à la moustache épaisse mais bien taillée suit son regard... les glaçons tintent dans son verre. Elle est toute désir, fondante et l'envie de s'offrir la submerge. Vite, qu'il lui parle ! L'homme à la moustache épaisse mais bien taillée - on l'appellera Charmant - continue à observer l'extérieur. Il se lève enfin, un soulagement irradie son visage, lèvres fines. Cinzia est intriguée de son soudain intérêt. Elle peut voir entrer un des jeunes éphèbes, moulé dans un pantalon de cuir noir, un brillant à l'oreille. Celui-ci est gracile, long comme un jour sans pain. L'homme à la moustache épaisse mais bien taillée colle un baiser furtif sur les lèvres du jeune éphèbe. Quelques instants plus tard, le moustachu susurre en buvant son whisky.
Amour, amour !
(...) Cinzia en sueur, au petit matin. Heureuse sur le lit en désordre, son corps noué des étreintes de l'autre. En bas, la place est encore calme, elle entend les pigeons roucouler sur le rebord de la fenêtre. Ses narines hument le parfum de l'autre. Dans sa bouche, un goût suave... un goût doux. Elle se souvient des heures de la nuit sans sommeil, jambes enlacées et baisers goulus, l'autre contre elle, passionnément. Entièrement attentive à son plaisir. Caresses licencieuses mais si sensuelles. Paroles interdites mais si envoûtantes...
L'autre avait une peau de satin, était farouchement libre et s'appelait Délicieuse...
Volti subito !