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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)
 

LE HASARD EST CALCULE Anne - Bénédicte Joly

On est lundi et Louise est ravie. La perspective d'une journée de travail abrutissante et sans intérêt est bien vécue parce qu'elle débouche chaque soir sur un choix de vie délibéré : la fréquentation des amphithéâtres de la faculté de la Sorbonne Nouvelle dans la section Lettres Modernes.

Paris ce lundi : c'est le premier jour de la semaine certes mais c'est surtout la ponctuation de la fin du week-end. Des jeunes gens ont dansé, dormi, bu, mangé dans les rues de la Capitale. Le lundi est une opération de nettoyage, de remise en ordre. Le lundi, on fait table rase des deux jours précédents, on oublie le temps de la détente pour cinq jours consécutifs. On remet de l'ordre dans le désordre, on chasse les mauvaises odeurs, on vide les poubelles et on balaie. Louise fait elle aussi ce ménage intérieur, à cette différence près qu'elle ne se réserve pas le week-end pour laisser place à son désordre délibéré. Chaque soir ses méninges de secrétaire aimable, posée et sérieuse s'éclipsent au profit d'un esprit envahi par l'irrationnel : la découverte d'un nouveau monde, l'ouverture vers des gens différents, une disponibilité toute neuve pour réveiller ses premiers émois littéraires datant d'une quinzaine d'années.

Louise à quatorze ans s'apprêtait à mordre à pleines dents dans une vie scolaire dotée d'un professeur de Français hors du commun. Nous sommes en classe de troisième et le professeur principal se présente. Madame Dalhia. Mère de six garçons, alors âgée d'une cinquantaine d'années, simple, sans apparat ni maquillage : dès la première heure Louise sent que Mme Dalhia ne triche pas. Le pacte est posé, cartes sur table, l'objectif cette année est d'aimer lire et de, pourquoi pas, puiser en soi des possibles facultés créatrices. Par le biais du professeur principal, on connaît dès à présent le programme de l'année et Louise copie avec ferveur la liste des fournitures à acheter et les quelques ouvrages littéraires à se procurer.

Elle aime aller avec sa mère à la librairie, on y va pour deux livres, on en ressort les bras encombrés mais le coeur en alerte de s'être offert les dernières nouveautés que l'on désirait, où les classiques oubliés l'année passée et sur les conseils de sa mère Louise optait pour un ou deux livres datant de l'adolescence maternelle. L'une retrouvant émue un univers camouflé et gardé secrètement dans sa mémoire, l'autre découvrant une atmosphère autre, c'est ainsi que les aînés savaient faire partager leurs attractions livresques d'antan. Ce mélange passé-présent est riche de pulsions et de passions. Louise a hérité de cette richesse dès son plus jeune âge et c'est vers la trentaine qu'elle la recouvrera engloutie au fond d'elle-même.

C'est après coup qu'elle appréciera la donation maternelle, c'est aujourd'hui qu'elle renouera avec son passé et qu'elle reprendra le fil littéraire ébauché il y a quinze ans par Mme Dalhia. Femme admirable qui, par sa simplicité savait s'éclipser face aux oeuvres majeures. Elle mettait entre parenthèses ses aspirations de femme afin de laisser s'exprimer explicitement le contenu du livre étudié en classe. Mme Dalhia avait une voix délicieuse : claire, façon contralto et elle faisait entrer ses élèves dans le monde littéraire de façon sonore et phonétique. Les longues descriptions de cet auteur réaliste du XIXème siècle qu'on aurait pu sauter en tant que lecteur quelconque, ces mêmes descriptions ici nous envoûtaient car elles étaient dites avec amour par une voix douce et chantante contrebalancées par une présence féminine hors pair, sachant célébrer le sang d'encre d'un écrivain. Tout comme un prêtre se met au service de Dieu, Mme Dalhia était au service de la littérature, porte-parole de la célébration des lettres que Louise ne pourrait plus jamais oublier. Non, elle ne pourrait plus se débarrasser de ses souvenirs d'école, étroitement mêlés à l'univers livresque. Face à ce serviteur des livres et de ses élèves, Louise avait tout de suite sentit qu'il se passerait quelque chose de constructif entre elles-deux, si bien que durant cette année elle lut énormément et s'efforça de comprendre tout l'essentiel enseigné. De plus sa mère eut à cette époque un geste de compréhension en lui permettant de prendre des cours particuliers avec elle une fois par semaine et ce pendant deux ans. C'est donc à cette époque que se déclencha son attrait pour les lettres qui lui collait encore à la peau aujourd'hui. Elle découvrit Baudelaire, Rimbaud, Balzac et Flaubert ; elle se gargarisa des Décadentistes, se pâma face aux Surréalistes et se nourrit du Nouveau Roman.

En deux ans elle fit des bonds dans le temps de la littérature : deux siècles défilèrent sur ses cahiers, habitèrent sa mémoire et la comblèrent. Les relations avec Mme Dalhia étaient devenues amicales. Avant le cours particulier, elles dégustaient un bonbon à la menthe réciproquement apprécié. Puis le cours débutait dans une atmosphère doucement mentholée et les vers scandés étaient un ravissement, les citations relevées une révélation et les lectures écoutées une

émotion. Etait-ce la littérature, la création ou bien le professorat que Louise aimait le plus ? C'était un mélange, la littérature dite par cette femme était un tout qui flirtait avec la cohérence parfaite. Longtemps, elle s'était remémorée ses élans où le coeur et la tête étaient en symbiose. C'étaient ces souvenances qui lui revenaient à l'esprit.

Maintenant elle a trente ans, elle se souvient et cette résurgence explique clairement sa vie d'aujourd'hui. Lorsqu'elle écrit elle se surprend à former les lettres comme le faisait Mme Dalhia : les consonnes allongées, les voyelles bien formées et une application certaine pour bien tenir le stylo ou le plume entre le pouce et l'index. Tous ces indices réveillaient en elle une mémoire amoureusement sauvegardée. Malgré toutes ses qualités, malgré toutes ses attentions, Louise ne fit pas d'études supérieures, car elle voulait vite être autonome et devint ainsi secrétaire comme par hasard. Elle rendait souvent grâce à sa mémoire enfantine qui lui avait redonnée foi en elle, c'est pourquoi elle s'était inscrite à l'université pour suivre des cours du soir diversifiés toute l'année : ce n'était pas tant pour acquérir des diplômes que pour s'épanouir et se faire plaisir.

Lorsqu'elle s'y était rendue pour la première fois, elle s'était assise en face de la place du professeur et avait soigneusement sorti sa trousse bordeaux datant de la troisième au lycée, griffonnée et un peu usée mais si précieuse sentimentalement! A l'intérieur elle y avait annoté les prénoms de ses premiers amours puis avec un sursaut de pudeur elle avait tout crayonné. Ainsi elle gardait une trousse gribouillée mais riche en souvenirs. Elle écrivait au stylo-plume bleu, soulignait les titres des oeuvres avec sa réglette en plastique blanc et séchait son encre avec un buvard déjà moucheté des bavures d'antan ; elle amenait aussi en cours un petit pot de colle dans un emballage en plastique rose bonbon - du plus mauvais goût - avec un petit pinceau se trouvant à l'intérieur et dont l'odeur la transportait dans une papeterie parisienne dans laquelle sa mère achetait toutes les fournitures pour les rentrées des classes. Elle revoyait clairement les cahiers vierges empilés et classés en fonction de leurs grosseurs, leurs carreaux, la présence ou non de spirales... Il y avait aussi tous les stylos neufs enfermés dans des petites pochettes transparentes et les cartouches des différents stylos-plumes ordonnancées par couleur : du bleu turquoise au noir en passant par le bleu effaçable, le bleu marine, le vert foncé et le violet. Cette atmosphère d'odeur de neuf et de couleur tenait en éveil permanent l'enfant qu'elle avait été. Une fois que tous les ustensiles étaient sortis et placés avec rigueur et responsabilité, une fois qu'elle était revenue de son voyage nostalgique à travers les ans, le professeur commençait son cours avec ferveur et elle était d'une disponibilité sans faille.

Chaque lundi elle ne pouvait s'empêcher de laisser voguer ses souvenances, ainsi elle quittait son bureau à dix-huit heures, arrivait à la fac vers dix-neuf heures pour le cours débutant à dix-neuf heures trente. Elle gardait alors une demi-heure d'onirisme passif qui revenait à chaque début de semaine. Une fois ce parcours rétrospectif vécu, elle en était exemptée jusqu'au lundi suivant.

Paris un mardi : c'était finalement pour Louise le premier jour réel de la semaine. Un jour florissant, important d'abord scandé par huit heures de travail sur écran pour ensuite s'évader et se faire plaisir le soir. Bien sûr en plus des cours il y avait des travaux à réaliser chez soi, des recherches à faire en bibliothèque mais tout ceci dans un contexte de totale liberté. Les devoirs et dissertations à réaliser lui apportaient un grand confort moral, vers vingt-trois heures elle s'installait à la table de son studio dans le IXème arrondissement. Elle se concentrait sur le thème du devoir, les termes choisis, la ponctuation afin de pouvoir discerner les mots-clefs de la dissertation pour mieux déliminiter les articulations de sa copie. Tout comme en cours, elle organisait minutieusement son espace de travail : des stylos de toutes les couleurs et beaucoup de feuilles qu'elle ramenait généreusement de son travail. Enfin elle pouvait se plonger avec ardeur dans l'étude. Un bonheur qu'elle n'avait pas su ni pu goûter lors de l'adolescence. Aucun regret pour autant. Tiens ce soir une vision s'imposa à elle : elle avait croisé dans le couloir desservant la salle de cours un homme d'une quarantaine d'années, assez ordinaire mais son visage s'était inscrit dans sa mémoire. Pourquoi ? Parfois elle ne rentrait pas tout de suite chez elle et s'arrêtait à la bibliothèque pour y faire des recherches approfondies sur tel ou tel thème, dans tel ou tel siècle. Cela tombait bien, le mardi, la bibliothèque de l'université fermait à vingt-deux heures trente. Un mardi comme tous les autres hormis la vision de cet homme.

Paris un mercredi. Le mercredi est réservé aux enfants. Celui de Louise correspondant aux exposés oraux à l'université. Une crampe dans le ventre, la bouche sèche et les yeux inquiets, Louise affrontait - lorsque c'était son tour - son public d'étudiants avertis et se dévêtait temporairement de ses apparats de secrétaire : elle se construisait un nouveau langage, troquait ses escarpins pour des mocassins plats bleu marine et défaisait son chignon, laissant ses cheveux libres. Louise au naturel. Cette nouvelle nature était sienne le temps de la fac. Chaussant ses lunettes de myope elle mettait de côté ses coquettes mimiques de femme serviable. Elle était elle-même en ses trop rares moments d'exposés oraux. Ou plutôt elle renouait avec ce elle-même d'il y a quelques années, ce elle-même dont elle n'avait pas appris à apprécier les rudiments du savoir et de la possible explosion de l'imaginaire. Bousculée par une pulsion adolescente elle n'avait pris aucun temps de réflexion, elle avait dit «non» à toutes les formes d'instances la contraignant. Elle n'avait pas commis un acte délibéré elle avait réagi sans réfléchir et étouffé, jusqu'à ses épanouissements universitaires derniers, les prémices d'une personnalité riche et prometteuse. Par ses soirées littéraires elle voulait abolir le temps, le temps où elle n'avait pas pris le temps de mûrir sa réflexion. Mercredi elle ne vit pas l'homme mais ne s'en étonna pas pour autant.

Un jeudi à Paris. Ce jeudi-là ne ressemblait vraiment pas aux autres. Dès le matin, Louise sentit une atmosphère différente dégagée par le bureau. Les collègues la veille égales à elles-mêmes se faisaient distantes et froides ce jeudi. La matinée lui donna la chair de poule si bien qu'elle n'alla pas savourer le café avec ses connaissances professionnelles ni ne parla à personne. Au repos du midi une personne pourtant osa lui adresser la parole et eut l'amitié de lui expliquer l'attitude méfiante de ses collègues. En effet la veille au soir, Louise avait oublié un livre à son bureau, c'était un ouvrage littéraire tout particulièrement ésotérique et purement universitaire. Ses collègues pensaient que Louise était issue du même rang social et qu'elles avaient les mêmes points de repère et les mêmes valeurs. Or, en découvrant ce livre, elles s'étaient senties différentes et en furent terriblement vexées.
- Cette petite bourgeoise s'est bien moquée de nous, cria Hélène avec rancoeur.
- Quelle peste! Et dire qu'elle nous utilisait comme de véritables amies!, vociféra Françoise.
- Je suis déçue par Louise, ronchonna Fernande, elle nous snobait en faisant mine de partager nos soucis!!
Il est vrai que les gens ont une opinion de vous. Une opinion bien ferme et rassurante avec un mode d'emploi, quelques preuves et rien de plus. Chacun nie en l'autre sa possible évolution. Lorsque l'on change, on déstabilise celui ou celle qui nous a précédemment défini, il ne possède plus ses mêmes points de repère, ainsi survient la brouille, l'outrage ou plus simplement la distance. La distance naquit donc un jeudi. Louise se consacra désormais profondément à ses soirées universitaires. L'utilitaire de la journée était porteur de liberté. Le soir de joie. Là était l'essentiel. Ce même jeudi elle ne croisa pas l'homme. Tout absorbée par l'incompréhension de ses collègues, elle n'avait d'ailleurs ce soir-là eu aucune disponibilité pour voir se refléter son image dans son esprit.

Vendredi. Paris. Le dernier jour de la semaine faisait écho au premier dans la vie de Louise. Cette symétrie lui servait de point de repère et elle se sentait envahie de ce même souvenir nostalgique qui scandait le premier jour de la semaine. Chouchoutée par sa mémoire provenant de son enfance, elle fut surprise en pleine rêverie par un bonsoir amical qui lui réchauffa le coeur. C'était l'homme en question croisé naguère. Elle était gênée car son regard masculin était appuyé. En avance pour son cours du soir elle sortit précipitamment un gros livre, emprunté la veille à la bibliothèque, sur la peinture. L'homme, quant à lui, n'avait ni cartable, ni livre. Il n'était sans doute pas étudiant et puis au fond peu importait... Elle ouvrit son livre au hasard et lut la légende de la planche reproduite sur la page de droite : «La liseuse» de Renoir.

Paris, lundi 15 octobre 1984 à dix-huit heures trente. Henri est un assez bel homme, la quarantaine, ni marié, ni père, non par faute de postulantes mais par faute de disponibilité d'amour, par méconnaissance du sentiment amoureux. La Sorbonne Nouvelle est son bureau à lui. Il y surveille les étudiants la journée, dépanne celui qui en a besoin, vient en aide à celui qui cherche l'infirmerie ou réconforte celui qui se sent brisé par une mauvaise note à un partiel. C'est en quelque sorte un homme à tout faire, sans aucun statut ni dénomination, mais c'est une présence indispensable car il sait bricoler, réparer, repeindre, rétablir l'électricité, nettoyer, ordonnancer et aime beaucoup son lieu de travail et de villégiature.

Depuis deux années il est de permanence en soirée car de nombreux cours du soir y sont dispensés et il ferme les portes de l'université vers vingt-trois heures. Jamais il ne lui est venu à l'esprit de participer à un cours de littérature à ses heures creuses il préfère rester à l'extérieur de la salle ou de l'amphithéâtre, néanmoins bercé par le débit savant et savoureux des propos des grands professeurs, qui ont toujours un mot gentil pour lui. Il est la personnalité incontournable du lieu. Il est humble.

Ce jour-là est pourtant indélébile, il a vu une femme comme il n'en n'avait jamais contemplée, il n'avait jamais rencontré quelqu'un qui le paralyse d'appétence retenue et de fascination. Son oeil inexercé resta figé sur cette image qui, en ce lundi, donna du sens à sa vie.

Paris, mardi 16 octobre, dix-neuf heures. Sa journée s'écoula normalement. Il avait beaucoup de travail et ce dur labeur lui permit de ne pas regarder sa montre chaque minute. Il attendait avec précision et assiduité ledit moment. Le cours commençant à dix-neuf heures trente, il pourrait peut-être lui parler, lui demander si elle habitait Paris ou non plutôt si elle aimait les cours dispensés ici. Mais non voyons, soliloquait-il, si elle vient ici c'est qu'elle aime étudier. Que pourrais-je lui dire moi fétu de paille dans cette prestigieuse Université ? Oui je la trouve belle mais je ne peux quand même pas lui dire ça ? Remarquez elle a l'air gentil, il n'y a pas dans ses yeux une once de méchanceté, je pourrais l'inviter à prendre un café ? Non, le soir, seuls, cela fait malsain. Et puis, nous verrons bien...
- Dites-moi Henri, je trouve que ce couloir est bien sale. Nettoyez-le avant le cours de dix-neuf heures trente. Merci.
- Bien Monsieur le Directeur, bredouilla Henri qui venait de recevoir un coup de poignard dans le coeur.
C'est insensé, si elle me voit, moi, avec un balai dans les mains, je ne vais pas lui plaire. Elle, bien mise avec son joli petit cartable et moi, posé là avec un balai! Il pressa le pas et s'affaira tout en haut du couloir. C'était décidé, il ne lui parlerait pas ce soir. Demain peut-être.
Paris, mercredi 17 octobre, vingt-deux heures. La journée s'annonçait mal. Un travail énorme. Il aurait bien du mal à se trouver là, comme par hasard devant la salle. Armé de son balai, le visage triste et vide, il se laissa aller à ses rêves, paysages d'états d'âme que personne ne soupçonnait et qui faisait passer ses tâches ménagères plus vite. Quand on scrute le parterre on est surpris d'y voir tant de variétés de choses. Les gens ne regardent ni le ciel, ni le sol. Ils sont à mi-chemin ne considérant que les choses qui sont leurs hauteurs, pas en-deçà, pas au-delà. Henri ne compte plus les mégots fanés, rabougris, parfois gâchés qu'il ramasse quotidiennement. Il y a une majorité de cigarettes blondes, parfois Henri en repère une avec une trace de rouge à lèvres qui y est imprégnée, alors ce vulgaire détritus recouvre pour quelques secondes un espace de féminité et Henri imagine la possible propriétaire de l'ex-cigarette, la voix un peu cassée par trop de tabac, chaude et suave à l'image de la couleur du rouge à lèvres. Les yeux ? Petits et perçants, clignant souvent à cause de la fumée qui les pique parfois mais vifs et intelligents car ils dévorent dans ce lieu magique des milliers de mots par semaine. Sans parler du chewing-gum : Henri ne remerciera jamais assez les créateurs marketing qui innovent sans cesse dans la couleur du papier de chewing-gum : le bleu dur pour la menthe, le vert pour la chlorophylle, le rose pour la fraise, le jaune le citron, le marron la réglisse... Oui c'est vrai que la menthe domine, surtout au seuil des classes de cours. Remarquez quand vous devez prendre la parole cela distrait. Avant un oral il vous donne bonne haleine, après un examen il vous détend et se mêle délicieusement aux inhalations de la cigarette blonde. Puis il y a toujours de la poussière, des magmas de poils, cheveux, quelques brins de laine, de belles couleurs parfois qui laissent à Henri le temps de rêver sur un fragment de pull bleu marine qui sied aux blondes, au printemps avec une jolie jupe blanche plissée un peu au-dessous du genou ; ou encore cet extrait de veste couleur châtaigne qu'une belle rousse capiteuse pouvait mettre en valeur avec ses longs cheveux. Bref, ce mercredi, il se perdit dans sa poussière qu'il traqua avec véhémence tant l'absence de la vision de cette jeune fille le tracassait.

Jeudi 18 octobre. Une journée sans heure à relever, fade comme la grise mine et la brume du matin qui se dépose sur les pare-brises des automobiles. Il ne savait pas que vendredi serait une belle journée, que ses espoirs seraient exhaussés et que c'était le dernier jour où il allait être triste. Il resta donc dans cette atmosphère mélancolique toute la journée. Sa dernière journée.

Vendredi 19 octobre, dix-neuf heures trente. La journée passa vite. Rendez-vous devant la salle où le cours de littérature comparée s'impose avec entrain et bonheur chaque vendredi soir. Henri sait qu'on n'y parle pas seulement de littérature mais aussi de musique, de peinture... de l'esthétique de l'art en général. C'est un alliage de mots qu'il avait entendu il y a quelques semaines dans la bouche d'un étudiant à l'air intelligent. Il s'appropria depuis ces termes.

Elle arriva enfin, l'air juvénile, presque fragile avec son jean bleu, ses collèges assortis et un foulard aux couleurs vives noué dans sa chevelure. Que dire ? Que faire ? S'évanouir ? Non, on le remarquerait trop et en reprenant connaissance il se sentirait ridicule. Courir dans ses bras ? Mais elle serait terrifiée de voir venir à elle à vive allure, un homme costaud et inconnu. Non, non. Surtout ne pas balayer - Henri avait rangé ses ustensiles de nettoyage dans le placard au fond du quatrième étage et il savait que le directeur partait tous les vendredis à seize heures - ne pas s'agiter. Dire bonjour, tout simplement, il fallait dire bonjour! Mais bougre d'idiot, on est en soirée, alors on dit bonsoir. Rien d'autre, surtout ne rien dire d'autre. La voilà. J'avance. Elle attend que la porte s'ouvre. Tiens le jeune homme blond à sa droite a fière allure, je ne l'ai jamais vu. Il est jeune et sûrement intelligent. S'il vient ici c'est qu'il est brillant et désireux de briller davantage. Moi je suis miteux, j'aurai dû prendre un cartable pour occuper ma main gauche et tendre la droite. Et puis non, il ne faut pas donner une fausse image de soi. Je suis ce que je suis, si je la fais fuir, j'irai pleurer au quatrième étage en silence, dans le placard il y a toujours une réserve d'essuie-tout, j'y essuierai mes larmes... C'est un bonsoir bref, concis et discret qui sortit de ma bouche. Je ne regardai pas mes pieds, j'avais rivé mes yeux aux siens. Maladresse ? Sûrement puisqu'elle s'empressa d'ouvrir un livre. Ici le slogan pourrait être «un livre entre nous». Du coup je restai là, interdit, planté, glacé avec cette fille face à moi et ce livre qui, menaçant, forçait le respect. Je pus voir la page cent-dix-sept grande ouverte. Les mains de la jeune fille tremblaient. Les ongles mi-longs, pas de bijou, la délicatesse même. Calmement, j'attendis qu'elle finisse son passage, peut-être devait-elle revoir cette page cent-dix-sept, s'il y avait une interrogation ? Un exposé ? J'attendis donc - longtemps. Décidément cette page n'en finissait pas. Sa tête était plongée dans le livre. S'y cachait-elle ou bien était-ce ma présence qui la gênait ? Sobrement je fis donc demi-tour et psalmodiais un «au revoir, à bientôt», sans attendre la réponse. J'avais le visage en feu et le corps en fête.

Je relevai discrètement les yeux et ne vis plus personne. Seul un garçon à ma droite révisait un cours délicat dont il se ferait sans doute le porte-parole dans quelques minutes. Je franchis donc le seuil de la porte et m'assis, le coeur battant la chamade. Que l'émotion était bonne lorsque l'on se sentait concernée! Je compris immédiatement la raison des visions de cet homme tout au long de la semaine. Elle saisit l'attirance indéniable qu'il provoquait en elle, elle sentit l'épaisseur délicate d'une rencontre depuis si longtemps convoitée et attendue.

Je montai au quatrième étage, non pour sécher mes larmes avec ce fameux essuie-tout, mais pour rejoindre un espace qui était mien et je me sentis rempli d'importance et d'envergure, je rejoignis donc mes pénates provisoires. Lui avais-je plu ? Seuls trois mots étaient sortis de ma bouche, pouvait-elle sincèrement mesurer mon intérêt pour elle entre un bonsoir et un à bientôt ? Je reconnais que le troisième terme était bienvenu, j'avais eu un sursaut de présence d'esprit salutaire. Maintenant tout m'était égal. Je savais où la revoir et je m'empresserais de rentrer chez moi couvant secrètement mon bonheur si neuf.

Le cours est terminé, le jeune homme de tout à l'heure fut brillant lors de son intervention mais il ne m'émut pas, j'avais dans le coeur un espace bien différent de celui qui s'imprimait dans les ouvrages que l'on étudiait. Je pressentis à cette heure la différence entre la pratique et la théorie tant prêchée par nos aînés. Sitôt le cours achevé, je filai au studio pour cohabiter avec cet autre déjà bizarrement si cher. Je ne savais que faire de ma personne et je me trouvai bien encombrante. Finalement, je retroussai mes manches et me mis à astiquer mon studio à vingt-trois heures, éliminant toute trace de poussière, rangeant le moindre livre mal aligné sur le rayon de la bibliothèque. Tant pis pour les voisins, je passai méticuleusement l'aspirateur en prenant soin d'aseptiser cet espace, détail qui encore hier m'indifférait. Vers minuit, le studio reluisant, moi épuisée, je goûtai à un bonheur tout neuf dû à un rangement, un classement, un ordonnancement de mon moi. Je m'assoupis alors, vierge de toute contrainte, toute à cet homme.

Une fois arrivé chez moi, je ne sais pas ce qui m'arriva, une pulsion peut-être, mais je ressentis le besoin d'écrire à cette jeune femme anonyme qui occupait déjà tant de place dans ma vie. Je cherchai alors longtemps un stylo - parce que je n'en ai qu'un - et un papier ou plutôt le dos d'un prospectus trouvé la veille dans ma boîte aux lettres. Moi qui n'écrivais jamais, je formais les premières lettres avec une maladresse digne d'un enfant et aspirais une bouffée de bonheur auquel je n'avais jamais goûté auparavant :
- Belle jeune fille, oui vous êtes belle mais je ne sais comment le dire, le vocabulaire me manque. Je n'ai pas votre niveau d'étude. Je ne vous ai vu ou rencontré que quelques fois, mais je vous respecte déjà. Vous êtes suffisamment distante, donc vous forcez le respect, et en plus vous êtes jolie ce qui n'est jamais désagréable pour les yeux, gaie. C'est ce que j'aime le plus car vous n'êtes pas comme les autres qui sont souvent si ternes. Lorsque je vous vois, je sens un rayon de soleil enflammer mon coeur. J'espère qu'un jour je pourrai vous murmurer dans votre oreille bien ourlée un, je t'aime, sincère et tendre.

Cette nuit-là je fis un rêve qui revint ensuite très souvent lorsque j'étais heureuse : un homme qui m'est inconnu mais auquel je suis attachée, plonge en même temps que moi dans un gros et grand livre ouvert. En pénétrant dans l'ouvrage, nous nous éclaboussons à coups de mots, ponctuations, formes diverses. En ressortant la tête toute mouillée de ces palabres, on souffle sur quelques lettres restées collées sur nos visages et on rit. Ce que je préfère c'est qu'à la fin du rêve le livre se referme sur nous, les mots éclaboussés se réordonnancent, nos deux présences n'empêchent en rien la fermeture définitive du livre. Quand j'entends que les deux volets de l'ouvrage se rejoignent, je suis envahie par un sentiment extatique, pacifique, qui me fait toujours penser au premier, je t'aime, écrit pour moi, par Henri, un certain vendredi...

J'ignore encore aujourd'hui à l'heure où j'écris ce texte, comment la plume a-t-elle bien pu dessiner de telles formes et donner naissance à de tels mots. Ma perplexité est aussi étrange que la découverte du sentiment amoureux. Cette entrevue m'a fait comprendre que je pouvais penser à quelqu'un d'autre qu'à moi-même. A cette heure nous sommes deux et je sais que parfois, le hasard est calculé.

© A-B Joly. ISBN 2-9502476-3-6

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