Ce soir de nostalgie en vagues me submerge :
Nul ne peut retenir le fleuve du passé
Quand les émois d'un coeur vont fleurissant la berge
Où dérive à jamais le désir insensé.
L'aube le crépuscule ont charmé ma prunelle,
Avide, j'ai goûté la chair de chaque fruit;
Le rossignol parfois m'offrait sa villanelle
Quand la lune laiteuse illuminait ma nuit.
J'ai poursuivi la source aux douces barcarolles,
Arpenté les blés mûrs au rugueux fll-à-fil ;
En frôlant d'un baiser la moire des corolles
J'ai surpris en mes mains leur effluve subtil.
En chemin je cherchais, comme un cristal de roche,
La volupté d'aimer, la tendresse des miens.
Or, voici que la Mort au pas raide s'approche,
Dispose de ma vie éclose en mille riens.
Je m'en irai bientôt, fuyant la foule obscène,
Au bras de l'étrangère au sourire ambigu,
Mais je voudrais quitter dignement cette scène
Et survivre à vos yeux mieux que je n'ai vécu.
S'il faut suivre demain l'intruse aux voiles sombres,
Lucide, j'aimerais m'éteindre au petit jour
En cueillant l'heure bleue où s'estompent les ombres,
Dans un dernier regard embrasé par l'amour.