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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)
 

L'Initiatrice - 2 Mustafa Balel

C'était un jour d'automne , maman profitait de l'absence de mon père qui travaillait au service de nuit ce jour- là pour sortir le soir en compagnie d'une voisine. Elles passeraient d'abord chez la sœur Mihriban se faire dire si le bébé que cette amie portait dans son ventre sera une fille ou un garçon ; le mari était vraiment furieux parce qu'elle accouchait toujours de fille ; c'était sa dernière chance, car, si cette fois encore le bébé était une fille son époux la répudierait. Entre - temps, maman achèterait une amulette à la Sœur Mihriban qui lui servirait à la protéger de papa. Puis au retour, elles iraient chez mon oncle maternel qui habitait près de la maison de la voyante, elles présenteront les condoléances à sa bru qui venait de perdre son père. Avant minuit, le fils de mon oncle les ramènerait à la maison avec sa voiture
Tout en se préparant maman me prêchait un tas de recommandations à propos de ce que je ferai pendant son absence. Après avoir avalé mes fortifiants, je devrais prendre mon repas - la viande aux abricots aigres-doux - que je réchaufferai un petit peu sur le réchaud avant de me mettre à regarder la télé. Je devais apporter le bol de soupe à cette pauvre femme. Je la voyais fixer ses bas sur les genoux à l'aide de petits rubans élastiques tout en me parlant. Heureusement que papa était au service de nuit à l'usine, Ainsi elle était allégée d'un lourd fardeau. Faire apprécier le repas à papa était tout une affaire ! Toute la journée elle trimait, et cet homme difficile n'était jamais content ! Il trouvait toujours quelque chose à critiquer, un sujet pour engueuler ma mère...
Après avoir achevé de fixer ses bas, maman se mettait à grogner en regardant le portrait de l'homme acroché au mur. Tout en mettant son chandail couleur cerise pourrie elle disait, toujours en regardant la photo de papa :
" Eh bien, mon cher bonhomme ! Si tu ne buvais pas tant, je ne serais pas obligée d'aller chercher des amulettes chez une voyante inconnue en pleine nuit ! "
Dés qu'elle fut sortie avec la jeune voisine, je me sentais allégé d'un fardeau. Je découvrais vite la photo que j'avais cachée dans la couverture du livre. Je regardais avec une grande émotion cette image que Yakup m'avait prêtée à la dérobée et que je n'avais pas eu encore l'occasion d'examiner depuis des jours, car, dès que je la prenais en main, quelqu'un entrait subitement dans ma chambre ou bien, en entendant la voix de mes parents, je la dissimulais de nouveau et par la suite je l'oubliais. Or, je n'étais plus un gosse, j'avais achevé ma douzième année. Il fallait que j'apprenne les choses nécessaires à un jeune homme de mon âge. Quelques jours au paravent, Yakup, le gars sournois, m'avait examiné discrètement. Trouvant un prétexte, il nous avait fait faire, à Sedat et à moi, quelques dessins. Et là, qu'est ce qu'il avait rigolé de nous ! Soi - disant que nous avions dessiné le corps féminin ; mais tant pis, si nous avions mal placé les endroits charnels ! Il ne fallait pas ébaucher le sexe sur le ventre, mais un peu plus bas, juste dans l'entrejambes !... Et après avoir ainsi relevé notre gaffe, une fierté et un orgueil évident l'avaient pris ! Ainsi, comme il avait saisi nos points faibles, nous avions été le sujet de ses moqueries. D'après lui, quand un garçon a atteint l'âge de onze ans son " oiseau " devrait bouger, c'est - à - dire, son sexe devrait se redresser. A nos âges, les autres gars couchaient déjà avec les femmes du bordel ! Eh bien, avec cette occasion de se vanter, il ne cessait de parler ! Il faisait tout son possible pour nous faire rougir. A vrai dire, puisque nous n'étions pas sourds ni dépourvus de sentiments de virilité, il nous était impossible de ne pas rougir en écoutant ce qu'il racontait. Alors que nous, nous ignorions où se trouvait exactement le sexe d'une femme, Yakup, lui, nous racontait avec une grande fierté qu'il avait gonflé le ventre d'un tas de jeunes filles. Si après chaque relation sexuelle une femme devait accoucher, Elif, la manucure devait avoir au moins trois ou quatre douzaines d'enfants de lui... Chaque fois qu'il se targuait ainsi comme un coq de bataille, il se caressait son " oiseau " de la main qu'il mettait dans la poche de son pantalon, Sedat et moi, nous mourions de honte... Malgré nos protestations telles que " Eh ben, c'est pas vrai, t'inventes tout cela ", notre sentiment d'infériorité nous écrasait.
Je ne sais pas pourquoi, mais l'Etre humain supporte plus facilement un affront s'il le partage avec d'autres, mais s'il est le seul objet de cet affront, c'est plus difficile pour lui ; C'est la nature humaine ! Moi qui fais partie du genre humain, une fois que j'avais perdu le soutient de Sedat - un beau jour en effet, il était venu tout fier et nous avait raconté l'émotion sexuelle qu'il avait goûtée avec une fille gitane qu'il avait enfermée au cellier - je me sentais si abandonné sans savoir comment agir dans cette position de faiblesse, j'avais alors lancé à mon tour une attaque ! Et cette sortie sous la forme de quelques mots prononcés timidement pour prouver que je n'étais plus un gosse, avait crée une surprise de tonnerre ! Les yeux tout ronds, mes copains ébahis, murmuraient :
" Avec elle, hein ? C'est avec cette vieille femme que t'as goûté l'amour, hein ?... "
La tête baissée de honte, je sentais que mon cœur saignait doucement, brisé par le remords. Et voilà, depuis trois jours je vivais avec ce sentiment. Pourquoi n'avais-je pas donné un autre nom, mais notamment celui de cette pauvre ?... Cette question m'épuisait. Accablé de déshonneur, je n'osais même pas regarder les gens. Je mangeais moins, je sortais moins, je parlais moins. Pour me sortir de ce sentiment ou peut - être par curiosité, je regardais encore cette photo pornographique que je devrais rendre le lendemain à Yakup quand j'entendis un grincement assourdissant des gonds de la porte ; je vis la tête de maman emmitouflée dans le cache-nez glauque !
" Si tu t'endormais, je resterais à la porte. Si seulement nous avions une deuxième clé !... "
Pour interrompre ces reproches à propos de la clé que j'avais perdue, je lui dis :
" Bon, ça y est ; c'est entendu ! Je mettrai la clé à l'endroit prévu " je bégayais et j'étais à voir !... Un serpent glacial glissait sur ma nuque... Une sensation de fourmillement me pressait aux jambes... Mon cœur battait le tambour ! Peut-être que ma voix vibrait ou parce que j'avais un visage étonnement pâle, maman me regardait étrangement. Heureusement que le Klaxon du fiacre l'avait détournée, elle n'avait pu trouver le temps de me regarder plus attentivement. Elle s'était vite éloignée en se dandinant sur ses jambes courtes et enrobées de cellulites. Une fois qu'elle était sortie, une sensation de soulagement m'avait pris !... Je remerciai maintes fois par la pensée l'Oncle Nevrès qui m'avait aidé en donnant des coups de Klaxon afin d'inciter maman à se dépêcher. Si celle - ci avait trouvé la photo licencieuse comment pourrais - je désormais la regarder ? Qu'aurais-je fait si elle avait surtout vu le gonflement qui soulevait le devant de mon pantalon ?... On dirait que toutes les bêtes du monde circulaient en moi. Les fourmis rongeaient mon estomac, les grives gazouillaient dans ma tête, les mufles excités beuglaient comme des coups de tonnerre dans mes oreilles. J'avais une faim de loup... Pourtant, j'étais incapable de trouver la force de me lever et prendre le repas dans le garde - manger. Après un moment d'oubli, le remord qui m'épuisait, recommençait à saigner comme une plaie inguérissable. L'abcès me torturait le cerceau jusqu'à ce que mes nerfs fussent paralysés. Maman m'avait recommandé d'emporter la soupe de la vieille femme. Mais comment le faire ? Comment oserais - je la revoir ! Comme si elle était informée de mon mensonge enfantin, j'étais gêné et je la craignais. D'ailleurs, c'était justement à cause de cela que j'évitais d'aller chez elle ; je trouvais chaque fois un moyen de lui envoyer sa soupe. Mais ce jour-là, maman n'était pas à la maison ; il était donc impossible qu'elle l'emportât ; il ne restait que deux possibilités : ou bien ce serait moi à tout prix qui devais remettre à la pauvre femme son écuelle de potage ou bien je l'aurais abandonnée à sa faim. Il faisait déjà nuit puisqu'il avait déjà un bon moment que le muezzin de notre quartier avait annoncé aux croyants que la prière nocturne allait commencer. En fait, on entendait déjà les pas des gens qui avaient accompli leur devotion et qui rentraient de la mosquée comme par exemple l'Oncle Haydar, le pépé de Sedat, et le nouveau mari Mevludanné - c'était un paysan courtaud aux gros yeux globuleux et au ventre replet. Dès lors je n'avais plus le choix, je devais agir en vitesse. Par surcroît, c'était non seulement la soupe qu'il fallait lui porter, mais aussi le plat de viande aux abricots que maman avait préparé avec un grand soin pour me faire grossir un peu ; car d'après elle, un enfant de mon âge, c'est - à - dire en âge de puberté, devait être bien nourri.
Lorsque je fus arrivé devant la porte de chez elle après avoir traversé les chants des grives qui arrivaient du cimetière et qui atteignaient une dimension effarante à cause de l'écho sur la façade du petit turbé, j'étais si comblé d'émotion que je n'osais pas soulever le loquet. Planté sur la troisième marche, j'essayais de me reposer quelques instants et de reprendre mes esprits. De loin, on entendait la voix criarde de Redjébié Tata, immigrée de Bulgarie, appelant son petit - fils qui n'était pas encore rentré à la maison :
" Hé, Ahmet ! Viens vite enfant ! La table est prête, les plats refroidissent... N'oublie pas, si tu le forces, ton pépé te battra à mort !..."
Après un moment d'hésitation, j'avais soulevé le loquet et me voilà chez elle ! Elle me reconnaît à mes pas et dit :
" C'est toi, fils ? "
Sa voix était gémissante. Elle sort la tête enfoncée dans la couverture et m'apostropha doucement :
" Encore à manger ? "
Elle ne voulait pas de la soupe, mais, si je lui offrais un verre d'eau et si je changeais ces pommes de terre posées sur son front, elle me serait très reconnaissante. La bru du potier les avait mises comme un remède naturel destiné à baisser la fièvre, mais ces maudites tranches se réchauffaient très vite ! La pauvre jeune femme, malgré sa promesse, peut - être avait - elle une besogne urgente, ne revenait toujours pas les renouveler. Eh bien ! il n'y avait rien à dire d'une femme sans expérience, avec trois enfants, elle était toujours occupée et ne pouvait perdre le temps auprès de la malade. Je lui offre le pot de cuivre étamé que j'ai rempli avec l'eau de la jarre qui était au vestibule. En soutenant sa tête par la main, j'essaie de l'aider pour qu'elle bût facilement. Elle boit ou plutôt elle imbibe ses lèvres d'eau. J'épluche une grande pomme de terre sous une pluie de remerciements ; je la coupe en tranches et les remplace avec celles que la jeune voisine avait mises sur un fichu en coton fin. Au moment où je prenais le bocal de café dans le placard, elle me rappelle qu'il y a des lokoums dans une assiette en porcelaine fine ; elle voulait que j'en mange. Après avoir enrobé les tranches de café, je lui enroule le fichu sur le front et j'y fais un nœud. Dès que les tranches fraîches lui touchent le front, les gémissements de la pauvre prennent fin. Un peu soulagée, elle pousse un soupir et voilà les remerciements qui se succèdent :
" ... Que le Ciel te garde !... Que le Ciel transforme en or tout ce que tu touches ! Que tous tes désirs soient réalises !... "
Sous cette pluie de souhaits cordiaux, je me sentais brisé et accablé de remords. Elle répète plusieurs fois qu'il y a des lokoums et ajoute :
" Prends-en mon fils ! Manges-en ! Vas-y mon chou, ne me force pas à parler... Tu vois, j'ai de la difficulté à parler ! "
Son regard qui se fixe tantôt sur moi, tantôt sur l'assiette en porcelaine chinoise, est tellement inexpressif. Ses yeux pleins de larmes prêtes à couler m'obligent à me lever et à m'avancer à pas forcés vers le placard qu'elle désigne... La mollesse d'un lokoum aromatisé de rose entre mes doigts... Un frémissement subit dans mon corps... Je retiens difficilement le haut - le - cœur qui trouble mon estomac. J'étais si confus ! je ne pouvais pas le refuser pour ne pas peiner la vielle ni le manger ; car, même la vue de ces lokoums enrobés de sucre en poudre et de poussière de la rue provoquait en moi ce haut - le - cœur. J'étais imprégné de sueur ; je la scrutais ; elle me fixait. Elle avait l'air de vouloir être sûr si j'en mangerais. Donc, je n'avais pas d'autre moyen. Le glissement de quelque chose de moue et d'aromatisée dans ma bouche... La main sur la gorge pour retenir la nausée, je prends l'assiette de viande aux abricots que je viens de laisser sur la table, je m'agenouille près du lit, à son chevet.
" Vas-y, c'est ton tour... Maintenant, tu mangeras un morceau de ce que je t'ai apporté. C'est très bon ! Maman l'a préparé spécialement pour toi. "
Elle objecte gentiment :
" Merci, mon beau fils ! Je ne peux rien manger... Même une bribe me bouche la gorge... "
" Au moins quelques bouchées, pour mes beaux yeux... "
" Je ne peux pas, mon fils... "
" Du moins une seule bouchée. Simplement pour goûter... "
Il surgit une buée sur les yeux livides... Quelques faibles scintillements... Elle essaie de mâcher à l'aide de ses mâchoires usées l'abricot imprègne du jus de viande que je viens de glisser dans sa bouche avec une fourchette... Elle essaie de sourire doucement pour me remercier. Soudain, un haut - le - cœur !... Un remuement subit dans sa poitrine... Ses yeux deviennent énormes. Après une série de rots successifs et bruyants, une odeur d'éructation s'exhale et une sueur abondante afflue sur son visage ridé... Le lokoum que je viens de manger me bouche la gorge. Je regarde bouche - bée, les yeux grand - ouverts de la femme aîné de l'Oncle Ehliman. J'étais incapable de faire quoi que ce soit ; je me frottais les mains. Elle doit probablement comprendre que je frémissais de peur, après avoir échappée à la deuxième crise : " Vas-y, mon gars, soupire - t - elle, ne traîne pas ici. Il devrait y avoir un peu d'argent là, sous ce coussin orange, prends - le et rentre chez toi. Demain tu iras au ciné avec tes copains... "
Ses lèvres bleuâtres se crispent. Un remuement, une ondulation qui se répand de son abdomen vers sa gorge. Une crispation du corps... Ses yeux deviennent de nouveau exorbités... Est - ce moi, ce garçon, une assiette en cuivre étamé à la main, et qui crie :
" Ne meurs pas, je t'en prie ! "
Une éructation. Encore une... Des bruits rappelant les oiseaux... Les yeux fixés sur moi, elle essaie de murmurer : " Vas - y, mon petit ! Ne perds pas le temps avec moi. Vas regarder la télé... Moi, je ne suis pas en très mauvais état ; demain, j'irai mieux ; tu vas voir, je recommencerai à coudre des boutons de chemise ; tu enfileras mes aiguilles. Et je te donnerai des pistaches, des noisettes, à toi et à tes copains... " Il me semble que le bleu foncé de ses lèvres disparaissait et que ses yeux se retiraient de nouveau dans les orbites. D'un seul élan, elle me prend la main dans les siennes. Une fois que je ressens sa chaleur, je me mets à frémir comme si je touchais une marmite chaude. Entre temps, elle me rapproche d'elle, me serre contre son corps, me caresse les cheveux, elle les flaire, les baise...
Plus tard, elle dit " Dis donc, mon chou, vas vite chez toi... Moi je me porte mieux. Il n'y à pas à avoir peur... "
Je me lève pour partir, mais une hésitation me prend : " Et si tu meurs ? " Un sourire vague sur ses lèvres livides, elle dit " Dis donc mon petit ! Il n'y a pas à avoir peur. Eh bien, je n'ai pas encore envie de partir de si tôt. Pourquoi parler de mourir ? Attends un peu, il y a encore de beaux jours à vivre. Penses - tu que je te quitterai avant que tu ne grandisses ? Eh bien, quand tu seras ivre, sans moi, penses - tu que tu trouveras quelqu'un pour te sauver de la boue de la fontaine ?... "
Je sors et je me promène un bon moment sous les peupliers touffus entre le cimetière et la voie ferrée pour oublier ma honte ; oublier l'acte indigne que j'avais commis envers cette vieille au nom de mon passage de l'enfance à l'adolescence aux yeux de mes copains. Ni la peur, ni les ténèbres ni même la sereine bise automnale ne m'empêchent de faire cette promenade interminable qui ne prend fin qu'à quelques minutes après le retour de maman.
Quand je m'étais réveillé le matin, papa et maman n'étaient pas à la maison. Leur lit n'était pas défait... Par la fenêtre de leur chambre, on voyait deux hommes transporter un long cercueil vide ; Hussein, le demi - fou du quartier, essayait de porter difficilement la table mortuaire sur laquelle on lave les décédés vers la petite maison de la femme aînée de l'Oncle Ehliman...

Fin
Voir Initiatrice 1

* Jeu de mots qui faisait allusion au fait qu'on était jeune et qu'on avait les parties du corps, surtout sexuelles, qui fonctionnaient très bien.

** Baklawa, une sorte de mille - feuilles au pistache

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