Je vous ai bien dit que je n’avais pas fait cela de gaieté de cœur... mais le vieux Pedro voyait son entreprise péricliter, à presque soixante et douze ans. Aucune pierre tombale à graver depuis des semaines, aucun monument funéraire à construire depuis des mois et cinq mioches à nourrir. Le dernier a tout juste huit ans. Ce sont les enfants de son fils, tué lors d’un accident de chasse. La vieille Ninon donne bien la main à la boulangerie pour quat’sous, le dimanche quand toute la vallée vient à la messe, quand tous les montagnards descendent pour le marché du pays... Elle s’en retourne bien avec quelques pains croustillants que Paul lui offre, pour les gosses. A soixante-neuf ans, elle fait aussi le ménage à l’école avec une arthrite qui lui arrache de longues plaintes sourdes. Personne ne songe à reprocher quoi que ce soit à Pedro : il était arrivé avec sa fille déjà bien grosse au début de 1939, lors de l’exil massif des républicains qui avaient pris cette déculottée mémorable, dans l’indifférence générale. A la frontière, des gendarmes avaient désarmé puis accompagné ces civils épouvantés, ensanglantés, hirsutes. Ils avaient échappé de justesse aux quatre Stukas qui les mitraillèrent en deux passages successifs, juste avant le poste-frontière. Une trentaine de femmes et d’hommes étaient encore en vie de ce côté-ci du pont; les autres, y compris chèvres et vaches compris furent déchiquetés par les balles. On pouvait voir les animaux gisant sur le flanc, pattes dressées vers le ciel. Il fut question que le groupe poursuivrait sa route vers Pau, plus loin, vers un camp de regroupement en voie de construction... à ce que dirent les gendarmes. L’adjudant Ferrasse, honteux et embarrassé, les présenta à mon père, à l’époque maire du village et il fut décidé que ce Pedro avec sa femme seraient logés en catimini dans une baraque. Du couple de réfugiés espagnols, les uns ou les autres avaient bien trouvé à employer ou l’un ou l’autre. Puis le Gustave avait finalement offert à Pedro cette longue parc
elle au fond du vallon, sans un brin d’herbe, pas même une langue de terre grasse pour un potager. Cette parcelle n’était même pas une pâture pour les chèvres tant il y avait de la caillasse, des rocs de granit et des plaques de schiste. Il avait bien ri, le vieux Pedro, en nous disant qu’il était justement tailleur de pierres et qu’il se faisait fort de tailler les monuments funéraires de toute la contrée dans cette carrière. Il ne croyait pas si bien dire : quand la guerre est arrivée, beaucoup de nos jeunes fils ont été mobilisés mais ne sont pas revenus. On les avait longtemps cru prisonniers dans des camps allemands mais il nous a fallu nous rendre à l’évidence : seuls Gustave et Norbert avaient été chanceux. À travers l’Europe à feu et à sang, ils étaient revenus à pied, tout en guenilles, aigris, désabusés, pas même revanchards. Et le vieux Pedro commença vaillamment de construire un Monument aux Morts pour chaque commune de la vallée, avec le nom des autres, portés disparus après l’armistice de 1945. Si, pour glorifier nos poilus de 1918, les fonds avaient manqué... cette fois-ci, la vallée ne voulut pas être en reste. Creissac a eu le sien en six mois, en granit rose. Peu aprèsn celui de Peyrac, en granit rose aussi, fut flanqué d’une croix de Lorraine à la mémoire des gars du maquis qui avaient installé un campement de fortune dans la grange de la Mère Caufinac : tout au long de la guerre, les résistants y avaient fait halte à chaque retour d’un sabotage hasardeux ou après une échauffourée, jusqu’au soir d’avril 1945. Ce soir-là, la grange avait brûlé toute la nuit, eux dedans. Devant, lance-flammes à la main, cinquante soldats allemands, fuyards hilares. Des cris à fendre l’âme, deux chevaux et trois ânes étaient restés à hennir pendant que les flammes leur brûlaient le cuir. Personne n’a jamais su qui avait trahi. En 1947, le vieux Pedro grava en lettres d’or, en pleurant, leurs noms et prénoms. En 1949, ce sera au tour des communes de Burlos et de Campannac d’accueillir ses allégories magnifiques. P
uis il réalisa les pierres tombales de six vieux bergers grivois, de trois métayers débonnaires, des cinq ouvriers de la scierie tués lors de l’accident de 1955. S’ajouteront à ces travaux, dans les années suivantes, les commande de sépultures pour dix-huit grands-mères courageuses et vaillantes. Il ne faut pas oublier sur le col, le monument accusateur, à la mémoire des pauvres bougres tués en Indochine et en Algérie. Vous pouvez voir des ciselures et des dentelles dans le marbre rouge sang, enchâssé dans un granit luisant au soleil, du plus bel effet.
Au début des années 60, parce qu’ils ne voulaient plus se contenter de crottes de biques et de quelques roupies de sansonnet, nos gars sont partis à l’usine et ils ne passèrent pas commande de pierres tombales pour venir se faire enterrer par ici, plus tard. Ils ont d’abord pensé à acheter une voiture… puis ils ont préféré le formica et le papier peint de leur appartement, ensuite la télévision, au marbre et au granit du Père Pedro. Quand le cimetière commença à ne plus être visité que pour la Toussaint, j’ai commencé à m’inquiéter pour notre tailleur de pierres, d’autant que toutes ses économies avaient fondu dans les années 70, à l’approche de l’heure de la retraite.
Aussi, quand j’ai vu cet affreux s’installer chez nous pour couler une retraite dorée, mon sang n’a fait qu’un tour : le type avait vendu du ciment aux boches durant l’Occupation, on disait même qu’une bonne partie des blockhaus de la côte atlantique était faits de la farine qui était sortie de ses fours, puis il avait vu grandir sa fortune grâce au malheur des rapatriés d'Afrique du Nord qu’il abrita dans d’immondes barres d’immeubles, aujourd’hui devenues vrais châteaux de sables. Alors, un jour, craaaaac, j’ai brisé un manche de pioche sur la nuque de cet abject personnage et les gendarmes ont dressé procès-verbal. La victime présentait un hématome consécutif à la fracture des corps vertébraux des trois vertèbres cervicales, fracture occasionnée par une chute accidentelle dans le trou creusé dans son jardin... N’avait-il pas eu l’impudence de venir me demander un permis de construire pour une piscine de vingt-cinq mètres qu’il voulait parer de marbre importé d’Italie ? Et bien, ma foi, à la place, le vieux Pedro a pu lui construire un splendide mausolée, en marbre rose extrait du flanc de nos montagnes. Mausolée récemment inscrit comme merveille régionale dans le circuit de visite du village pour la plus grande joie des touristes !
Et quand ces six pêcheurs, vrais citadins, sont venus patauger dans nos rivières, décimer notre population de truites arc-en-ciel, de saumons sauvages et rafistoler à la hâte, de leurs propres mains, quatre cabanes de bergers pour y abriter leur braconnage, j’ai eu un nouveau coup de sang : j’ai ouvert en grand les vannes du barrage, en amont sur la Roussette et une énorme vague a emporté ces malotrus. Mon remords s’est éteint quand j’ai vu les veuves éplorées demander à ce que les bonhommes soient ensevelis, tous ensembles, dans notre cher cimetière et le vieux Pedro put leur bâtir une belle demeure, pour l’éternité, sur laquelle il érigea une stèle magnifique, évoquant l’impétuosité de nos torrents.
Plus tard, personne ne comprit pourquoi un couple d’écossais si délicieux avait décidé de se donner la mort en se jetant dans le gouffre de Montignac. En fait, Judith et John m’avaient avoué leur projet : faire venir une équipe de trois terrassiers du Lancashire pour rénover les vieilles pierres de notre vieux presbytère dont ils s’étaient portés acquéreurs… ils pensaient payer moins cher, directement en livres sterling, leurs trois buveurs de bières.
Quant à ces promoteurs parisiens, si fiers de leur moderne programme d’habitat social en milieu rural, se targuant d’être têtus, bien certains de la légitimité de leurs droits à utiliser des panneaux de béton précontraint pour diminuer le coût de fabrication de nos maisons en pierres taillées par notre talentueux Pedro, toujours gaillard... ils n’aimèrent pas taper du crâne sur le rebord d’une bétonnière, un soir, dans leur chantier.
Qu’est-ce qui a pu motiver un comportement si violent ? Chez moi, un homme si délicat ?
Comme vous le savez, de réputation, je suis un maire progressiste et relativement paisible. J’avais promis, à ceux qui me firent confiance en votant pour moi, de lutter contre le dépeuplement de nos montagnes et de favoriser la création d’emplois locaux tout en préservant le patrimoine historique et culturel. Je me suis fait un devoir de respecter ces promesses… ce qui, de nos jours, est plutôt rare en politique, vous en conviendrez. J’ai donc voulu montrer à notre jeunesse que les politiciens n’étaient pas tous des menteurs. C’est aussi simple que cela, monsieur le Président…
Est-ce un crime que de tenir parole ?