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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview

CINQ QUESTIONS A P. G. ACLINOU

•Historien, vous estimez que le développement du Golfe du Bénin est étroitement lié à saspécificité géographique. Pensez-vous que ces caractéristiques pèsent encore sur l’évolution du peuple béninois ?

L’histoire du golfe du Bénin est liée en effet à la spécificité géographique de cette zone de l'Afrique et plus précisément dans sa partie centrale, en cela que la mobilité des hommes a été de tout temps la règle ; un nomadisme pourrait – on dire qui est source de rencontres avec d’autres hommes, avec d’autres cultures et avec d’autres échelles de valeurs…
Les confrontations qui en résultaient, qu’elles furent pacifiques ou tumultueuses conduisaient toujours à la réflexion ; réflexion sur soi, mais aussi réflexion sur ses propres valeurs... et qui dit réflexion dit écoute de l’autre et donc échange…c'est la marque des hommes de cette région…
Aujourd’hui, ces caractéristiques jouent un rôle secondaire, voire inexistant car, la circulation des hommes sur toute la planète et dans toutes les directions est non seulement la règle, mais elle est enfin admise comme une nécessité de l’espèce ; je veux dire que les barrières géographiques n’existent plus – formellement - ; encore un peu de patience, et nous verrons les barrières politiques s’effondrer à leur tour. Toutefois, plus que la disparition de ces ver-rous imposés par la nature et puis par l'homme, c’est l’extraordinaire ouverture sur le monde qui fonde le nouvel horizon de l'espèce. En effet, l’homme dispose aujourd’hui de puissants moyens de communication, et donc d’échange, qui échappent pour la plupart aux contingen-tements partisans, que ces limitations soient politiques, religieux ou raciales … votre site est l’un de ces moyens qui nous relient au monde entier et cela en permanence ; j'allais dire malgré les velléités de censure, dès lors que nous le désirons ... La réflexion interculturelle peut désormais être continue pour peu qu’on veuille bien s’en donner la peine.
Nous pouvons retenir cependant l'idée que son histoire a habitué l’homme du golfe du Bénin à considérer de tout temps le monde comme un espace à découvrir… que le monde est à parcourir… ce sont par conséquent des hommes et des femmes qui ont toujours été prêts à bouger … le colonisateur ne recrutait - il pas le gros de ses troupes de fonctionnaires et d’exécutants dans cette région…
Il nous faut admettre à présent que le développement, c’est – à – dire la résolution des pro-blèmes économiques dont découle la solution de tous les autres, ne peut plus s’envisager sur une base géographique aussi étroite qu’est la région du golfe du Bénin, et plus précisé-ment sur la base des États actuels de cette zone.
En effet, le maître mot de tout développement est l’économie qu'on le veuille ou non ; or, celle - ci ne peut se concevoir sans un marché stable de consommateurs au sens large du terme. Il faut bien constater qu’aucun État de la région ne dispose d’une population suffi-sante en nombre pour dégager un nombre suffisant de consommateurs qui autorise une poli-tique autonome, à l’exception du Nigeria ; ce qui place depuis une quarantaine d’années tous ces États dans une situation de dépendance, quelle que puisse être la valeur de ses dirigeants ou leur bonne volonté ou encore la détermination des populations.
La solution ? Un regroupement en des ensembles centralisés politiquement pour atteindre les dimensions nécessaires pour une action économique viable et qui ne soit plus aux ordres – et non les espèces de " sous - traitants " qui peuplent l'Afrique et qui, à mon sens pérenni-sent une parcellisation, très préjudiciable, issue de l'époque coloniale.

Il faut que nous acceptions enfin de sortir de cette parcellisation malgré nos " tuteurs " de tout genre à qui on ne peut pas demander de privilégier les intérêts de l'Afrique au détriment de leur vision propre ; ainsi, au début des années soixante – dix, le président d'un grand groupe industriel de l'agro – alimentaire écrivait un article dans un journal économique fran-çais dans lequel il indiquait que l'Afrique devrait être un grenier pour la France à l'instar de l'Amérique du Sud pour les USA… On ne peut pas être plus clair sur le rôle qu'on entendait faire jouer aux dirigeants des États Africains. Il s'agissait avant tout pour ces personnes – physiques ou morales - de mettre en œuvre une structure de corruption des hommes, de promouvoir une recherche effrénée d'individus à corrompre…Je suis de ceux qui croient que le corrupteur est au moins aussi méprisable que le corrompu. Mais, l'existence de corrup-teurs autochtones ou non, ne peut en aucun cas nous absoudre.

Pour le golfe du Bénin, on peut considérer – et espérer - que des hommes habitués à tant de controverses par leur histoire seraient davantage prêts à passer par dessus les chauvinis-mes locaux et accepter une telle réorganisation politique en profondeur où l'intérêt supérieur prime sur les velléités de potentats locaux ; si toutefois la frénésie avec laquelle depuis une quarantaine d'années on a cherché systématiquement à dévoyer l'homme n'a pas eu raison des leçons de l'histoire comme je le crains.

En somme, il ne faut plus considérer un peuple béninois seul, mais un ensemble d'hommes qui doivent rechercher avec d'autres, venant d'autres horizons, les moyens d'un sursaut dont l'urgence est de plus en plus manifeste ; un sursaut qui doit – être avant tout de l'ordre de l'intellect.


• Linguiste, vous révélez un parallèle entre les langues et dialectes employés au Bé-nin et ceux pratiqués en Asie qui utilisent des hauteurs de ton différentes pour si-gnifier des concepts fort éloignés les uns des autres pour un esprit occidental. Les évolutions récentes de la société béninoise tendent-elles vers une uniformisation de la langue, vers une multiplication des particularismes locaux ou vers l’usage d’une nouvelle langue qui viendrait remplacer et enterrer celles utilisées jusqu’à maintenant ?

L'existence de langages tonales n'est pas propre à l'Afrique, je crois même que c'est assez répandu dans le monde, et notamment en Asie comme vous le soulignez très justement.

L'élément prosodique me sert comme marqueur identitaire sur la base d'un certain nombre de dialectes ; il s'agit pour moi d'induire l'identité des origines, ou plus exactement, de confirmer la commune origine des groupes ethniques par une similitude des langages qui ne diffèrent alors que par l'élément tonale. Cette différence provient naturellement des ren-contres avec d'autres peuples, avec d'autres hommes dont les pratiques linguistiques vont interagir avec celles des nouveaux arrivants, les divergeant vers des formes spécifiques que nous leur connaissons actuellement sans toutefois rendre méconnaissable le langage d'ori-gine. L'écart prosodique est d'autant plus marqué que la migration se sera dérouler très tôt dans le temps ; ceci est général sur notre planète.
Accessoirement, ce fut pour moi l'occasion de montrer l'extrême précision de ces formes linguistiques ; précision qui, à mon sens, peut être mise en avant pour montrer la très grande minutie dans les définitions des concepts qui fondent la culture des dites sociétés ; c'est vrai en particulier, quand on considère l'approche spirituelle de l'existence.

Il ne me semble pas cependant que la recherche d'un nouvelle langue qui serait la synthèse des parlers actuels soit nécessaire. Ceci pour plusieurs raisons : la première est la difficulté de la chose dans la mesure où chacun voudra privilégier ses habitudes linguistiques ; ce serait là un facteur supplémentaire de conflit, puisque nous serions emmenés à faire des choix qui laisseraient insatisfaits les groupes ethniques dont les dialectes ne seraient pas intégrés ; évitons cette pomme de discorde supplémentaire.
La seconde raison est qu'il nous faut résolument nous ouvrir au monde ou continuer à le rester ; or, je ne pense pas qu'un langage qui nous serait propre soit en l'état actuel du monde à même d'attirer des praticiens autres qu'africains. Nous ouvrir au monde certes, mais en préservant nos habitudes linguistiques. Cette nécessité de sauvegarde est satisfaite pour le moment et le restera tant que le noyau familiale à l'africaine, mais aussi les liens entre les groupes sociaux subsisteront et continueront de jouer pleinement leur rôle de transmission et de préservation.
En d’autres termes, nous ne devons pas oublier qu’une politique linguistique, s’il doit en avoir une, ne peut que mettre l’ouverture sur le monde au premier plan. Cela nous impose d’éviter tout chauvinisme linguistique sous prétexte d’originalité ou d’indépendance…

Par la force des choses, l’anglais est inévitable actuellement ; mais, pour des raisons histori-ques, il nous faut faire une place au moins aussi importante au français qui me semble être la véritable héritière de la Grèce antique quant à la richesse des subtilités que cette langue autorise dans l'expression des concepts.
C'est l'approche qui me semble être la bonne attitude dès lors que nos parlers africains sont préservés. Je pense pour conclure qu’il est inutile de nous lancer dans la recherche d’une autre langue ; je n'en vois pas la nécessité.

• Philosophe, vous vous interrogez sur le « commencement » et les divinités yoru-bas. Cette riche mythologie se développe dans des légendes transmises oralement qui ont encore cours aujourd’hui. En particulier, vous mettez en relief le lien reliant ces croyances au développement du vaudou qui a conquis les Caraïbes et une im-portante partie de l’Amérique du Sud. Ce retour aux sources, essentiel sur un plan historique et lié au développement de l’esclavage, a t’il des conséquences directes sur l’essaimage des traditions vaudoues dans le monde ?

Je peux répondre sans hésiter que sans les horreurs de l'esclavage – dont je rappelle au passage que nous africains sommes aussi responsables – la culture vodou n'aurait pas la notoriété qui est la sienne actuellement. Toutefois, son aire d'influence irait certainement au delà du golfe du Bénin pour la simple raison que les peuples issus de Tado se sont très lar-gement répandus à travers l'Afrique, grâce notamment à la colonisation.
Mais, est-ce que je peux parler de retour aux sources ? Je m’interroge ! je m’interroge, car, les peuples qui venaient de Tado ne se sont jamais départis des légendes fondatrices de leur culture quelles que furent les pérégrinations et quelles que soient les incertitudes des temps…
J’avais tenu à préciser que l’origine n’était ni Haïti ni les caraïbes ni l’Amérique du Sud tout en rendant hommage à la ténacité et au courage des peuples Noirs transplantés qui, malgré la formidable pression à laquelle ils étaient soumis, malgré l’insécurité de chaque instant, avaient su préserver ces légendes de l’oubli quitte à masquer très subtilement certains des éléments à préserver.
Si retour aux sources il doit y avoir, ce serait celui vers les sources pédagogiques, celles qui renferment le sens véritable des légendes et l’enseignement qui y est enchâssé.
J’ai déploré, et je déplore encore la pratique qui en a été faite et qui a cours encore de nos jours ; pratique qui est rituelle avant tout, parce que ce rituel n’affiche ni sa finalité – qui est essentiellement pédagogique – ni surtout, ses fondements doctrinaires qui se révèlent par une étude critique des légendes ; conséquence : pour la plus part des personnes, le vodou n'a plus qu’une connotation négative dans la mesure où on y voit que superstitions et prati-ques " magiques " à commencer par ceux là même qui se posent en garants de sa pérennité.

J'ai déploré donc ; mais, l'honnêteté intellectuelle conduit à se demander si ces pratiques n'ont pas été justement le moteur qui a permis à l'ensemble des fondements de traverser les siècles pour arriver jusqu'à notre époque, pour nous atteindre et nous permettre désormais de les soumettre sereinement à la raison critique. Nous pouvons aujourd'hui chercher à sa-voir s'il s'y trouve un enseignement universel, et si la réponse est oui, d'en extraire les élé-ments constitutifs ; vous savez déjà que selon moi, un enseignement universel s'y trouve enchâssé. Voilà donc qui nuance ma critique du ritualisme idolâtre qui est constaté.
Ainsi, plus que les traditions du vodou, c'est de trouver les liens qui peuvent s'établir entre ces éléments et ceux qui nous parviennent d'autres cultures qui m'intéressent ; cette terre est une, n'est – ce – pas ? Nous devons nous entendre tous autant que nous sommes pour y vivre en paix ; ce qui suppose une connaissance mutuelle sereine et sans à priori.

• Auteur, vous avez utilisé tous les genres classiques (poésie, nouvelle, roman, es-sai, récits…) pour communiquer avec un public essentiellement francophone. Vous présentez prochainement un nouvel ouvrage : « Le musée virtuel du mot ». Com-ment ce choix de la langue française s’est-il imposé à vous et n’avez-vous pas été tenté d’user d’autres langues pour communiquer vos réflexions et votre savoir ?

Vous savez, à ma naissance, la France allait jusque chez moi ! alors, je peux vous dire que je n'ai pas eu vraiment à choisir ; je ne le regrette pas bien sûr, cette langue offrant elle aussi tout ce qui est nécessaire pour exprimer en profondeur sa pensée et sa réflexion comme d'ailleurs ma langue maternelle, mais avec un avantage supplémentaire qui est d'ouvrir à davantage d'interlocuteurs.
J'ai utilisé la langue anglaise pour communiquer dans ma profession mais également lors de l'analyse que je propose pour les légendes africaines ; une version anglaise est ainsi dispo-nible, ce qui m'a permis d'échanger avec des interlocuteurs cubains, américains, brésiliens et mexicains notamment , signe de l'extraordinaire diffusion de la culture vodou. Toutefois, je maîtrise trop peu l'anglais pour en faire une langue de réflexion approfondie, et Le Musée Virtuelle du Mot est une réflexion ; c'est un ensemble de regards qui sont portés sur l'homme, le monde et sur la vie … réflexion donc, et l'exigence de précision fait que je ne pouvais choisir qu'une langue dont je possède une très bonne maîtrise pour le faire ; et dans ce cas, c'est soit ma langue maternelle soit le français…
Le Musée Virtuel du Mot, c'est aussi l'expression de ce que je crois avoir compris de la ren-contre avec d'autres cultures, mais également les réflexions et les pensées que m'ont inspi-rées ces rencontres et celles que j'ai eu à faire dans des situations ou avec des individuali-tés…le choix de la langue Française s'imposait. Je vais après cela proposer de porter le regard sur la culture du golfe du Bénin telle qu'on peut la découvrir à travers ses croyances, et cela de façon plus approfondie que ce que j'ai fait jusqu'alors ; ce sera la prochaine publication ; l'exigence d'une communication la plus large possible fait que là aussi, le choix de la langue se porte sur le Français.

• Scientifique, vous livrez dans vos essais des réflexions profondes sur le Tiers-Monde. Elles annoncent un combat qui, selon vous, ne sera pas remporté par des politiques, mais par des « intellectuels indépendants ». Estimez-vous que cette ca-tégorie est à même de survivre sur un continent en proie à des déchirements politi-ques, économiques et sociaux où la volonté de puissance le dispute allègrement à des aspirations sociales plus légitimes ? L’exemple d’un chef d’état poète ne vien-drait-il pas infirmer cette thèse ?

Le politique est nécessaire dans les combats auxquels le Tiers Monde ne peut échapper ; le politique est nécessaire parce qu'il est l'un des moteurs de l'action. Toutefois, l'efficacité de son action ne peut résulter que de la participation des foules, car, le politique en démocratie est tributaire des masses populaires qui l'élisent ou bien le destituent – c'est leur prérogative imprescriptible dans une démocratie – d'où, de plus en plus souvent nous assistons dans pratiquement toutes les démocraties, à des comportements du monde politique dans le but avoué de contourner la volonté populaire… je n'en veux pour exemple que ce qui s'est passé dans certains pays d'Europe lors de la seconde attaque de l'Irak . Ce qui ne veut pas dire que le politique doit suivre aveuglément et en toutes circonstances le moindre changement d'état d'âme des masses. La confiance est donc limitée dans l'action du politique, hélas ! Même si cela ne peut – être systématique.
Pour l'Afrique, il s'y ajoute à mon sens, des conditions aggravantes pour l'homme politique Africain, et celui du golfe du Bénin ne fait pas exception ; en effet, jusqu'où nos hommes poli-tiques sont réellement libres de déterminer leur action ? Et si ce n'est pas le cas, quels sont les moteurs de leur action ? A quelles forces doivent – ils et sont – ils amenés à se plier ? Il nous faut admettre que ce n'est pas à la volonté ni aux souhaits des populations…
La tâche urgente me semble être celle de l'éducation des foules, éducations morale et civi-que, deux nécessités qui doivent être celles des intellectuels non engagés politiquement mais qui seraient décidés à promouvoir l'avenir ; je veux dire promouvoir un avenir dans un horizon de plusieurs décennies...
J'entends par " intellectuels indépendants " ceux des intellectuels africains qui auraient choisi délibérément de ne pas s'engager directement dans l'action politique, quelque soient les raisons de ce choix, et qui ne se poseraient pas non plus en inspirateurs de l'action au quotidien des hommes politiques. Ce type d'hommes est – il à même de survivre en Afrique, demandez – vous.

Pour répondre à votre question, il me faut considérer deux périodes : la première va des premières années des mouvements d'indépendance, c'est – à - dire, le début des années soixante jusqu'au milieu des années quatre – vingt. La seconde période court depuis…
Bien entendu, la césure n'est pas franche ; la délimitation peut également varier d'un pays à l'autre, mais, nous pouvons considérer globalement cette séparation.

Pour la première période, vous avez raison, il était en effet pratiquement impossible aux in-tellectuels que nous prenons en compte de survivre dans les nouveaux États qui se cons-truisaient ; à cette situation, on peut avancer plusieurs raisons.

La première de celles – ci fut l'extraordinaire enthousiasme qui animait tout un chacun pour une Afrique enfin libre et pour laquelle il fallait se dévouer pour la bâtir – on ne mettra pas longtemps à déchanter !

Ensuite, le sentiment – néfaste selon moi – de beaucoup d'intellectuels qui considéraient qu'ils étaient qualifiés pour tenir tous les rôles, et donc tous les postes de responsabilité quelle qu'en soit la spécificité ; d'où une lutte sournoise et acharnée pour le pouvoir. Ces acteurs devenaient ainsi, sans le savoir peut – être, la proie de toutes sortes de corrupteurs ; ils devenaient également l'objet de bien de manipulations …

Une dernière raison enfin est qu'au début des années soixante, les intellectuels étaient en petit nombre ; l'Afrique comptait peu d'universités, et tout ceux qui avaient un brin de forma-tion étaient sollicités par tel ou tel parti politique… Très vite, le pouvoir politique était devenu méfiant, en raison notamment du second point évoqué ci – dessus ; et cela, d'autant qu'une démocratie véritable ne présidait pas au déroulement de la vie politique ; conséquence : les hommes au pouvoir ne pouvaient permettre l'existence " d'électron " libre. Les dirigeants au pouvoir tenaient à connaître l'opinion de tout ceux qui pouvaient jouer un rôle et plus préci-sément celui d'opposant à leur régime, y compris d'opposants internes … L'existence d'intel-lectuels indépendants dans les cercles politiques ou simplement dans les pays fut ainsi un exercice particulièrement périlleux sauf à se faire oublier, c'est – à – dire : à taire sa réflexion ! Cette période ne fut – elle pas celle des partis uniques pour l'essentiel ?

La seconde période se caractérise par la multiplication des universités ; il s'en était suivi tout logiquement un accroissement du nombre de personnes qui avaient accès aux formations universitaires sans compter celles qui étaient formées dans les pays étrangers que ce soit en Europe, en Amérique ou même dans ce qui était l'Union Soviétique.
Cette période se caractérise également par un début de " mondialisation " de la spéculation réflexive favorisée notamment par la généralisation de la lutte Est – Ouest depuis les années soixante – dix…
Ces deux facteurs - le plus grand nombres d'intellectuels africains et l'internationalisation des échanges culturels, et donc la réflexion partagée, c'est – à – dire, les controverses qui se sont développées sur tous les terrains - libéraient en quelque sorte l'intellectuel africain peu à peu des contingences politiques. Il accédait à une autonomie par rapport au monde de l'ac-tion politique ; il pouvait dès lors, s'il le souhaitait et en était capable, se muer en pédagogue ; mais il fallait accepter de porter le regard vers tous les horizons sans parti pris et de devenir un observateur critique qui se donne le recul nécessaire à une analyse sereine des problèmes.
Ces intellectuels là peuvent subsister à mon avis, dès lors que leur ambition était d'être des hommes libres dans leur pensée, des hommes capables d'assumer leurs idées. Pour cela, ils doivent être convaincus que leur rôle est d'une première utilité, en cela qu'il est de contri-buer à l'émergence d'une prise de conscience collective et responsable au niveau du plus grand nombre.

Quel est en effet le problème le plus urgent à résoudre pour l'Afrique ? Le développement économique ? L'éradication des maux sanitaires qui y sont endémiques ? … Non, ce n'est rien de tout cela à mon sens, même si la solution à tous ces problèmes est d'une urgence extrême ; c'est l'émergence de cette conscience qui prime sur tous les autres problèmes ; car, c'est elle et elle seule qui peut nous amener à conduire avec responsabilité et efficacité les autres luttes qui sont indispensables ; et cela, l'homme politique ne peut le faire en l'état actuel de la vie politique économique et sociale dans nos pays.

P. G. Aclinou – Reims, juin 2005.

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