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PARTICULARITE DE L'INVENTION TECHNIQUE Ahouman Adayé
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La technique perfore ou accélère la porosité des instances rigides les plus sourdes au changement des régularités internes. Elle porte toujours plus loin l’artificialisation des procédures et comportements, nous « déplantant » sans cesse d’une prise de conscience rigoureuse de la réalité contiguë : par l’usage systématique des objets artificiels, elle nous brouille toute possibilité de méditation essentielle sur le temps et partant la mort. Elle flèche nos besoins mais rarement la flèche du temps et ses déterminités angoissantes : nous entretenons avec le réel des rapports fardés, confinés que nous sommes dans des dispositifs de consommation strictement régulés. En effet, par ses réseaux polymorphes, la technique tisse la trame de notre quotidienneté. Nous sommes silencieusement attelés à ses effets médiats et immédiats ; ses balises manifestes ou voilées orientent massivement nos projets. Nous nous plions presque par réflexe à ses injonctions : notre époque célèbre plus que jamais la symbiose matinale homme-technique qui pendant longtemps a subi les assauts déterminés du logothéorique à travers une forclusion hâtive de la technique encore faiblement d’actualité. En effet, le recours régulier aux prothèses n’a pas entièrement émoussé les assises de cette posture qui, par de subtiles énoncés discursifs organisent la coercition de la technique. Aussi pour prendre la mesure de cette polémique récurrente, il convient dans cette enquête de rappeler et interpréter les positivités qui singularisent la trajectoire de la technique depuis la libération de la main. Une trajectoire en phase avec la temporalité particulière qui cadre l’horizon de l’invention technique.
Le concept technique et surtout ses caractérisations actuelles marque une rupture significative avec ce qui était. Il est récent puisque du XVIIIè siècle. Ses aspects immédiatement connus et célébrés sont en conformité avec ses assignations les plus positives. Ce n'est pas que tout ce qui le caractérise soit intégralement inédit, mais l'essentiel de ses assises et de ses ramifications intègre des perspectives et des pratiques peu usitées. Mais comme toute perspective, celles-ci sont engagées à partir d'un socle primaire préexistant, cela est indiscutable. Mais le début d'un déploiement n'affecte que marginalement le processus ou le devenir de ce même processus. Tout processus s'étoffe au fil de son parcours, et c'est en ce sens qu'il est "processus" sinon il serait le "hors processus", c'est-à-dire l'être. Il est ouvert à l'extérieur adéquat qui le nourrit et assure sa perpétuation toujours relancée. Le temps, l'espace et leurs dérivés respectifs organisent toujours les choses, leur affectent calmement leur touche d'authenticité. Il en est de même pour le concept technique qui exprime et va plus loin que ce qui a été ; il réédite tout en infirmant substantiellement l'antériorité dont il émane. Avant on parlait plutôt d’art. Terme qui dans le temps a fait place à celui d’esthétique qui lui-même a été remplacé par technique qui signifie ensemble de procédés transmissibles à même de reproduire des fins utiles. Une technique accordée à l’expérience et aux acquis scientifiques. Elle est le propre de l’homme : l’homo sapiens est primairement homo faber, c’est-à-dire fabricant d’outils. L’avènement de l’homme est en corrélation avec l’apparition des armes et outils. Ceux-ci expriment des nécessités vitales et biologiques puisqu’ils rendent compte d’une volonté d’affronter un environnement rarement partenaire où seul le vouloir vivre très déterminé et créatif peut .temporairement repousser la cruauté ambiante. Il était non seulement question de résister aux attaques physiques des autres étants et à la nécessité de se nourrir correctement, mais aussi affronter les dérives spécifiques à l'espèce humaine. Et cet adversaire est au moins aussi redoutable que tous les autres. Son intelligence, sa capacité à aller plus loin que ce qui est, rend plus complexes et peu stables ses rapports avec l'autre. Il peut à tout moment brouiller les lignes de démarcation ou repères pour réaliser ce que lui dicte sa volonté et qu'il croit par présomption toujours bien éclairée. Et c'est dans cette instabilité permanente qu'il est que s'origine sa tendance à vouloir transformer la réalité qui immédiatement n'épouse pas ses attentes. L'adversité c'est la nature, et justement l'homme en tant qu'élément de cette nature, participe de cette adversité générale, il est parfois son propre adversaire. Son existence, du moins le fait qu'il existe nécessairement explique en partie sa spontanéité à transformer ce qui est à sa portée. Tendant toujours vers, c'est-à-dire ek-sistant, il a du mal à admettre que les choses restent en l'état. Il les fait tendre vers, comme pour les mettre en conformité avec sa propre nature perpétuellement en étirement. Donc si ses conditions de vie sont dangereuses, c'est aussi parce qu'il est lui-même un danger aux déterminations très mobiles et souvent imprévisibles ; il est un danger dans un environnement hautement dangereux. Et c'est peut-être pour cela qu'il va systématiquement mettre en application et contre cet environnement sa capacité de nuisance "naturelle". Il va "naturellement" artificialiser la nature. Pour exister, il doit faire ek-sister ce qui l'entoure, et ce relativement à ses propres balises. Tout doit devenir ou être sur la trajectoire jamais terminée de l'avenir : le réel est convoqué à se dépasser positivement, à devenir artifice toujours modifiable.
Mais l’existence des outils donc de la technique n’est effective que parce que l’homme a des mains libres pendant la locomotion. Car dès l’origine, la colonne vertébrale, la face et la main sont liées. Et l’homme qui est la dernière configuration du processus paléontologique ne devient à proprement parler Homo faber ou sapiens parce qu’il est en station verticale, a une face courte et des mains libres quand il marche. Mais ce processus qui va du poisson à l’homme met en évidence une rupture significative : la station verticale marque une différence fondamentale entre l’homme et le singe, l’autre relais antérieur : "la communauté des sources du singe et de l’homme est concevable, mais dès que la station verticale est établie, il n’y a plus de singe et donc pas de demi-homme. Les conditions humaines de station verticale débouche sur les conséquences de développement neuro-psychique qui font du développement du cerveau humain autre chose que augmentation de volume". (Leroi-Gourhan => Le geste et la parole P 34 Albin Michel).
Mais les outils actuels ont pris la place de cette main initiale dans l’exécution de certaines tâches ; la main ne garantit pas nécessairement l’efficacité requise. Elle peut être très limitée ou limitante en ses dispositions, c’est-à-dire inadaptée pour affronter ou résoudre des problèmes spécifiques qui dépassent son rayon de possibilité. Mais cela n’a pas toujours été le cas. En effet, la préhistoire témoigne à travers les inscriptions sur les grottes de l’action sans artifice de la main de l’homme. Sans recours extrinsèque, elle a réussi à rendre manifestes des intentions, du vécu ou des projections. Cette main très active, en contact sans médiation avec la matière, a au fil du temps organisé ses opérations en s’appuyant sur des outils dont la multiplication à travers des usages différenciés a fini par marginaliser l’utilité de la main. La main ne peut pas toujours, elle n'est pas toujours capable. Et quand elle peut, ses actes n'ont pas nécessairement l'efficacité souhaitée. Ses possibilités peuvent ne pas convenir, c'est-à-dire ne pas être compatibles avec les indications répertoriées. Non seulement elle peut ne pas convenir mais parfois contrevenir et déstructurer des procédures relativement maîtrisées. Elle n'est donc pas la garantie qui rassure en toute circonstance, elle peut être la faille qui assure la rupture ou la désagrégation. Et c'est pour cela que notre actualité qui est en quête de limitation progressive des failles ou erreurs, réduit de plus en plus l'effet direct de la main dans les articulations techniques très sensibles. Il n'est pas rassurant de confier l'essentiel à une main fondamentalement dépendante des options ou situations particulières et immédiates de son sujet. Si c'est la distance qui permet l'action ou le regard efficace, cette distance ne serait-ce qu'au plan physique, n'existe pas entre la main et le sujet. Comme configuration spécifique d'un corps lié en ses membres et réflexes, la main ne peut être à distance significative, elle fait corps, est partie intégrante d'un corps que fait terriblement souffrir toute césure imprévue. Elle ne pourra jamais en toute autonomie marquer la distance qui conditionne tout tri positif de la réalité. C'est donc cette dépendance directe à un corps et une âme qui a initialement fait sa force dans le rapport à l'extérieur ou à l'objet, c'est cette même dépendance qui fait que la technoscience minore son impact dans les dispositifs à très haut niveau de précision. La précision de la main est intégralement celle de son sujet dont les limites au plan physique qui globalement sont celles de l'espèce, n'incitent pas particulièrement à l'euphorie. La "maîtrise" et la "possession" de la nature qui cadrent l'ambition technoscientifique doit progressivement infirmer la hardiesse peu prévisible de la main. La main ne peut systématiquement aider à avoir cette "main-mise" espérée : on ne peut sans prévention "miser" sur la main ; le calcul et la prévision technoscientifiques détestent l'imprévisible. A la main va donc être adjoint un élément médiateur apte à atténuer ses insuffisances typiques. L'outil va être ce médiateur qui tempère et irrigue positivement les articulations ou procédures. Il est ce qui réalise la nécessaire distance que nous évoquions. Etant à l'interstice de la main et de l'objet, sa structure intègre leurs paramètres essentiels tout en étant particulière. Il écarte spatialement l'objet de la main tout en les rapprochant dans le faire. L’outil est plus que la forme efficace et artificielle de la main ; il en est comme le prolongement autrement agencé, qui dans notre perception n'est en rien sa réplique réussie ; il est autre. L’outil n’est pas la main puisqu’il obéit à des déterminations spécifiques qui ne rappellent que de manière lointaine celles que mettent en branle la gestuelle et pratiques de la main humaine. Cette distance entre main et outil a été accentuée par la machine. Celle-ci intensifie ou augmente quantitativement et qualitativement le rayon des opérations, artificialisant un peu plus le milieu naturel. Tout ce qui est fait est quasiment structuré par elle : la machine oriente de manière déterminante les perspectives humaines. Elle prend en charge non seulement notre espace mais aussi notre temps. Nos activités collectives ou particulières sont intimement en symbiose avec ses indications. Une connexion qui n’est pas sans impact sur notre liberté ou notre volonté d’avoir prise sur les évènements relatifs à notre actualité. L’aire de déploiement de la machine est une aire qui ne peut plus être intégralement dans ses dispositions naturelles. Et c’est en ce sens qu’elle est ce partenaire qui ne nous veut pas que du « bien ». Car les « biens » qu’elle met à notre disposition sont par leur aspect artificiel l’amplification de l’artificialisation de notre « univers » naturel. Multipliant les « biens », la machine fait subrepticement « mal ». Elle avance en déplaçant ou effaçant par petites touches nos balises naturelles. Mais cela ne nous émeut que rarement : les délices de l’artéfact émoussent silencieusement toute critique déterminante. D’ailleurs comment peut-on fondamentalement s’opposer à la technique quand l’invention est caractérisée comme l’acte spécifiquement humain ?
Il y a des distinctions à faire dans cette apologie de l’invention. Ce qui exprime authentiquement l’homme dans l’invention c’est le théorique et non le pratique, celui-ci n’a eu droit au respect que très tard. Le regard objectif qui met théorie et pratique à égalité est contemporain. Mais malgré le caractère objectif de ce regard, la technique continue à nous imprimer son rythme artificiel sans réellement nous émouvoir. On aurait trop à perdre à affronter brutalement et sans prévention la technique dans tous ses compartiments. Mais à défaut d’un tel affrontement radical, il existe deux postures théoriques sur cette technique qui elles s’ affrontent « théoriquement ». Pour l’une, les objets techniques n’acquièrent dignité que dans leur rapport avec l’immatériel, du moins il ne faut les comprendre ou les accepter que si une lecture de leur genèse et actualité est faite qui rappelle l’être. L’autre posture voit ou analyse la technique à partir de ses propres effets et milieux. La première de ces deux caractérisations de la technique affecte les notions de création et d’inventions liées à la technique. Car la création ici implique une cause extérieure à la technique et enlève à celle-ci toute autorité essentielle. La technique et son cortège d’étants apparaîssent dans le meilleur des cas comme mimétisme ou effet réussi du créateur. Mais les notions de création et d’invention peuvent être consistantes si elles sont ramenées aux réalités sensibles qui possibilisent leur épiphanie. En effet pour un regard objectif sur la technique il est indiqué d’articuler l’analyse à des éléments rigoureusement positifs : " Le "milieu technique" en tant que milieu socioculturel et champ organisé d’objet ayant valeur de signes et symboles, c’est-à-dire s’interprétant mutuellement par leur relations différentielles complémentaires, doit être regardé selon les données de sa consistance interne, les lois de composition interne qui le régissent, les possibilités de diffusion de l’information qui le contient, enfin, puisque l’homme doit y vivre et y durer, les schèmes temporels qu’il implique et la tolérance biologique qu’il permet" (J.C BEAUNE, Philosophie des milieux techniques P. 310).
Dans cette perspective positive, on ne peut éviter la question du temps. En effet, le sujet et l’objet de la technique sont des étants substantiellement organisés par le temps. Leur particularité ou individualité ne sont que pour autant qu’elles sont orientées par la flèche du temps : celui-ci axe et conditionne le actes humains au rang desquels figurent les processus techniques et partant la création des prothèses. L’homme et la technique pris séparément n’échappent pas aux déterminations du temps. Et leur rencontre se fait dans le temps. Aussi toute réflexion sur la technique qui ne prendrait pas en compte le paramètre temps serait incomplète. Car comment rendre compte d’un objet technique si la mesure qui indique sa genèse et son présent n'est pas vue à l’aune du temps qui au moins en arrière- plan trace toutes ses possibilités. L’innovation, la production, l’information et la communication qui sont des processus techniques procèdent temporellement. Les "milieux techniques" ne peuvent donc se soustraire aux attributs usuels et consistants du temps ou à ses substituts artificiels. Et le fait que la première articulation mécanique décisive dans le progrès de la technique soit l’horloge, marque clairement et concrètement cet aspect décisif du temps. L’innovation reprend à son compte les indications précises de l’horloge pour orchestrer ses propres opérations. L’horloge apparaît très tôt pour la technique comme une référence qui ne peut être évacuée et que les processus sérieux doivent imiter ou intégrer. Normant les actes et procédures, elle est au centre des activités religieuses, industrielles et militaires. Les inventions et innovations essentielles sont liées à ce temps artificiel et précis qu’indique l’horloge. Mais parce que marquant hautement les aptitudes positives de l’homme, toute invention, surtout ses dispositions essentielles sont l’objet de récupération idéologique : elles sont comme chargées d’organiser et maintenir l'inaugurale promesse théorétique et discursive du savoir. Or l’invention tout comme la technoscience s’oppose à toute résorption, ses indications n’ont aucune promesse à tenir du fait de l’aspect résolument aéré de ses perspectives. Mais à la fois dans et hors de son aire et époque, l’invention ou la technoscience ne peut prétendre à une autonomie rigoureusement étanche : elle est infiltrée par les régularités culturelles de son" milieu" qu’elle est chargée de restituer et dépasser. Elle est immergée dans une culture qui finit par lui devoir certains de ses effets voire assises les plus étoffées.
Mais dire que la technique est une culture peut paraître pour certains apologistes de l’autonomie de la technique comme un non sens. Or la technique n’a justement de sens que dans un espace habité par des hommes insérés dans des dispositifs symboliques, historiques indéniables. Parler strictement de la techniques hors de ces balises, c’est nécessairement faire une hagiographie qui très vite devient plate et circulaire. Il est vrai qu’il y a un risque à engager l’analyse de la technique sur les sillons déjà tracés. La référence aux dispositions ou indications extrinsèques peuvent porter atteinte à l’efficacité de l’analyse. Mais faire comme si cet environnement a priori extrinsèque était absolument scindé du champ de la technique, c’est à coup sûr le meilleur moyen d’éviter les structurations essentielles de cette même technique : toute invention est connectée à une historicité qui rend possible sa particularité. Certes cette historicité est liée au système technique, mais un système lui-même articulé à l’ordre symbolique, historique et philosophique général. Toute invention est en connivence avec une technique ou système technique qui lui-même exprime au moins en partie l’histoire de son lieu d’émergence ; une invention n’ est pas une idée recluse. Elle peut avoir un amont et une assise non immédiatement manifestes. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont voilés par le caractère particulier et étincelant de l’idée qu’ils ne sont pas. L’émergence de cette idée a à voir avec le fond qu’ils sont : on émerge que d’un fond. Aussi aucune idée ou raisonnement auto-référent ne saurait à lui seul rendre compte d’une invention, celle-ci est l’excroissance de dispositifs en fondamentale synergie. L’horizon symbolique, le matériau utilisé sont autant de spécificités dont la coordination occasionne l’invention ; il n’y a pas un univers de l’invention radicalement en marge de la réalité sociale. Voilà pourquoi tout discours dogmatique sur l’autonomie intégrale de la technique devient vite marginal et peu porteur. S’il porte peu c’est parce qu’il n’a pas de porte ; il est dans le " sans issue". L’invention suppose une pré-existence, un environnement déjà-là. Certaines idées peuvent ne jamais voir le jour parce que ce" déjà-là" n’est pas encore là : " Ainsi les turbines à vapeur qui remontent à l’antiquité quant à l’idée mais attendront que les roues à augets puissent supporter les vitesses et les pressions nécessaires pour devenir réelles. Ainsi le problème de la bielle-manivelle qui détermine, à partir du XVè siècle, une autre vision de la force et des frottements, sans parler du problème théorique des points morts. On sait combien Descartes lui-même eut de la notion de force une vision théorique qui l’amène au mouvement perpétuel malgré son intuition très aiguë du principe d’inertie " (J. C. Beaune Philosophie des milieux techniques PP. 314-315);
Il faut donc une conjugaison de beaucoup de paramètres pour qu'une invention voit le jour. Comprendre la technique c'est prendre en compte tout ou partie de ces éléments qui comptent. La pensée strictement calculante ne peut à elle seule expliciter les causalités de l'invention. Celle-ci étant sur la trajectoire et en symbiose avec l'ordre discursif antérieur ou ambiant, elle doit dans sa genèse faire un peu de place à l'interprétation connectée à la pensée réfléchissante. Mais malgré ces connexités évoquées, il existe une différence entre invention et système technique qui peut-être valide en partie l'idée du caractère inassignable de la technique souvent proclamée. En effet, mettre en évidence l'aspect typique de l'horizon de la technique, cela ne peut avoir de sens que si on postule ou on croit fermement qu'elle est réellement différente par certains aspects essentiels, c'est-à-dire qu'elle ne se laisse pas capter intégralement par des réseaux ou autres connexités diluantes. Aussi la différenciation entre invention et système technique relaie et justifie en même temps cette posture. Certes système technique et invention disent toutes les deux la technique, mais des différences structurent leur particularités qui rééditent autrement le "hors-connexion" qu' affirme cette posture. Effectivement, le système technique exprime des connexions ou contiguïtés silencieuses. Il est ce qui relie ou manifeste l'unité de ce qui apparaît immédiatement différent ; il est la cohérence des réseaux. Le système technique dit l'être technique ou ce qui n'exhibe pas la singularité. Ce sont là des caractéristiques qui peuvent accorder la technique avec ce qui n'est pas a priori technique, à savoir les réseaux symboliques ou historiques déjà évoqués. Du coup, mettre une différence entre système technique et invention, c'est écarter ou mettre définitivement à distance l'élément essentiel du dispositif technique qu'est l'invention. Celle-ci est émergence ou détachement par rapport à ce qui est ; le propre de l'invention étant justement d'être ce qui n'est pas. Etant ce qui n'est pas, elle est ce qui n'est pas l'être. La discontinuité qu'indique l'invention est ce qui signe la limite des rappels ou ressemblances. Et c'est en ce sens qu'elle s'oppose au système technique toujours transi d'interférences. L'invention est comme une épiphanie ingrate à l'égard de toute historicité. Suspendant ou ne disant immédiatement rien des articulations antérieures, l'invention apparaît comme le symbole à même de mieux manifester l'aspect inassignable de la technique. Mais le problème c'est que la technique elle-même est un élément de la culture ou est culture. Elle n'est pas fondamentalement déconnectée de son milieu et de son temps. Dès lors l'invention qui est une de ses manifestations ne peut qu'être l'expression de synergies muettes. Aussi pour détacher un peu plus l'invention de la technique, on parle d'invention intellectuelle : "l'invention intellectuelle de J. Schlanger propose un autre regard : l'invention devient ou plutôt redevient, en un sens nouveau, un thème acceptable, qui n'entraînerait pas d'emblée le chercheur dans les abîmes de la mythologie rétrograde. La question alors engagée est celle de la fécondité heuristique de l'esprit considérée selon l'écart apporté par l'innovation et qui n'existe intellectuellement qu'à travers ses communications et son intégration propre". (J. C. Beaune, philosophie des milieux techniques PP. 315-316)
L'invention intellectuelle fait l'apologie de la pensée strictement individuelle. Individuelle, elle ne fait signe à aucune entité extrinsèque. Or l'intellect est justement ce qui dit ou rend possible toute activité humaine. Il est la substance et le vecteur des possibilités. Dès lors désigner ou définir l'invention intellectuelle comme ce qui est en césure avec les "mythologies" ou autres semblables semble peu consistant. De même que l'invention technique ne peut être en totale rupture ni avec ce qui a été ni avec le milieu, de même l'invention intellectuelle ne peut être l'antinomie absolue de la culture. Il y a dans ces deux distinctions de l'invention comme une actualisation de l'opposition matinale intelligible-sensible. L'invention étant perçue comme l'acmé de l'activité humaine, s'en approprier et l'accommoder aux visées spécifiques, c'est donner à celles-ci un peu plus de profondeur et d'éclat, en d'autres termes ce qui leur manque. Des visées qui généralement ont les traits de l'idéologie stérile. Il est semble-t-il fragile de délimiter artificiellement l'aire tout comme l'antériorité ou l'horizon temporel d'une invention, encore moins de l'accrocher strictement aux possibilités de l'esprit au détriment de l'action sensible qui participe substantiellement de sa structuration. L'invention est l'interaction réussie de toutes les capacités positives et actives de l'homme, et tout ceci dans un environnement culturel partenaire. Car l'adversité de celui-ci peut neutraliser en amont le déploiement de l'invention. Mais faire dériver l'invention des capacités purement intellectuelles peut vouloir dire autre chose. En effet, il y a dans le processus intellectuel l'idée de réflexion individuelle ou processus qui s'émancipe de toute association ou effet de groupe, ce qui ne serait pas le cas de l'invention technique portée en ses discursivités par les interférences extrinsèques. Et cela serait plus manifeste pour ce qui est de l'invention propre aux dispositifs industriels. Autrement dit, lorsque l'invention technique était artisanale, elle était plus proche de l'invention intellectuelle ; ses auteurs n'étaient pas multiples. Qualité neutralisée et évacuée par l'aspect interactif de l'invention technique qui a cours dans les ensembles industriels. Ces distinctions même si elle peuvent par moments paraître pertinentes n'en sont pas moins partielles. Car quel que soit l'angle d'analyse choisi, il apparaît nettement qu'aucune invention ne peut être en rupture absolue avec ce qui est. Et c'est parce que cet accord souvent voilé existe que l'invention peut prendre place dans le champ culturel existant. Certes l'invention exprime l'écart mais cet écart ne s'impose que sur fond d'indifférence. Et c'est cette duplicité de l'invention qui fait qu'elle est accoucheuse d'inventions ultérieures.
Mais l'idée de ce fond qui accompagne toute invention n'enlève rien à l'originalité de celle-ci. Car se détachant d'un fond, toute invention est en même temps une négation de ce qui était, mieux le dépassement positif d'un acquis antérieur. Et c'est cette caractéristique qui fait qu'elle est étonnante et parfois surprenante. Déstabilisant le regard et les pratiques, elle joue un air à la fois inconnu et saisissant. Aussi l'invention est-elle orchestrée par cette duplicité féconde qui agence le progrès de la technique et de la science. Particulière, l'invention finit toujours par particulariser les perspectives. Elle ouvre l'horizon des possibilités tout en étant en partie connectée à des savoirs et gestuels antérieurs. Il n'y a pas d'invention ex-nihilo mais des inventions qui tirent avantage ou s'étirent à partir d'un socle grouillant d'éléments féconds : l'invention est le produit de causalités bien agencées, elle est le résultat de dispositifs maîtrisés. Certes dans toute invention il y a une part de hasard, mais celle-ci est mineure puisque l'invention ne devient vraiment positive que si ses déterminités neutralisent leurs effets hasardeux ou peu cohérents ; c'est ainsi que nous comprenons le processus de concrétisation chez Simondon.
Mais l'invention semble dire autre chose. En effet se protéger de la mort violente et faire face aux nécessités, tels furent les soucis inauguraux de l'homo faber. Aussi y-a-t-il comme un lien étroit entre technique et vouloir vivre. La mort est donc une des causes sous-jacentes du mouvement de la technique. La prothétisation multiforme actuelle relance autrement cette "traque" ou neutralisation progressive des effets de la mort : les procédures et surtout le temps de le technique ne fraternise pas avec l'ultime limite que sacre la mort. Voulant radicalement réduire le champ de la scansion suprême qu'est la mort ou la douleur son pendant virulent, la technique désormais alliée à la science, multiplie les zones de recherche, verrouille et repousse à chaque invention l'impact sensible de la mort. Mais l'aspect massif et différencié des éléments de cette "traque" finit semble-t-il par émousser l'ardeur et la résistance "naturelle" de l'homme. N'étant plus dans un face à face sans médiation avec le réel déstabilisateur, il finit par être en radicale rupture avec l'expérience indirecte et graduelle manifestée par l'usure visible des objets de la préoccupation : engagé dans une consommation précipitée des objets techniques il n'a pas le temps d'endurer fondamentalement l'usure donc la mort à venir qu'annoncent ces mêmes objets. Tout se passe comme si la technique et la publicité à l'avenant usaient de ce subterfuge ou cette consommation récurrente pour nous voiler définitivement l'agressivité de la mort et poursuivre silencieusement sa "traque". Ce rapport complexe à l'objet technique mérite interprétation.
En effet, l'étant technique est immédiatement perçu comme distant et fermé en ce qui est de son déploiement interne ; il ne livre rien de lui qui soit compréhensible ou accessible d'emblée à l'intelligence moyenne. Certes son utilité nous apparaît au cours de l' usage, mais ce qu'il est, sa structure essentielle ne nous est pas donnée a priori ; il faut passer par des connaissances ou médiations pour saisir en partie ce qui de sa substance se laisse apprivoiser par la raison. L'objet technique est ce sur quoi se brise nos naïves présomptions tout en étant ce qui organise notre imaginaire. Il est ce qui freine et projette respectivement notre compréhension et notre imaginaire. C'est cette ambivalence qui fait qu'il est ce qui pousse toujours plus loin les capacités créatives de l'homme. Comme énigme toujours relancée, il provoque l'imaginaire et le vouloir "mieux- faire" de l'homme. La barrière qu'il est comme entité fondamentalement différente apparaît comme un défi permanent à la raison que celle-ci doit relever pour tester et attester de son emprise sur la réalité mondaine. Mais le problème avec l'objet technique c'est qu'il va au-delà de ce qu'il donne à voir ; sa réalité n'est pas que physique, elle est aussi immatérielle. Et c'est dans ce dernier aspect qu'il brouille les balises ordinaires de la raison : le rêve n'est pas souvent raison. Or c'est aussi dans le rêve ou l'imaginaire qu'il enclenche que se joue ou se manifeste l'autre versant de son entité. Et ce versant est justement la limite de la raison bien éclairée. Il y a donc un mystère de l'objet technique définitivement à l'abri des assauts de la raison ; un mystère dont la lecture et l'interprétation sont toujours individuelles, c'est-à-dire jamais les mêmes d'un individu à un autre. L'individu technique individualise, il crée ou aggrave la différence entre les hommes à travers le mystère qui accompagne son existence physique et son usage particulier dont la perception est rarement partagée. L'objet technique comme particularité, s'ébranle sur l'aire où la communauté n'a pas prise, il isole. Esseulant, il possibilise la créativité : la quiétude et la distance sont souvent indiquées pour la réflexion sérieuse. Il y a là comme une nécessaire ambiguïté puisque la raison atteint ses pleines possibilités en se niant partiellement, c'est-à-dire en transitant par l'imaginaire dont les articulations sont rarement et primairement raisonnables. L'objet technique est en permanence cette ambiguïté. Et c'est peut-être pour cela que tout ce qui le caractérise s'inscrit dans une irréductible ambiguïté : " Comme les éléments primordiaux (eau, terre , feu, air) dont il conserve le souvenir et la trace, les objets techniques sont essentiellement ambivalents. Ils signifient tour à tour : repos et volonté, activité et passivité, éternité et histoire ; enfin, c'est la synthèse ultime de ces dualités, vie et mort". (J.C. Beaune, ibid p364)
Cette ambivalence de l'objet technique précarise tout savoir fondamental sur la technique. Il y a dans l'objet technique comme quelque chose toujours en fuite qui essouffle la raison ou contre lequel la raison s'essouffle avec régularité, mais qui en même temps attise la détermination de cette même raison : c'est ce jeu traversé de paradoxes qui rend possible la création des prothèses. L'arraisonnement de la nature se joue d'abord dans un "hors" de la raison humaine qui affecte les procédures et délibérations de la raison créatrice. Le mystère ou l'imaginaire qui est l'arrière-plan de l'objet, est ce qui planifie matinalement la trajectoire de la pensée et du faire. L'objet technique est partiellement avant d'être intégralement. Ce "partiellement" qu'il est, est lié au mystère ou imaginaire qu'il occasionne dans l'esprit de son créateur avant et pendant que celui-ci agit avec ou sur la matière, mais aussi après sa création. Imaginaire, il a été en partie pour l'artisan ou l'artiste, imaginaire il sera en partie pour son utilisateur ou celui qui le contemple. Et c'est en ce sens qu'il est archive ou monument : manifestation physique, il marque des historicités parlantes et muettes, visibles et abritées. Témoin et victime, l'objet etchnique est le support muet des positivités qu'il exhibe. Témoin parce que son existence témoigne d'un acte, et victime car il est totalement et substantiellement ce sur quoi s'est exercé l'acte.
Effectivement, l'objet technique est toujours le produit d'un travail, c'est-à-dire une activité douloureuse comme l'indique l'étymologie. En latin vulgaire, tripaliare, signifie torturer, autrement dit faire mal pour faire naître quelque chose ou faire comprendre certaines choses au sujet torturé. Aussi l'origine du mot s'accorde-t-elle ou suppose une certaine souffrance physique et/ou psychologique qui affecte tout travailleur. Certes tout travail n'est pas que cela, mais au moins en partie cela, et ce malgré toutes les vertus que notre temps lui attribue objectivement ou par stratégie : le travail se démarque rarement du désagrément, il est avec celui-ci comme dans une indéfectible relation. Il marque celui qui l'exerce, trace ou rythme en partie son actualité quand il agit. Celui qui travaille est impliqué dans ce qu'il fait, il est impliqué dans le pli de sa réalisation ou production. Un pli dans lequel lui est exigé une conformité aux indications du pli : le pli l'entraîne dans une historicité qui a priori n'était pas la sienne ; il subit en même temps que son objet une transformation singulière qui le met en rupture avec son état antérieur ou son existence avant l'acte. Donc son implication ou insertion dans le dispositif marque son historicité, même s'il n'en a pas systématiquement conscience. Son historicité et celle de l'objet se croisent, s'interpellent par moments. Ceci est surtout valable pour l'objet produit artisanalement qui plus que tout autre endure de bout en bout la pratique et axes de son auteur. Le travail de l'artisan reflète une particularité qui organise la singularité qu'est toujours son objet et ce au contraire de la production générique qui a cours en usine. Dans la fabrication de son objet, l'artisan s'épuise, s'use en même temps qu'il use ou transforme la matière. L'histoire de ces deux étants est celle de deux usures simultanées, de deux transformations projetées sur la pente entropique. Sur cette trajectoire qui conduit à l'usure finale, l'objet crée apparaît comme une résistance face à la mort ou à la désintégration inéluctable ; il est comme l'antinomie immédiate et fébrile de l'entropie générale, il est la néguentropie mais déjà traversée par la flèche de l'inévitable entropie : comme étant, il est déjà disposé à ne plus être. Il est ce rappel constant de la mort que vit de son côté l'artisan à travers sa propre historicité et celle de ses objets qui est oblitérée par les pratiques actuelles de production. Tout se passe comme s'il y avait nécessité à évacuer les marques usuelles de la mort qu'exprime le travail, du moins la douleur qu'il est effectivement. En vérité, le travail est une activité difficile et même parfois angoissante ; l'esprit a à pénétrer une matière résistante pour la spiritualiser. Et c'est cet aspect rude du travail qui faisait que les anciens le réservaient aux esclaves ou le méprisaient ouvertement : " quels que soient les services que peuvent te rendre un ingénieur, tu le méprises ou tu ne voudrais pas que ton fils épouse sa fille". (Platon, Gorgias 512bc, Belles lettres)
Les grecs n'avaient pas a priori d'estime pour le travail ouvertement physique et la technique. Et les choses sont restées en l'état très longtemps puisque c'est seulement à la Renaissance et plus nettement au XVIIIè siècle que le regard va changer. La réhabilitation du travail et de la technique est donc récente. Mais une réhabilitation qui est parallèle à la modernisation récurrentes des facteurs de production. Certes le travail reste toujours pénible pour l'ouvrier ou l'ingénieur, mais les individus ou ensembles techniques ont en partie réduit ses aspérités les plus repoussantes. Mais l'ouvrier qui travaille dans une usine ne semble pas avoir fondamentalement gagné au change , puisque la modernisation à outrance des structures a fait de lui un intervenant ponctuel dans un processus de production qui va avec des gestes précis et répétitifs. Il est donc engagé dans une structure où le même revient. Tout se passe comme s'il était question de lui faire miroiter une sorte d'éternité que ne lui permettait pas immédiatement la singularité jamais démentie du travail artisanal : n'étant plus unique acteur dans la fabrication intégrale de l'objet, il est déconnecté à la fois de sa propre temporalité et de celle de l'objet, il est quasiment "hors temps". Sa conscience n'a presque pas d'objet puisque son "objet" n'est que partiel ; il n'intervient que sur une portion du produit. Cette conscience articulée à un "objet" inachevé est relativement à l'abri de l'angoisse de la mort qu'impliquait le rapport direct et intégral à l'objet éprouvé par l'artisan. Désormais, peu impliqué dans le mouvement d'usure générale donc de la mort par le biais du rapport substantiel à l'objet, le travailleur contemporain est prêt à participer sans état d'âme à la production massive d'étants techniques qui encensent la vie puisqu'ils facilitent celle-ci par le truchement de l'usage de ces mêmes étants. Tout se passe comme si ceux-ci étaient faits pour étouffer en amont les signes à même de rappeler l'entropie que nous évoquions : le travail ou la technique actuelle tente de nous affranchir de la terreur asservissante qu'inspire l'idée de la mort. Tout dans la recherche est orienté par cette perspective. La quête du bien-être ou du mieux-être est plus que jamais l'objectif vers lequel il faut tendre. Dans cet horizon, la publicité joue sa partition sans sourciller, celle de nous déconnecter de toute angoisse. La tendance étant de détendre, tout est fait pour alimenter le désir de bien-être, la catastrophe ou le désagrément n'a pas droit de cité. La technique et la science doivent investir et neutraliser tout ce qui peut porter atteinte à la perpétuation de cette tendance. Ce n'est donc par hasard si les entités funéraires sont infiltrées par des dispositions technoscientifiques qui déstabilisent les pratiques funèbres traditionnelles : la mort ne doit pas troubler la réalisation du bonheur promis. Elle doit être voilée ou très orchestrée techniquement pour atténuer la rupture qu'elle est : la technique et la science doivent la prendre en charge pour qu'elle trouble moins des sujets hautement fragiles engagés sur le sillon du refus de la douleur, de l'usure donc de l'entropie générale.
L'objet technique exprime indéniablement le temps donc la possibilité d'une lecture des continuités et discontinuités d'une époque et d'un espace donné tout en étant porteur de promesse : tout objet technique tisse l'horizon du futur, permet le progrès. Comme temps cristallisé, il est ce qui n'est plus tout en étant. Comme existence immédiatement là, il met en exergue un acte et des causalités qui ont cessé d'être. L'étant technique est en soi une archive dont l'existence est précaire comme toute archive ; son usure et sa désintégration finale ne peuvent être évitée. Mais jusqu'à cette étape ultime, il manifeste avec éclat le paradoxe essentiel qu'il est. A la fois mort et vie, l'objet technique nous rappelle avec insistance que nous ne sommes pas plus que lui hors de l'usure. Mais ce regard qui permet cette analyse, nous ne l'avons pas systématiquement dans notre relation avec les objets du quotidien. Le rapport d'usage que nous entretenons avec eux brouille une partie du message qu'ils nous envoient. Quand nous constatons que tel ou tel objet n'est plus, c'est en souvenir des bienfaits qu'il nous procurait qu'on pense à lui. Il n'est plus là pour ceci ou pour cela. Quand il n'est plus, il est vu à travers le prisme de ce qui nous concerne directement et qui généralement rappelle plus la vie, notre vie que la mort. La désintégration de l'objet usuel devrait nous mettre au moins brièvement en rapport avec notre propre usure. Car s'il n'est plus alors que nous étions en même temps, cela devrait nous faire comprendre que nous avançons inéluctablement vers la fin de notre temps; Mais cette analyse ne peut être faite surtout parce que nous sommes en relation avec plusieurs objets en même temps, et en plus il est difficile d'être constamment en état de méditation permanente. Mais justement parce qu'il y a trop d'objets, il est difficile d'accepter qu'on ne puisse pas au moins de temps en temps avoir cette conscience du temps qui nous manifeste concrètement notre finitude. Il n'est pas question ici de faire l'expérience indirecte de la mort, c'est-à-dire à travers celle de l'autre, mais seulement d'en méditer le caractère inéluctable par le biais de la vacuité de l'autre jusque-là près de moi.
Ce non regard de l'objet d'usage met en évidence l'apathie dans laquelle les objets techniques nous maintiennent : l'objet technique a aussi pour finalité de rendre les situations moins complexes avec en prime un gain de temps substantiel. Il est produit pour faciliter les conditions de production, de consommation ou d'utilisation à une période donnée. L'objet technique est un partenaire incontournable parce qu'il nous aide à contourner les obstacles. Toute amélioration de ses structures et capacités est une accélération ou augmentation de notre capacité à contourner ou dépasser les contrariétés liées à notre existence. Nous facilitant tout, il n'est pas étonnant que la méditation fondamentale qui est en soi difficile soit hors de sa portée. Si l'objet hors d'usage ne nous fait pas penser à la mort, c'est que dans sa période d'usage il avait entre autre pour finalité d'atténuer nos difficultés. Or c'est face aux difficultés ou périls extrêmes qu'on fait les expériences les plus sérieuses. Donc nous ayant souvent mis à l'abri de cette expérience, il n'y a pas de raison que nous ayons ou fassions cette expérience quand il est désarticulé par le temps. Le non rapport à la mort auquel nous incline notre rapport à l'objet technique axe sérieusement le regard sur la mort. Si dans les sociétés primitives toute mort était l'objet de cérémonies funéraires très codées et scrupuleusement respectées, peut-être faut-il y voir une plus grande connivence ou compréhension des déterminités fondamentales de la mort. Etant très peu coutumiers de la médiation des objets techniques, il ont un contact un peu plus direct avec les écueils de la vie. Ils affrontent le réel usant sans écran protecteur. Exposés avec régularité et sans béquille artificielle à l'usure physique et psychologique, quand la mort de l'autre survient, ils la comprennent mieux et sont obligés de passer par des rites ou libations pour en amoindrir l'impact. Leur quotidienneté à travers les petites douleurs qui les assaillent presque sans protection manifeste ressemble à de petites épreuves de la mort qui finissent par être une certaine expérience ou compréhension de la mort que l'usage régulier des étants techniques réduit subrepticement. N'ayant pas l'expérience des "petites morts" que sont les épreuves consistantes et sans filtre des sociétés primitives, l'homme moderne ne peut comprendre la déstructuration de son objet d'usage comme le rappel d'une quelconque mort. Il n'a même pas le temps d'y penser que l'objet est remplacé. Passant sans arrêt d'un objet à l'autre, il ne peut endurer de césure, or la mort est justement l'ultime césure. Une césure qui dit cette autre rupture qu'est le temps. Ne vivant que rarement les césures, il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas le temps ; on n'a que ce qui est avec soi dans une certaine intimité. L'objet technique implique "gain" de temps dit-on, mais on n'a jamais de temps, c'est là l'autre paradoxe parlant de l'homme moderne. Il ne peut pas avoir de temps puisqu'il ne le prend jamais. Le "gain" de temps que possibilise l'usage de l'étant artificiel est immédiatement investi en consommation d'un autre étant artificiel et cela quasi systématiquement. Faisant "gagner" le temps, l'objet technique empêche d'éprouver réellement les subtiles scansions du temps qui sont de véritables balises annonciatrices de la mort ou du nivellement final. Si en occident la mort devient de plus en plus "glaciale" et muette, peut-être faut-il mettre en corrélation cet état de fait et l'aspect massif de l'usage des entités techniques qui nous font vivre la réalité sans véritable accroc. Or le bruit et la chaleur, c'est-à-dire le contraire du "glacial" et du "muet" sont généralement là où il y a accroc ou à l'interstice des éléments en collision, autrement dit là où les choses sont vécues frontalement ou en dehors de toute médiation apaisante. La technique prend en charge la vie et la mort et étend toujours un peu plus son voile "glaçant" sur les actes de la préoccupation. Dans cet environnement aseptisé, le bruit est proscrit, l'attitude "glaciale" presqu'encouragée. A cela rien de vraiment étonnant : être "glacial" ou distant par rapport à ce qui est, telles sont les indications méthodiques primaires de la raison. Il n'y a donc pas de raison que les étants techniques qui sont l'excroissance réussie de la raison agissante sur la matière soient, dans leur rapport affectant, la négation de cette disposition "glaciale" qui marque l'attitude rationnelle.
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Erick BOILEAU
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