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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview

L'HORLOGER DE KOUTI - I - LE COMMENCEMENT (2) Paul G. Aclinou

LA SYMPHONIE DES DIEUX
LES FÊTES
LE NOEUD
L'INCOMMENSURABLE
LE COMMENCEMENT
LA TÊTE

LES FÊTES

ou Le temps des rumeurs.

Mes échanges avec le chef du village se déroulaient chez lui en général, et plus rarement dans notre base - vie. Je ne le voyais jamais en ville; ce n'était pas délibéré ; cela ne nous était pas arrivé tout simplement. Une fois cependant, j'étais tombé sur mon déjà vieil ami dans Kouti ; ce fut au cours de l'une de mes promenades vespérales dans les rues. Cela se passait un jour férié que j'avais mis à profit pour goûter aux joies de la grâce matinée. J'avais lambiné jusqu'au milieu de l'après - midi avant de sortir pour sentir vivre le village. Le chef était installé sur un banc le long d'une palissade, et il devisait avec deux autres personnes ; elles étaient au moins aussi âgées que lui. Au moment où je m'avançais pour saluer respectueusement le trio, je vis arriver le jeune garçon vers moi au pas de course. Il m'avait rejoint ; et c'est ensemble que nous adressâmes nos respects à la vieille génération. J'eus l'impression que les regards cherchaient en moi ou autour de moi, quelque chose que je ne saurais définir. Ce n'était pas la première fois que ce sentiment m'envahissait en présence des habitants de Kouti ; plus particulièrement, en présence des personnes d'un certain âge. Je vivais cette sensation comme une sorte d'examen dans lequel je tenais la place du candidat sans connaître l'objet de l'épreuve ni son contenu.

Cet après - midi - là, mon impression s'effaça rapidement face aux trois sourires qui nous accueillaient, mon jeune ami et moi. L'un des compagnons du vieux s'informa sur la progression des chantiers dès que nous fûmes à côté d'eux :

 " - ça pousse ? " me demanda - t - il.

 Les trois compères éclatèrent de rire ; je fis de même en guise de réponse. Anani, c'est le nom du vieil homme, considéra son neveu avec intérêt. Il lui demanda sur le mode jovial :

 " - alors, tu as fait tes achats? "

 Puis, sans attendre la réponse, il ajoutait à mon intention :

 " - et vous, monsieur Richard? "

 Il faisait allusion à la recherche du fondement culturel dans lequel il avait engagé son neveu en ma présence ; mais ses compagnons devaient l'ignorer. Je lui dis, en guise de réponse pour ma part, qu'il pouvait m'appeler Richard, tout simplement.

 " - Je sais. " Rétorqua - t - il avec le sourire.

 Ses amis l'observaient avec curiosité. Ils s'interrogeaient ; se demandant sans doute, quelles sortes d'emplettes pouvaient réunir le jeune garçon et moi. Il ne m'appartenait pas de leur apprendre que le vieil homme poursuivait une discussion qui avait commencé un soir chez lui entre nous trois. L'un des compagnons affirma, en portant le regard dans le lointain :

" - le marché doit être désert maintenant. "

Il prenait part à l'échange en ramenant les propos du vieil homme aux banalités usuelles. Je ne fus pas surpris que mon ami le laissa faire. Je pensais qu'il avait probablement l'habitude de conduire une discussion avec plusieurs personnes à la fois, et sur des thèmes différents ; chacun des protagonistes n'étant conscient que de celui qui le concernait sans se douter que les autres traitaient de sujets différents. Seul le vieillard, meneur du jeu, tenait l'ensemble des fils.

Ce jour - là, c'était une réflexion que se faisait le compagnon de mon hôte ; plutôt qu'une information à mon usage. Sans tourner la tête vers moi, il ajouta comme un conseil ;

 " c'est à Cotonou qu'il faut aller. "

 J'avais cru bon de dire que je m'y étais rendu déjà ; et cela, à plusieurs reprises. Les trois compères tournèrent la tête vers moi dans un mouvement parfaitement synchronisé ; mon vieil ami observa :

 " - on trouve de tout sur ce marché ; n'est - ce pas? "

 J'avais souri à ces mots ; sachant que le propos portait sur deux domaines distincts ; l'un était à l'usage de ses amis, tandis que l'autre était un clin d'œil en direction de Kuashi et de moi - même. Il regarda à nouveau ailleurs ; puis, il dit encore avec une lenteur qui trahissait la lassitude :

 " - mais il y a trop de monde. "

 Du marché, la conversation était revenue sur le village de Kouti. L'un des compagnons de mon ami m'apprenait que bientôt, ce serait la fête du pays.

 Je savais déjà que plusieurs manifestations avaient lieu dans la localité chaque année. Certaines de ces cérémonies n'étaient l'occasion d'aucune réjouissance populaire. D'autres par contre, donnaient lieu à un défoulement collectif pour les habitants du village ; elles attiraient également ceux des localités voisines.

On m'avait dit que tout divertissement était fortement déconseillé pour les premières. Pendant les périodes où celles - ci avaient lieu, il était peu recommandé, voire interdit, de célébrer quelque événement joyeux que ce soit. Même les funérailles devaient se dérouler discrètement dans ces moments - là. Les familles s'obligeaient alors à limiter les manifestations qui suivaient d'ordinaire les enterrements aux seules réceptions qui étaient convenables. Elles dérogeaient pendant ces périodes à la tradition qui voulait que la musique et les chants accompagnent le défunt à sa dernière demeure.

" Que risquait - on? " demandai - je une fois à l'horloger ; " rien sans doute ; " répondit - il avec le sourire et un regard entendu avant d'ajouter : " c'est la tradition ; c'est tout. "

Les fêtes " tristes " avaient lieu, m'avait - on assuré, durant les périodes où les prêtres des différentes divinités procédaient à l'initiation des adeptes. Il fallait préparer ceux et celles qui étaient destinés à assurer la relève des servants dans l'office du vaudou dont ces prêtres étaient les officiants. Cela m'étonnait d'autant que je n'avais jamais observé de manifestations religieuses dans les rues, telles que les prières publiques ou autres messes ; secret ou silence? Le vieux se contenta de sourire quand je lui avais posé la question. Il me semblait, mais la discrétion était totale sur le sujet, que les féticheurs s'entendaient pour regrouper les dites cérémonies dans une même période de l'année ; ce qui permettait d'en limiter la durée. Ces retraites prenaient deux à trois semaines généralement, au cours desquelles rien de notable ne transparaissait publiquement. Parfois, mais la chose se produisait rarement, nous voyions quelques processions de novices à travers les rues du village pendant ces sessions. C'était le plus souvent, au mois de janvier ou de février. Une période de l'année pendant laquelle le soleil est avare de ses rayons. Le temps se mettait alors au gris ; une sorte d'hiver sous d'autres cieux, mais sans les frimas habituels. Je me disais que même le ciel faisait grise mine pour être en harmonie avec les exigences culturelles.

 La discrétion jouait également pour ce qui m'apparut comme une organisation de protection de la communauté autochtone ; il existait en effet un groupe - les " Zangbétos, " littéralement : " les hommes de la nuit " qu'on ne voyait défiler qu'exceptionnellement dans la journée, et que je n'avais jamais aperçut la nuit non plus, malgré leur dénomination. Les membres du groupe sont entièrement dissimulés sous un habit fait de raphia ; aucune partie de leur corps n'était donc visible ; on ignorait ainsi leur identité. Les Zangbétos ne sortiraient que la nuit ; je crus comprendre qu'il s'agit en fait, d'une confrérie dont le rôle est de protéger les personnes et leurs biens ; une police nocturne donc ; mais que les masses populaires percevaient sous un jour religieux. Je trouvais remarquable que la seule arme dont elle disposait était la crainte qu'elle inspirait. Les parents utilisaient cette frayeur pour dissuader leurs jeunes enfants de s'attarder dans les rues du village pendant la nuit.

 Après l'initiation, nous avions droit, chaque année, aux fêtes qui étaient propres à chaque Esprit ; chaque dieu était célébré. On assistait alors à des processions à travers les villages. Ces manifestations religieuses étaient joyeuses ou inquiétantes, selon la réputation qui était faite à l'Esprit qu'on célébrait. Les badauds étaient alors enthousiastes ou circonspects, voire franchement affolés, quand il s'agissait de divinités dont la renommée était plus terrifiante. C'était également dans ces périodes - là qu'on pouvait assister aux phénomènes de possession et autres transes.

  Une autre fête, plus populaire et plus exaltante celle - là, avait lieu le dimanche le plus proche de la saint Joseph, le 19 mars ; c'est le saint patron du village ; il l'était également pour plusieurs autres localités des environs. Je compris rapidement que plus que la localité, c'était l'ethnie dominante de la région qui se confiait au saint. Il est évident que cette institution n'existait que depuis la colonisation et l'introduction du christianisme dans le pays. Personne n'avait su me dire comment le saint fut choisi. Ce jour - là, tous les Joseph du coin se rendaient volontiers à la messe. Mais c'était surtout une fête populaire. Elle donnait lieu à une multitude de réjouissances ; tout le monde y prenait part, chrétiens et non chrétiens. En réalité, tous adhéraient peu ou prou, à la foi chrétienne ; sans doute, parce que nul n'y trouvait de contradictions fondamentales avec les convictions ancestrales. Ou bien alors, plus prosaïquement, parce qu'on pensait que deux assurances valaient mieux qu'une. " De toutes façons, Dieu reconnaîtra les siens " ; m'avait déclamé l'horloger avec un détachement qui voulait masquer l'ironie du propos dans les circonstances locales.

 L'enthousiasme des habitants pendant cette fête m'avait surpris. Je m'attendais certes, à des jubilations intempestives ; mais j'étais loin de prévoir la ferveur de la foule. Je m'étais rendu compte peu à peu, que loin d'être une fête purement religieuse ou simplement l'occasion d'un défoulement collectif, le jour de saint Joseph était considéré comme un moment de retrouvailles pour l'ensemble de l'ethnie. C'était le cas à Kouti ; ça l'était également à travers tout le pays ; là où l'effectif de la communauté était suffisant pour permettre la constitution de confréries ethniques. En dehors de Kouti et de sa région, cette fête exprimait le besoin de toute communauté de se compter par intervalles ; sans doute pour se rassurer sur son existence en tant qu'entité vivante ayant sa personnalité.

  On commençait les préparatifs plusieurs mois à l'avance par des réunions nocturnes. La soirée était en effet, le seul moment où tout le monde pouvait prendre part aux assemblées sans pour autant perturber les activités de chacun. Les participants s'exerçaient pendant ces séances ; ils apprenaient les chants et les danses qui étaient offerts aux spectateurs, le jour venu. Chaque groupe choisissait son répertoire et désignait ceux qui allaient les exécuter.

Les enfants bénissaient cette période de l'année ; car c'était pour eux l'occasion de veillées tardives. Quand arrivait enfin le grand jour, nous assistions à ce qui pourrait passer pour un carnaval ; autant dire que c'était une débauche de couleurs qui déferlaient dans les rues poussiéreuses. Une compétition acharnée se manifestait entre les différents groupes d'acteurs pour la conquête des faveurs du public.

 On murmurait que l'adversité la plus redoutable venait des autres ethnies, qui, par l'intermédiaire de leurs sorciers, faiseurs de pluie, chercheraient à ternir l'éclat de la fête. J'avais supposé, mais sans m'en ouvrir à qui que ce soit, que l'inverse devait être vrai également. Mes amis chercheraient eux aussi, sans doute, à perturber les fêtes des autres ethnies. Tout ceci me paraissait bon enfant. Cependant, des rumeurs plus inquiétantes circulaient également pendant ces périodes où les préparatifs de la fête occupaient les esprits. Elles portaient sur les risques qu'encourraient les chanteurs les plus en vue. L'ennemie pourrait tenter de les éliminer physiquement par empoisonnement, avant ou bien pendant les festivités ; et ce n'étaient pas uniquement les éléments des tribus adverses qui seraient seuls en cause. Je retrouvais dans cette ambiance de suspicion, les frictions qui apparaissent dans tout groupe d'humains dès l'instant où des intérêts, même mineurs, sont en jeu. Là, comme ailleurs, ces problèmes traduisaient les colorations qu'imprime la culture indigène aux inquiétudes de l'homme.

 Je savais donc cet après - midi - là que la saison des rumeurs approchait. Mes trois interlocuteurs insistaient sur l'importance que revêtait cette fête pour le village, mais plus encore, pour le groupe ethnique majoritaire dont ils faisaient parti. Mon ami Anani ajouta qu'il consacrait cette période de l'année à des retrouvailles familiales depuis que le monde avait éclaté en de multiples compartiments. Je compris qu'il faisait allusion à l'éparpillement des groupes ethniques à travers le pays, et même dans divers Etats étrangers. Il se rendait à cette occasion, chez les membres de sa famille qui résidaient dans les villages environnants. Cette fois - là, il m'invitait à l'accompagner le moment venu, si je le souhaitais. J'avais d'abord cru que je devais cette invitation à la commodité de déplacement qu'offrait mon véhicule " tous - terrains, " bien pratique, pour circuler sur les mauvais chemins de brousse ; je me trompais. J'eus honte d'avoir supposé que sa proposition était intéressée. Il préféra, en effet, que nous fassions l'excursion à pied. Kuashi viendrait avec nous.

 J'étais intrigué par le souhait de se déplacer à pieds qu'exprimait mon ami ; car, je ne voyais pas l'intérêt de ce mode de locomotion pour effectuer ces visites. Aucune forme de tourisme ne pouvait le justifier ; la région ne présentant pas un attrait touristique particulier à mon avis. C'est une plaine parsemée de marais. Les champs qu'on y trouvait étaient mal cultivés ; à moins que ce ne fût l'inadaptation des espèces qui étaient plantées - pour les besoins alimentaires locaux - à la nature géologique des sols.

 On trouvait des restes de forêts par endroits ; mais ces zones boisées étaient peu fournies. Elles avaient cessé depuis longtemps d'impressionner par leur densité. La luxuriance de la végétation ne suffisait pas à faire disparaître l'impression de monotonie qui prévalait quand on traversait ces régions. Je n'étais pas inquiet ; j'étais seulement intrigué. Je me demandais quelle surprise Anani me réservait. J'avais rencontré son petit neveu à plusieurs reprises dans les jours qui avaient suivi l'invitation. Il attendait avec impatience, que vienne le moment de ce voyage. Je compris que sa joie tenait autant à l'idée de revoir des personnes qu'il affectionnait, qu'au fait que je serais, avec son grand - père et lui - même, pour effectuer cette visite familiale.

 L'horloger ne m'avait pas éclairé davantage, quand je lui fis part du projet et du moyen de locomotion que le vieux avait retenu. Il me dit simplement :

 " - tu sais dans le temps, nos pieds étaient notre seul moyen de déplacement. Les chevaux, les ânes et autres chameaux, ne sont pas des animaux que l'on rencontre dans nos régions. On oublie trop facilement que nous sommes des peuples de la forêt. Bien sûr, les rivières étaient mises à contribution avec les pirogues, quand cela était possible ; mais ce n'était pas toujours le cas. Tout cela est fini maintenant."

 Il se tut. Après un long silence pendant lequel son sourire ne l'avait pas quitté, il conclut :

 " - le vieux a peut - être envie de revivre le passé ; tu verras, ce sont des gens très gentils. "

Ce vendredi - là, j'avais regagné Kouti après une journée de travail particulièrement éprouvante ; j'étais harassé. Depuis plusieurs semaines, nous avions accéléré le rythme des travaux sur les chantiers. Nous étions alors dans la phase de montage des usines, avec tout ce que cela comportait d'essais et de mise en conformité. En général, le village était déjà plongé dans l'obscurité quand j'y revenais le soir ; je prenais une douche bienfaisante avant de sombrer dans un profond sommeil qui durait toute la nuit. J'avais envisagé de me rendre en ville cette fin de semaine - là ; et donc, de ne pas me présenter sur le chantier le samedi contrairement à mon habitude. En franchissant la porte de l'enclos qui protégeait notre demeure des regards indiscrets, je vis mes deux amis, Anani et son neveu, qui m'attendaient. Ils étaient assis sur l'unique banc que nous avions bricolé et installé dans la cour. Kuashi se leva et vint à ma rencontre ; il souriait généreusement. De loin, son grand - père me lança sur un ton vigoureux :

 " - alors, pas trop fatigué? "

 A ces mots, je pressentis que le voyage qu'il avait programmé aurait lieu bientôt. Je répondis à son accueil ; je lui dis :

 " - non, ça peut encore aller ; bientôt, nous aurons terminé la partie la plus fatigante du programme. "

 Il enchaîna aussitôt :

 " - ensuite, ce sera à nous de prendre la relève. "

 Il parlait de l'exploitation des installations ; je l'avais approuvé ; je lui dis :

" - Tout - à - fait ; "

 il m'informa, comme je le pressentais, que la visite à ses parents aurait lieu le dimanche suivant si j'étais disponible. Il ajouta que si j'avais trop de travail ou bien si je me sentais trop fatigué, nous pouvions attendre pour effectuer le déplacement un peu plus tard. Je n'avais pas voulu qu'il modifie ses projets ; nous nous étions mis d'accord pour le dimanche.

LES FÊTES
LE NOEUD
L'INCOMMENSURABLE
LE COMMENCEMENT
LA TÊTE

LE NOEUD

ou Un dieu de vigie.

Nous étions partis très tôt le dimanche matin ; avant que le soleil ne se lève ; la journée s'annonçait belle, je m'attendais à ce qu'elle soit torride aussi ; elle le fut plus tard. En chemin, mon ami avançait d'une démarche alerte ; je ne croyais pas le vieil homme capable d'une allure aussi rapide ; mon hôte souhaitait parvenir à destination avant la mi - journée ; avant que la chaleur ne devienne insupportable et rende ainsi le parcours très épuisant.

 Au cours du trajet, nous avions croisé d'autres voyageurs ; ils étaient aussi matinaux que nous, et semblaient tout aussi pressés. A chaque fois, l'étonnement des passants se lisait sur les visages ; je m'en amusais. Chacun devait trouver étrange, ma présence en compagnie de mes deux amis, et à pied. Je comprenais leur surprise ; le vieux aussi s'en amusait comme j'en avais jugé par le sourire qu'il m'adressait après chacune de ces rencontres. Toutes les personnes que nous avions croisées connaissaient Anani et son neveu. On nous saluait ; le geste était emprunt de respect. Les femmes, les plus jeunes essentiellement, se mettaient à genoux pour honorer mon hôte ; le vieux se précipitait alors pour les relever. Suivait ensuite une brève discussion en dialecte local ; j'avais cru comprendre qu'il s'agissait d'amicales remontrances. Je me hasardai à lui demander après l'une de ces rencontres :

 " - qu'avez - vous fait pour mériter tant de respect et de considération ? Est - ce seulement le privilège de l'âge ? "

 Il me répondit avec calme et pondération ; il dit :

 " - l'âge seul y suffirait. Je ne suis pas une exception à ce titre. En fait, à travers ma personne, c'est à mes ascendants et à toute ma famille que s'adressent ces honneurs. Je suis de la contrée comme les miens depuis toujours. Et comme nous n'avons pas fait trop de bêtises, on nous crédite d'une certaine sérénité. Mais cela est courant, et d'autres familles jouissent de la même considération ; nous sommes en temps de paix. "

Notre route traversait une variété de paysages dont je n'aurais pas soupçonné l'existence sans ce voyage. Nous passions insensiblement de terrains découverts à un environnement de sous - bois touffus, et quelque fois, difficilement pénétrable. Nous avancions.

 Avec l'apparition des premiers rayons du soleil, l'atmosphère s'était nettement réchauffée ; ce qui rendait notre progression agréable pour un temps encore ; mais je savais que cela n'allait pas durer ; encore une heure, et la moiteur, aggravée par une chaleur étouffante, prendrait le dessus.

 Par moments, le sentier que nous suivions disparaissait sous la végétation ; je me demandais alors comment faisait mon compagnon pour garder le cap. Car invariablement, nous débouchions ensuite sur un carrefour. A chacun de ces croisements, nous trouvions d'autres personnes, voyageurs comme nous sans doute. Les femmes avaient la tête chargée de ballots. Les jeunes mères portaient leur bébé attaché sur le dos. Parfois, c'étaient des hommes que nous rencontrions ; ils avaient une houe accrochée à l'épaule, et souvent ils tenaient aussi un coupe - coupe dans la main. Les unes se rendaient sur un marché des environs ; et les autres allaient cultiver un lopin de terre ; ou bien, ils partaient s'approvisionner en bois dans la forêt.

 Mon ami me nommait les villages que nous traversions ou que notre trajet frôlait. Pour chacune de ces localités, le vieux avait une anecdote à raconter ; une histoire du passé du site ou bien un trait, le plus souvent humoristique, de ses habitants. A deux ou trois reprises, j'avais vu des individus s'éclipser des carrefours au moment où notre groupe y débouchait. Il me semblait que notre approche les avait dérangés dans une occupation que je ne pouvais préciser ; et dont aucune trace ne s'imposait à la vue. A un croisement plus important - six voies y aboutissaient - je m'attendais à ce que ceux qui nous y précédaient s'en éloignent comme dans les cas précédents ; mais cette fois - là, personne ne s'était éclipsée ; la rencontre eut donc lieu. Quelques propos furent échangés entre le vieux et les voyageurs. Nous reprîmes notre route ensuite. J'attendis que le carrefour ne fut plus en vue pour questionner mon compagnon sur la différence de comportement à laquelle je venais d'assister.

 " - Pourquoi cette fois, personne ne s'est sauvé à notre approche comme dans les autres embranchements? " lui demandai - je.

  Il me répondit calmement comme s'il attendait ma question :

  " - les autres fois non plus. Ils avaient terminé ; c'est tout. "

" - Terminé quoi? " Lui avais - je demandé alors.

 " - Les personnes que nous avons vues honoraient un Esprit ; un dieu, si tu veux. Fit - il, avant de dire davantage sur la divinité qui était l'objet de tant de soins. Il me poursuivit, en effet, en précisant:

" - c'est le dieu des carrefours ; le dieu des embranchements. Ils étaient venus honorer le dieu des noeuds à ce carrefour comme dans les précédents. "

 " - Il faut, chaque fois, se rendre sur les routes pour le faire? " Lui avais - je demandé avec étonnement ; car, je ne voyais rien de particulier sur les lieux comme une statue ou un quelconque symbole qui sanctifierait ces carrefours. Il dit alors pour compléter mon information :

 " - non, bien sûr ; mais c'est l'un de ses domaines de prédilection ; les croisements sont essentiels dans ses attributs, bien que souvent, aucun signe ne le manifeste. Par contre, sa figuration se trouve dans toutes les maisons ; quand tu pénètres dans une demeure, regarde aussitôt le portail franchi, sur le sol à gauche ou bien à droite, tu remarqueras une sculpture en argile. Elle se présente sous la forme d'une tête humaine ; et elle comporte de gros yeux que figurent deux coquillages blancs. Généralement, l'effigie porte des traces de coulées d'huile rouge et de lait de farine qui avaient servi aux oblations. "

 " - Et c'est le dieu tutélaire de la demeure? "

 Ma remarque allait de soi dans mon esprit ; mais je me trompais. Il corrigea mon observation ; il me dévoila en partie, le rituel dans lequel s'insérait le dieu ; il me dit :

  " - non, ce n'est pas vraiment ça ; ce n'est pas si simple. Ce dieu, disons l'Esprit des croisements, le dieu de la tête est toujours présent dans la maison. Cependant, selon les villages, et même selon les familles dans chaque localité, il peut y avoir d'autres Esprits, d'autres dieux qui sont vénérés, et à qui on peut confier le soin de protéger la famille ou le village.

Le dieu des croisements, lui, est toujours présent dans la maison à côté de ces autres divinités. "

 Il se tourna vers Kuashi après ces propos, et lui dit :

 " - tu sais ça, toi. "

 C'était une affirmation ; néanmoins, l'enfant fit " oui " de la tête pour dire qu'il était imbibé des choses de sa race. J'avais noté l'attention avec laquelle il écoutait le vieillard ; le jeune garçon avait encore des choses à apprendre et il en était conscient.

 La démarche de mon ami conservait la même allure pendant tout le temps où il nous parlait. Je voulus en savoir davantage pour situer cette divinité dans le panthéon local que je connaissais encore mal ; je lui dis, car cela me semblait si évident :

 " - je peux donc en conclure que c'est le plus important des dieux qui sont adorés sur place... "

 " - Non, non ; pas adorés ; mais vénérés ; si toutefois, tu donnes au verbe adorer la signification qu'il a dans les religions. Nous n'adorons aucun dieu ; nous les célébrons ; nous les vénérons, c'est tout. Nous allons nous heurter au sens des mots, une fois encore. " Intervint - il aussitôt mais, sans brusquerie.

 Il souriait en disant cela ; ce qui rendait son intervention moins virulente. Le vieil homme enchaîna ensuite pour m'expliquer la place de cet Esprit dans les croyances locales.

" - Mais tu as raison ; c'est le plus important de nos dieux. Il s'agit d'une importance relative bien sûr, mais cela ne vient pas de nous . Tu te rappelles ce voyage des Esprits auprès de Dieu? "

Avant que je ne réponde, Kuashi intervint pour marquer sa surprise ; il interpella le vieil homme :

  " - alors dis - moi, grand - père, s'il y a Dieu et les dieux ; pourquoi ne parle - t - on jamais de Lui? Pourquoi n'y - a - t - il aucune statue pour Le représenter chez - nous? "

 
LES FÊTES
LE NOEUD
L'INCOMMENSURABLE
LE COMMENCEMENT
LA TÊTE

L'INCOMMENSURABLE

ou Le poison des mots.

J'aurais voulu connaître enfin l'histoire de ces dieux qui décidèrent de s'adresser à l'Etre Suprême ; comme Anani avait commencé à me l'expliquer avant de se taire sans explications, mais en me gratifiant d'un sourire, un soir où je lui rendis visite. Voilà que pour une seconde fois, il avait fallu que je patiente. En effet, la spontanéité de Kuashi avait mis fin à l'explication que le vieux s'apprêtait à donner sur ce point. Toutefois, la question du gamin allait au fond des choses. Je m'apercevais que si de mon côté, la motivation était la curiosité ; chez le garçon, les raisons étaient plus fondamentales. Il vivait quelque chose d'essentiel. Tout son être était concerné ; et il en avait conscience. Mon guide préféra traiter le problème que son neveu soulevait ; il abandonna donc l'explication qu'il nous donnait sur la hiérarchie des dieux. Mais, plutôt que de fournir une réponse directe à Kuashi, il procéda par approches successives en mettant le jugement du gamin à contribution. Il lui répondit tout en gardant le regard fixé devant lui et sans cesser d'avancer ; il dit :

 " - bien sûr qu'il y a Dieu, Kuashi. Comment l'appelle - t - on, dans notre langue? "

 " - Ma Hü ; " répondit spontanément le neveu ; je crus percevoir un sentiment d'étonnement chez l'enfant ; on aurait dit qu'il se demandait pourquoi la question lui était posée.

 " - C'est - à - dire ? " demanda le vieux tout en poursuivant sa route, et toujours sans regarder l'enfant.

 " - C'est - à - dire ? " reprit le gamin à son tour. Il montrait par là, qu'il ignorait ce que son grand - père attendait de lui. Le vieil homme dut préciser sa pensée. Il dit :

 " - oui ; qu'est - ce - que ce mot veut dire, dans notre langue?

Car enfin, ce n'est qu'un mot. Ce n'est pas un nom véritable ; je devrais dire ces mots, ou mieux, ces deux syllabes. Comme tu le sais, on dit clairement : " Ma " " Hü. " Tu peux traduire pour notre ami? "

 Le gamin prononça lentement, mais distinctement les deux syllabes à haute voix ; je sentais en lui une hésitation qui trahissait son effort de réflexion.

 " - Ma - Hü "

 On voyait à sa mine qu'il cherchait intensément la signification littérale que son grand - père lui demandait d'exprimer. Soudain, son visage s'illumina ; il s'écria, heureux d'avoir compris :

 " - qu'on ne peut pas... "

 Il s'arrêta net après ce début, comme surpris par ce qu'il allait dire. Il hésita un instant. Ensuite, il termina la phrase comme s'il venait seulement d'en saisir la signification ; il dit :

"... dépasser. "

 " - Oui, c'est tout simplement ça. Littéralement, Ma Hü veut dire : ce que nul ne peut surpasser. C'est tout. Déclara Anani, visiblement heureux que son neveu saisisse la vraie signification du mot. Il dit ensuite :

 ... nous ne connaissons pas une autre dénomination pour dire Dieu ; et nous savons aussi que nous ne pouvons pas connaître son Nom Improvisé ; cela tient à ce que nous croyons des noms et de leurs fonctions primordiales. " Je veux dire que prendre Ma Hü, ( ou Mawu, comme je l'ai vu transcrit dans ta langue parfois ) comme un nom en le considérant comme l'un de nos Esprits est une erreur incommensurable. Vous en avez fait un nom pour en faire un dieu ; la méprise ne pouvait pas être plus profonde.

 Dans notre pensée, Ma Hü n'est même pas un mot - qualité ni un mot - fonction, et encore moins un mot - essence. En réalité, c'est une phrase - concept qui traduit la quantification de notre limite, et par là même, l'impossibilité de qualifier et de quantifier le concept de Dieu par rapport au niveau où nous nous situons. La méprise est incommensurable.

 Le vieil homme se tut après ces mots. Nous gardâmes le silence tous les trois un bon moment. J'essayais de placer tout ceci dans le cadre de ma culture, mais je n'y parvenais pas ; je n'en étais pas surpris. Je me dis que le garçon aussi tentait de mieux pénétrer la signification des propos de son aïeul. Quand au vieillard, il me semblait laisser le temps à chacun de nous deux de mieux comprendre le sens de sa méditation. Au bout d'un moment, Anani jugea indispensable de me présenter un aspect de sa culture qui aurait pu m'échapper du fait même des différences qui séparent nos langues ; il dit en effet :

 " - tu vois Richard, dans ta langue, on dit Dieu et dieu ; pour nous, cela n'est pas bon. Cela n'est pas bon parce que cela est source de confusion. Car comme tu le sais, l'imagination humaine a vite fait de s'embrouiller ; une majuscule et une minuscule ne suffisent pas à l'éviter. Une majuscule et une minuscule n'introduisent pas un écart suffisant pour éviter un glissement de perception entre deux entendus.

 Je te fais remarquer que chez le peuple Hébreu, le nom Tétragrammate n'a rien de commun avec Adonaï, Elohim, - qui est un pluriel - ou toute autre désignation pour la divinité ; aucune confusion n'est possible de ce fait. Chez nous, tu as Ma Hü ( un mot - idée, ou mieux une phrase - concept ) et les vaudous ( un nom générique qui signifie " ce qu'on ne connaît pas" ou bien " ce qu'on ne comprend pas " ) ; il n'y a rien de commun entre les deux désignations. Il n'y a rien de commun entre elles car, il ne peut y avoir de nom générique pour l'Etre Suprême.

Cela va plus loin ; je veux dire que la nécessité d'une grande précision dans l'expression pour éviter toute confusion se retrouve dans notre parler de tous les jours, et pas uniquement à propos des choses de la foi.

 Ainsi, chez toi, tu me parlerais de ton frère ou de ta sœur ; moi je n'ai pas qu'un mot pour dire ces choses ; j'en ai plusieurs, et chacun d'eux est précis ; je te dirais " le fils de mon père " ou bien " le fils de ma mère. " Je dois situer précisément celui dont je parle ; mais aussi me situer par rapport à lui.

 De même si Kuashi te présentait son oncle, il utiliserait un terme qui te dira s'il s'agit d'un oncle paternel ou maternel ; le même mot te dira aussi si l'oncle en question est plus âgé ou moins âgé que son père ; il en serait de même s'il te présentait sa tante. Ainsi, je dispose de quatre mots pour dire " oncle ; " et chacun d'eux me situe, et situe la personne dont je parle. Il faut être précis dans l'expression ; très précis, car c'est l'unique façon de juguler le poison des mots.

 Je vais te donner un autre exemple. Pour parler d'un fruit mûr, nous utilisons deux termes ; le premier pour signifier qu'il est arrivé à maturité, c'est - à - dire qu'il peut être cueilli ; et le second pour dire qu'il est mûr, c'est - à - dire apte à être consommé. Si tu prends la banane par exemple, c'est au premier stade qu'elle est ramassée et envoyée chez toi ; tandis que nous, nous ne devons le consommer qu'un second stade. Les termes utilisés sont précisément choisis pour signifier cela.

 Voici encore un autre exemple : dans ta langue, vous avez les mots souffrance et douleur ; chacun d'eux possède son aire d'entendement ; ces deux termes ont également des synonymes. C'est une richesse ; mais il y a souvent, un recouvrement des emplois. Pour nous, cela introduit une imprécision ; cela est source de ce que j'appelle le poison des mots, puisque dès qu'on oublie d'être vigilant, l'un et l'autre terme peut s'utiliser aussi bien pour le physique que pour le moral. Nous avons, nous aussi, deux termes : aya et vévé. Le premier est réservé au côté moral tandis que l'autre, le second, s'emploie exclusivement pour l'aspect physique. Toutefois, je dois dire que vévé peut recouvrir dans l'usage quotidien un aspect moral aussi ; par contre, cela ne se produit jamais pour aya. Nous sommes allés plus loin encore pour bien différencier les deux notions. Nous sommes allés jusqu'à différentier totalement la manière d'utiliser les deux locutions afin d'exclure tout recouvrement de leurs domaines d'entendement. Ainsi, je dirai d'une personne qu'elle a consommé, absorbé aya ; ( le moral, l'aspect intellectuel, voire même l'aspect éthique ) ; tandis que pour vévé, c'est - à - dire, l'aspect physique, physiologique..., je dirai que cette personne a senti, ( synonyme de entendre ) vévé. Il n'y a aucune exception dans ces deux manières d'employer ces termes.

 Notes, cependant, que notre langue n'est pas la seule à présenter cet aspect d'exigence de précision ; cela se retrouve chez d'autres peuples également. Je dois t'apprendre aussi que AYA est également un nom propre ; le nom d'un être mythique.

 Il se trouve par ailleurs que notre vision des Noms est très complexe ; nous y reviendrons. Tu peux pour l'instant, entrevoir cette vision si je te dis, par exemple, que le jour où un chien ou bien un cheval donnera un nom à un autre chien ou à un autre cheval, ce jour là, les hommes peuvent se faire du soucis! "

 Notre marche se poursuivait à travers une végétation clairsemée. Les arbres bruissaient dans la brise ; ce léger déplacement de l'air rendait la chaleur du jour plus supportable. Par intervalles, des oiseaux prenaient leur envol à notre approche et zébraient l'air matinal. Les sonorités qui en résultaient se fondaient dans la musique du vent dans les branches ; le tout composait une symphonie inattendue, mais bien apaisante. Mon hôte définit un peu plus tard la conception de la Divinité Suprême qui est celle de sa race. Il dit :

 " - Ma Hü, c'est - à - dire Dieu pour nous, est une force pure ; pas n'importe quelle force, mais La Force Suprême. Ailleurs, on a dit qu'avant le commencement, il n'y avait que Dieu et son Nom. Nous, nous croyons et disons qu'avant le commencement, il n'y avait que Dieu Seul et Lui - Même. Cela vient de ce que nous croyons des propriétés des noms. Nous en reparlerons comme je l'ai déjà dit. "

Après encore un silence, il se tourna vers son neveu ; il lui demanda sans le quitter des yeux :

 " - alors, tu vois, Kuashi ; quelle image ou quelle statue, pourrais - tu faire de Lui? Avec quel graphisme, représenterais - tu une pure force? Et surtout, quelle est la symbolique qui traduirait ce que nous pensons qu'est la Divinité? Ma Hü? " C'est - à - dire ce que nul ne peut atteindre? "

 Il sépara nettement les deux syllabes du Nom de la divinité pour appuyer leur signifiant. Je compris dès lors, que l'absence d'une représentation de Dieu sur place ne faisait que traduire ce que la culture locale en concevait. Je sentis aussi que l'attitude de ceux que je côtoyais manifestait un refus, qu'il soit conscient ou non, d'une mystification dont la victime ne pouvait être que soi - même ; une manière d'être logique jusqu'au bout.

 Le vieil homme dit encore, s'adressant toujours à Kuashi :

 " - tu vois ; tu peux en faire des images, si tu veux. Mais sache que cela n'aurait aucune signification ni aucune portée. Et surtout, redoute qu'une telle image ne t'induise en erreur en t'éloignant de la vérité. Redoute qu'une telle image ne devienne avec le temps, un pivot reléguant ce qui essentiel au second plan. Et ce n'est pas tout ; ce n'est pas tout car, les images que tu vas faire risquent d'induire d'autres en erreur ; même si toi, tu peux faire la distinction, ceux qui te suivront, ou seulement te regarderont, risquent de se trouver sur de fausses voies. N'oublie pas que c'est l'Harmonie que nous poursuivons ; l'Harmonie de tous. "

Le vieil homme regardait le gamin. Anani était redevenu silencieux ; il couvait plutôt son neveu des yeux avec tendresse et avec sérénité. Le garçon lui souriait aussi. Puis, Anani devint grave ; il répéta lentement :

 " - avant le commencement, il y avait Dieu Seul et Lui - Même. "

 A peine eut - il terminé que le garçon lui demanda, avec une fougue qui me surprit :

 " - que savons - nous d'autre? "

 
LES FÊTES
LE NOEUD
L'INCOMMENSURABLE
LE COMMENCEMENT
LA TÊTE

LE COMMENCEMENT

Créer, Posséder. Engendrer, ou les graines du commencement.

Le vieillard reprit la question sur un ton méditatif avant de donner la réponse.

 " - Que savons - nous d'autre? D'abord, il faut bien comprendre que dire qu'avant le commencement il n'y avait que Dieu Seul et Lui - Même, ne signifie pas qu'il y avait deux entités, deux essences ou deux forces ou bien quelque chose comme ça. Non ; car alors, les anciens ne L'auraient pas désigné par Ma Hü. Tu comprends bien cela? Quant au reste, nous en disons peu de choses ; car il doit en être ainsi. Mais ce peu de choses est essentiel. C'est pour cela qu'on te le dit partout. Tu l'as entendu à la maison. Tu l'as entendu ailleurs également ; dans la rue, au marché ; enfin partout où tu vas, tu l'entends de jour comme de nuit.

 Que dit - on? Que proclamons - nous? Deux choses, et seulement deux sont affirmées constamment ; ce sont des choses qu'il faut retenir absolument. D'abord, nous disons que " n'arrive à l'existence que ce que Dieu a créé. " Ça, tu l'as entendu très souvent..."

 " - Ah oui! " s'exclama le gamin avec la joie qu'on éprouve quand l'horizon s'éclaire et ouvre d'autres perspectives à notre esprit. Le rappel du vieil homme était tellement évident que l'enfant jugea nécessaire de s'expliquer ; il dit :

 " - c'est vrai ; oui mais, je pensais que... "

 Le vieillard l'avait interrompu pour continuer ses explications ; mais il fit d'abord, une observation qui n'était utile qu'à l'enfant ; il dit :

 " - oui, je sais ; on n'y fait plus attention. Pourtant, c'est fondamental.

 Il convient de nous arrêter un instant sur le sens que nous donnons au mot créé dans notre parler ; car, la traduction dans la langue de notre ami n'est pas facile. En effet, dans notre langue, c'est le mot qui a le sens de " faire ", ou mieux : le sens de " posséder ", qui sert aussi pour dire " créer " ; alors que la notion de création ( selon le concept de notre ami ) est rendue chez nous, par un mot dont le sens se situe entre dresser, (c'est - à - dire: mettre debout ) fonder et engendrer ; et surtout, avec ce sens, l'emploi du mot ne se fait qu'en parlant de Dieu et parfois, de l'âme dans sa fonction de parrainage. Et plus exceptionnellement encore, on peut l'utiliser pour désigner les ancêtres d'une personne. Les deux mots clés sont : do et djô. Mais il faut faire très attention aux tons.

Ainsi, nous disons : ce que Ma Hü do ( ce que Dieu possède ) ; or, ce que Dieu possède, c'est toute son œuvre ; c'est la création.

 Je dirai par exemple que tu possèdes ( do ) un enfant ( vi ) ; c'est - à - dire : tu en es le père, le géniteur. Et si je dis que tu as engendré ( djô ) un enfant ( vi ) cela signifie que tu l'as engendré ; tu l'as mis debout ; tu l'as éduqué ; c'est - à - dire que tu n'en es pas nécessairement le père biologique. Mais quand la phrase s'applique à un disparu, il s'agit d'un parrainage ; nous reviendrons sur ce point plus tard.

 Pour être complet, je dois dire que la notion de paternité dans toutes ses acceptions, va faire appel à trois termes bien précis. Ce sont : do ( posséder ) dji ( mettre au monde ; dji veut dire aussi cœur. ) djô ( mettre debout, redresser, engendre, guider... ).

 Ce n'est pas simple ; mais je sais qu'avec un peu de réflexion, tu saisiras toute la signification de ce que nous disons de Dieu sur ce point ; et notre ami finira lui aussi, par saisir notre démarche d'esprit dès qu'il se sera familiarisé avec notre culture.

 Nous disons donc : " que n'arrive à l'existence ( djô ) que ce que Fieu a créé ( do ) ". Cela veut dire que toutes les graines sont dans le commencement. Si tu veux, on peut entendre par là, que l'existence en puissance relève de Dieu; tandis que l'homme ne peut percevoir que l'existence en acte; que celle - ci se situe au niveau imaginaire - virtuel ou non.

 En d'autres termes, en parlant de Ma Hü, posséder, ( do ) entendu selon ce que j'en ai dit tout à l'heure, représente la permanence ; cela représente l'éternité ; tandis que engendrer ( djô ), n'est que le déroulement de cette permanence ; c'est - à - dire, quelque chose qui est lié au temps. Mais attention, ce " temps " n'a pas d'orientation absolue. Toutefois, nous les hommes, nous ne pouvons en percevoir que sa linéarité. Nous en parlerons encore, je pense. Tu comprendras parfaitement, dès que tu auras réfléchi un peu sur ce que fut le commencement.

Ensuite, la seconde chose que nous savons, et qui est aussi fondamentale, autant que la première, c'est que :

 " tout ce que Dieu a fait, est bon. "

 Je traduirais plus précisément notre langue en disant :

" tout ce que Dieu a fait venir à l'existence est bon. "

 Et là, je trouve remarquable le mot qui est utilisé pour dire " ce que Dieu à fait venir à l'existence " ; il s'agit de " hô avec un ton bas, c'est - à - dire : faire " ; en effet, employé avec Ma Hü, le mot signifie : faire ; mais avec un sens qui réuni ceux de do et de djô que nous avons vus précédemment. Nous considérons donc que le " faire " de Dieu traduit la création ( par Dieu ) et la venue à l'existence de ce qu'Il a ainsi créé dans le domaine des hommes.

 Là aussi, tu comprendras tout, dès que tu auras par ta réflexion, saisi ce qu'on entend par existence. C'est pour cela que nulle part, tu ne trouveras de rites spécifiques pour Ma Hü, pour Dieu en tant que Etre Suprême. Sur ce point on observe une confusion fréquente sur laquelle il faudra revenir. Hormis cela, notre attitude découle des deux choses que nous disons de l'Etre Suprême.

 On Le remercie ; on Le loue ; c'est tout. Bien sûr, nous disons aussi qu'Il est bon ; qu'Il est généreux...Mais c'est déjà blasphémer ; car ce sont là des qualités, et en tant que telles, elles sont relatives. Elles doivent avoir une référence pour pouvoir signifier quelque chose. Et quelles seraient, selon toi, ces références quand nous voulons parler de Dieu?

Il faut donc seulement Lui rendre grâce et Le louer.

 C'est pour tout cela aussi que les adeptes et les prêtres de tel ou tel Esprit disent, quand ils effectuent des oblations, que seul ce que Ma Hü a créé peut se produire. Ainsi, ils terminent toujours les cérémonies en proclamant : "s'il plaît à Ma Hü, notre prière à tel dieu sera agréée. "

Comprends bien : s'il plaît à Ma Hü... Ainsi de suite.

Lui rendre gloire ; il doit en être ainsi de tout acte de notre existence. "

 

 J'étais désorienté à ce point du discours ; je ne comprenais plus. Je ne comprenais plus que dans cet animisme, où foisonnent dieux et Esprits de toutes sortes, le plus important, Ma Hü, le Dieu Suprême, comme on venait de me le dire, soit laissé de côté ; je ne comprenais pas qu'Il soit écarté en quelque sorte avec à l'occasion, une révérence, respectueuse certes, mais guère plus. Mais alors, où est la puissance? Où se situe le point de délivrance? Car, fidèle à ma culture, j'avais toujours considéré que pour le croyant, Dieu et la religion sont des éléments de délivrance pour l'homme.

 Kuashi non plus n'était pas satisfait ; le gamin le fit savoir à sa manière farouche et spontanée. Il s'exclama dès que notre interlocuteur se tut ; il lui dit :

 " - ce n'est pas des secrets ça! "

 " - Non, ce ne sont pas des secrets en effet ; et personne n'a jamais dit que ça l'est. Et puis, dis - toi bien ceci : à ma connaissance, les seuls secrets qui existent sont le fruit de notre ignorance et de notre paresse ; c'est ce que je pense ; mais, je peux me tromper. Il convient aussi de ne pas confondre secret et silence ; cela, tu l'apprendras. "

Anani gardait le sourire ; il s'attendait à l'évidence, à la réaction de son neveu. Celui - ci lui demanda, plus calmement cette fois - là :

 " - Tu penses que je pourrais avoir accès au commencement? "

 Je sentais le gamin inquiet ; c'était comme s'il craignait que ce soit trop tard pour lui de pénétrer dans ce qui commençait à m'apparaître comme une théogonie précise. Une théogonie avec ses fondements, ses règles et les conséquences qui en découlaient ; et qui représentait pour le jeune garçon l'assise fondamentale de sa vie ; si toutefois il désirait, comme je le pensais, que son existence ne soit pas seulement une errance à travers les insignifiances quotidiennes.

 Je le sentais inquiet ; mais en même temps, il m'avait impressionné par sa question. Il m'avait impressionné car, plutôt que de chercher à cerner immédiatement le concept de l'Etre Suprême que traduit l'appellation Ma Hü, il portait son attention sur ce que le vieillard appelait le " commencement ". On dirait que c'est à ce niveau qu'instinctivement il situait la source de toutes choses ; c'est à ce niveau que se trouverait tout ce qui lui était possible. Dès que le gamin eut exprimé son inquiétude, Anani s'arrêta ; il cessa d'avancer ; l'enfant et moi fîmes de même. Le vieil homme se tourna alors vers le gamin ; il lui dit avec un calme impressionnant :

" - tu le sais déjà ; tu le sais depuis toujours.

 Anani fit quelques pas lents après ces mots ; puis, il s'arrêta à nouveau pour préciser son propos ; il dit :

 " - On te l'avait dit il y a longtemps de cela. C'est loin ; c'est vrai, et tu l'as sans doute oublié ; mais il est là, tapis au fond de toi. "

Anani se tut et reprit sa marche ; Kuashi et moi l'avions imité, en silence. Il ajouta sans cesser d'avancer et sans regarder le gamin :

 " - il te suffira de le retrouver ; il te suffit de partir à sa recherche. " 

LES FÊTES
LE NOEUD
L'INCOMMENSURABLE
LE COMMENCEMENT
LA TÊTE

LA TÊTE

ou la Stratégie pour une élection.

Au bout d'un moment, je voulus sortir de cette ambiance qui devenait initiatique. Dans mon esprit en effet, rien de tout cela ne me concernait. J'avais tenté une diversion qui me fut rendue possible par l'approche d'un croisement de chemins. Je dis d'un air faussement insouciant :

 " - ah ! Nous arrivons encore à une croisée des routes! "

 Je me trompais. Nous arrivions effectivement à un embranchement de voies ; mais Anani choisissait de poursuivre la leçon qu'il avait décidée de donner.

Il me dit avec le sourire :

 " - tu vois Richard, comme je te le disais, il eût un moment, selon nos légendes, où les Esprits avaient décidé de consulter le Tout - Puissant pour savoir lequel d'entre - eux venait en premier ; savoir lequel d'entre - eux est le plus important. Eh oui! Même, les dieux s'étaient posé la question ; même à leur niveau la hiérarchie est importante.

 Ils firent donc le voyage. A présent, tu sais comment nous, nous concevons Dieu, Ma Hü dans notre langue. Tu dois donc réfléchir pour comprendre ce que signifie ce voyage des dieux dans notre esprit ; ce qu'il convient d'entendre par là.

 C'est important pour qui veut nous comprendre. "

 C'était la seconde fois, depuis le début de son exposé, que mon ami s'adressait directement à moi. Pour l'essentiel jusque - là, ses propos étaient destinés à son neveu. Voilà que subitement, il m'englobait dans un tout dont je ne percevais pas encore la finalité. Je n'avais pas réagi. Je restais silencieux ; mais j'étais décidé à suivre le conseil. Je savais qu'il allait nous dire enfin ce que décida Ma Hü à propos des dieux.

 " - Chaque Esprit, - je préfère utiliser ce terme, pour éviter toute confusion - chaque Esprit décida d'amener un cadeau en offrande au Tout - Puissant ; la Puissance de la Puissance. C'est à celui qui trouvera l'offrande la plus précieuse et la plus digne. Celle qui sera la plus agréable à Ma Hü. Tu t'imagines aisément qu'il y a eu une compétition acharnée entre les dieux pour trouver le plus beau cadeau.

 Je te fais remarquer que nos dieux auraient pu choisir un autre moyen pour sortir du carrefour dans lequel ils se trouvaient. Ils auraient pu par exemple, se livrer un combat acharné ; il en sortirait un vainqueur qu'ils n'auraient plus qu'à sacrer premier dieu ; en guettant la première occasion pour le détrôner et recommencer. Non ; ils ont procédé autrement ; ils ont utilisé leurs Têtes.

Tous se présentèrent donc devant Ma Hü.

 Chacun portait son cadeau sur la tête ; à la manière dont nous transportons nos ballots tous les jours, comme tu as dû le voir partout dans le pays depuis que tu es là. Tous s'étaient présentés ainsi équipé, sauf l'Esprit des carrefours qui ne portait rien ; et donc, n'apportait rien en offrande.

 Lui au contraire, s'était rasé le crâne.

 Et pour bien montrer qu'il ne portait rien sur la tête, il s'était fixé une plume de perroquet sur le front. Cet accessoire dépassait bien nettement de sa tête afin que tous le remarquent. C'est cet Esprit qui fut choisi. Ainsi, par décret divin il est devenu le premier des Esprits. Voilà pourquoi tu le trouveras partout. Voilà pourquoi nous l'honorons tous. C'est le dieu de la tête, le dieu de la réflexion.

Tu remarqueras aussi, si tu parcours nos pays, qu'il n'y a pas d'officiant pour ce dieu. Il n'y a pas de confréries ou toute autre organisation qui lui soit spécifiquement dédiée. Les prêtres des autres dieux sont en même temps ses officiants. Il faut savoir qu'il n'y a pas non plus un rite spécifique pour l'Esprit de la tête à part les oblations. En fait, chacun de nous, chaque homme, chaque être est son prêtre ou devrait l'être. Tu comprendrais pourquoi, si nous fouillions bien l'histoire de ce dieu. Je dois ajouter qu'il est généralement associé au dieu Fa; mais il passe toujours avant ce dernier dans les cérémonies "

 " - Et il n'y a pas eu de contestations de la part des autres d... Esprits? " demandai - je spontanément, après qu'il eut fini son exposé.

 A mon grand désappointement, Anani éclata de rire ; un rire formidable qui me laissa pantois. Quand il eut fini, il me lança un regard malicieux qui dura quelques secondes. Je ne savais que penser ; aussi, j'étais resté silencieux; j'attendis qu'il veuille bien s'expliquer. Il le fit un moment plus tard ; il laissa tomber résolument :

" - voilà bien l'homme! Toujours la contestation ; toujours la bagarre ; toujours la guerre. Mais, tu as raison de poser la question.

 L'Esprit de la tête avait pris les devants ; sa nomination ne devait rien au hasard. Le dieu de la tête organisa en effet, un festin auquel tous les Esprits furent aimablement conviés pour remercier Le Tout - Puissant et ses collègues dieux.

 L'invitation qui fut adressée aux dieux fut aimable. Elle était empreinte d'humilité et de sérénité. Mais le dieu des carrefours précisait en même temps que tous devaient venir ; et qu'il briserait quiconque serait absent.

 J'aime autant te dire que tous les Esprits se sont précipités au banquet et y firent excellentes figures. "

 A ces mots, Kuashi éclata de rire. Je fis de même ; et le vieux n'était pas de reste. Le gamin déclara entre deux hilarités :

 " - c'est un filou, ce dieu! "

 Anani approuva aussitôt ; il s'écria :

 " - oui, Kuashi! C'est l'un des qualificatifs qu'on lui donne parfois. Mais généralement dans ces cas - là, les personnes qui sont étrangères à nos croyances le considèrent comme un dieu méchant ; c'est à tort ; c'est le méconnaître ; c'est méconnaître sa légende ; c'est oublier sa fonction ; et surtout, c'est n'avoir rien compris à son enseignement."

La réaction du garçon fut spontanée. Cette attitude révélait un esprit vif qui analysait chaque donnée qu'on lui fournissait avant de se positionner en face d'elle pour l'adopter ou bien pour la rejeter. Je comprenais qu'un tel comportement fasse plaisir au vieil homme ; et il ne s'en cachait pas. J'étais témoin de la complicité qui liait ces deux êtres ; je m'en réjouissais, d'autant que j'avais le sentiment qu'on m'y invitait.

 La journée était bien avancée, et le soleil dardait tous ses feux quand nous arrivâmes en vue d'une localité plus importante que celles que nous avions traversées depuis le matin. Je m'étais dit que ce village devait être notre destination, quand les personnes qui venaient à notre rencontre s'attardaient dans leurs échanges avec le vieux. J'avais regretté que le voyage n'ait pas duré davantage et m'ait permis ainsi d'en apprendre encore sur ce panthéon. Mais je me doutais bien que l'histoire n'était pas terminée ; mon hôte se ferait sûrement un plaisir de me raconter la suite.

 Avant même que les premières cases du village ne furent à portée de voix, nous vîmes arriver vers nous une nuée d'enfants de tous âges. En un instant, mes deux compagnons furent pris d'assaut par une vague d'enthousiasme fait de cris, de rires et d'exclamations diverses ; cela faisait plaisir à vivre.

Un instant plus tard, la nuée s'était évaporée aussi subitement qu'elle nous submergea. Le vacarme cessa. Le groupe d'enfants avait repris la direction du village. Je constatais que Kuashi était avec eux. Je me dis alors que c'était sans doute, l'appel des générations qui nous séparait ainsi. Les adultes qui formaient l'arrière - garde restèrent en compagnie du vieux et de moi - même. Celui des villageois qui semblait s'exprimer au nom de ses compatriotes nous souhaita la bienvenue. Il était serein ; mais son français était moins assuré que celui que pratiquait Anani en ma compagnie. Notre hôte en était conscient ; il s'en excusa humblement.

 " - Je ne parle pas très bien votre langue. " Dit - il, avant d'ajouter en guise d'explication :

 " - ce n'est pas comme nos jeunes ou bien ceux de mon âge qui sont allés longtemps à l'école ou encore, qui ont voyagé. "

 " - Je ne remarque rien ; vous parlez très bien le français au contraire, à ce que je vois. " Répondis - je ; avant de lui demander :

 " - vous n'avez jamais quitté le village? "

 " - Si ; " me dit - il ; et d'expliquer ensuite :

 " - je suis parti moi - aussi. Mais pas très longtemps ; car mon père me voulait près de lui. Ici, nous sommes des cultivateurs ; l'école est venue bien tard dans le village. J'ai travaillé assez tôt dans les champs. C'était très dur ; mais c'est la vie. Nous n'avions pas les bonnes choses que vous apportez maintenant pour faciliter le travail. Avec ce que vous êtes en train de construire, nos jeunes auront un travail plus facile. Quand pensez - vous terminer vos machines? "

  J'avais expliqué que les installations seraient fonctionnelles dans quelques mois. Je crus bon d'ajouter qu'avec ou sans machines, il faudra travailler quand même. Mes deux hôtes éclatèrent de rire. Anani retrouva le premier son sérieux ; il m'expliqua ce qu'était la véritable situation de celui qui nous accueillait. Il me dit en effet :

 " - mon cousin ne t'a pas tout raconté. C'est vrai qu'il a travaillé très durement ; et cela, tout le monde le lui reconnaît ; il a beaucoup fait pour notre famille et pour le village. Mais s'il est resté sur place, au pays, près de son père, c'est pour deux raisons :

la première est que mon cousin est très obéissant ; et sous aucun prétexte, il n'irait contre le souhait de son père.

 La seconde raison est qu'il est le fils aîné de mon oncle qui était guérisseur. Mon cousin devait prendre la succession du vieux et continuer la mission après lui. Il devait donc rester sur place pour apprendre. "

Je m'étais tourné vers le cousin ; curieux, je lui avais posé directement la question pour avoir confirmation de sa formation ; c'était la première fois que j'en voyais un de si près.

 " - Ah bon! Vous êtes guérisseur ? " lui demandai - je.

 " - Mon frère exagère ; il sait très bien que seul Ma Hü, Dieu, dans notre langue, peut guérir. Dieu, par les Esprits qu'Il a chargé de cela. C'est ce que nous croyons. Mais vous, vous savez beaucoup plus de choses que nous... "

 " - Ce n'est pas certain. "

 J'avais répondu sans vraiment réfléchir. Anani gardait le silence ; il suivait l'échange avec son parent.

 Des femmes sont sorties à leur tour du village. Elles vinrent à notre rencontre. Salutations. Certaines se sont mises à genoux pour le faire ; d'autres se sont contentées de s'incliner. D'autres encore arboraient un sourire que je trouvais enfantin. Mais je savais mon impression erronée, car je n'avais aucune idée du niveau d'émotivité de mes hôtes.

 Nous avions franchi la porte d'un enclos fait de bambous. Il était identique à ceux avec lesquels je m'étais déjà familiarisé à Kouti ; une clôture dont la fonction était de soustraire le quotidien des occupants aux regards étrangers. Machinalement, je jetai un coup d'œil à côté de la porte ; je voulais vérifier les dires de mon ami. J'avais remarqué en effet, un amas de terre dont la forme rappelait vaguement celle d'une tête humaine. La figurine était en argile, la terre du pays ; à moins que ce ne soit l'huile rouge dont on se servait pour l'honorer, qui lui donnait cette coloration brune. De - ci, de - là, il y avait des traînées blanchâtres sur la masse d'argile. C'était là l'Esprit des carrefours ; le dieu en chef, le dieu de la tête auquel tout un chacun devrait se référer en toutes circonstances selon mon ami.

L'ambiance était bon enfant dans l'enclos. J'eus droit aux récits de la vieille génération. C'était une narration imagée des souvenirs des temps coloniaux. On me les racontait avec humour et légèreté. Par moments cependant, je devinais que la vie ne fut pas toujours agréable pendant cette période. Et le temps présent, comment le vit - on? Il y avait eu un embarras quand je posais la question. Le pouvoir central ne me semblait pas soulever l'enthousiasme de mes hôtes ; chacun restait circonspect. Le bon goût exigeait de ne pas insister.

 J'avais apprécié le repas. Il était un peu trop épicé ; mais c'est là, une question d'habitude. Il y eut ensuite des conciliabules entre les hommes les plus âgés. Les femmes formaient un groupe à part, y compris pendant le repas, comme c'était la coutume, je le savais.

Le voyage de retour nous avait pris moins de temps qu'à l'aller ; nous l'avions effectué en camionnette. Le véhicule appartenait au commerçant de la famille, dont c'était l'outil de travail. J'eus le sentiment que notre retour en voiture à Kouti était prévu. J'étais déçu, car j'espérais entendre à nouveau le vieux me parler des dieux pendant le trajet. Ces dieux qui sont à notre service. Mais j'étais persuadé qu'il m'en dirait encore sur l'âme de son peuple.

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J. FREITAS - CRUZ

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