LA
SYMPHONIE DES DIEUX
|
LES
FÊTES
|
ou
Le temps des
rumeurs.
|
Mes
échanges avec le chef
du village se
déroulaient chez lui en
général, et plus
rarement dans notre base -
vie. Je ne le voyais jamais en
ville; ce n'était pas
délibéré
; cela ne nous était
pas arrivé tout
simplement. Une fois
cependant, j'étais
tombé sur mon
déjà vieil ami
dans Kouti ; ce fut au cours
de l'une de mes promenades
vespérales dans les
rues. Cela se passait un jour
férié que
j'avais mis à profit
pour goûter aux joies de
la grâce matinée.
J'avais lambiné
jusqu'au milieu de
l'après - midi avant de
sortir pour sentir vivre le
village. Le chef était
installé sur un banc le
long d'une palissade, et il
devisait avec deux autres
personnes ; elles
étaient au moins aussi
âgées que lui. Au
moment où je
m'avançais pour saluer
respectueusement le trio, je
vis arriver le jeune
garçon vers moi au pas
de course. Il m'avait rejoint
; et c'est ensemble que nous
adressâmes nos respects
à la vieille
génération.
J'eus l'impression que les
regards cherchaient en moi ou
autour de moi, quelque chose
que je ne saurais
définir. Ce
n'était pas la
première fois que ce
sentiment m'envahissait en
présence des habitants
de Kouti ; plus
particulièrement, en
présence des personnes
d'un certain âge. Je
vivais cette sensation comme
une sorte d'examen dans lequel
je tenais la place du candidat
sans connaître l'objet
de l'épreuve ni son
contenu.
Cet
après - midi -
là, mon impression
s'effaça rapidement
face aux trois sourires qui
nous accueillaient, mon jeune
ami et moi. L'un des
compagnons du vieux s'informa
sur la progression des
chantiers dès que nous
fûmes à
côté d'eux
:
"
- ça pousse ? " me
demanda - t -
il.
Les
trois compères
éclatèrent de
rire ; je fis de même en
guise de réponse.
Anani, c'est le nom du vieil
homme, considéra son
neveu avec
intérêt. Il lui
demanda sur le mode jovial
:
"
- alors, tu as fait tes
achats? "
Puis,
sans attendre la
réponse, il ajoutait
à mon intention
:
"
- et vous, monsieur Richard?
"
Il
faisait allusion à la
recherche du fondement
culturel dans lequel il avait
engagé son neveu en ma
présence ; mais ses
compagnons devaient l'ignorer.
Je lui dis, en guise de
réponse pour ma part,
qu'il pouvait m'appeler
Richard, tout
simplement.
"
- Je sais. "
Rétorqua - t - il avec
le sourire.
Ses
amis l'observaient avec
curiosité. Ils
s'interrogeaient ; se
demandant sans doute, quelles
sortes d'emplettes pouvaient
réunir le jeune
garçon et moi. Il ne
m'appartenait pas de leur
apprendre que le vieil homme
poursuivait une discussion qui
avait commencé un soir
chez lui entre nous trois.
L'un des compagnons affirma,
en portant le regard dans le
lointain :
"
- le marché doit
être désert
maintenant.
"
Il
prenait part à
l'échange en ramenant
les propos du vieil homme aux
banalités usuelles. Je
ne fus pas surpris que mon ami
le laissa faire. Je pensais
qu'il avait probablement
l'habitude de conduire une
discussion avec plusieurs
personnes à la fois, et
sur des thèmes
différents ; chacun des
protagonistes n'étant
conscient que de celui qui le
concernait sans se douter que
les autres traitaient de
sujets différents. Seul
le vieillard, meneur du jeu,
tenait l'ensemble des
fils.
Ce
jour - là,
c'était une
réflexion que se
faisait le compagnon de mon
hôte ; plutôt
qu'une information à
mon usage. Sans tourner la
tête vers moi, il ajouta
comme un conseil
;
"
c'est à Cotonou qu'il
faut aller.
"
J'avais
cru bon de dire que je m'y
étais rendu
déjà ; et cela,
à plusieurs reprises.
Les trois compères
tournèrent la
tête vers moi dans un
mouvement parfaitement
synchronisé ; mon vieil
ami observa :
"
- on trouve de tout sur ce
marché ; n'est - ce
pas? "
J'avais
souri à ces mots ;
sachant que le propos portait
sur deux domaines distincts ;
l'un était à
l'usage de ses amis, tandis
que l'autre était un
clin d'il en direction
de Kuashi et de moi -
même. Il regarda
à nouveau ailleurs ;
puis, il dit encore avec une
lenteur qui trahissait la
lassitude :
"
- mais il y a trop de
monde. "
Du
marché, la conversation
était revenue sur le
village de Kouti. L'un des
compagnons de mon ami
m'apprenait que bientôt,
ce serait la fête du
pays.
Je
savais déjà que
plusieurs manifestations
avaient lieu dans la
localité chaque
année. Certaines de ces
cérémonies
n'étaient l'occasion
d'aucune réjouissance
populaire. D'autres par
contre, donnaient lieu
à un défoulement
collectif pour les habitants
du village ; elles attiraient
également ceux des
localités
voisines.
On
m'avait dit que tout
divertissement était
fortement
déconseillé pour
les premières. Pendant
les périodes où
celles - ci avaient lieu, il
était peu
recommandé, voire
interdit, de
célébrer quelque
événement joyeux
que ce soit. Même les
funérailles devaient se
dérouler
discrètement dans ces
moments - là. Les
familles s'obligeaient alors
à limiter les
manifestations qui suivaient
d'ordinaire les enterrements
aux seules réceptions
qui étaient
convenables. Elles
dérogeaient pendant ces
périodes à la
tradition qui voulait que la
musique et les chants
accompagnent le défunt
à sa dernière
demeure.
"
Que risquait - on? "
demandai - je une fois
à l'horloger ; "
rien sans doute ; "
répondit - il avec
le sourire et un regard
entendu avant d'ajouter : "
c'est la tradition ; c'est
tout. "
Les
fêtes " tristes "
avaient lieu, m'avait - on
assuré, durant les
périodes où les
prêtres des
différentes
divinités
procédaient à
l'initiation des adeptes. Il
fallait préparer ceux
et celles qui étaient
destinés à
assurer la relève des
servants dans l'office du
vaudou dont ces prêtres
étaient les officiants.
Cela m'étonnait
d'autant que je n'avais jamais
observé de
manifestations religieuses
dans les rues, telles que les
prières publiques ou
autres messes ; secret ou
silence? Le vieux se contenta
de sourire quand je lui avais
posé la question. Il me
semblait, mais la
discrétion était
totale sur le sujet, que les
féticheurs
s'entendaient pour regrouper
les dites
cérémonies dans
une même période
de l'année ; ce qui
permettait d'en limiter la
durée. Ces retraites
prenaient deux à trois
semaines
généralement, au
cours desquelles rien de
notable ne transparaissait
publiquement. Parfois, mais la
chose se produisait rarement,
nous voyions quelques
processions de novices
à travers les rues du
village pendant ces sessions.
C'était le plus
souvent, au mois de janvier ou
de février. Une
période de
l'année pendant
laquelle le soleil est avare
de ses rayons. Le temps se
mettait alors au gris ; une
sorte d'hiver sous d'autres
cieux, mais sans les frimas
habituels. Je me disais que
même le ciel faisait
grise mine pour être en
harmonie avec les exigences
culturelles.
La
discrétion jouait
également pour ce qui
m'apparut comme une
organisation de protection de
la communauté
autochtone ; il existait en
effet un groupe - les "
Zangbétos, "
littéralement : " les
hommes de la nuit "
qu'on ne voyait défiler
qu'exceptionnellement dans la
journée, et que je
n'avais jamais aperçut
la nuit non plus,
malgré leur
dénomination. Les
membres du groupe sont
entièrement
dissimulés sous un
habit fait de raphia ; aucune
partie de leur corps
n'était donc visible ;
on ignorait ainsi leur
identité. Les
Zangbétos ne
sortiraient que la nuit ; je
crus comprendre qu'il s'agit
en fait, d'une
confrérie dont le
rôle est de
protéger les personnes
et leurs biens ; une police
nocturne donc ; mais que les
masses populaires percevaient
sous un jour religieux. Je
trouvais remarquable que la
seule arme dont elle disposait
était la crainte
qu'elle inspirait. Les parents
utilisaient cette frayeur pour
dissuader leurs jeunes enfants
de s'attarder dans les rues du
village pendant la
nuit.
Après
l'initiation, nous avions
droit, chaque année,
aux fêtes qui
étaient propres
à chaque Esprit ;
chaque dieu était
célébré.
On assistait alors à
des processions à
travers les villages. Ces
manifestations religieuses
étaient joyeuses ou
inquiétantes, selon la
réputation qui
était faite à
l'Esprit qu'on
célébrait. Les
badauds étaient alors
enthousiastes ou circonspects,
voire franchement
affolés, quand il
s'agissait de divinités
dont la renommée
était plus terrifiante.
C'était
également dans ces
périodes - là
qu'on pouvait assister aux
phénomènes de
possession et autres
transes.
Une autre fête, plus
populaire et plus exaltante
celle - là, avait lieu
le dimanche le plus proche de
la saint Joseph, le 19 mars ;
c'est le saint patron du
village ; il l'était
également pour
plusieurs autres
localités des environs.
Je compris rapidement que plus
que la localité,
c'était l'ethnie
dominante de la région
qui se confiait au saint. Il
est évident que cette
institution n'existait que
depuis la colonisation et
l'introduction du
christianisme dans le pays.
Personne n'avait su me dire
comment le saint fut choisi.
Ce jour - là, tous les
Joseph du coin se rendaient
volontiers à la messe.
Mais c'était surtout
une fête populaire. Elle
donnait lieu à une
multitude de
réjouissances ; tout le
monde y prenait part,
chrétiens et non
chrétiens. En
réalité, tous
adhéraient peu ou prou,
à la foi
chrétienne ; sans
doute, parce que nul n'y
trouvait de contradictions
fondamentales avec les
convictions ancestrales. Ou
bien alors, plus
prosaïquement, parce
qu'on pensait que deux
assurances valaient mieux
qu'une. " De toutes
façons, Dieu
reconnaîtra les siens "
; m'avait
déclamé
l'horloger avec un
détachement qui voulait
masquer l'ironie du propos
dans les circonstances
locales.
L'enthousiasme
des habitants pendant cette
fête m'avait surpris. Je
m'attendais certes, à
des jubilations intempestives
; mais j'étais loin de
prévoir la ferveur de
la foule. Je m'étais
rendu compte peu à peu,
que loin d'être une
fête purement religieuse
ou simplement l'occasion d'un
défoulement collectif,
le jour de saint Joseph
était
considéré comme
un moment de retrouvailles
pour l'ensemble de l'ethnie.
C'était le cas à
Kouti ; ça
l'était
également à
travers tout le pays ;
là où l'effectif
de la communauté
était suffisant pour
permettre la constitution de
confréries ethniques.
En dehors de Kouti et de sa
région, cette
fête exprimait le besoin
de toute communauté de
se compter par intervalles ;
sans doute pour se rassurer
sur son existence en tant
qu'entité vivante ayant
sa
personnalité.
On commençait les
préparatifs plusieurs
mois à l'avance par des
réunions nocturnes. La
soirée était en
effet, le seul moment
où tout le monde
pouvait prendre part aux
assemblées sans pour
autant perturber les
activités de chacun.
Les participants
s'exerçaient pendant
ces séances ; ils
apprenaient les chants et les
danses qui étaient
offerts aux spectateurs, le
jour venu. Chaque groupe
choisissait son
répertoire et
désignait ceux qui
allaient les
exécuter.
Les
enfants bénissaient
cette période de
l'année ; car
c'était pour eux
l'occasion de veillées
tardives. Quand arrivait enfin
le grand jour, nous assistions
à ce qui pourrait
passer pour un carnaval ;
autant dire que c'était
une débauche de
couleurs qui
déferlaient dans les
rues poussiéreuses. Une
compétition
acharnée se manifestait
entre les différents
groupes d'acteurs pour la
conquête des faveurs du
public.
On
murmurait que
l'adversité la plus
redoutable venait des autres
ethnies, qui, par
l'intermédiaire de
leurs sorciers, faiseurs de
pluie, chercheraient à
ternir l'éclat de la
fête. J'avais
supposé, mais sans m'en
ouvrir à qui que ce
soit, que l'inverse devait
être vrai
également. Mes amis
chercheraient eux aussi, sans
doute, à perturber les
fêtes des autres
ethnies. Tout ceci me
paraissait bon enfant.
Cependant, des rumeurs plus
inquiétantes
circulaient également
pendant ces périodes
où les
préparatifs de la
fête occupaient les
esprits. Elles portaient sur
les risques qu'encourraient
les chanteurs les plus en vue.
L'ennemie pourrait tenter de
les éliminer
physiquement par
empoisonnement, avant ou bien
pendant les festivités
; et ce n'étaient pas
uniquement les
éléments des
tribus adverses qui seraient
seuls en cause. Je retrouvais
dans cette ambiance de
suspicion, les frictions qui
apparaissent dans tout groupe
d'humains dès l'instant
où des
intérêts,
même mineurs, sont en
jeu. Là, comme
ailleurs, ces problèmes
traduisaient les colorations
qu'imprime la culture
indigène aux
inquiétudes de
l'homme.
Je
savais donc cet après -
midi - là que la saison
des rumeurs approchait. Mes
trois interlocuteurs
insistaient sur l'importance
que revêtait cette
fête pour le village,
mais plus encore, pour le
groupe ethnique majoritaire
dont ils faisaient parti. Mon
ami Anani ajouta qu'il
consacrait cette
période de
l'année à des
retrouvailles familiales
depuis que le monde avait
éclaté en de
multiples compartiments. Je
compris qu'il faisait allusion
à
l'éparpillement des
groupes ethniques à
travers le pays, et même
dans divers Etats
étrangers. Il se
rendait à cette
occasion, chez les membres de
sa famille qui
résidaient dans les
villages environnants. Cette
fois - là, il
m'invitait à
l'accompagner le moment venu,
si je le souhaitais. J'avais
d'abord cru que je devais
cette invitation à la
commodité de
déplacement qu'offrait
mon véhicule " tous -
terrains, " bien pratique,
pour circuler sur les mauvais
chemins de brousse ; je me
trompais. J'eus honte d'avoir
supposé que sa
proposition était
intéressée. Il
préféra, en
effet, que nous fassions
l'excursion à pied.
Kuashi viendrait avec
nous.
J'étais
intrigué par le souhait
de se déplacer à
pieds qu'exprimait mon ami ;
car, je ne voyais pas
l'intérêt de ce
mode de locomotion pour
effectuer ces visites. Aucune
forme de tourisme ne pouvait
le justifier ; la
région ne
présentant pas un
attrait touristique
particulier à mon avis.
C'est une plaine
parsemée de marais. Les
champs qu'on y trouvait
étaient mal
cultivés ; à
moins que ce ne fût
l'inadaptation des
espèces qui
étaient plantées
- pour les besoins
alimentaires locaux - à
la nature géologique
des sols.
On
trouvait des restes de
forêts par endroits ;
mais ces zones boisées
étaient peu fournies.
Elles avaient cessé
depuis longtemps
d'impressionner par leur
densité. La luxuriance
de la végétation
ne suffisait pas à
faire disparaître
l'impression de monotonie qui
prévalait quand on
traversait ces régions.
Je n'étais pas inquiet
; j'étais seulement
intrigué. Je me
demandais quelle surprise
Anani me réservait.
J'avais rencontré son
petit neveu à plusieurs
reprises dans les jours qui
avaient suivi l'invitation. Il
attendait avec impatience, que
vienne le moment de ce voyage.
Je compris que sa joie tenait
autant à l'idée
de revoir des personnes qu'il
affectionnait, qu'au fait que
je serais, avec son grand -
père et lui -
même, pour effectuer
cette visite
familiale.
L'horloger
ne m'avait pas
éclairé
davantage, quand je lui fis
part du projet et du moyen de
locomotion que le vieux avait
retenu. Il me dit simplement
:
"
- tu sais dans le temps,
nos pieds étaient notre
seul moyen de
déplacement. Les
chevaux, les ânes et
autres chameaux, ne sont pas
des animaux que l'on rencontre
dans nos régions. On
oublie trop facilement que
nous sommes des peuples de la
forêt. Bien sûr,
les rivières
étaient mises à
contribution avec les
pirogues, quand cela
était possible ; mais
ce n'était pas toujours
le cas. Tout cela est fini
maintenant."
Il
se tut. Après un long
silence pendant lequel son
sourire ne l'avait pas
quitté, il conclut
:
"
- le vieux a peut -
être envie de revivre le
passé ; tu verras, ce
sont des gens très
gentils. "
Ce
vendredi - là, j'avais
regagné Kouti
après une
journée de travail
particulièrement
éprouvante ;
j'étais harassé.
Depuis plusieurs semaines,
nous avions
accéléré
le rythme des travaux sur les
chantiers. Nous étions
alors dans la phase de montage
des usines, avec tout ce que
cela comportait d'essais et de
mise en conformité. En
général, le
village était
déjà
plongé dans
l'obscurité quand j'y
revenais le soir ; je prenais
une douche bienfaisante avant
de sombrer dans un profond
sommeil qui durait toute la
nuit. J'avais envisagé
de me rendre en ville cette
fin de semaine - là ;
et donc, de ne pas me
présenter sur le
chantier le samedi
contrairement à mon
habitude. En franchissant la
porte de l'enclos qui
protégeait notre
demeure des regards
indiscrets, je vis mes deux
amis, Anani et son neveu, qui
m'attendaient. Ils
étaient assis sur
l'unique banc que nous avions
bricolé et
installé dans la cour.
Kuashi se leva et vint
à ma rencontre ; il
souriait
généreusement.
De loin, son grand -
père me lança
sur un ton vigoureux
:
"
- alors, pas trop
fatigué?
"
A
ces mots, je pressentis que le
voyage qu'il avait
programmé aurait lieu
bientôt. Je
répondis à son
accueil ; je lui dis
:
"
- non, ça peut encore
aller ; bientôt, nous
aurons terminé la
partie la plus fatigante du
programme.
"
Il
enchaîna aussitôt
:
"
- ensuite, ce sera à
nous de prendre la
relève.
"
Il
parlait de l'exploitation des
installations ; je l'avais
approuvé ; je lui dis
:
"
- Tout - à - fait ;
"
il
m'informa, comme je le
pressentais, que la visite
à ses parents aurait
lieu le dimanche suivant si
j'étais disponible. Il
ajouta que si j'avais trop de
travail ou bien si je me
sentais trop fatigué,
nous pouvions attendre pour
effectuer le
déplacement un peu plus
tard. Je n'avais pas voulu
qu'il modifie ses projets ;
nous nous étions mis
d'accord pour le
dimanche.
|
LE
NOEUD
|
ou
Un dieu de
vigie.
|
Nous
étions partis
très tôt le
dimanche matin ; avant que le
soleil ne se lève ; la
journée
s'annonçait belle, je
m'attendais à ce
qu'elle soit torride aussi ;
elle le fut plus tard. En
chemin, mon ami
avançait d'une
démarche alerte ; je ne
croyais pas le vieil homme
capable d'une allure aussi
rapide ; mon hôte
souhaitait parvenir à
destination avant la mi -
journée ; avant que la
chaleur ne devienne
insupportable et rende ainsi
le parcours très
épuisant.
Au
cours du trajet, nous avions
croisé d'autres
voyageurs ; ils étaient
aussi matinaux que nous, et
semblaient tout aussi
pressés. A chaque fois,
l'étonnement des
passants se lisait sur les
visages ; je m'en amusais.
Chacun devait trouver
étrange, ma
présence en compagnie
de mes deux amis, et à
pied. Je comprenais leur
surprise ; le vieux aussi s'en
amusait comme j'en avais
jugé par le sourire
qu'il m'adressait après
chacune de ces rencontres.
Toutes les personnes que nous
avions croisées
connaissaient Anani et son
neveu. On nous saluait ; le
geste était emprunt de
respect. Les femmes, les plus
jeunes essentiellement, se
mettaient à genoux pour
honorer mon hôte ; le
vieux se précipitait
alors pour les relever.
Suivait ensuite une
brève discussion en
dialecte local ; j'avais cru
comprendre qu'il s'agissait
d'amicales remontrances. Je me
hasardai à lui demander
après l'une de ces
rencontres :
"
- qu'avez - vous fait pour
mériter tant de respect
et de considération ?
Est - ce seulement le
privilège de
l'âge ?
"
Il
me répondit avec calme
et pondération ; il dit
:
"
- l'âge seul y
suffirait. Je ne suis pas une
exception à ce titre.
En fait, à travers ma
personne, c'est à mes
ascendants et à toute
ma famille que s'adressent ces
honneurs. Je suis de la
contrée comme les miens
depuis toujours. Et comme nous
n'avons pas fait trop de
bêtises, on nous
crédite d'une certaine
sérénité.
Mais cela est courant, et
d'autres familles jouissent de
la même
considération ; nous
sommes en temps de paix.
"
Notre
route traversait une
variété de
paysages dont je n'aurais pas
soupçonné
l'existence sans ce voyage.
Nous passions insensiblement
de terrains découverts
à un environnement de
sous - bois touffus, et
quelque fois, difficilement
pénétrable. Nous
avancions.
Avec
l'apparition des premiers
rayons du soleil,
l'atmosphère
s'était nettement
réchauffée ; ce
qui rendait notre progression
agréable pour un temps
encore ; mais je savais que
cela n'allait pas durer ;
encore une heure, et la
moiteur, aggravée par
une chaleur étouffante,
prendrait le
dessus.
Par
moments, le sentier que nous
suivions disparaissait sous la
végétation ; je
me demandais alors comment
faisait mon compagnon pour
garder le cap. Car
invariablement, nous
débouchions ensuite sur
un carrefour. A chacun de ces
croisements, nous trouvions
d'autres personnes, voyageurs
comme nous sans doute. Les
femmes avaient la tête
chargée de ballots. Les
jeunes mères portaient
leur bébé
attaché sur le dos.
Parfois, c'étaient des
hommes que nous rencontrions ;
ils avaient une houe
accrochée à
l'épaule, et souvent
ils tenaient aussi un coupe -
coupe dans la main. Les unes
se rendaient sur un
marché des environs ;
et les autres allaient
cultiver un lopin de terre ;
ou bien, ils partaient
s'approvisionner en bois dans
la forêt.
Mon
ami me nommait les villages
que nous traversions ou que
notre trajet frôlait.
Pour chacune de ces
localités, le vieux
avait une anecdote à
raconter ; une histoire du
passé du site ou bien
un trait, le plus souvent
humoristique, de ses
habitants. A deux ou trois
reprises, j'avais vu des
individus s'éclipser
des carrefours au moment
où notre groupe y
débouchait. Il me
semblait que notre approche
les avait
dérangés dans
une occupation que je ne
pouvais préciser ; et
dont aucune trace ne
s'imposait à la vue. A
un croisement plus important -
six voies y aboutissaient - je
m'attendais à ce que
ceux qui nous y
précédaient s'en
éloignent comme dans
les cas
précédents ;
mais cette fois - là,
personne ne s'était
éclipsée ; la
rencontre eut donc lieu.
Quelques propos furent
échangés entre
le vieux et les voyageurs.
Nous reprîmes notre
route ensuite. J'attendis que
le carrefour ne fut plus en
vue pour questionner mon
compagnon sur la
différence de
comportement à laquelle
je venais
d'assister.
"
- Pourquoi cette fois,
personne ne s'est sauvé
à notre approche comme
dans les autres
embranchements? " lui
demandai - je.
Il me répondit
calmement comme s'il attendait
ma question :
" - les autres fois non
plus. Ils avaient
terminé ; c'est tout.
"
"
- Terminé quoi? "
Lui avais - je demandé
alors.
"
- Les personnes que nous avons
vues honoraient un Esprit ; un
dieu, si tu veux. Fit -
il, avant de dire davantage
sur la divinité qui
était l'objet de tant
de soins. Il me poursuivit, en
effet, en
précisant:
"
- c'est le dieu des
carrefours ; le dieu des
embranchements. Ils
étaient venus honorer
le dieu des noeuds à ce
carrefour comme dans les
précédents.
"
"
- Il faut, chaque fois, se
rendre sur les routes pour le
faire? " Lui avais - je
demandé avec
étonnement ; car, je ne
voyais rien de particulier sur
les lieux comme une statue ou
un quelconque symbole qui
sanctifierait ces carrefours.
Il dit alors pour
compléter mon
information :
"
- non, bien sûr ; mais
c'est l'un de ses domaines de
prédilection ; les
croisements sont essentiels
dans ses attributs, bien que
souvent, aucun signe ne le
manifeste. Par contre, sa
figuration se trouve dans
toutes les maisons ; quand tu
pénètres dans
une demeure, regarde
aussitôt le portail
franchi, sur le sol à
gauche ou bien à
droite, tu remarqueras une
sculpture en argile. Elle se
présente sous la forme
d'une tête humaine ; et
elle comporte de gros yeux que
figurent deux coquillages
blancs.
Généralement,
l'effigie porte des traces de
coulées d'huile rouge
et de lait de farine qui
avaient servi aux oblations.
"
"
- Et c'est le dieu
tutélaire de la
demeure? "
Ma
remarque allait de soi dans
mon esprit ; mais je me
trompais. Il corrigea mon
observation ; il me
dévoila en partie, le
rituel dans lequel
s'insérait le dieu ; il
me dit :
" - non, ce n'est pas
vraiment ça ; ce n'est
pas si simple. Ce dieu, disons
l'Esprit des croisements, le
dieu de la tête est
toujours présent dans
la maison. Cependant, selon
les villages, et même
selon les familles dans chaque
localité, il peut y
avoir d'autres Esprits,
d'autres dieux qui sont
vénérés,
et à qui on peut
confier le soin de
protéger la famille ou
le village.
Le
dieu des croisements, lui, est
toujours présent dans
la maison à
côté de ces
autres divinités.
"
Il
se tourna vers Kuashi
après ces propos, et
lui dit :
"
- tu sais ça,
toi. "
C'était
une affirmation ;
néanmoins, l'enfant fit
" oui " de la
tête pour dire qu'il
était imbibé des
choses de sa race. J'avais
noté l'attention avec
laquelle il écoutait le
vieillard ; le jeune
garçon avait encore des
choses à apprendre et
il en était
conscient.
La
démarche de mon ami
conservait la même
allure pendant tout le temps
où il nous parlait. Je
voulus en savoir davantage
pour situer cette
divinité dans le
panthéon local que je
connaissais encore mal ; je
lui dis, car cela me semblait
si évident
:
"
- je peux donc en conclure
que c'est le plus important
des dieux qui sont
adorés sur place...
"
"
- Non, non ; pas adorés
; mais
vénérés ;
si toutefois, tu donnes au
verbe adorer la signification
qu'il a dans les religions.
Nous n'adorons aucun dieu ;
nous les
célébrons ; nous
les vénérons,
c'est tout. Nous allons nous
heurter au sens des mots, une
fois encore. " Intervint -
il aussitôt mais,
sans
brusquerie.
Il
souriait en disant cela ; ce
qui rendait son intervention
moins virulente. Le vieil
homme enchaîna ensuite
pour m'expliquer la place de
cet Esprit dans les croyances
locales.
"
- Mais tu as raison ; c'est
le plus important de nos
dieux. Il s'agit d'une
importance relative bien
sûr, mais cela ne vient
pas de nous . Tu te rappelles
ce voyage des Esprits
auprès de Dieu?
"
Avant
que je ne réponde,
Kuashi intervint pour marquer
sa surprise ; il interpella le
vieil homme :
" - alors dis - moi, grand
- père, s'il y a Dieu
et les dieux ; pourquoi ne
parle - t - on jamais de Lui?
Pourquoi n'y - a - t - il
aucune statue pour Le
représenter chez -
nous? "
|
L'INCOMMENSURABLE
|
ou
Le poison des
mots.
|
J'aurais
voulu connaître enfin
l'histoire de ces dieux qui
décidèrent de
s'adresser à l'Etre
Suprême ; comme Anani
avait commencé à
me l'expliquer avant de se
taire sans explications, mais
en me gratifiant d'un sourire,
un soir où je lui
rendis visite. Voilà
que pour une seconde fois, il
avait fallu que je patiente.
En effet, la
spontanéité de
Kuashi avait mis fin à
l'explication que le vieux
s'apprêtait à
donner sur ce point.
Toutefois, la question du
gamin allait au fond des
choses. Je m'apercevais que si
de mon côté, la
motivation était la
curiosité ; chez le
garçon, les raisons
étaient plus
fondamentales. Il vivait
quelque chose d'essentiel.
Tout son être
était concerné ;
et il en avait conscience. Mon
guide préféra
traiter le problème que
son neveu soulevait ; il
abandonna donc l'explication
qu'il nous donnait sur la
hiérarchie des dieux.
Mais, plutôt que de
fournir une réponse
directe à Kuashi, il
procéda par approches
successives en mettant le
jugement du gamin à
contribution. Il lui
répondit tout en
gardant le regard fixé
devant lui et sans cesser
d'avancer ; il dit
:
"
- bien sûr qu'il y a
Dieu, Kuashi. Comment
l'appelle - t - on, dans notre
langue? "
"
- Ma Hü ; "
répondit
spontanément le neveu ;
je crus percevoir un sentiment
d'étonnement chez
l'enfant ; on aurait dit qu'il
se demandait pourquoi la
question lui était
posée.
"
- C'est - à - dire
? " demanda le vieux tout
en poursuivant sa route, et
toujours sans regarder
l'enfant.
"
- C'est - à - dire
? " reprit le gamin
à son tour. Il montrait
par là, qu'il ignorait
ce que son grand - père
attendait de lui. Le vieil
homme dut préciser sa
pensée. Il dit
:
"
- oui ; qu'est - ce - que
ce mot veut dire, dans notre
langue?
Car
enfin, ce n'est qu'un mot. Ce
n'est pas un nom
véritable ; je devrais
dire ces mots, ou mieux, ces
deux syllabes. Comme tu le
sais, on dit clairement : " Ma
" " Hü. " Tu peux
traduire pour notre ami?
"
Le
gamin prononça
lentement, mais distinctement
les deux syllabes à
haute voix ; je sentais en lui
une hésitation qui
trahissait son effort de
réflexion.
"
- Ma - Hü
"
On
voyait à sa mine qu'il
cherchait intensément
la signification
littérale que son grand
- père lui demandait
d'exprimer. Soudain, son
visage s'illumina ; il
s'écria, heureux
d'avoir compris
:
"
- qu'on ne peut pas...
"
Il
s'arrêta net
après ce début,
comme surpris par ce qu'il
allait dire. Il hésita
un instant. Ensuite, il
termina la phrase comme s'il
venait seulement d'en saisir
la signification ; il dit
:
"...
dépasser.
"
"
- Oui, c'est tout simplement
ça.
Littéralement, Ma
Hü veut dire : ce que nul
ne peut surpasser. C'est tout.
Déclara Anani,
visiblement heureux que son
neveu saisisse la vraie
signification du mot. Il dit
ensuite :
...
nous ne connaissons pas une
autre dénomination pour
dire Dieu ; et nous savons
aussi que nous ne pouvons pas
connaître son Nom
Improvisé ; cela tient
à ce que nous croyons
des noms et de leurs fonctions
primordiales. " Je veux dire
que prendre Ma Hü, ( ou
Mawu, comme je l'ai vu
transcrit dans ta langue
parfois ) comme un nom en le
considérant comme l'un
de nos Esprits est une erreur
incommensurable. Vous en avez
fait un nom pour en faire un
dieu ; la méprise ne
pouvait pas être plus
profonde.
Dans
notre pensée, Ma
Hü n'est même pas
un mot - qualité ni un
mot - fonction, et encore
moins un mot - essence. En
réalité, c'est
une phrase - concept qui
traduit la quantification de
notre limite, et par là
même,
l'impossibilité de
qualifier et de quantifier le
concept de Dieu par rapport au
niveau où nous nous
situons. La méprise est
incommensurable.
Le
vieil homme se tut
après ces mots. Nous
gardâmes le silence tous
les trois un bon moment.
J'essayais de placer tout ceci
dans le cadre de ma culture,
mais je n'y parvenais pas ; je
n'en étais pas surpris.
Je me dis que le garçon
aussi tentait de mieux
pénétrer la
signification des propos de
son aïeul. Quand au
vieillard, il me semblait
laisser le temps à
chacun de nous deux de mieux
comprendre le sens de sa
méditation. Au bout
d'un moment, Anani jugea
indispensable de me
présenter un aspect de
sa culture qui aurait pu
m'échapper du fait
même des
différences qui
séparent nos langues ;
il dit en effet
:
"
- tu vois Richard, dans ta
langue, on dit Dieu et dieu ;
pour nous, cela n'est pas bon.
Cela n'est pas bon parce que
cela est source de confusion.
Car comme tu le sais,
l'imagination humaine a vite
fait de s'embrouiller ; une
majuscule et une minuscule ne
suffisent pas à
l'éviter. Une majuscule
et une minuscule
n'introduisent pas un
écart suffisant pour
éviter un glissement de
perception entre deux
entendus.
Je
te fais remarquer que chez le
peuple Hébreu, le nom
Tétragrammate n'a rien
de commun avec Adonaï,
Elohim, - qui est un pluriel -
ou toute autre
désignation pour la
divinité ; aucune
confusion n'est possible de ce
fait. Chez nous, tu as Ma
Hü ( un mot -
idée, ou mieux une
phrase - concept ) et les
vaudous ( un nom
générique qui
signifie " ce qu'on ne
connaît pas" ou bien "
ce qu'on ne comprend pas " ) ;
il n'y a rien de commun entre
les deux désignations.
Il n'y a rien de commun entre
elles car, il ne peut y avoir
de nom générique
pour l'Etre
Suprême.
Cela
va plus loin ; je veux dire
que la nécessité
d'une grande précision
dans l'expression pour
éviter toute confusion
se retrouve dans notre parler
de tous les jours, et pas
uniquement à propos des
choses de la
foi.
Ainsi,
chez toi, tu me parlerais de
ton frère ou de ta
sur ; moi je n'ai pas
qu'un mot pour dire ces choses
; j'en ai plusieurs, et chacun
d'eux est précis ; je
te dirais " le fils de mon
père " ou bien " le
fils de ma mère. " Je
dois situer
précisément
celui dont je parle ; mais
aussi me situer par rapport
à
lui.
De
même si Kuashi te
présentait son oncle,
il utiliserait un terme qui te
dira s'il s'agit d'un oncle
paternel ou maternel ; le
même mot te dira aussi
si l'oncle en question est
plus âgé ou moins
âgé que son
père ; il en serait de
même s'il te
présentait sa tante.
Ainsi, je dispose de quatre
mots pour dire " oncle ; " et
chacun d'eux me situe, et
situe la personne dont je
parle. Il faut être
précis dans
l'expression ; très
précis, car c'est
l'unique façon de
juguler le poison des
mots.
Je
vais te donner un autre
exemple. Pour parler d'un
fruit mûr, nous
utilisons deux termes ; le
premier pour signifier qu'il
est arrivé à
maturité, c'est -
à - dire qu'il peut
être cueilli ; et le
second pour dire qu'il est
mûr, c'est - à -
dire apte à être
consommé. Si tu prends
la banane par exemple, c'est
au premier stade qu'elle est
ramassée et
envoyée chez toi ;
tandis que nous, nous ne
devons le consommer qu'un
second stade. Les termes
utilisés sont
précisément
choisis pour signifier
cela.
Voici
encore un autre exemple : dans
ta langue, vous avez les mots
souffrance et douleur ; chacun
d'eux possède son aire
d'entendement ; ces deux
termes ont également
des synonymes. C'est une
richesse ; mais il y a
souvent, un recouvrement des
emplois. Pour nous, cela
introduit une
imprécision ; cela est
source de ce que j'appelle le
poison des mots, puisque
dès qu'on oublie
d'être vigilant, l'un et
l'autre terme peut s'utiliser
aussi bien pour le physique
que pour le moral. Nous avons,
nous aussi, deux termes : aya
et vévé. Le
premier est
réservé au
côté moral tandis
que l'autre, le second,
s'emploie exclusivement pour
l'aspect physique. Toutefois,
je dois dire que
vévé peut
recouvrir dans l'usage
quotidien un aspect moral
aussi ; par contre, cela ne se
produit jamais pour aya. Nous
sommes allés plus loin
encore pour bien
différencier les deux
notions. Nous sommes
allés jusqu'à
différentier totalement
la manière d'utiliser
les deux locutions afin
d'exclure tout recouvrement de
leurs domaines d'entendement.
Ainsi, je dirai d'une personne
qu'elle a consommé,
absorbé aya ; ( le
moral, l'aspect intellectuel,
voire même l'aspect
éthique ) ; tandis que
pour vévé, c'est
- à - dire, l'aspect
physique, physiologique..., je
dirai que cette personne a
senti, ( synonyme de entendre
) vévé. Il n'y a
aucune exception dans ces deux
manières d'employer ces
termes.
Notes,
cependant, que notre langue
n'est pas la seule à
présenter cet aspect
d'exigence de précision
; cela se retrouve chez
d'autres peuples
également. Je dois
t'apprendre aussi que AYA est
également un nom propre
; le nom d'un être
mythique.
Il
se trouve par ailleurs que
notre vision des Noms est
très complexe ; nous y
reviendrons. Tu peux pour
l'instant, entrevoir cette
vision si je te dis, par
exemple, que le jour où
un chien ou bien un cheval
donnera un nom à un
autre chien ou à un
autre cheval, ce jour
là, les hommes peuvent
se faire du soucis!
"
Notre
marche se poursuivait à
travers une
végétation
clairsemée. Les arbres
bruissaient dans la brise ; ce
léger
déplacement de l'air
rendait la chaleur du jour
plus supportable. Par
intervalles, des oiseaux
prenaient leur envol à
notre approche et
zébraient l'air
matinal. Les sonorités
qui en résultaient se
fondaient dans la musique du
vent dans les branches ; le
tout composait une symphonie
inattendue, mais bien
apaisante. Mon
hôte définit un
peu plus tard la conception de
la Divinité
Suprême qui est celle de
sa race. Il dit
:
"
- Ma Hü, c'est - à
- dire Dieu pour nous, est une
force pure ; pas n'importe
quelle force, mais La Force
Suprême.
Ailleurs, on a dit qu'avant
le commencement, il n'y avait
que Dieu et son Nom. Nous,
nous croyons et disons
qu'avant le commencement, il
n'y avait que Dieu Seul et Lui
- Même. Cela vient de ce
que nous croyons des
propriétés des
noms. Nous en reparlerons
comme je l'ai
déjà dit.
"
Après
encore un silence, il se
tourna vers son neveu ; il lui
demanda sans le quitter des
yeux :
"
- alors, tu vois, Kuashi ;
quelle image ou quelle statue,
pourrais - tu faire de Lui?
Avec quel graphisme,
représenterais - tu une
pure force? Et surtout,
quelle est la symbolique qui
traduirait ce que nous pensons
qu'est la Divinité? Ma
Hü? " C'est -
à - dire ce que nul ne
peut atteindre?
"
Il
sépara nettement les
deux syllabes du Nom de la
divinité pour appuyer
leur signifiant. Je compris
dès lors, que l'absence
d'une représentation de
Dieu sur place ne faisait que
traduire ce que la culture
locale en concevait. Je sentis
aussi que l'attitude de ceux
que je côtoyais
manifestait un refus, qu'il
soit conscient ou non, d'une
mystification dont la victime
ne pouvait être que soi
- même ; une
manière d'être
logique jusqu'au
bout.
Le
vieil homme dit encore,
s'adressant toujours à
Kuashi :
"
- tu vois ; tu peux en
faire des images, si tu veux.
Mais sache que cela n'aurait
aucune signification ni aucune
portée. Et
surtout, redoute qu'une telle
image ne t'induise en erreur
en t'éloignant de la
vérité. Redoute
qu'une telle image ne devienne
avec le temps, un pivot
reléguant ce qui
essentiel au second plan. Et
ce n'est pas tout ; ce n'est
pas tout car, les images que
tu vas faire risquent
d'induire d'autres en erreur ;
même si toi, tu peux
faire la distinction, ceux qui
te suivront, ou seulement te
regarderont, risquent de se
trouver sur de fausses voies.
N'oublie pas que c'est
l'Harmonie que nous
poursuivons ; l'Harmonie de
tous. "
Le
vieil homme regardait le
gamin. Anani était
redevenu silencieux ; il
couvait plutôt son neveu
des yeux avec tendresse et
avec
sérénité.
Le garçon lui souriait
aussi. Puis, Anani devint
grave ; il
répéta lentement
:
"
- avant le commencement, il
y avait Dieu Seul et Lui -
Même.
"
A
peine eut - il terminé
que le garçon lui
demanda, avec une fougue qui
me surprit :
"
- que savons - nous
d'autre? "
|
LE
COMMENCEMENT
|
Créer,
Posséder.
Engendrer, ou les
graines du
commencement.
|
Le
vieillard reprit la question
sur un ton méditatif
avant de donner la
réponse.
"
- Que savons - nous
d'autre? D'abord, il faut bien
comprendre que dire qu'avant
le commencement il n'y avait
que Dieu Seul et Lui -
Même, ne signifie pas
qu'il y avait deux
entités, deux essences
ou deux forces ou bien quelque
chose comme ça. Non ;
car alors, les anciens ne
L'auraient pas
désigné par Ma
Hü. Tu comprends bien
cela? Quant au reste, nous en
disons peu de choses ; car il
doit en être ainsi. Mais
ce peu de choses est
essentiel. C'est pour cela
qu'on te le dit partout. Tu
l'as entendu à la
maison. Tu l'as entendu
ailleurs également ;
dans la rue, au marché
; enfin partout où tu
vas, tu l'entends de jour
comme de
nuit.
Que
dit - on? Que proclamons -
nous? Deux choses, et
seulement deux sont
affirmées constamment ;
ce sont des choses qu'il faut
retenir absolument. D'abord,
nous disons que " n'arrive
à l'existence que ce
que Dieu a créé.
" Ça, tu l'as
entendu très
souvent..."
"
- Ah oui! " s'exclama le
gamin avec la joie qu'on
éprouve quand l'horizon
s'éclaire et ouvre
d'autres perspectives à
notre esprit. Le rappel du
vieil homme était
tellement évident que
l'enfant jugea
nécessaire de
s'expliquer ; il dit
:
"
- c'est vrai ; oui mais, je
pensais que...
"
Le
vieillard l'avait interrompu
pour continuer ses
explications ; mais il fit
d'abord, une observation qui
n'était utile
qu'à l'enfant ; il dit
:
"
- oui, je sais ; on n'y
fait plus attention. Pourtant,
c'est
fondamental.
Il
convient de nous arrêter
un instant sur le sens que
nous donnons au mot
créé dans notre
parler ; car, la traduction
dans la langue de notre ami
n'est pas facile. En effet,
dans notre langue, c'est le
mot qui a le sens de "
faire ", ou mieux :
le sens de " posséder
", qui sert aussi pour dire "
créer " ; alors
que la notion de
création ( selon le
concept de notre ami ) est
rendue chez nous, par un mot
dont le sens se situe entre
dresser, (c'est - à -
dire: mettre debout ) fonder
et engendrer ; et
surtout, avec ce sens,
l'emploi du mot ne se fait
qu'en parlant de Dieu et
parfois, de l'âme dans
sa fonction de parrainage. Et
plus exceptionnellement
encore, on peut l'utiliser
pour désigner les
ancêtres d'une personne.
Les deux mots clés sont
: do et djô. Mais il
faut faire très
attention aux
tons.
Ainsi,
nous disons : ce que Ma
Hü do ( ce que Dieu
possède ) ; or, ce que
Dieu possède, c'est
toute son uvre ; c'est
la
création.
Je
dirai par exemple que tu
possèdes ( do ) un
enfant ( vi ) ; c'est -
à - dire : tu en es le
père, le
géniteur. Et si je dis
que tu as engendré (
djô ) un enfant ( vi )
cela signifie que tu l'as
engendré ; tu l'as mis
debout ; tu l'as
éduqué ; c'est -
à - dire que tu n'en es
pas nécessairement le
père biologique. Mais
quand la phrase s'applique
à un disparu, il s'agit
d'un parrainage ; nous
reviendrons sur ce point plus
tard.
Pour
être complet, je dois
dire que la notion de
paternité dans toutes
ses acceptions, va faire appel
à trois termes bien
précis. Ce sont : do (
posséder ) dji ( mettre
au monde ; dji veut dire aussi
cur. ) djô (
mettre debout, redresser,
engendre, guider...
).
Ce
n'est pas simple ; mais je
sais qu'avec un peu de
réflexion, tu saisiras
toute la signification de ce
que nous disons de Dieu sur ce
point ; et notre ami finira
lui aussi, par saisir notre
démarche d'esprit
dès qu'il se sera
familiarisé avec notre
culture.
Nous
disons donc : " que n'arrive
à l'existence (
djô ) que ce que Fieu a
créé ( do ) ".
Cela veut dire que toutes les
graines sont dans le
commencement. Si tu veux, on
peut entendre par là,
que l'existence en puissance
relève de Dieu; tandis
que l'homme ne peut percevoir
que l'existence en acte; que
celle - ci se situe au niveau
imaginaire - virtuel ou
non.
En
d'autres termes, en parlant de
Ma Hü, posséder, (
do ) entendu selon ce que j'en
ai dit tout à l'heure,
représente la
permanence ; cela
représente
l'éternité ;
tandis que engendrer (
djô ), n'est que le
déroulement de cette
permanence ; c'est - à
- dire, quelque chose qui est
lié au temps. Mais
attention, ce " temps " n'a
pas d'orientation absolue.
Toutefois, nous les hommes,
nous ne pouvons en percevoir
que sa
linéarité. Nous
en parlerons encore, je pense.
Tu comprendras parfaitement,
dès que tu auras
réfléchi un peu
sur ce que fut le
commencement.
Ensuite,
la seconde chose que nous
savons, et qui est aussi
fondamentale, autant que la
première, c'est que
:
"
tout ce que Dieu a fait, est
bon. "
Je
traduirais plus
précisément
notre langue en disant
:
"
tout ce que Dieu a fait venir
à l'existence est bon.
"
Et
là, je trouve
remarquable le mot qui est
utilisé pour dire " ce
que Dieu à fait venir
à l'existence " ; il
s'agit de " hô avec un
ton bas, c'est - à -
dire : faire " ; en effet,
employé avec Ma
Hü, le mot signifie :
faire ; mais avec un sens qui
réuni ceux de do et de
djô que nous avons vus
précédemment.
Nous considérons donc
que le " faire " de Dieu
traduit la création (
par Dieu ) et la venue
à l'existence de ce
qu'Il a ainsi
créé dans le
domaine des
hommes.
Là
aussi, tu comprendras tout,
dès que tu auras par ta
réflexion, saisi ce
qu'on entend par
existence. C'est pour cela
que nulle part, tu ne
trouveras de rites
spécifiques pour Ma
Hü, pour Dieu en tant que
Etre Suprême. Sur ce
point on observe une confusion
fréquente sur laquelle
il faudra revenir. Hormis
cela, notre attitude
découle des deux choses
que nous disons de l'Etre
Suprême.
On
Le remercie ; on Le loue ;
c'est tout. Bien sûr,
nous disons aussi qu'Il est
bon ; qu'Il est
généreux...Mais
c'est déjà
blasphémer ; car ce
sont là des
qualités, et en tant
que telles, elles sont
relatives. Elles doivent avoir
une référence
pour pouvoir signifier quelque
chose. Et quelles seraient,
selon toi, ces
références quand
nous voulons parler de
Dieu?
Il
faut donc seulement Lui rendre
grâce et Le
louer.
C'est
pour tout cela aussi que les
adeptes et les prêtres
de tel ou tel Esprit disent,
quand ils effectuent des
oblations, que seul ce que Ma
Hü a créé
peut se produire. Ainsi, ils
terminent toujours les
cérémonies en
proclamant : "s'il plaît
à Ma Hü, notre
prière à tel
dieu sera
agréée.
"
Comprends
bien : s'il plaît
à Ma Hü... Ainsi
de suite.
Lui
rendre gloire ; il doit en
être ainsi de tout acte
de notre existence.
"
J'étais
désorienté
à ce point du discours
; je ne comprenais plus. Je ne
comprenais plus que dans cet
animisme, où foisonnent
dieux et Esprits de toutes
sortes, le plus important, Ma
Hü, le Dieu
Suprême, comme on venait
de me le dire, soit
laissé de
côté ; je ne
comprenais pas qu'Il soit
écarté en
quelque sorte avec à
l'occasion, une
révérence,
respectueuse certes, mais
guère plus. Mais alors,
où est la puissance?
Où se situe le point de
délivrance? Car,
fidèle à ma
culture, j'avais toujours
considéré que
pour le croyant, Dieu et la
religion sont des
éléments de
délivrance pour
l'homme.
Kuashi
non plus n'était pas
satisfait ; le gamin le fit
savoir à sa
manière farouche et
spontanée. Il s'exclama
dès que notre
interlocuteur se tut ; il lui
dit :
"
- ce n'est pas des secrets
ça!
"
"
- Non, ce ne sont pas des
secrets en effet ; et personne
n'a jamais dit que ça
l'est. Et puis, dis - toi bien
ceci : à ma
connaissance, les seuls
secrets qui existent sont le
fruit de notre ignorance et de
notre paresse ; c'est ce que
je pense ; mais, je peux me
tromper. Il convient aussi de
ne pas confondre secret et
silence ; cela, tu
l'apprendras.
"
Anani
gardait le sourire ; il
s'attendait à
l'évidence, à la
réaction de son neveu.
Celui - ci lui demanda, plus
calmement cette fois -
là :
"
- Tu penses que je pourrais
avoir accès au
commencement?
"
Je
sentais le gamin inquiet ;
c'était comme s'il
craignait que ce soit trop
tard pour lui de
pénétrer dans ce
qui commençait à
m'apparaître comme une
théogonie
précise. Une
théogonie avec ses
fondements, ses règles
et les conséquences qui
en découlaient ; et qui
représentait pour le
jeune garçon l'assise
fondamentale de sa vie ; si
toutefois il désirait,
comme je le pensais, que son
existence ne soit pas
seulement une errance à
travers les insignifiances
quotidiennes.
Je
le sentais inquiet ; mais en
même temps, il m'avait
impressionné par sa
question. Il m'avait
impressionné car,
plutôt que de chercher
à cerner
immédiatement le
concept de l'Etre
Suprême que traduit
l'appellation Ma Hü, il
portait son attention sur ce
que le vieillard appelait le "
commencement ". On
dirait que c'est à ce
niveau qu'instinctivement il
situait la source de toutes
choses ; c'est à ce
niveau que se trouverait tout
ce qui lui était
possible. Dès que le
gamin eut exprimé son
inquiétude, Anani
s'arrêta ; il cessa
d'avancer ; l'enfant et moi
fîmes de même. Le
vieil homme se tourna alors
vers le gamin ; il lui dit
avec un calme impressionnant
:
"
- tu le sais
déjà ; tu le
sais depuis
toujours.
Anani
fit quelques pas lents
après ces mots ; puis,
il s'arrêta à
nouveau pour préciser
son propos ; il dit
:
"
- On te l'avait dit il y a
longtemps de cela. C'est loin
; c'est vrai, et tu l'as sans
doute oublié ; mais il
est là, tapis au fond
de toi. "
Anani
se tut et reprit sa marche ;
Kuashi et moi l'avions
imité, en silence. Il
ajouta sans cesser d'avancer
et sans regarder le gamin
:
"
- il te suffira de le
retrouver ; il te suffit de
partir à sa recherche.
"
|
LA
TÊTE
|
ou
la Stratégie pour
une
élection.
|
Au
bout d'un moment, je voulus
sortir de cette ambiance qui
devenait initiatique. Dans mon
esprit en effet, rien de tout
cela ne me concernait. J'avais
tenté une diversion qui
me fut rendue possible par
l'approche d'un croisement de
chemins. Je dis d'un air
faussement insouciant
:
"
- ah ! Nous arrivons encore
à une croisée
des routes!
"
Je
me trompais. Nous arrivions
effectivement à un
embranchement de voies ; mais
Anani choisissait de
poursuivre la leçon
qu'il avait
décidée de
donner.
Il
me dit avec le sourire
:
"
- tu vois Richard, comme je
te le disais, il eût un
moment, selon nos
légendes, où les
Esprits avaient
décidé de
consulter le Tout - Puissant
pour savoir lequel d'entre -
eux venait en premier ; savoir
lequel d'entre - eux est le
plus important. Eh oui!
Même, les dieux
s'étaient posé
la question ; même
à leur niveau la
hiérarchie est
importante.
Ils
firent donc le voyage. A
présent, tu sais
comment nous, nous concevons
Dieu, Ma Hü dans notre
langue. Tu dois donc
réfléchir pour
comprendre ce que signifie ce
voyage des dieux dans notre
esprit ; ce qu'il convient
d'entendre par
là.
C'est
important pour qui veut nous
comprendre.
"
C'était
la seconde fois, depuis le
début de son
exposé, que mon ami
s'adressait directement
à moi. Pour l'essentiel
jusque - là, ses propos
étaient destinés
à son neveu.
Voilà que subitement,
il m'englobait dans un tout
dont je ne percevais pas
encore la finalité. Je
n'avais pas réagi. Je
restais silencieux ; mais
j'étais
décidé à
suivre le conseil. Je savais
qu'il allait nous dire enfin
ce que décida Ma
Hü à propos des
dieux.
"
- Chaque Esprit, - je
préfère utiliser
ce terme, pour éviter
toute confusion - chaque
Esprit décida d'amener
un cadeau en offrande au Tout
- Puissant ; la Puissance de
la Puissance. C'est à
celui qui trouvera l'offrande
la plus précieuse et la
plus digne. Celle qui sera la
plus agréable à
Ma Hü. Tu t'imagines
aisément qu'il y a eu
une compétition
acharnée entre les
dieux pour trouver le plus
beau
cadeau.
Je
te fais remarquer que nos
dieux auraient pu choisir un
autre moyen pour sortir du
carrefour dans lequel ils se
trouvaient. Ils auraient pu
par exemple, se livrer un
combat acharné ; il en
sortirait un vainqueur qu'ils
n'auraient plus qu'à
sacrer premier dieu ; en
guettant la première
occasion pour le
détrôner et
recommencer. Non ; ils ont
procédé
autrement ; ils ont
utilisé leurs
Têtes.
Tous
se présentèrent
donc devant Ma
Hü.
Chacun
portait son cadeau sur la
tête ; à la
manière dont nous
transportons nos ballots tous
les jours, comme tu as
dû le voir partout dans
le pays depuis que tu es
là. Tous
s'étaient
présentés ainsi
équipé, sauf
l'Esprit des carrefours qui ne
portait rien ; et donc,
n'apportait rien en
offrande.
Lui
au contraire, s'était
rasé le
crâne.
Et
pour bien montrer qu'il ne
portait rien sur la
tête, il s'était
fixé une plume de
perroquet sur le front. Cet
accessoire dépassait
bien nettement de sa
tête afin que tous le
remarquent. C'est cet Esprit
qui fut choisi. Ainsi, par
décret divin il est
devenu le premier des Esprits.
Voilà pourquoi tu le
trouveras partout.
Voilà pourquoi nous
l'honorons tous. C'est le dieu
de la tête, le dieu de
la
réflexion.
Tu
remarqueras aussi, si tu
parcours nos pays, qu'il n'y a
pas d'officiant pour ce dieu.
Il n'y a pas de
confréries ou toute
autre organisation qui lui
soit spécifiquement
dédiée. Les
prêtres des autres dieux
sont en même temps ses
officiants. Il faut savoir
qu'il n'y a pas non plus un
rite spécifique pour
l'Esprit de la tête
à part les oblations.
En fait, chacun de nous,
chaque homme, chaque
être est son
prêtre ou devrait
l'être. Tu comprendrais
pourquoi, si nous fouillions
bien l'histoire de ce dieu. Je
dois ajouter qu'il est
généralement
associé au dieu Fa;
mais il passe toujours avant
ce dernier dans les
cérémonies
"
"
- Et il n'y a pas eu de
contestations de la part des
autres d... Esprits? "
demandai - je
spontanément,
après qu'il eut fini
son
exposé.
A
mon grand
désappointement, Anani
éclata de rire ; un
rire formidable qui me laissa
pantois. Quand il eut fini, il
me lança un regard
malicieux qui dura quelques
secondes. Je ne savais que
penser ; aussi, j'étais
resté silencieux;
j'attendis qu'il veuille bien
s'expliquer. Il le fit un
moment plus tard ; il laissa
tomber résolument
:
"
- voilà bien
l'homme! Toujours la
contestation ; toujours la
bagarre ; toujours la guerre.
Mais, tu as raison de poser la
question.
L'Esprit
de la tête avait pris
les devants ; sa nomination ne
devait rien au hasard. Le dieu
de la tête organisa en
effet, un festin auquel tous
les Esprits furent aimablement
conviés pour remercier
Le Tout - Puissant et ses
collègues
dieux.
L'invitation
qui fut adressée aux
dieux fut aimable. Elle
était empreinte
d'humilité et de
sérénité.
Mais le dieu des carrefours
précisait en même
temps que tous devaient venir
; et qu'il briserait quiconque
serait
absent.
J'aime
autant te dire que tous les
Esprits se sont
précipités au
banquet et y firent
excellentes figures.
"
A
ces mots, Kuashi éclata
de rire. Je fis de même
; et le vieux n'était
pas de reste. Le gamin
déclara entre deux
hilarités
:
"
- c'est un filou, ce dieu!
"
Anani
approuva aussitôt ; il
s'écria
:
"
- oui, Kuashi! C'est l'un
des qualificatifs qu'on lui
donne parfois. Mais
généralement
dans ces cas - là, les
personnes qui sont
étrangères
à nos croyances le
considèrent comme un
dieu méchant ; c'est
à tort ; c'est le
méconnaître ;
c'est méconnaître
sa légende ; c'est
oublier sa fonction ; et
surtout, c'est n'avoir rien
compris à son
enseignement."
La
réaction du
garçon fut
spontanée. Cette
attitude
révélait un
esprit vif qui analysait
chaque donnée qu'on lui
fournissait avant de se
positionner en face d'elle
pour l'adopter ou bien pour la
rejeter. Je comprenais qu'un
tel comportement fasse plaisir
au vieil homme ; et il ne s'en
cachait pas. J'étais
témoin de la
complicité qui liait
ces deux êtres ; je m'en
réjouissais, d'autant
que j'avais le sentiment qu'on
m'y invitait.
La
journée était
bien avancée, et le
soleil dardait tous ses feux
quand nous arrivâmes en
vue d'une localité plus
importante que celles que nous
avions traversées
depuis le matin. Je
m'étais dit que ce
village devait être
notre destination, quand les
personnes qui venaient
à notre rencontre
s'attardaient dans leurs
échanges avec le vieux.
J'avais regretté que le
voyage n'ait pas duré
davantage et m'ait permis
ainsi d'en apprendre encore
sur ce panthéon. Mais
je me doutais bien que
l'histoire n'était pas
terminée ; mon
hôte se ferait
sûrement un plaisir de
me raconter la
suite.
Avant
même que les
premières cases du
village ne furent à
portée de voix, nous
vîmes arriver vers nous
une nuée d'enfants de
tous âges. En un
instant, mes deux compagnons
furent pris d'assaut par une
vague d'enthousiasme fait de
cris, de rires et
d'exclamations diverses ; cela
faisait plaisir à
vivre.
Un
instant plus tard, la
nuée s'était
évaporée aussi
subitement qu'elle nous
submergea. Le vacarme cessa.
Le groupe d'enfants avait
repris la direction du
village. Je constatais que
Kuashi était avec eux.
Je me dis alors que
c'était sans doute,
l'appel des
générations qui
nous séparait ainsi.
Les adultes qui formaient
l'arrière - garde
restèrent en compagnie
du vieux et de moi -
même. Celui des
villageois qui semblait
s'exprimer au nom de ses
compatriotes nous souhaita la
bienvenue. Il était
serein ; mais son
français était
moins assuré que celui
que pratiquait Anani en ma
compagnie. Notre hôte en
était conscient ; il
s'en excusa
humblement.
"
- Je ne parle pas très
bien votre langue. " Dit -
il, avant d'ajouter en guise
d'explication :
"
- ce n'est pas comme nos
jeunes ou bien ceux de mon
âge qui sont
allés longtemps
à l'école ou
encore, qui ont voyagé.
"
"
- Je ne remarque rien ; vous
parlez très bien le
français au contraire,
à ce que je vois. "
Répondis - je ; avant
de lui demander
:
"
- vous n'avez jamais
quitté le village?
"
"
- Si ; " me dit - il ;
et d'expliquer ensuite
:
"
- je suis parti moi -
aussi. Mais pas très
longtemps ; car mon
père me voulait
près de lui. Ici, nous
sommes des cultivateurs ;
l'école est venue bien
tard dans le village. J'ai
travaillé assez
tôt dans les champs.
C'était très dur
; mais c'est la vie. Nous
n'avions pas les bonnes choses
que vous apportez maintenant
pour faciliter le travail.
Avec ce que vous êtes en
train de construire, nos
jeunes auront un travail plus
facile. Quand pensez - vous
terminer vos machines?
"
J'avais expliqué que
les installations seraient
fonctionnelles dans quelques
mois. Je crus bon d'ajouter
qu'avec ou sans machines, il
faudra travailler quand
même. Mes deux
hôtes
éclatèrent de
rire. Anani retrouva le
premier son sérieux ;
il m'expliqua ce
qu'était la
véritable situation de
celui qui nous accueillait. Il
me dit en effet
:
"
- mon cousin ne t'a pas tout
raconté. C'est vrai
qu'il a travaillé
très durement ; et
cela, tout le monde le lui
reconnaît ; il a
beaucoup fait pour notre
famille et pour le village.
Mais s'il est resté sur
place, au pays, près de
son père, c'est pour
deux raisons
:
la
première est que mon
cousin est très
obéissant ; et sous
aucun prétexte, il
n'irait contre le souhait de
son
père.
La
seconde raison est qu'il est
le fils aîné de
mon oncle qui était
guérisseur. Mon cousin
devait prendre la succession
du vieux et continuer la
mission après lui. Il
devait donc rester sur place
pour apprendre.
"
Je
m'étais tourné
vers le cousin ; curieux, je
lui avais posé
directement la question pour
avoir confirmation de sa
formation ; c'était la
première fois que j'en
voyais un de si
près.
"
- Ah bon! Vous êtes
guérisseur ? " lui
demandai - je.
"
- Mon frère
exagère ; il sait
très bien que seul Ma
Hü, Dieu, dans notre
langue, peut guérir.
Dieu, par les Esprits qu'Il a
chargé de cela. C'est
ce que nous croyons. Mais
vous, vous savez beaucoup plus
de choses que nous...
"
"
- Ce n'est pas certain.
"
J'avais
répondu sans vraiment
réfléchir. Anani
gardait le silence ; il
suivait l'échange avec
son parent.
Des
femmes sont sorties à
leur tour du village. Elles
vinrent à notre
rencontre. Salutations.
Certaines se sont mises
à genoux pour le faire
; d'autres se sont
contentées de
s'incliner. D'autres encore
arboraient un sourire que je
trouvais enfantin. Mais je
savais mon impression
erronée, car je n'avais
aucune idée du niveau
d'émotivité de
mes
hôtes.
Nous
avions franchi la porte d'un
enclos fait de bambous. Il
était identique
à ceux avec lesquels je
m'étais
déjà
familiarisé à
Kouti ; une clôture dont
la fonction était de
soustraire le quotidien des
occupants aux regards
étrangers.
Machinalement, je jetai un
coup d'il à
côté de la porte
; je voulais vérifier
les dires de mon ami. J'avais
remarqué en effet, un
amas de terre dont la forme
rappelait vaguement celle
d'une tête humaine. La
figurine était en
argile, la terre du pays ;
à moins que ce ne soit
l'huile rouge dont on se
servait pour l'honorer, qui
lui donnait cette coloration
brune. De - ci, de -
là, il y avait des
traînées
blanchâtres sur la masse
d'argile. C'était
là l'Esprit des
carrefours ; le dieu en chef,
le dieu de la tête
auquel tout un chacun devrait
se référer en
toutes circonstances selon mon
ami.
L'ambiance
était bon enfant dans
l'enclos. J'eus droit aux
récits de la vieille
génération.
C'était une narration
imagée des souvenirs
des temps coloniaux. On me les
racontait avec humour et
légèreté.
Par moments cependant, je
devinais que la vie ne fut pas
toujours agréable
pendant cette période.
Et le temps présent,
comment le vit - on? Il y
avait eu un embarras quand je
posais la question. Le pouvoir
central ne me semblait pas
soulever l'enthousiasme de mes
hôtes ; chacun restait
circonspect. Le bon goût
exigeait de ne pas
insister.
J'avais
apprécié le
repas. Il était un peu
trop épicé ;
mais c'est là, une
question d'habitude. Il y eut
ensuite des conciliabules
entre les hommes les plus
âgés. Les femmes
formaient un groupe à
part, y compris pendant le
repas, comme c'était la
coutume, je le savais.
Le
voyage de retour nous avait
pris moins de temps
qu'à l'aller ; nous
l'avions effectué en
camionnette. Le
véhicule appartenait au
commerçant de la
famille, dont c'était
l'outil de travail. J'eus le
sentiment que notre retour en
voiture à Kouti
était prévu.
J'étais
déçu, car
j'espérais entendre
à nouveau le vieux me
parler des dieux pendant le
trajet. Ces dieux qui sont
à notre service. Mais
j'étais persuadé
qu'il m'en dirait encore sur
l'âme de son
peuple.
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