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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)

L'HORLOGER DE KOUTI - I - LE COMMENCEMENT (2) Paul G. Aclinou

LA SYMPHONIE DES DIEUX
LES FÊTES
LE NOEUD
L'INCOMMENSURABLE
LE COMMENCEMENT
LA TÊTE

LES FÊTES

ou Le temps des rumeurs.

Mes échanges avec le chef du village se déroulaient chez lui en général, et plus rarement dans notre base - vie. Je ne le voyais jamais en ville; ce n'était pas délibéré ; cela ne nous était pas arrivé tout simplement. Une fois cependant, j'étais tombé sur mon déjà vieil ami dans Kouti ; ce fut au cours de l'une de mes promenades vespérales dans les rues. Cela se passait un jour férié que j'avais mis à profit pour goûter aux joies de la grâce matinée. J'avais lambiné jusqu'au milieu de l'après - midi avant de sortir pour sentir vivre le village. Le chef était installé sur un banc le long d'une palissade, et il devisait avec deux autres personnes ; elles étaient au moins aussi âgées que lui. Au moment où je m'avançais pour saluer respectueusement le trio, je vis arriver le jeune garçon vers moi au pas de course. Il m'avait rejoint ; et c'est ensemble que nous adressâmes nos respects à la vieille génération. J'eus l'impression que les regards cherchaient en moi ou autour de moi, quelque chose que je ne saurais définir. Ce n'était pas la première fois que ce sentiment m'envahissait en présence des habitants de Kouti ; plus particulièrement, en présence des personnes d'un certain âge. Je vivais cette sensation comme une sorte d'examen dans lequel je tenais la place du candidat sans connaître l'objet de l'épreuve ni son contenu.

Cet après - midi - là, mon impression s'effaça rapidement face aux trois sourires qui nous accueillaient, mon jeune ami et moi. L'un des compagnons du vieux s'informa sur la progression des chantiers dès que nous fûmes à côté d'eux :

 " - ça pousse ? " me demanda - t - il.

 Les trois compères éclatèrent de rire ; je fis de même en guise de réponse. Anani, c'est le nom du vieil homme, considéra son neveu avec intérêt. Il lui demanda sur le mode jovial :

 " - alors, tu as fait tes achats? "

 Puis, sans attendre la réponse, il ajoutait à mon intention :

 " - et vous, monsieur Richard? "

 Il faisait allusion à la recherche du fondement culturel dans lequel il avait engagé son neveu en ma présence ; mais ses compagnons devaient l'ignorer. Je lui dis, en guise de réponse pour ma part, qu'il pouvait m'appeler Richard, tout simplement.

 " - Je sais. " Rétorqua - t - il avec le sourire.

 Ses amis l'observaient avec curiosité. Ils s'interrogeaient ; se demandant sans doute, quelles sortes d'emplettes pouvaient réunir le jeune garçon et moi. Il ne m'appartenait pas de leur apprendre que le vieil homme poursuivait une discussion qui avait commencé un soir chez lui entre nous trois. L'un des compagnons affirma, en portant le regard dans le lointain :

" - le marché doit être désert maintenant. "

Il prenait part à l'échange en ramenant les propos du vieil homme aux banalités usuelles. Je ne fus pas surpris que mon ami le laissa faire. Je pensais qu'il avait probablement l'habitude de conduire une discussion avec plusieurs personnes à la fois, et sur des thèmes différents ; chacun des protagonistes n'étant conscient que de celui qui le concernait sans se douter que les autres traitaient de sujets différents. Seul le vieillard, meneur du jeu, tenait l'ensemble des fils.

Ce jour - là, c'était une réflexion que se faisait le compagnon de mon hôte ; plutôt qu'une information à mon usage. Sans tourner la tête vers moi, il ajouta comme un conseil ;

 " c'est à Cotonou qu'il faut aller. "

 J'avais cru bon de dire que je m'y étais rendu déjà ; et cela, à plusieurs reprises. Les trois compères tournèrent la tête vers moi dans un mouvement parfaitement synchronisé ; mon vieil ami observa :

 " - on trouve de tout sur ce marché ; n'est - ce pas? "

 J'avais souri à ces mots ; sachant que le propos portait sur deux domaines distincts ; l'un était à l'usage de ses amis, tandis que l'autre était un clin d'œil en direction de Kuashi et de moi - même. Il regarda à nouveau ailleurs ; puis, il dit encore avec une lenteur qui trahissait la lassitude :

 " - mais il y a trop de monde. "

 Du marché, la conversation était revenue sur le village de Kouti. L'un des compagnons de mon ami m'apprenait que bientôt, ce serait la fête du pays.

 Je savais déjà que plusieurs manifestations avaient lieu dans la localité chaque année. Certaines de ces cérémonies n'étaient l'occasion d'aucune réjouissance populaire. D'autres par contre, donnaient lieu à un défoulement collectif pour les habitants du village ; elles attiraient également ceux des localités voisines.

On m'avait dit que tout divertissement était fortement déconseillé pour les premières. Pendant les périodes où celles - ci avaient lieu, il était peu recommandé, voire interdit, de célébrer quelque événement joyeux que ce soit. Même les funérailles devaient se dérouler discrètement dans ces moments - là. Les familles s'obligeaient alors à limiter les manifestations qui suivaient d'ordinaire les enterrements aux seules réceptions qui étaient convenables. Elles dérogeaient pendant ces périodes à la tradition qui voulait que la musique et les chants accompagnent le défunt à sa dernière demeure.

" Que risquait - on? " demandai - je une fois à l'horloger ; " rien sans doute ; " répondit - il avec le sourire et un regard entendu avant d'ajouter : " c'est la tradition ; c'est tout. "

Les fêtes " tristes " avaient lieu, m'avait - on assuré, durant les périodes où les prêtres des différentes divinités procédaient à l'initiation des adeptes. Il fallait préparer ceux et celles qui étaient destinés à assurer la relève des servants dans l'office du vaudou dont ces prêtres étaient les officiants. Cela m'étonnait d'autant que je n'avais jamais observé de manifestations religieuses dans les rues, telles que les prières publiques ou autres messes ; secret ou silence? Le vieux se contenta de sourire quand je lui avais posé la question. Il me semblait, mais la discrétion était totale sur le sujet, que les féticheurs s'entendaient pour regrouper les dites cérémonies dans une même période de l'année ; ce qui permettait d'en limiter la durée. Ces retraites prenaient deux à trois semaines généralement, au cours desquelles rien de notable ne transparaissait publiquement. Parfois, mais la chose se produisait rarement, nous voyions quelques processions de novices à travers les rues du village pendant ces sessions. C'était le plus souvent, au mois de janvier ou de février. Une période de l'année pendant laquelle le soleil est avare de ses rayons. Le temps se mettait alors au gris ; une sorte d'hiver sous d'autres cieux, mais sans les frimas habituels. Je me disais que même le ciel faisait grise mine pour être en harmonie avec les exigences culturelles.

 La discrétion jouait également pour ce qui m'apparut comme une organisation de protection de la communauté autochtone ; il existait en effet un groupe - les " Zangbétos, " littéralement : " les hommes de la nuit " qu'on ne voyait défiler qu'exceptionnellement dans la journée, et que je n'avais jamais aperçut la nuit non plus, malgré leur dénomination. Les membres du groupe sont entièrement dissimulés sous un habit fait de raphia ; aucune partie de leur corps n'était donc visible ; on ignorait ainsi leur identité. Les Zangbétos ne sortiraient que la nuit ; je crus comprendre qu'il s'agit en fait, d'une confrérie dont le rôle est de protéger les personnes et leurs biens ; une police nocturne donc ; mais que les masses populaires percevaient sous un jour religieux. Je trouvais remarquable que la seule arme dont elle disposait était la crainte qu'elle inspirait. Les parents utilisaient cette frayeur pour dissuader leurs jeunes enfants de s'attarder dans les rues du village pendant la nuit.

 Après l'initiation, nous avions droit, chaque année, aux fêtes qui étaient propres à chaque Esprit ; chaque dieu était célébré. On assistait alors à des processions à travers les villages. Ces manifestations religieuses étaient joyeuses ou inquiétantes, selon la réputation qui était faite à l'Esprit qu'on célébrait. Les badauds étaient alors enthousiastes ou circonspects, voire franchement affolés, quand il s'agissait de divinités dont la renommée était plus terrifiante. C'était également dans ces périodes - là qu'on pouvait assister aux phénomènes de possession et autres transes.

  Une autre fête, plus populaire et plus exaltante celle - là, avait lieu le dimanche le plus proche de la saint Joseph, le 19 mars ; c'est le saint patron du village ; il l'était également pour plusieurs autres localités des environs. Je compris rapidement que plus que la localité, c'était l'ethnie dominante de la région qui se confiait au saint. Il est évident que cette institution n'existait que depuis la colonisation et l'introduction du christianisme dans le pays. Personne n'avait su me dire comment le saint fut choisi. Ce jour - là, tous les Joseph du coin se rendaient volontiers à la messe. Mais c'était surtout une fête populaire. Elle donnait lieu à une multitude de réjouissances ; tout le monde y prenait part, chrétiens et non chrétiens. En réalité, tous adhéraient peu ou prou, à la foi chrétienne ; sans doute, parce que nul n'y trouvait de contradictions fondamentales avec les convictions ancestrales. Ou bien alors, plus prosaïquement, parce qu'on pensait que deux assurances valaient mieux qu'une. " De toutes façons, Dieu reconnaîtra les siens " ; m'avait déclamé l'horloger avec un détachement qui voulait masquer l'ironie du propos dans les circonstances locales.

 L'enthousiasme des habitants pendant cette fête m'avait surpris. Je m'attendais certes, à des jubilations intempestives ; mais j'étais loin de prévoir la ferveur de la foule. Je m'étais rendu compte peu à peu, que loin d'être une fête purement religieuse ou simplement l'occasion d'un défoulement collectif, le jour de saint Joseph était considéré comme un moment de retrouvailles pour l'ensemble de l'ethnie. C'était le cas à Kouti ; ça l'était également à travers tout le pays ; là où l'effectif de la communauté était suffisant pour permettre la constitution de confréries ethniques. En dehors de Kouti et de sa région, cette fête exprimait le besoin de toute communauté de se compter par intervalles ; sans doute pour se rassurer sur son existence en tant qu'entité vivante ayant sa personnalité.

  On commençait les préparatifs plusieurs mois à l'avance par des réunions nocturnes. La soirée était en effet, le seul moment où tout le monde pouvait prendre part aux assemblées sans pour autant perturber les activités de chacun. Les participants s'exerçaient pendant ces séances ; ils apprenaient les chants et les danses qui étaient offerts aux spectateurs, le jour venu. Chaque groupe choisissait son répertoire et désignait ceux qui allaient les exécuter.

Les enfants bénissaient cette période de l'année ; car c'était pour eux l'occasion de veillées tardives. Quand arrivait enfin le grand jour, nous assistions à ce qui pourrait passer pour un carnaval ; autant dire que c'était une débauche de couleurs qui déferlaient dans les rues poussiéreuses. Une compétition acharnée se manifestait entre les différents groupes d'acteurs pour la conquête des faveurs du public.

 On murmurait que l'adversité la plus redoutable venait des autres ethnies, qui, par l'intermédiaire de leurs sorciers, faiseurs de pluie, chercheraient à ternir l'éclat de la fête. J'avais supposé, mais sans m'en ouvrir à qui que ce soit, que l'inverse devait être vrai également. Mes amis chercheraient eux aussi, sans doute, à perturber les fêtes des autres ethnies. Tout ceci me paraissait bon enfant. Cependant, des rumeurs plus inquiétantes circulaient également pendant ces périodes où les préparatifs de la fête occupaient les esprits. Elles portaient sur les risques qu'encourraient les chanteurs les plus en vue. L'ennemie pourrait tenter de les éliminer physiquement par empoisonnement, avant ou bien pendant les festivités ; et ce n'étaient pas uniquement les éléments des tribus adverses qui seraient seuls en cause. Je retrouvais dans cette ambiance de suspicion, les frictions qui apparaissent dans tout groupe d'humains dès l'instant où des intérêts, même mineurs, sont en jeu. Là, comme ailleurs, ces problèmes traduisaient les colorations qu'imprime la culture indigène aux inquiétudes de l'homme.

 Je savais donc cet après - midi - là que la saison des rumeurs approchait. Mes trois interlocuteurs insistaient sur l'importance que revêtait cette fête pour le village, mais plus encore, pour le groupe ethnique majoritaire dont ils faisaient parti. Mon ami Anani ajouta qu'il consacrait cette période de l'année à des retrouvailles familiales depuis que le monde avait éclaté en de multiples compartiments. Je compris qu'il faisait allusion à l'éparpillement des groupes ethniques à travers le pays, et même dans divers Etats étrangers. Il se rendait à cette occasion, chez les membres de sa famille qui résidaient dans les villages environnants. Cette fois - là, il m'invitait à l'accompagner le moment venu, si je le souhaitais. J'avais d'abord cru que je devais cette invitation à la commodité de déplacement qu'offrait mon véhicule " tous - terrains, " bien pratique, pour circuler sur les mauvais chemins de brousse ; je me trompais. J'eus honte d'avoir supposé que sa proposition était intéressée. Il préféra, en effet, que nous fassions l'excursion à pied. Kuashi viendrait avec nous.

 J'étais intrigué par le souhait de se déplacer à pieds qu'exprimait mon ami ; car, je ne voyais pas l'intérêt de ce mode de locomotion pour effectuer ces visites. Aucune forme de tourisme ne pouvait le justifier ; la région ne présentant pas un attrait touristique particulier à mon avis. C'est une plaine parsemée de marais. Les champs qu'on y trouvait étaient mal cultivés ; à moins que ce ne fût l'inadaptation des espèces qui étaient plantées - pour les besoins alimentaires locaux - à la nature géologique des sols.

 On trouvait des restes de forêts par endroits ; mais ces zones boisées étaient peu fournies. Elles avaient cessé depuis longtemps d'impressionner par leur densité. La luxuriance de la végétation ne suffisait pas à faire disparaître l'impression de monotonie qui prévalait quand on traversait ces régions. Je n'étais pas inquiet ; j'étais seulement intrigué. Je me demandais quelle surprise Anani me réservait. J'avais rencontré son petit neveu à plusieurs reprises dans les jours qui avaient suivi l'invitation. Il attendait avec impatience, que vienne le moment de ce voyage. Je compris que sa joie tenait autant à l'idée de revoir des personnes qu'il affectionnait, qu'au fait que je serais, avec son grand - père et lui - même, pour effectuer cette visite familiale.

 L'horloger ne m'avait pas éclairé davantage, quand je lui fis part du projet et du moyen de locomotion que le vieux avait retenu. Il me dit simplement :

 " - tu sais dans le temps, nos pieds étaient notre seul moyen de déplacement. Les chevaux, les ânes et autres chameaux, ne sont pas des animaux que l'on rencontre dans nos régions. On oublie trop facilement que nous sommes des peuples de la forêt. Bien sûr, les rivières étaient mises à contribution avec les pirogues, quand cela était possible ; mais ce n'était pas toujours le cas. Tout cela est fini maintenant."

 Il se tut. Après un long silence pendant lequel son sourire ne l'avait pas quitté, il conclut :

 " - le vieux a peut - être envie de revivre le passé ; tu verras, ce sont des gens très gentils. "

Ce vendredi - là, j'avais regagné Kouti après une journée de travail particulièrement éprouvante ; j'étais harassé. Depuis plusieurs semaines, nous avions accéléré le rythme des travaux sur les chantiers. Nous étions alors dans la phase de montage des usines, avec tout ce que cela comportait d'essais et de mise en conformité. En général, le village était déjà plongé dans l'obscurité quand j'y revenais le soir ; je prenais une douche bienfaisante avant de sombrer dans un profond sommeil qui durait toute la nuit. J'avais envisagé de me rendre en ville cette fin de semaine - là ; et donc, de ne pas me présenter sur le chantier le samedi contrairement à mon habitude. En franchissant la porte de l'enclos qui protégeait notre demeure des regards indiscrets, je vis mes deux amis, Anani et son neveu, qui m'attendaient. Ils étaient assis sur l'unique banc que nous avions bricolé et installé dans la cour. Kuashi se leva et vint à ma rencontre ; il souriait généreusement. De loin, son grand - père me lança sur un ton vigoureux :

 " - alors, pas trop fatigué? "

 A ces mots, je pressentis que le voyage qu'il avait programmé aurait lieu bientôt. Je répondis à son accueil ; je lui dis :

 " - non, ça peut encore aller ; bientôt, nous aurons terminé la partie la plus fatigante du programme. "

 Il enchaîna aussitôt :

 " - ensuite, ce sera à nous de prendre la relève. "

 Il parlait de l'exploitation des installations ; je l'avais approuvé ; je lui dis :

" - Tout - à - fait ; "

 il m'informa, comme je le pressentais, que la visite à ses parents aurait lieu le dimanche suivant si j'étais disponible. Il ajouta que si j'avais trop de travail ou bien si je me sentais trop fatigué, nous pouvions attendre pour effectuer le déplacement un peu plus tard. Je n'avais pas voulu qu'il modifie ses projets ; nous nous étions mis d'accord pour le dimanche.

LES FÊTES
LE NOEUD
L'INCOMMENSURABLE
LE COMMENCEMENT
LA TÊTE

LE NOEUD

ou Un dieu de vigie.

Nous étions partis très tôt le dimanche matin ; avant que le soleil ne se lève ; la journée s'annonçait belle, je m'attendais à ce qu'elle soit torride aussi ; elle le fut plus tard. En chemin, mon ami avançait d'une démarche alerte ; je ne croyais pas le vieil homme capable d'une allure aussi rapide ; mon hôte souhaitait parvenir à destination avant la mi - journée ; avant que la chaleur ne devienne insupportable et rende ainsi le parcours très épuisant.

 Au cours du trajet, nous avions croisé d'autres voyageurs ; ils étaient aussi matinaux que nous, et semblaient tout aussi pressés. A chaque fois, l'étonnement des passants se lisait sur les visages ; je m'en amusais. Chacun devait trouver étrange, ma présence en compagnie de mes deux amis, et à pied. Je comprenais leur surprise ; le vieux aussi s'en amusait comme j'en avais jugé par le sourire qu'il m'adressait après chacune de ces rencontres. Toutes les personnes que nous avions croisées connaissaient Anani et son neveu. On nous saluait ; le geste était emprunt de respect. Les femmes, les plus jeunes essentiellement, se mettaient à genoux pour honorer mon hôte ; le vieux se précipitait alors pour les relever. Suivait ensuite une brève discussion en dialecte local ; j'avais cru comprendre qu'il s'agissait d'amicales remontrances. Je me hasardai à lui demander après l'une de ces rencontres :

 " - qu'avez - vous fait pour mériter tant de respect et de considération ? Est - ce seulement le privilège de l'âge ? "

 Il me répondit avec calme et pondération ; il dit :

 " - l'âge seul y suffirait. Je ne suis pas une exception à ce titre. En fait, à travers ma personne, c'est à mes ascendants et à toute ma famille que s'adressent ces honneurs. Je suis de la contrée comme les miens depuis toujours. Et comme nous n'avons pas fait trop de bêtises, on nous crédite d'une certaine sérénité. Mais cela est courant, et d'autres familles jouissent de la même considération ; nous sommes en temps de paix. "

Notre route traversait une variété de paysages dont je n'aurais pas soupçonné l'existence sans ce voyage. Nous passions insensiblement de terrains découverts à un environnement de sous - bois touffus, et quelque fois, difficilement pénétrable. Nous avancions.

 Avec l'apparition des premiers rayons du soleil, l'atmosphère s'était nettement réchauffée ; ce qui rendait notre progression agréable pour un temps encore ; mais je savais que cela n'allait pas durer ; encore une heure, et la moiteur, aggravée par une chaleur étouffante, prendrait le dessus.

 Par moments, le sentier que nous suivions disparaissait sous la végétation ; je me demandais alors comment faisait mon compagnon pour garder le cap. Car invariablement, nous débouchions ensuite sur un carrefour. A chacun de ces croisements, nous trouvions d'autres personnes, voyageurs comme nous sans doute. Les femmes avaient la tête chargée de ballots. Les jeunes mères portaient leur bébé attaché sur le dos. Parfois, c'étaient des hommes que nous rencontrions ; ils avaient une houe accrochée à l'épaule, et souvent ils tenaient aussi un coupe - coupe dans la main. Les unes se rendaient sur un marché des environs ; et les autres allaient cultiver un lopin de terre ; ou bi