- Je n'aime pas les chiens.
L'aveu s'accompagnait d'une moue pour appuyer les mots. Oui, parce que ce n'était pas une déclaration qu'il faisait ; c'étaient des mots qui devaient sortir et ils sortaient pour lui - même ; car, ces mots - là engorgent et brûlent de l'intérieur ; il fallait donc les faire sortir, pour soi - même. Henri pensait qu'il devait répondre ; il dit :
- Il n'a pas l'air méchant, celui - là.
- Non, j'aime pas ; dit encore Latifou, avec la même moue, un peu plus prononcée, peut - être ; ses jambes se balançaient d'avant en arrière, et ce mouvement ne facilitait pas la prise de décision du chien qui attendait. Henri fit encore une tentative de conciliation entre la bête et l'homme ; il dit :
- Aucun chien n'est vraiment dangereux, si on le laisse tranquille , je crois. Bien sûr, il y a parfois des maîtres qui, à défaut de pouvoir aboyer eux - mêmes, envoient leur chien à leur place ; dans ces cas - là, c'est le maître qu'il faut blâmer, pas le chien.
- Non ; confirma Latifou ; j'aime pas, j'aime pas les chiens.
Henri restait silencieux devant cette obsession ; il ne voyait pas ce qu'il pouvait encore dire à Latifou, d'autant que lui aussi avait un peu peur des chiens. Quand il en voit un approcher, il prend les devants ; il bombe le torse, relève la tête et il durcit le regard ; en général, ça se passe bien ; le chien devait se dire qu'il valait mieux ne pas s'y frotter, et il passait son chemin, avec ou sans maître.
- Tu vois , annonça subitement Latifou ; l'énergie qu'il mit dans l'apostrophe était telle qu'Henri eut un haut - le - corps ; machinalement, il dit :
- Pardon ?
Latifou s'étonna à son tour ; il rétorqua sur un ton de reproche :
- Quoi, pardon ? Je te dis que je tuais tous les chiens de mon quartier.
Henri le regardait ; Latifou l'observait tout en secouant la tête de haut en bas dans un réflexe d'attestation ; les pieds de leur côté rythmaient la sentence ; chacun a sa mesure, la tête d'une part et les membres de l'autre. Henri le soupçonnait d'inventer toute cette histoire ; pour en avoir le cur net, il lui demanda :
- Les propriétaires te laissaient faire ? Ils ne réagissaient pas ? Ils ne te flanquaient pas une raclée ?
- Ah non ! Ils ne le savaient pas ; ils ne savaient pas que je les tuais ; les chiens mouraient, c'est tout.
Comme Henri ne réagissait plus, Latifou décida de lui donner le mode d'emploi. Deux gamins du quartier qui étaient en route pour l'école s'arrêtèrent un instant pour écouter la recette. Latifou déclara :
- Tu vois, je leur donnais du pain...
- Comment ? Les chiens mangent du pain ? S'étonna Henri ; Latifou lui fournit aussitôt les précisions supplémentaires :
- Il faut simplement tremper le pain dans la graisse de mouton ou bien dans le jus d'une viande quelconque.
En même temps qu'il parlait, il faisait aussi de la main le geste de barboter un morceau d'un pain imaginaire dans un bol lui aussi imaginaire. Il précisa ensuite :
Il faut prendre de la mie de pain...
- Et cela suffisait pour les tuer, les chiens ? Demanda Henri qui était sceptique sur l'efficacité du procédé ; il se doutait bien que la recette était incomplète ; Latifou se fit un plaisir de l'instruire ; il lui dit :
- Non, attends ; Je prenais du verre que j'écrasais en petits morceaux ; ensuite, je mettais le verre pilé dans la mie de pain. Tu fais de petites boulettes ; c'est tout.
Il se tut, l'air satisfait. Les gamins étaient partis depuis un moment déjà ; l'école les attendait. Le chien aussi était parti ; il ne risquait rien, mais, il avait peut - être pensé qu'il valait mieux s'éclipser ; un malheur est si vite arrivé !
- Je n'aime pas les chiens. Dit Latifou, après quelques minutes de silence. Les gens se pressaient tout autour d'eux ; le voisinage s'animait ; le moment de la rentrée des classes de l'après - midi étant arrivé, mères et marmots se précipitaient pour être à l'heure. Les protégés de Latifou comme ceux de Henri n'allaient pas tarder à les rejoindre ; Henri consacrera l'après - midi à inculquer les rudiments de la langue à de nouveaux arrivés qui en éprouvaient un grand besoin. En attendant, Latifou l'invitait à son mariage prochain. " tout est prêt " lui dit - il " On fera une grande fête, tu sais ! " Sa joie était touchante ; l'invitation émut Henri, ; il était décidé à l'honorer.
- Et ta femme, lui demanda Henri au moment où tous les deux se levaient pour entrer dans la Benne qui venait d'ouvrir. " Oui, ta femme, enfin, ta future femme, tu l'as rencontrée ici ou la - bas ?" Une petite bousculade se produisit au même moment devant la porte d'entrée trop étroite pour la cohorte des demandeurs de générosité dont Henri et Latifou faisaient partie. Ce dernier dut jouer du coude pour se tourner vers Henri ; il lui dit, pendant qu'il laissait le flot s'écouler :
- Eh ! La - bas, dis ! La - bas, parce qu'elles sont ... ah ! Comment te le dire ?
- Je vois, dit Henri pour l'aider à stabiliser sa pensée. Latifou le saisit brusquement par l'épaule ; on aurait dit qu'il venait d'avoir une idée extraordinaire. Le flot avait fini de s'écouler, la Benne ayant avalé son monde ; Latifou et Henri étaient restés devant la porte, l'un gardant la main sur l'épaule de l'autre qui restait la bouche ouverte pour absorber ce qu'on allait lui apprendre.
- Tu sais comment ça se passe ? Demanda Latifou à Henri ; celui - ci lui avoua son ignorance ; Henri dit en effet :
- Non, je ne sais pas ; comment fait - on chez toi ?
- Tu vois, ce sont nos mères qui s'en chargent, quand tu as ... fixé ton choix. La mère va aux bains pour la voir ; elle regarde si elle a le bassin suffisamment large. Tu comprends, il faut que la femme puisse porter les enfants...
- Pas possible ! Ce sont des Êtres humains, mon Dieu !
- Si, si je t'assure. C'est comme ça que ça se passe ; c'est exactement comme quand tu vas acheter un mouton au marché...
- Bon sang ! Ce n'est pas vrai ! Et c'est comme ça que tu as fait ?
- Ah non ! Dit Latifou ; ce fut un hurlement qu'il émit ; puis, il redit calmement cette fois :
- Non, j'ai vu moi - même !
Il était vigilant, le bougre ; il avait préféré juger sur pièce.
C'était Latifou. Il était de Fès, une merveille du courage des hommes.