Un cri ; le dernier. Un hurlement d'agonie, de douleur, qui laisse enfin la douce mort venir le chercher, le laisser se reposer, enfin... Lui qui, pris de quintes de toux ou de soubresauts en permanence est maintenant serein, dans un sommeil qui ne se terminera jamais.
Pâle comme la mort, car la vie n'est désormais plus dans ce corps, Kyrann a le regard vide ; il n'y a plus les étincelles habituelles qui pigmentaient ses yeux marrons. Takinia serre les poings, sachant quelle ne pourra vaincre lassassin de son amant : la maladie. Personne, ni même les plus grands guérisseurs ne savent exactement ce quest ce mal. Les plantes ny font aucun effet, si ce nest pire. Les quelques seules médecines valables coûtent le prix dune ville. « Des charlatans ! », disait toujours Kyrann. Ces remèdes ne soignent pas la maladie, ils la ralentissent et encore seulement légèrement. A quoi bon vivre longtemps quand les seuls êtres que nous aimons partent ? La mort serait peut-être préférable
Assise sur une vieille chaise branlante, la tête dans les bras, Takinia laisse les larmes ruisseller mouillant ainsi sa peau mate marquée par les intempéries de sa vie. Les yeux rouges, elle n’ose lever la tête, elle verrait Kyrann, ses cheveux auburn jadis volumineux collés par la sueur sur sa peau blafarde ; le regard vide fixé sur elle, mais qui ne la regarde pas ; ses bras maigres qui avaient ôté la vie à tant de mauvaises gens ; sa tunique déchirée par la rage et salie par le liquide blanchâtre qui coulait de sa bouche quand il toussait violemment ; sa culotte de peau dans laquelle nagent désormais des jambes trop fines pour tenir un corps entier.
Le vent fait craquer le bois de la charpente ; Takinia lève la tête évitant de regarder la triste scène. Les poutres semblent dangereusement instables et risquent de céder. Si le toit s’effondrait, elle serait enterrée avec son amour par les pierres ; ce serait leur tombeau : des gravats... N’est-ce pas ce qu’elle recherche ? Mais faut-il abandonner la vie lâchement quand la maladie vit et se nourrit de vous jusqu’à la mort ? Avant de laisser le pessimisme la terrasser, il fallait qu’elle réfléchisse ; pas ici... Elle observe la pièce, cet endroit qui abritait son bonheur n’est désormais que ruines ; les murs de pierres noircis par la suie en font un antre sombre, sinistre... Elle se lève, évite de regarder le lit à côté. Takinia avance sur la paille qui traîne sur le plancher. Elle marche droit devant elle sans regarder derrière de peur de s’élancer sur le tombeau de Kyrann et de vouloir mourir avant de réfléchir. La douleur dans sa poitrine est intolérable et la bulle de chagrin qu’elle porte au cou se resserre lui arrachant un cri. Son instinct lui dit de partir, mais pour aller où ? Et pour vivre combien de temps ? Une heure, un jour, une semaine, un mois ? Ou peut-être une année... Un frisson.... Une année de souffrance? Non ! elle devait mourir avant pour rejoindre les siens. Elle passe par l’encadrement de la porte, un vent glacial s'engoufre dans ses vêtements ; elle resserre son manteau noir autour de la taille et essuie ses larmes. Les yeux lui font mal, mais pas autant que son cœur. Cette douleur est plus affreuse que celle qui enserre ses poumons. Dehors, l’air est très sec, elle éprouve de la peine à respirer. Empruntant un sentier de pierres rougeâtres, elle traverse le village de ruines qui l’entoure, des maisons abandonnées, les vitres brisées... les feuilles mortes, en partie décomposées forment de gros tas sur le sol quand la neige n’y est pas. L’hiver sera rude. «La mort est venue en ce lieu et en a retiré toute forme de vie », se dit Takinia en regardant les arbres dépouillés de leurs feuilles ; aucun animal en vue ...! seulement la neige, recouvrant les fleurs. Les yeux se troublent, sa vue s'embrument et laissent de petits cristaux liquides s'en aller. Des yeux couleur de vie, couleur d’espérance ; couleur dont ce monde aurait grand besoin ; couleur de prairies et de feuillage, couleur qu’avait jadis le grand chêne qui se dresse devant Takinia. La vie allait revenir, peut-être, pour cet arbre, mais allait - elle revivifier son corps ? Que de questions ! aucune réponse...
Le vent tourne laissant ses cheveux ébène lui cacher le visage. Takinia reste immobile. Un craquement se fit entendre dans le village vide suivit d'un bruit sourd, roulement de pierres... l’horrible vacarme d’une maison qui s’effondre...
Sans se retourner, la femme continue de marcher droit devant elle, n’entendant que ses bottes marteler le chemin rocailleux, le battement de son cœur meurtri, le froufrou de sa robe brune et le bruissement de l’immonde vent porteur de maladies. Takinia, haletante, cherche un endroit où elle pourrait se reposer. Elle se dirige vers le plus proche arbre et s’y appuie. Se laissant aller, elle se couche sur le sol froid. Ses longs cheveux l’empêchent de respirer, elle sort alors un couteau d’une de ses gibecières ; d’un geste brusque, une, puis deux touffes de cheveux noirs sont jetés sur le sol... Takinia essaie de mettre ses idées au clair mais les paupières sont lourdes et le corps engourdi. Ne pouvant résister, elle sombre dans un sommeil réparateur, sans chagrins, sans rêve…
Des bruits de pas résonnent dans la nuit. Takinia se réveille en sursaut et retrouve ses réflexes de guerrière. La chose, quelle qu’elle soit, avance dans sa direction. « Si seulement j’avais mon épée », se dit-elle ; sa main serre une dague à en blanchir les phalanges, son visage feint de rester endormi mais ses traits sont crispés. Les pas sont proches… « Allez ! avance encore un peu, encore un tout petit peu… ». Soudain, elle se retourne vivement le couteau à la main. L’inconnu sursaute, lâche son flambeau sur la neige. C’est un homme d’âge mûr, les cheveux couleur de blés, presque d’or. Il regarde Takinia avec méfiance puis lance d’une voix ferme :
- Qui êtes-vous, et que faites-vous ici ?
La guerrière sourit d’un air ironique puis lui dit en articulant excessivement chaque syllabe:
- Je suis, mon cher messire, Takinia de Mistral ; j’ai élu domicile ici il y a fort longtemps. Ce qui m’intrigue, c’est pourquoi vous, vous êtes là…
L’homme reste sombre. Il fronce ses sourcils blonds et dit d’une voix grave :
- Ces lieux sont, paraît-il, maudits. Je suis envoyé ici pour faire régner la paix, mais le village semble vide. Je n’ai vu personne, sauf vous. Comment cela est-il possible ?
Takinia ne répond pas ; un frisson la parcourt ; l’air est glacial. La voyant trembler, l’étranger lui donne la main et ajoute d’une voix rassurante :
- Venez, je vais vous faire un bon feu et nous pourrons, si vous le voulez bien, parler de tout ça…
La femme faillit refuser, mais entendant ses dents claquer, elle le devance. L’homme contemple Takinia pendant qu’elle marche devant lui. Ses cheveux de jais coupés aux oreilles ne sont pas égaux et ses bras nus portent de nombreuses cicatrices. Takinia est fine et musclée, mais ses épaules se sont affaissées comme si elles avaient porté le fardeau du monde. L’homme blond décroche sa besastine et enlève son casque ; La jeune femme s’est déjà assise sur un tronc de bois lorsqu’il arrive. Un tas de buches coupées se trouvait non loin
- Et vous êtes sortie de la chaumière… vous avez bien fait. Mais dites-moi, êtes vous aussi contaminée par cette maladie ?
- Malheureusement, je ne peux pas le certifier. Je n’ai pas les symptômes mais je souffre énormément - ce qui peut être de tristesse - Mais je vous conseille de ne pas me côtoyez, vous risquez sinon de l’attraper (si je suis malade, bien sûr). Ce mal n’a pas de nom, nul chercheur ne le sait…
- Je vois ! au fait, appelez-moi Gilan. Je viens du nord, je pense que vous l’aviez deviné, par mon accent…
Takinia prit une mine innocente pour dire :
- Je ne l’avais même pas soupçonné. Mais votre nom, Gilan, veut-il dire quelque chose de spécifique ?
- Pas que je sache, ce nom est peu commun je crois. Maintenant qu’allez-vous faire ?
La noiraude s’assombrit. Elle souffle dans un murmure :
- Je vais mourir…
Gilan la regarde profondément. Il sent la peur qui hante Takinia.
Un immense désir l'envahit : la prendre... Doucement, il glisse ses bras sous les épaules de Takinia et l’attire à lui. Un feu intérieur le brûle, et lentement, tendrement, leurs lèvres se frôlent, pour se poser définitivement. Le manteau de Takinia tombe par terre, ainsi que le reste de ses vêtements. Cette nuit-là, le froid n’allait pas entrer dans la jeune femme…
L’aube se lève. La beauté et le silence du matin sont troublés par des toussotements et des crachements. Un léger cri s’accorde avec le doux lever de soleil. C’est ce cri qui réveille Gilan ; non loin, sa compagne d'une nuit est effondrée, Takinia crache un liquide blanchâtre entre deux quintes de toux ; ne sachant que faire, il la secoue, espérant que la quinte de toux allait ainsi s'arrêter. La jeune femme se retourne, la peau blanche, les yeux vitreux et l’air désolé. Ses cheveux sont trempés de sueur et sa robe est sale ; sa poitrine se soulève subitement lui arrachant un cri insoutenable. Une quinte de toux secoue Takinia à nouveau ; Gilan est affolé, il a peur d’être contaminé, il lui dit :
- Excuses-moi, je dois partir ; car si je reste, c’est la mort assurée... J’ai entendu parler de ta maladie. Le guérisseur l’appelle tuberculose. Il dit que ce mal est pour l’instant inguérissable. Je suis un noble, je ne peux pas mourir. Je suis désolé ; adieu, et paix à ton âme…
Il tourne le dos à la femme en pleurs, rampant, qui lui tend les mains comme une lépreuse. Gilan ne se retourne pas. Il a un long voyage à faire : son retour dans le nord avec des nouvelles des villages en peine. Il sera élu bon porteur de messages et de quelque chose qu’il ne pense pas avoir, la maladie…
Le voyage n’a jamais paru aussi pénible à Gilan ; Il avait pourtant fait de plus longs trajets, pendant des années parfois… La peur ...La peur le terrasse. Est-il malade ou tout simplement fatigué ? Un bruit métallique le sort de sa rêverie. Son fléau est tombé sur le chemin rocailleux ; son cheval est fatigué, et lui, exténué. Il décide alors de faire une pose, un arrêt d’une heure, pas plus, car, dans une semaine, il devra être dans son royaume. Gilan met un pied à terre, puis le deuxième ; Sa tête tourne et, ne tenant plus debout, il s'affale sur le sol. Sa respiration ralentit ; il n’a bientôt plus assez d’air pour pouvoir vivre. Il se crie intérieurement : « Respire, bon sang ! Tu dois porter ton message et ensuite tu pourras mourir ; avertis le royaume qu’il y a une épidémie et qu’elle avance vers ses sujets ! ». Lentement, péniblement, le souffle lui revient. Le remord saisit Gilan à ce moment - là ; il pense à Takinia laissée pour morte dans un village défunt. Il se dit qu'il a dû attraper la tuberculose comme Takinia et son amant avant elle. Si telle est la vie qu’a donnée Le Seigneur aux hommes, à quoi bon la vivre ? « J’ai honte... J’ai honte de ce que je viens de penser, de ce que j’ai fait… Et me voilà puni. Seigneur, puis - je me faire pardonner ? » la supplique est intérieurement, mais intense... . N’attendant pas de réponse, Gilan décide de se détendre. Il se couche sur l’herbe fraîche du soir, son visage crispé s'attarde sur le ciel. Les étoiles brillent de mille feux ce soir-là. La lune, ronde et blême, lui semblait… sinistre. On aurait dit qu’elle lançait à l’homme un sourire sarcastique et moqueur. Si la lune était un ennemi mortel, Gilan l’aurait volontiers défiée son fléau à la main, faisant tournoyer la boule de pique au-dessus de sa tête. Mais la lune est loin, tout comme l’espoir de vivre encore…
« Bientôt, dans très peu de temps, ton corps dont tu es si fier ne sera plus qu’un squelette oublié dans la forêt, car, il y aura tant de morts à ton arrivée que tous préféreront t’oublier : c’est toi l’assassin, toi l’assassin, toi l’assassin…» Ces paroles résonnaient encore dans la tête douloureuse de Gilan quand il se réveille en sursaut.
- Quel horrible cauchemar ! s’écrie-t-il tout haut. La seule réponse qu'il reçoit est le regard incrédule de son étalon. Il sourit, et continue à lui parler :
- Eh oui ! Toi mon vieux, tu ne sais pas quelle chance tu as ! Pas de cauchemars, pas de maladie inguérissable, pas de remords…
Le cheval baisse la tête pour brouter de l’herbe ; la vie continue ...
Vexé par l’inattention de sa monture, il poursuit son monologue :
- On mange quelque chose et après on repart, d’accord ?
Pas de réponse, si ce n’est le bruit de l’herbe mastiquée entre les dents de l’animal. Gilan se lève lentement, prudemment, et va chercher son sac à provisions sur la selle. Sa tête est lourde, mais il se sent beaucoup mieux. Peut-être n’est-il pas atteint de la tuberculose, et seulement d'une maladie minable… Il faut bien espérer, car une vie sans espoir n’est pas une vie…
- Mais que fait donc Gilan ? Le jeune homme lève la tête, et aperçoit la belle amie du guerrier, ses cheveux bruns ondulent le long du corps et masquent ainsi son décolleté. Elle est vêtue d’une robe verte qui lui seyait parfaitement bien.
- Philinicianne, combien de fois m’as-tu posé cette question ?
La jeune femme baisse les yeux. Elle murmure, un peu honteuse :
- C’est que… je suis très inquiète tu sais ! Cela fait une semaine qu’il devrait être rentré au château. Mon Gilan devait juste jeter un coup d’œil et revenir !
L’homme aux cheveux noirs lui sourit gentiment ; il lui dit :
- Je sais, je sais… tu verras, d’ici deux jours, il sera dans tes bras…
- Je te remercie William. Tu es vraiment un ami.
Rassurée, elle tourne le dos pour repartir, et certainement se recoiffer en attendant le retour de son amour.
L’aube se lève et laisse la lumière caressante du matin essayer de réveiller la nature endormie par l’hiver. Quelques oiseaux chantent, cela redonne courage à Gilan ; il est près de la fin de son voyage ; plus que deux heures… et il pourrait mourir tranquillement ou s’il ne mourait pas, épouser sa promise et vivre une vie normale. Pourvu que la deuxième solution se réalise ! Les deux heures sont vite passées, mais, l’homme remarque quelque chose de louche, quelque chose de différant dans le paysage. Il ne reconnaît plus le chemin ! Le pays… n’est pas le même ! Que s’est-il passé ? « Il faut continuer… la suite du sentier te reviendra à l’esprit, ce n’est qu’un passage oublié ! »
- Philinicianne ?
Tournant la tête vers l’embrasure de la porte, la jeune femme répond et demande :
- Oui ? Qui est-ce ?
- C’est moi, William. Je voulais te dire… j’ai envoyé un messager chercher Gilan, voir s’il avait des problèmes…
La jeune femme blémit. Elle bégaie quelque chose du genre :
- Qui… qui as-tu envoyé ? Ils sont si sales ces messagers ! Ils pourraient salir Gilan !
William passe la main dans ses cheveux de jais et éclate de rire :
- Ne dis pas de bêtises ! J’ai envoyé Sam.
Philinicianne paraît rassurée. N’ayant plus rien à dire, William quitte la somptueuse pièce.
Un toussotement. Du liquide blanc. Gilan a peur. Peur de mourir sans avoir livré son message ; sans avoir rempli sa mission... un message si important ! « C’est moi l’assassin… si je ne le livre pas ce message, ce seront des centaines de personnes que je livrerais à la mort !»
Une silhouette se dessine soudain dans l’épais brouillard. Un cavalier en armure. « Mais… ces cheveux gris argent, ce ne peut être que… que… Sam ! Oui c’est bien lui ! »
Il essaie de crier, mais seul un susurrement sort de sa bouche. Sam semble avoir entendu quelque chose. Son cheval s’immobilise. Gilan recommence à hurler. Scrutant le brouillard, le cavalier décèle enfin la provenance du bruit. Il descend de son poney et accourt vers Gilan en criant :
- Oh ! Monseigneur ! Que faites-vous ici ? Vous êtes blessé ?
Gilan ne peut s’empêcher de sourire à l’air inquiet de son serviteur. Il dit calmement :
- Blessé, je ne crois pas ; mais malade comme un chien, oui !
- Oh ! Mon Dieu ! Aie pitié de mon maître ! dit Sam les yeux au ciel, les mains jointes.
- Le Seigneur m’a abandonné, je ne peux pas survivre. Heureux Sam ! Tu m’enlèves mon fardeau ! Va avec les informations que je vais te donner. Elles ne sont pas difficiles à retenir. Les villes maudites ne sont plus. Elles sont mortes, tout comme moi, ...bientôt. La cause de leur mort, c’est la tuberculose, une maladie incurable et que j’ai malheureusement attrapée. Allez ! va et laisses - moi mourir seul.
La mine horrifiée, le serviteur de Gilan proteste, lui prenant la main, la serrant de toutes ses forces.
Une nouvelle quinte de toux... Sa chemise est recouverte d'une matière blanche... Les soubressauts soulèvent son corps ; sa respiration, d'abord saccadée s'affaiblit ... jusquà son dernier souffle marqué par un hurlement plaintif.
Les yeux remplis de larmes et le cœur gros, le fidèle serviteur Sam rentre au château. Il porte avec lui le message et ...la maladie… « C’est toi l’assassin…».
La ville entière n’est désormais plus que mort. Les cris remplacent le chant matinal des oiseaux. Les arbres n’ont plus de feuilles. La vie allait peut-être revenir pour ces arbres, mais allait-elle revivifier les corps ?
Le Royaume nord est défunt. Vite, allons avertir les autres pays...