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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)
 

LE LIVRE Guy Vieilfault


Le soleil joue au travers du feuillage des platanes et dessine des plages d’ombre et de lumière sur la table du café. Ma main, si noire, sur la paume de celle d’Eric semble minuscule.

J’aime bien Eric, et son air réfléchi quand il recherche dans sa collection quelque poncif qui lui permettra de paraître « top » à peu de frais.
- « En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle… »
Cette fois, il a fait fort, à défaut d’être original. Mais je souris à peine. Mon cœur est plein de cendre et de tristesse. Mon grand-père Doualo est mort, loin de moi sa « petite impala » comme il aimait m’appeler.
C’est l’oncle Rawa qui nous a annoncé la nouvelle le vingt-cinq juin, juste le lendemain de mon succès au baccalauréat. Et mon ciel d’azur vibrant s’est soudainement grisaillé, pleurant des souvenirs comme une bruine qui ne veut pas finir. L’oncle Rawa a décidé au nom de toute la famille : c’est moi qui irai sur la tombe du grand-père Doualo pour témoigner de notre respect. Sûr qu’il serait très fier qu’une bachelière vînt l’honorer au vu et au su du village qu’on ne manquerait pas d’informer.

Mon voisin dans l’avion est bavard comme une pie ; Il est négociant à Ouagadougou et me raconte sa vie avant de s’enquérir des raisons de mon retour au pays. Je lui explique qu’il ne s’agit pas d’un retour mais d’une brève visite. Il semble déçu et tambourine sur son attaché-case. Notre pays a grand besoin de ses « cerveaux » et il conviendrait que les étudiants à l’étranger n’oublient pas leur terre natale. Je suis très flattée qu’il me range parmi les cerveaux mais me dispenserais volontiers de son cours d’instruction civique. Fort heureusement, le déjeuner, qu’il accom-pagne de maintes libations, le plonge dans une somnolence qui me permet de retrouver le fil de mes pensées.
J’avais cinq ans - il y a treize ans déjà ! - quand un avion semblable à celui-ci m’avait emportée, en compagnie de mes parents, vers cette planète étrange que l’oncle Rawa appelait France. Bien sûr, pour moi la notion de distance ne signifiait rien. Je savais que c’était loin mais le village de Kourounde, à une bonne dizaine de kilomètres, était loin aussi. Alors, loin pour loin…
Oncle Rawa vivait en France depuis longtemps et revenait au Burkina tous les deux ans, la valise débordant de cadeaux et la bouche remplie d’histoires fabuleuses. Je me souviens qu’il nous parlait alors de « la ville » et ce mot exprimait toute la magie du monde. Je voyais cela, allez savoir pourquoi, comme une sorte de roue multicolore tournant à grande vitesse avec quantité de bougies dessus. Oncle Rawa racontait mille et mille choses, mais c’est la palabre de « la ville » que je préférais, et de loin.
Parfois, à la veillée, une voix interrogeait :
- « Et les maisons, elles sont grandes ? Plus grandes que le grenier de Saye ? Quoi ! Plus hautes que le baobab !»
Quand il avait affirmé qu’il avait vu des tours aussi élevées que trente baobabs empilés les uns sur les autres, beaucoup avaient estimé qu’il exagérait vraiment, mais personne n’avait bronché. Surtout pas moi. Primo, je n’étais pas en mesure d’évaluer l’altitude de trente baobabs empilés (Quelle drôle d’idée d’empiler des baobabs !) ensuite, si l’oncle Rawa le disait, c’est que c’était vrai.
Mamé Sila approuvait son fils en cuisinant ses galettes de maïs et elle hochait la tête pour marquer qu’elle ne perdait rien du discours. Grand-père Doualo écoutait en silence, en tirant sur sa pipe. Moi, je me pelotonnais sur ses genoux et je jouais à suivre, de la pointe d’un doigt, les grosses veines qui se croisaient sur le dessus de sa main comme les filets d’eau de la rivière en saison sèche. L’oncle Rawa parlait, parlait. La case s’emplissait peu à peu de fumée et embaumait la galette chaude. Et nous étions bien.
Notre village était situé en plein plateau Mossi, près des rives de la Nakambe, la Volta Blanche des atlas. Un tout petit village. Peut-être vingt cases. Plus les greniers, bien sûr.
Ah, les greniers ! Mamé Sila me posait toujours la même devinette :
- « Quelle est la chose dont la grossesse provoque la joie dans la famille et dont l’accouchement suscite l’inquiétude et le mécontentement ? »
Il fallait répondre « le grenier », inévitablement. Il est certain que ces bâtisses de terre séchée, recouvertes de chaume, protégeaient la seule richesse des villageois, le produit des récoltes. On y trouvait, selon les saisons, toutes les variétés de mil, notamment le gros mil, qu’on appelait sorgho, blanc ou rouge, destiné d’après sa qualité à la consommation de tous les jours, à la fabrication du dolo - la bière locale – ou à l’alimentation des chevaux. Le petit mil constituait l’essentiel de la nourriture quotidienne et sa culture requérait la participation de tous. J’ai encore en mémoire le balancement, rythmé par les mélopées, de tous ces corps de femmes maniant la houe pendant des heures et des heures, et le goût du sel que je découvrais dans la transpiration léchée sur le dos luisant de ma mère. Mes souvenirs sont odorants et goûteux comme la case de Mamé Sila quand elle préparait le beurre de karité. Je me rappelle ces interminables marches dans la plaine, à la recherche des arbres porteurs de noix nous régalant de leur pulpe. Seule mamé pouvait se vanter de réaliser un beurre parfait.
C’est ce que prétendait grand-père, mais je suis persuadée que c’était la vérité. Qui, dans le village, se serait permis de douter de la parole de Doualo ? Mon grand-père était tout à la fois le griot, le médecin, le médiateur, le météorologiste et, plus encore, le vétérinaire de notre communauté. Nul ne pouvait, comme lui, remettre sur pied une chèvre malade, et les bergers des alentours le savaient bien qui venaient de loin, portant sur leurs épaules une bête languide, à demi-moribonde, que Doualo revigorait à l’aide d’une formule magique ou d’un mélange d’herbes de sa composition. Tout cela gratuitement. Certes, le pasteur offrait toujours quelques fruits, ou une calebasse de lait, mais c’était parce que la coutume le voulait ainsi, une forme de politesse. Eric prétend que les pouvoirs de mon grand-père relevaient de la superstition favorisant un choc psychologique qui, que, quoi…Bref, que c’était du charlatanisme vu qu’on n’a jamais officialisé de guérison à la suite de ces incantations plutôt biscornues. Donc, C.Q.F.D., tout cela relevait de l’empirisme le plus primaire. J’en ai conclu qu’il devait être très calé sur le psychisme des caprins en général, et des chèvres africaines en particulier, mon ami Je-sais-tout.
En fait, la source du savoir de grand-père Doualo, chacun la connaissait et en parlait avec respect : c’était le Livre.
Aussi loin que remontent mes souvenirs, le livre de Doualo alimentait les conversations, nourrissait les espérances, rassérénait les inquiets, écarquillait les yeux des bambins et m’inondait de fierté. J’étais la petite-fille préférée de Doualo, l’homme au livre magique et je sentais bien qu’un peu de cette magie me magnifiait au regard des camarades qui me harce-laient de questions à son propos.
Parfois, à la veillée, pendant que les femmes nettoyaient les patates douces ou épluchaient les épis de maïs, une voix s’élevait pour demander à Doualo de raconter à nouveau l’histoire des Anciens, la grande Palabre de Ouedraogo l’ancêtre, ou les aventures de Moro Naba - le Roi du monde - , le chef du royaume du Centre, celui de Ouagadougou. En ce temps-là, les Mossi jouissaient d’une flatteuse réputation de guerriers redoutables et les ethnies avoisinantes se gardaient bien d’entrer en conflit avec eux. Mieux valait éviter le déferlement des cavaliers armés de lances, quitte à leur abandonner une part des récoltes ou du cheptel. Grand-père Doualo ouvrait le coffre de bois sculpté faisant office de coffre-fort, de buffet et de canapé, pour en extraire avec des gestes lents et précautionneux le grand livre du savoir.
A cet instant, les femmes cessaient de brasser les épis, mamé Sila arrêtait le va-et-vient de son métier à tisser et moi je me blottissais sur les genoux de mon grand-père, humant le parfum exotique qui sourdait des pages que ses doigts tournaient une à une jusqu’au chapitre du jour.
C’était un mystère que je cherchais à percer : comment tant de gens, de chevaux, de villages, d’animaux sauvages, pouvaient-ils tenir dans ces feuilles de papier jauni barrées des lignes noires de caractères que je ne pouvais déchiffrer ? C’est alors, sans doute, que je me promis qu’un jour je découvrirais le secret des lignes noires et que, à mon tour, je péné-trerais dans le livre.
Quand l’index de grand-père s’arrêtait en haut d’une page, là où la ligne était plus épaisse, je savais que l’histoire allait commencer.
Certes, tout le monde les connaissait ces récits, mais personne n’aurait su leur donner vie comme Doualo. Sa voix monocorde coulait à petit bruit ainsi que l’eau des rigoles d’irrigation . Jamais un mot plus haut que l’autre. Même quand la horde des cavaliers Mossi mettait en fuite des ennemis terrorisés, le ton restait paisible, accentuant encore la valeur de l’exploit. Et les yeux des hommes brillaient dans la case de Mamé Sila comme plein de petites chandelles. Moi, je ne quittais pas du regard le gros doigt sombre qui suivait les lignes noires avec une scrupuleuse application .
Oui, décidément, l’heure viendrait où je pénétrerais le secret du livre du savoir. Oncle Rawa avait expliqué un soir qu’à « la ville », là-bas en France, et même à Ouagadougou, il y avait des maisons en pierre dans lesquelles les enfants s’asseyaient toute la journée et, qu’après plusieurs années, ils étaient capables de faire parler les lignes noires. Je dois reconnaître que la perspective de demeurer des mois et des mois assise dans une maison de pierre refroidit quelque peu mon enthousiasme. Je préférais de beaucoup courir dans les champs de mil, d’arachide ou de manioc avec mon cousin Diaba qui n’avait pas son pareil pour capturer les petits lézards qu’il fallait nourrir avec les mouches harcelant les bœufs aux larges cornes. Ou, mieux encore, accompagner grand-père à la maison des Ancêtres.
C’était une longue trotte pour mes petites jambes mais je savais que cet honneur n’était pas accordé au premier venu et je n’aurais cédé ma place pour rien au monde. La caverne était une cavité naturelle, creusée à flanc de falaise par les tourbillons de la rivière en crue du temps où son lit n’avait pas encore dévié. Avant d’entrer, il convenait de procéder à un rituel immuable. Tout ce qui était métallique était interdit de séjour et se déposait à l’extérieur.
Quand mamé Sila nous accompagnait, elle devait abandonner sur le seuil ses deux bracelets de cheville en bronze dont elle se montrait si fière. Grand-père, pendant ce temps, tressait une sorte de torche avec de longues herbes séchées puis, me prenant par la main, me guidait jusqu’aux deux Anciens assis au long de la muraille. En fait, il s’agissait de deux statues, assez grossières autant qu’il m’en souvienne, modelées avec les limons de la rivière. Il paraît qu’à certaines dates on procédait à des sacrifices de poulets devant les Anciens mais je n’avais jamais assisté à ces cérémonies. Mamé déposait quelques coquillages au pied des statues et nous repartions dans le grand soleil, mes menottes dans les fortes mains calleuses de mes Anciens à moi.
Dans leur nuit et leur solitude retrouvées, les ancêtres, à nouveau seuls pouvaient se rendormir.
De Kourounde, le taxi-brousse m’a conduite, sur sept ou huit kilomètres, à l’orée des champs de manioc qui ceinturent le village. Le cousin Diaba est là, qui m’attend depuis pas mal de temps d’après ce qu’il me raconte. Heureusement qu’il s’est présenté car je ne risquais pas de le reconnaître. Il marche devant moi à grandes enjambées ; pour un peu, je sens qu’il me planterait-là afin de courir annoncer la nouvelle : la petite impala de Doualo est revenue.
Moi, j’ai les jambes qui flageolent et mon cœur cogne si fort que je crois l’entendre dans mes oreilles.
Je suis chez moi, chez moi !
Eric n’est plus qu’un vague ovni qui gravite à des années-lumière sur une orbite qui s’agrandit de plus en plus. Les premières odeurs de feux de bois me saisissent à la gorge. Non, je ne pleurerai pas !
Tu parles ! Je suis comme une malheureuse à sangloter dans les bras de mamé Sila qui me caresse les cheveux et me dit des mots que je n’entends pas. Une ribambelle de gamins m’entoure, interdits et muets devant ces larmes qu’ils ne comprennent pas. Qu’ils ne peuvent pas comprendre.
Mamé Sila me tire par la main pour m’extraire de la troupe des femmes qui me pressent, me touchent les cheveux, les bras, avec de grands rires clairs et des phrases de bienvenue douces comme des roucoulements. Je ne suis plus qu’une boule de bonheur, d’attendrissement. Je suis chez moi !
Je m’y attendais, mais je n’échappe pas au syndrome du retour sur les lieux de l’enfance. Comment se peut-il que la case de mamé soit si petite ? Pourtant, lors des veillées d’antan, elle pouvait contenir presque la moitié de la population du village !
J’ai remis les cadeaux à chacun. Peu de chose en vérité, mais tous reçoivent leur présent avec tant de gratitude que mes mains tremblent.
Je suis sur la planète du Petit Prince. Demain, j’irai m’allonger sous le gros baobab et je regarderai la Terre au loin. Peut-être que je verrai la France…
Les derniers voisins sont sortis. Mamé tient ma main dans les siennes.
- « Alors, te voilà savante maintenant ? »
Il y a tant de fierté dans sa voix que je n’ose lui dire que ma science est bien mince, minuscule comparée à celle de grand-père Doualo .
Mamé se lève, retire le morceau d’étoffe qui recouvre le coffre de bois. Je pressens la suite.
- « Tiens, grand-père avait dit qu’il serait pour toi »
Le livre du savoir ! Je reconnais sa couverture de carton vert-brun et je respire son parfum qui me paraît familier. Mamé, le visage grave, ne me quitte pas du regard. C’est le passage du témoin, la transmission de la connaissance. J’ai ouvert le livre au hasard, à une page plus lue que d’autres sans doute. Je tourne une ou deux feuilles, incrédule, puis reviens à la page du titre. Bien que ce soit écrit en caractères cyrilliques, je crois deviner qu’il s’agit d’une œuvre de Tolstoï !
Je demeure interdite : ainsi donc, grand-père Doualo ne savait pas lire ! Curieusement, son message n’en est que plus fort.
- « Merci, Mamé, c’est un grand livre »
Elle ferme les yeux, heureuse. La mémoire des Anciens est dans de bonnes mains.

Marie Pierre GABEUR

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