Ecoutez, mes enfants... il a existé, il y a fort longtemps, un tout petit royaume dont le souverain était timide, craintif parce qu'il avait vécu la régence de sa mère comme un joug. Lorsqu'il eut atteint l'âge requis, il devint monarque à son tour et, comme son père avant lui, fut fort occupé par le poids de sa charge. Il avait épousé, toujours sur les ordres de sa mère, la Régente, une belle et jeune femme. Deux ans après les noces qui laissèrent dans les mémoires le souvenir d'une fête sans pareille, était née une fille qui reçut le doux nom de Zilona. Le roi, son père, fort préoccupé d'être un bon père, prenait des nouvelles de l'enfant dans le berceau et avant de partir hors du palais, il ne manquait pas de lui adresser de tendres baisers en soufflant dans sa main comme pour bénir son sommeil et la reine souriait devant la tendresse de son époux. L'enfant vécut ses premières années dans la joie de se sentir aimée.
Mais la reine aimante se transforma subitement pour de mystérieuses raisons en un tyran domestique qui accablait son époux, lui reprochant sa faiblesse. Sans que quiconque puisse expliquer pourquoi, elle devint acariâtre et capricieuse.
Ainsi, quand elle exigea de pouvoir monter à cheval, on dût envoyer mille palefreniers aux quatre coins du royaume pour chercher les dix plus belles montures parmi lesquelles, elle choisit l'étalon le plus fougueux qui la désarçonna bien vite... elle se cassa un bras. Réclama-t-elle un collier que l'on envoya mille pêcheurs aux quatre coins des mers connues pour trouver les cent plus belles huîtres qui contenaient les cent perles les plus rondes que l'on n'ait jamais vu. Elle choisira les dix perles les plus blanches qui, en perdant bien vite leur éclat devinrent invisibles... et elle se cassa une jambe après avoir volé cul par-dessus tête quand son pied roula sur le collier qu'elle n'avait pas vu tomber sur le sol. Elle ne prit pas en compte ces funestes avertissements du destin et reprit de plus belle ses folles exigences. Les colères de la reine réveillaient le palais dès l'aube et tenaient la cour sans sommeil jusque tard dans la nuit. Un jour n'en pouvant plus d'une mégère pareille, le roi céda aux douces avances d'une douce duchesse rencontrée lors d'une visite en un duché lointain.
Et parce qu'il se trouve toujours des langues perfides pour rapporter le moindre ragot, la reine apprit l'adultère de son royal époux. Elle décida que jamais plus, le roi ne dormirait à ses côtés, la tenant tendrement enlacée, cela lui faisait horreur. Elle décida que jamais plus, il ne la caresserait, elle ressentait ses caresses comme des brûlures. Elle décida que jamais plus, il ne l'embrasserait, cette seule idée lui soulevait le cœur.
Peu à peu, aveugle à la beauté des choses, sourde au repentir de son époux à qui elle ne voulait pas pardonner, insensible à la douceur de sa fille, la jeune Princesse Zilona, la reine ne regarda plus qu'elle-même, n'écouta plus qu'elle-même, ne se soucia plus que d'elle-même. Elle ne s'occupa plus que d'admirer son reflet dans l'eau, que de chanter de tristes complaintes.
Un jour, comme prise d'une toquade, la reine ombrageuse décida qu'elle était une mère merveilleuse et qu'elle allait donc faire de sa douce fille qu'elle adorait, une parfaite fille de roi. Dès lors, elle exigea de la jeune Princesse Zilona qu'elle apprenne le piano et le violon. La jeune enfant dut faire des efforts intenses afin de devenir une musicienne virtuose. Dans le même temps, la jeune princesse dut cesser de partager les jeux de ses jeunes amis du palais, elle dut cesser de converser avec le fils de l'écuyer et de rire avec la fille du cuisinier, elle dut cesser de courir après les poules et de se baigner dans les rivières à l'eau claire parce que la reine, sa mère, considérait que ce n'était pas digne d'une fille de roi et que bientôt l'enfant n'aurait pas assez de temps pour également étudier les langues étrangères, les mathématiques et l'astrologie, la physique et la chimie, la biologie et la botanique, la philosophie et la poésie.
Finalement, contre toute attente, la jeune Princesse Zilona excella en tout mais à quel prix ! Elle dut subir les réprimandes sévères de la reine, sa mère qui avait bien souvent la main leste. La jeune Princesse Zilona, parce qu'elle était obéissante, serra les dents devant les gifles injustes, serra les dents quand la reine, sa mère tira ses cheveux jusqu'à les arracher par touffes.
- C'est pour ton bien, ma fille, comprends-tu ? Et la reine, sa mère hurlait en laissant éclater une colère injustifiée.
Le roi, craintif, n'osait pas braver son épouse pour prendre la défense de sa fille bien-aimée et ne savait que la consoler. Il lui racontait les subtiles manières de bien gouverner, d'être chéri de ses sujets et il l'écoutait jouer du violon ou du piano. La jeune princesse aimait ces moments de tendre complicité. Peu à peu, la jeune Princesse Zilona apprit à mieux connaître ce père, roi timide, depuis si longtemps accaparé par la conduite des affaires du royaume, depuis si longtemps attristé par la folle sévérité de sa mère, épouse de roi.
Et il advint que l'esprit du roi glissât lentement dans une grande confusion. Le roi ne distingua plus rien entre l'affection pour sa fille, la jeune princesse... et le désir pour sa femme, la reine.
Un autre jour, il donna à sa fille, les baisers que sa femme, la reine, lui avaient interdits. Il osa sur sa fille les caresses que sa femme, la reine, ne voulait plus sentir sur sa peau et une nuit triste... il chuchota à l'oreille de sa fille, la jeune Princesse Zilona, combien il était désespéré que la reine ne veuille plus dormir à ses côtés, tendrement enlacée dans ses bras comme par le passé. Et doucement, il caressa son enfant, il embrassa sa fille, il lui dit combien il l'aimait énormément...
La jeune princesse d'abord goûta le miel des paroles de son père puis bientôt fut prise d'effroi par l'étrangeté de ces mêmes paroles, par tous ces gestes qui n'étaient plus ceux d'un père. Elle ne voulait pas désobéir à son père qu'elle aimait mais ne voulait pas devenir l'épouse du roi puisque ce roi-là était son père. Le roi, subitement devenu fou, perdit toute raison, il n'entendit pas les cris de la jeune Princesse Zilona, sa fille et laissa surgir le monstre qui dormait en lui.
A partir de cette triste nuit, vous comprendrez mes enfants pourquoi la jeune Princesse Zilona vécut dans la terreur. Le roi partagé entre le remords de ce qu'il avait fait et la crainte de voir son crime découvert, n'avait de cesse de menacer sa fille, fronçant des sourcils, plissant ses yeux pour un regard sévère alors qu'il déposait une légère caresse sur son épaule. D'un doigt en travers des lèvres, il lui imposait le silence. Il osa lui dire que si elle racontait cette terrible nuit, il nierait tout, la reine l'accuserait d'être une fieffée menteuse, une drôle de diablesse. Il osa encore lui dire que sûrement, la reine la battrait ensuite comme plâtre et la jetterait au fond d'un profond cachot dont elle perdrait la clef.
Aussi la jeune Princesse Zilona pleura souvent dans le secret de sa chambre, elle compta les heures et les jours, elle combattit sa peur en priant Dieu, elle interrogea les étoiles mais ne trouva nulles parts réponse à sa détresse.
Un jour, elle en eut assez de pleurer, elle en eut assez de se sentir si coupable. Au crépuscule, alors qu'elle était assise, sur un banc de pierre dans un des jardins du palais, elle eût la bonne idée d'interpeller la brise.
- Messire le Vent, soufflez-moi une réponse ! Pourriez-vous m'expliquer ce qui m'arrive ? Je vous en prie... Pourquoi ma mère que j'aime et qui m'aime me fait-elle tant souffrir ? Pourquoi mon père qui m'aime et que j'aime m'a-t-il fait si mal ? Qu'ai-je fait pour mériter cela ?
Elle sursauta quand elle entendit tressaillir les branches du cerisier, frémir les feuilles du saule et frissonner celles des tilleuls.
- Princesse Zilona, ma chère enfant, pourquoi donc pleures-tu ? Pourquoi te soucies-tu de ce que tu as pu faire ? C'est ta mère qui est coupable d'avoir le coeur sec comme une pierre, c'est ta mère qui est coupable de plus regarder son nombril que d'être bienveillante envers sa fille. Tu n'as rien fait en vérité, je te le dis... C'est le roi, ton père, qui a perdu la raison; c'est le roi, ton père qui est devenu fou en libérant le monstre qui sommeillait en lui. C'est lui qui, tourneboulé par l'amour perdu de sa femme, a commis un crime très grave en confondant l'amour pour son enfant et l'amour pour sa femme. Tu n'es donc pas coupable, sèche tes larmes. Tu n'es que l'innocente victime !
Ainsi parla le vent frais du soir.
- Mais que dois-je faire, Messire le Vent ? Soufflez-moi un conseil, je vous en prie, supplia la Princesse Zilona.
- C'est bien simple, ma chère enfant. Va trouver l'aimable Zolon, Grand Chambellan et la gentille Zoé, Sage Magicienne et raconte leur simplement ton lourd secret. Si ta voix s'étrangle dans ta gorge, n'aie aucune crainte, prends une feuille de papier et écris ou dessine ta peine : ils comprendront. Surmonte ta peur... il te faut parler, dire ce que tu as sur le coeur, ma douce Princesse Zilona et tu verras alors ta peine s'envoler comme l'oiseau retenu prisonnier s'envole quand on ouvre la porte de sa cage.
Vous imaginez bien les enfants, que sans tarder la jeune Princesse Zilona remercia Messire le Vent puis le salua et partit, toujours le coeur serré, à la recherche de Zolon, le Grand Chambellan et de Zoé, la Sage Magicienne. En chemin, elle entendit les grillons chanter : Courage, Princesse Zilona, courage !
Elle prit avec elle son violon pour calmer son angoisse, compta encore quelques étoiles dans le ciel, sourit à la lune son alliée et raconta son lourd secret à Zolon, le Grand Chambellan et à Zoé, la Sage Magicienne. Ils n'interrompirent pas une seule fois son récit haletant.
Et parce que sa voix avait l'accent de la sincérité, dit Zolon, le Grand Chambellan et parce que de son violon naissait une musique céleste, ajouta Zoé, la Sage Magicienne, ils ne doutèrent pas un instant de ce que leur racontait la jeune princesse.
Ils demandèrent la réunion du Grand Conseil composé de douze hommes et de douze femmes d'un grand âge, sages et justes, auxquels ils rapportèrent le récit des tourments de la jeune princesse.
Le Grand Conseil, en toute hâte, convoqua et le roi et la reine. Au nom de la justice, le bannissement du roi infâme fut prononcé et la reine fut blâmée d'avoir été une mère abusive. Le roi alla se perdre aux confins du royaume et on retira à la reine trop sévère la garde de son enfant, la jeune Princesse Zilona, confiée à Zolon, le Grand Chambellan et à Zoé, la Sage Magicienne.
La jeune Princesse Zilona retrouva ses jeunes amis du palais et continua d'étudier dans la joie et dans la paix. Plus tard, elle devint une reine musicienne, aimée de tout son peuple et elle régna avec sagesse pendant cent ans. Mais je dois vous avouer, mes enfants, que chaque fois qu'elle eût à prendre une importante décision, elle sut aller s'asseoir sur le banc de pierre du jardin du palais pour appeler Messire le Vent qui, toujours, souffla à ses oreilles de judicieux conseils.
Depuis ce jour, vous l'aurez compris, tous les enfants du royaume savent qu'il faut apprendre à pardonner pour ne pas être dévoré de l'intérieur par la rancœur, ils savent aussi que pour ne pas souffrir à cause d'un trop lourd et pénible secret, il ne faut pas le garder caché, il faut oser s'en délivrer.
Depuis lors, très simplement, tous les enfants n'ont plus peur de dire toutes leurs peines, parfois à Messire le Vent en personne, pour vite retrouver la paix et la joie dans leur coeur.