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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)

LE MUR DE GLACE ... Nathalie Duc ...........

24 février

Excuse-moi. Ce que j’écris est presque illisible. Mais mes mains tremblent tellement que j’ai énormément de peine à écrire correctement. De plus, le froid m’embrouille la tête. Tout d’abord, je te dis bonjour par ce matin glacial. Bonjour mon journal (si je peux appeler un tas de feuilles un journal ). Je suis seule dans la tente, près du foyer. Le silence est complet, si ce n’est le bouillonnement de l’encre sur le feu. Tu dois te demander pourquoi je fais bouillir l’encre… Eh bien, si l’encre n’était pas chaude, elle gèlerai dans son pot, tellement le froid est intense.
Il me faudrait une bonne raison pour utiliser le si précieux parchemin sur lequel j’écris de mon horrible écriture à moitié lisible, mais malheureusement, je n’en ai pas. Seulement, je me sens si seule… j’ai besoin de parler à quelqu’un qui ne connaît pas l’immonde sensation de froid, quelqu’un qui ne lutte pas pour vivre, quelqu’un qui n’est pas occupé à économiser, à se battre, à voyager… cette personne, je l’ai trouvée et c’est toi ! Je n’ai pu me procurer qu’une dizaine de feuilles. Mes doigts gèlent, je dois les mettre dans le feu pour qu’ils ne meurent pas. Tout d’abord, je sens une chaleur intense se saisir de mes mains et là, c’est le bonheur fou. Mais peu à peu, le bonheur devient douloureux, le feu qui chatouille mes doigts devient agressif, ne voulant pas de la froideur de mes paumes. Il commence à me faire mal, me brûlant la peau, laissant une odeur nauséabonde dans l’air de la tente. Mais cette souffrance paraît agréable, comparé au gel. Le froid brûle plus que le chaud. Cela paraît sûrement absurde, mais c’est pourtant la vérité. La plupart des anciens de ma tribu n’ont plus l’usage de leurs pieds ou des leurs bras. Voici ce traître, qui laisse les gens en vie mais leur arrache l’usage de se déplacer et de saisir l’espoir à grandes mains.
Puisque ces vieux sont paralysés, nous sommes obligés d’en abandonner la majorité et de continuer notre interminable chemin. De la lâcheté ? Non, de la survie. Nous ne pouvons pas nous établir dans un endroit fixe, sinon le Torrent viendrait nous submerger. Le Torrent, un puissant fleuve, évoluant partout, n’ayant pas de destination. Il change à tout moment de direction, et laisse, après lui, la mort congelée. En effet, puisqu’il est fait d’eau, quand l’eau est refroidie à un tel point, elle gèle. Donc, tout ce qui se trouve vivant à son passage est mort à son départ. Personne ne peut prévoir son chemin, tout comme le notre.
Je t’ai raconté ce qui se passe, pour que tu comprennes quelque chose d’important. Le Torrent est intelligent. Du moins, c’est la théorie de ma mère et d’ailleurs la mienne. Ma mère est une scientifique torrencienne. Elle étudie le Torrent et a découvert que ce fleuve choisit lui-même sa destination, ou que quelqu’un le fait à sa place. Mais bien entendu, personne ne veut la croire, la disant folle, depuis la mort de mon père. Il a été pris dans le Torrent, le pauvre. Et, une fois, nous sommes passés dans l’ancien village de Pyrol, je l’ai vu, ses yeux exorbités, la bouche déformée par la terreur. Mon père faisait, à travers la glace cristalline, un signe de la main montrant sa tête. Un geste théâtral, qui devait être gracieux. D’après ma révérée mère, ce signe indique l’intelligence du Torrent. Je la crois, car j’ai vu, moi aussi ce geste figé dans la glace. J’ai écrit un journal pour dire que le Torrent arrive vers nous, il nous poursuit, à une allure incroyable…

26 février

Je n’ai pas pu t’écrire pendant un jour, car nous avons voyagé toute la journée. Le froid me fait trembler. Ce froid n’est pas seulement physique, mais il demeure aussi en moi. Le Torrent est proche, nous n’arriverons sûrement pas à le semer. De toute façon, la mort nous prendra bien un jour… mais être gelé à vie dans un bloc de glace, je ne le supporterai pas ! Rester dans un corps qui ne peut pas bouger, pas parler… car si la glace nous prend, nous ne pouvons pas monter dans les cieux. Le chef de la tribu a une idée en tête, mais malheureusement, il n’en a parlé qu’aux sages. Nous nous dirigeons dangereusement vers le nord, près de la Brume. Qu’est-ce que la Brume, d’après toi ? Si nous nous éloignons trop du centre du pays, la Brume nous entoure, et puis une fois dans le brouillard, on ne peut pas ressortir. Du moins, personne n’en est revenu. Mais si nous y entrons, elle ne m’empêchera pas de décrire les lieux, pour le prochain téméraire qui voudra y entrer. Mais… si je meure là-bas, personne ne trouvera le livre. Voici un problème. De toute façon, le monde va mourir, et même si quelqu’un trouve ce tas de parchemins recouvert de givre, à quoi cela servirait-il ?
La voix de ma mère m’appelle, je dois continuer à voyager. A bientôt !

26 février, le soir

Le froid augmente. Pour quelle raison ? Je l’ignore, ainsi que toutes les autres personnes de ma tribu. Le voyage est déjà fatigant normalement, et maintenant, il est carrément invivable. Trois enfants sont morts aujourd’hui. Nous nous arrêtons pour brûler leur corps. J’entends d’ici les nombreux pleurs, qui ne sont pas seulement pour les défunts, mais aussi par souffrance. Le froid traverse les nombreuses fourrures que je porte au corps. Malgré les grosses bottes fourrées de poils de phoque, mes pieds sont gelés. Le feu ne me réchauffe même pas. Les nomades ont un froid intérieur en eux dès la naissance, surtout s’ils vont vers la mort…
Nous approchons très rapidement de la Brume, mais le Torrent nous poursuit toujours. Le peuple commence à nous croire, ma mère et moi. Voici le seul point optimiste que je vis. Le Torrent nous suivait tout d’abord vers l’est. Puis nous avons pointé vers le nord, il a continué à nous poursuivre. Comme le relief est très bas, je peux l’apercevoir. Il semble avoir ralenti, comme s’il attendait qu’on lui montre un chemin…
Qu’a-t-il au-delà de la Brume ? Un autre fleuve dévastateur ? De la nourriture en abondance ? Des vivres seraient les bienvenus. Nos réserves sont minces et diminuent vite. Elles sont constituées de choux-neiges, ces choux qui ne se nourrissent, comme le dit son nom, de neige et de glace. C’est la seule chose que nous pouvons cultiver. Les rations sont minimes. Combien de temps allons-nous encore survivre ? Je laisse le sommeil m’enlever la douleur du froid, pour m’emporter dans un monde doux et chaleureux.

27 février

Je t’écrirai ce soir, si je suis encore là. Nous devons nous dépêcher, le Torrent arrive à toute allure… cette remarque est écrit très rapidement, vu l’écriture. Le parchemin est froissé, la lecture y est difficile.

27 février, le soir

Tu sais quoi ? J’ai une bonne nouvelle… je suis en vie, et personne n’est mort ce jour. Nous avons vite décampé à l’arrivée du Torrent. Je crois que je n’ai jamais eu aussi si peur de ma vie. Je te raconte exactement ce qui s’est passé :
- Alerte, le Torrent arrive droit sur nous !
Un homme criait à tue-tête, secouant les personnes âgées, grondant les jeunes enfants qui cherchaient leur maman… Le chef de la tribu apparut. Les deux bras en l’air, signe de demande d’attention, il dit, d’une voix secouée d’angoisse :
- Mes frères, sœurs et fils. Le danger est proche, nous devons fuir. Le Torrent se dirige vers notre camp, à une allure peu commune… Je vous supplie de prendre le nécessaire et de partir le plus vite possible, le plus rapidement que vous n’avez jamais fait. Allez, mes frères, partons !
Tous écarquillèrent les yeux, de l’horreur dans les yeux. Nous sommes habitués à fuir, nous l’avons fait toute notre misérable vie. Nous fîmes nos sacs et les plus endurants coururent. Nous allions à une vitesse rapide, pour des voyageurs. Mais le Torrent allait d’une vitesse mortelle. J’avais l’impression d’entendre le bruit de l’eau, puis celui de la glaciation. Les vieux mêlaient leurs pleurs à ceux des enfants. Plusieurs tombèrent, épuisés, attendant une mort prochaine. Puis, un miracle se produit. Sous mes yeux, le Torrent ralentit brusquement, jusqu’à presque s’arrêter. Dans ma poitrine gelée, mon cœur battait à la chamade. Il fallait continuer, et ne pas se poser la question si ses pieds en étaient capables. Plusieurs hommes retournèrent en arrière pour chercher les personnes à terre. Je les admire. Je me suis arrêtée trente secondes pour voir un jeune homme aux cheveux bruns frisés soulever, puis porter une pauvre petite femme terrorisée. Il lui dit des mots chaleureux, car après, j’ai remarqué que la femme avait le visage plus serein. Le jeune homme la portait docilement, sans broncher, sans se plaindre. C’est ici que je vois à quel point notre petit peuple est solidaire. Le Torrent s’est arrêté temporairement, et après avoir marché pendant plus de trois kilomètres, nous avons fait une pause. Et c’est pendant cette pause que je t’écris, mon cher journal.
J’ai moins froid ce soir, mais froid tout de même. J’enlève ma cagoule de peau pour brosser mes longs cheveux roux. Il y a tellement longtemps que je n’avais pas fait ça ! Tout le monde à les cheveux longs, c’est une protection contre le froid. Les miens sont particulièrement longs, je ne les ai coupés qu’une seule fois. Ils m’arrivent au bas du dos. J’ai envie de prendre le morceau de miroir du chef, pour voir à quoi je ressemble. La dernière fois que je me suis vue, c’était à l’âge de 7 ans, dans la glace miroitante de mon père. Je me demande comment le jeune homme aux cheveux frisés m’a trouvée… Il faut que je me voie ! Tant pis, ce soir, je vais dans la tente du chef pour me regarder dans la glace. Je te réécrirai plus tard, une fois revenue dans la tente.

27 février, tard le soir

J’ai réussi à me voir dans le miroir. Seul inconvénient, je me suis fait surprendre. Pendant que je m’admirais dans la glace, la femme du chef est entrée dans la tente, me trouvant fixée sur le miroir. Elle eut une légère colère, puis elle me demanda ce que je faisais et surtout pourquoi. Qu’est-ce que j’aurai pu dire ? La vérité, mis à part l’histoire du jeune homme. Elle ne parut certes pas touchée, loin de là. Elle m’expédia loin de la tente, me criant de ne plus revenir…
En sortant, honteuse, je me retrouvai nez à nez avec le chef et… le jeune homme qui devait certainement avoir dû tout entendre. Celui-ci me regardait de ses yeux d’un vert cristallin avec un regard amusé. Un sourire charmant aux lèvres, il me dit : - Notre bienheureux chef se demande ce qui peut bien rendre sa femme si furieuse…
- De toute façon, elle s’énerve pour rien, grogna le chef.
Je m’exprimai d’une voix claire :
- Mon chef, votre femme n’a pas supporté que je vois à quoi je ressemble.
L’homme brun éclata de rire. Il se reprit en disant :
- Elle devait être jalouse, ce n’est pas souvent que l’on ignore sa beauté…
Là, je ne sus que dire. Je décidai que c’était le moment de partir. Je m’inclinai et tournai le dos aux deux hommes. Le chef entra dans la tente. Je sentis une main se poser sur mon épaule et je me retournai doucement. L’homme frisé souriait en disant :
- Maintenant que tu t’es vue, tu dois comprendre pourquoi chaque fois que tu passes à quelque part, tous les mâles te suivent des yeux…
Je n’avais franchement jamais remarqué. Les hommes ne m’intéressaient pas, pas avant que je LE rencontre. Je bredouillai une chose incompréhensible. Dans ses yeux clairs, j’ai vu une étincelle. Il me prit la main, mais gênée, je reculai. Sa main douce se détacha de la mienne. Je tournai le dos pour de bon et partis vers ma tente. Pourquoi, mais pourquoi ai-je réagi comme ça ? Je m’en veux. Il doit penser que je ne l’aime pas, que je le déteste. Je suis bête, je m’en veux énormément. Le pire de tout, je ne sais ni comment il s’appelle ni à quel clan il appartient ! Oh, mais pourquoi ? Pourquoi tout mon courage s’évanouit-il si facilement, si rapidement, pourquoi suis-je si… timide ? Je déteste ce mot ! Non, je ne suis pas timide, je ne le serai jamais. C’est juste que je croyais l’être mais je ne le suis en aucun cas ! Et je vais le prouver, à toi autant qu’à moi. Demain, j’irai le trouver. Je lui parlerai de moi, de ce qui semble être de francs sentiments, de mon clan, des idées de mon père figé maintenant dans la glace, je… Il faut que je dorme, pour paraître en meilleure forme demain, pour aller LE trouver. Bonne nuit, mon cher journal, tu es mon meilleur ami, merci de tes conseils.

28 février, tôt à l’aube

Oh non ! Je dois y aller, je dois aller le trouver dans sa tente… Une horrible bulle tourbillonne dans ma gorge tout comme le point qui s’est introduit (par je ne sais quel moyen) dans mon ventre depuis ce matin même. Je dois, je dois... La vie est une obligation. La liberté n’est pas autorisée. Si ma vie n’était pas tracée dans ce monde, je m’en irais, loin de tout, libre comme l’air, vive comme les flammes chaudes et rassurantes, fluide comme la glace fondue, stable et constructive comme la rare terre que l’on rencontre avec un peu de chance dans notre éternel voyage. La terre fait d’ailleurs office de monnaie, nous l’employons avec des nomades marchands (qui n’ont que peu de marchandises), mais seule une cuillerée de terre suffit à acheter suffisamment de nourriture pour toute une tribu.
Le Torrent, lui, ne semble pas avoir de destin tracé à l’avance. Qu’il a de la chance, il connaît la liberté de choisir son avenir. Pour moi, le moment que nous sommes tous obligés de passer est la mort. La vie pleine de souffrance, pour arriver à la mort. La mort, le moment de délivrance, même si nous n’avons pas la liberté tant convoitée de choisir si nous la voulons ou non. J’ai de la chance, car tu es infatigable de mes histoires de vieille folle…
J’ai me suis revêtue de mon plus beau manteau, celui de cérémonie, et de mes bottes en poils de phoque. J’ai posé un délicieux bonnet sur ma tête et j’ai coiffé mes cheveux avec le petit peigne en arrêtes de poissons, qui appartenait à mon père (ma mère me l’a offert le jour où j’ai appris qu’il était défunt). Je suis prête. Enfin… presque. J’aimerai juste aller jeter un coup d’œil dans la tente du chef, et plus précisément sur le miroir. Et si à nouveau on me repérait ? Tant pis. Je sais, cela devient une obsession, mais je veux voir ce que les autres trouvent de si beau chez moi. Je te réécrirai plus tard, à bientôt, j’espère te donner de bonnes nouvelles, pour une fois.

Le soir

Je dois avoir la poisse.
Je suis allée, comme prévu, dans la tente du chef, qui d’ailleurs ronflait comme un damné à l’intérieur, le bras sur le corps de sa femme, si méchante et autoritaire. Mais c’est tout de même une bonne femme, elle sait commander et calmer les membres de la tribu en cas de panique. Ce qui n’empêche pas le venin de couler de sa langue et de la projeter sur tout ce pourrait passer pour proie.
Je pris le miroir, qui était à sa place, sous un voile noir près du sac de voyage, et j’ai regardé mon visage à l’intérieur. Mais en regardant mieux, à l’intérieur, j’aperçus l’entrée de la tente, pleine de la douce lumière du matin qui réchauffe cette dure atmosphère. Je regardai ensuite mes cheveux, soyeux, épais, ayant bien sûr quelques nœuds… Je passais ensuite à mes yeux quand j’aperçus que la lumière de la tente avait disparu. Le soleil s’était-il recouché, car telle était sa fatigue ? Je me suis retournée, et que crois-tu que ce soit ?
LUI. Il se tenait entre le douloureux dehors et l’intérieur de la tente. Il me regardait, les yeux semi amusés, semi admiratifs. Quand il a vu que je m’étais retournée, il s’est contenté de sourire, inclinant la tête, comme on le fait à des dames d’âges ou à des chefs. J’étais rouge. Je n’avais pas honte, mais enfin… tu comprends… Quelqu’un m’a rechopper auprès du miroir et d’autant plus que c’était lui. J’ai bredouillé :
- Je… heu… j’ai pas fait exprès… non… mais… heu…
Il sourit de pleines dents, un sourire franc, un peu rieur :
- Je le pense bien que tu l’as fait exprès ! Mais cela ne me dérange pas, tu sais.
- Oh ! Mais, heu… je…
- Oui, je sais, tu l’as fais exprès. Mais je trouve cela bien, car ainsi nous nous rencontrons à nouveau.
Je souris, hésitante. Puis, comme une folle en cavale, j’éclatai d’un rire hystérique. Il continua malgré cela à étirer un sourire sur ses lèvres rougies par le froid. Je dis, toujours en rigolant :
- Oui, oui, encore une fois.
- Oui, c’est bien cela, encore une fois.
Et je ris à nouveau, d’un fou rire pour arriver par la suite à un petit gloussement discret (heureusement !) Il n’a pas bougé, toujours ce même sourire énigmatique aux lèvres.
Puis, reprenant son sérieux, il me dit :
- Il est étrange que vos rires n’ont pas éveillé nos chefs, sortons avant de nous faire sermonner.
Je ne pus répondre que par un hochement de tête tellement j’étais émue.
Nous nous dirigeâmes vers son domicile, car soi-disant, il y ferait moins froid et nul chef de tout genre ne pourra venir nous déranger. Une fois à l’intérieur, je m’assis sur un lit de vêtements sales, de fourrures usées par le temps. Il dit :
- Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis Sigil Khanzar, neveu de notre bien-aimé chef. Et vous, comment vous nommez-vous, ma ravissante jeune demoiselle ?
Comme à mon habitude, je rougis. Ce titre m’impressionnait et d’ailleurs m’impressionne toujours. Je dis d’une voix tremblante :
- Lynn Firopyria, de la maison de Firopyria. Fille des torrentiens Cyrill et Shania.
Ses yeux s’assombrirent d’un coup :
- Vous êtes la fille de Cyrill Firopyria et de la femme dont le cerveau est si malade qu’elle pense connaître la vérité sur le Torrent comme son mari avant elle, qui a d’ailleurs péri pour une expérience !
- Oui, je suis la fille de la folle de la tribu ! Mais cette folle a raison, tout comme mon père !
C’est à ce moment là que mon cœur subit la plus grande torture de sa misérable vie, qui n’avait qu’une seule chose à faire, battre. Je dois aussi me battre et c’est exactement le même cas que pour lui, mon pauvre cœur, il n’y a que ça dans ma triste vie.
Il y a tout eu. Les épées, l’acide, le feu, la glace. Mon cœur a reçu tous les coups que l’on ose espérer pendant cette minute-là. Mon souffle était coupé, je n’arrivais plus à respirer. Je me sentais brisée de toutes parts. J’ai dû devenir aussi blême que la neige, car l’ignoble Sigil tenta de s’excuser :
- Lynn. Excusez-moi. Je ne voulais pas, je… il faut me comprendre, il y a tant d’histoires loufoques sur le compte de vos parents que l’on ne peut ne pas y croire ! Lynn, je vous en supplie, pardonnez-moi !
Je ne répondis pas. Je me levai et lui tournai le dos. Je passais la porte quand sa main ferme se referma sèchement sur mon épaule et m’attira de force à l’intérieur. Je tombai lourdement sur le sol de glace, près du foyer. Ma tête tournait vu l’impact du coup sur ma tête fragile.
Le visage tordu par la colère, il me cria dans les oreilles :
- Quand je demande des excuses, on me les donne. J’ai déjà été poli en te les demandant ! N’oublie pas que je suis le neveu du chef, il peut t’exiler et te bannir, te laissant seule affronter le froid mordant et surtout le Torrent !
Je me suis donc soumise, lui donnant les excuses tant importantes pour lui. Un sourire attendri, mais tenant quelque malveillance, il dit par la suite :
- C’est bien, Lynn, c’est très bien. Tu as fait le bon choix.
Puis il s’assit sur le seul meuble de la pièce, son lit de fortune, m’intimant à venir à côté de lui. Malgré ma récente aversion pour Sigil, je vins vers lui. Il commença par me dévorer des yeux, puis retirer une mèche qui tombait sur mes yeux, pour par la suite me prendre amicalement le bras. Je frémis quand son visage qui ne m’émerveillait plus s’approcha doucement du mien. Il tenta de m’embrasser, mais je fus plus rapide, je le repoussai lentement, en murmurant un léger « Non ». J’étais très sérieuse, une touche de regret dans le regard.
La bouche ouverte, qui était prête à déposer un baiser, il me regardait avec l’air de ne pas comprendre, il semblait étonné, puis une brusque lumière de colère apparut sur son visage ombragé de quelques mèches de cheveux, pour s’apaiser par la suite. Il me dit d’une voix douce :
- Je veux, je dois trouver une femme. J’ai pensé à toi, bien sûr, puisque tu semblais bien m’aimer, ce que j’ai jugé d’après les regards suaves que tu m’adressais. De plus, tu es vraiment bien… faite, tu es la plus belle de toutes les femmes que j’aie jamais aperçue dans ma vie. Tes cheveux de feu qui me réchauffent à chaque fois que je les touche, ton regard est aussi vaste que le ciel lui-même. Ta silhouette est… Il serait presque vicieux que je te la décrive. Tu me comprends, dis-le moi, Lynn.
Je le regardai d’un regard las, tellement j’étais fatigué de me battre avec lui. Je lui dis en un soupire que je le comprenais. Son regard s’illumina soudain puis il s’exclama :
- Cela veut dire que tu m’aimes n’est-ce pas ?
Je pris mon courage à grandes mains et je lui dis :
- Pas du tout ! Alors laisses-moi tranquille, Sigil ! Trouves-toi une autre merveilleuse femme qui le sera encore plus que moi !
Quelle rage a dû le prendre à ce moment-là ? Il me saisit par le bras, et avec de l’autre main, saisit habilement le couteau qui était sous l’oreiller. J’essayais de me débattre. D’un geste rapide, il déchira mon manteau, laissant le froid lécher ma chair tiède, me laissant tremblante. Le couteau tomba ensuite par terre en un bruit métallique. Une main se glissa ensuite dans mon manteau. C’était à la fois horrible et agréable, cette main qui caressait ma peau blanche. Puis sa main remonta le long de mon ventre pour toucher ma poitrine. Ceci, je ne l’ai pas laissé faire. Pas parce que ce n’était pas agréable mais car je lui en voulais.
- Non ! j’ai dit.
Oui, je sais c’est bête. Celui que j’aimais. Mais n’oublie pas que ce terme, c’est au temps passé. Je suis partie et cette fois, il ne m’a pas rattrapée. Il était si doux, si poli, si… et ensuite, quand on s’aperçoit comme il est vraiment…
C’est une dure leçon de la vie, mais je comprends maintenant qu’il ne faut pas se fier aux apparences. J’ai pris beaucoup de papier pour écrire ce qui m’est arrivé. Il faut que je te dise aussi que le Torrent s’est stabilisé depuis déjà un bon bout de temps, c’est trop bizarre pour que cela reste encore longtemps. Le chef nous a convoqués il y juste une heure pour nous avertir que demain, nous continuerons à marcher vers le nord, en s’enfonçant encore plus dans la Brume. J’ai senti le regard sombre de Sigil sur ma nuque, mais je ne me suis pas retournée.
Je te souhaite une bonne nuit, j’essaie de stocker tous les sentiments que j’ai ressentis aujourd’hui.

1 mars

C’est horrible ! Je suis tellement bouleversée que j’ai de la peine à écrire. Je dois m’empêcher de souiller tes pages avec mes larmes. Certains membres de la tribu croient Dieu, alors si ce dieu existe, pourquoi l’a-t-il laissé mourir ? Je te prierai, mon dieu, tous les jours si tu me la ramenais. Je n’avais qu’elle dans ma vie, puisque le Torrent a déjà pris mon père. Mais son appétit est infatigable. Il a fallu qu’il s’en prenne à ma mère ! Non ! Pourquoi elle ? Pourquoi ? Pourquoi la vie n’était-elle que souffrances, nous enlevant les êtres qui nous sont les plus chers ? Le Torrent a prit ma mère, et la tribu n’a même pas versé une seule larme.
J’ai l’impression que le Torrent prend tous les faibles et ceux qui découvrent la vérité. Je vais peut-être y passer, moi aussi. Je l’espère vraiment car mon père me manque, lui qui avait tant de choses à m’apprendre… Voilà comment ça c’est passé :
- Alerte ! Le Torrent fonce droit sur nous !
Tout le monde court dans tous les sens, prenant le nécessaire qu’il avait préparé la veille. Ma mère est entrée en courant dans ma tente, me criant de me dépêcher. Notre peuple courait droit dans le brouillard, tout droit vers le Nord, mais bizarrement, le froid était moins intense que les autres jours : nous souffrions donc moins, nous avions plus de chance d’échapper au démon qui était à nos trousses. Le Torrent, pire que toutes maladies. Maudit soit le dieu qui l’ai construit, ou qui lui a permis de vivre. Se nourrissant de vies humaines ! Un monstre invincible, une terreur de glace, un chien de chasse et nous sommes le gibier…
J’avais terriblement peur. Et puis, après deux kilomètres d’horreur, le Torrent s’est arrêté et a fait demi-tour. Pourquoi ? Avait-il peur de nous ? Qu’y a-t-il derrière ce manteau de brume ? Un autre démon ?
Nous avons déposé nos affaires et fait l’inventaire des morts. Je consultais la liste :
Akilh Wrolf
Boussar Kivan
Cirivan Konrad
Cralin Jessinia
Firopyria Shania
Forlix Demy
Eny Laecia
Hymsad Pascah
...
Avais-je bien vu ? Shania Firopyria ? A cet instant, j’ai éclaté. De rage, j’ai couru droit devant moi, ne m’occupant pas des gens que je bousculais, des bagages que j’éjectais au loin. Seul mon chagrin était présent. Toujours plus loin, je continue à courir. Puis, essoufflée, j’ai levé la tête et qu’est ce que j’ai aperçu ? Un mur blanc, un énorme mur de glace se dressait devant moi, touchant les nuages, se découpant dans cet épais brouillard. C’était fabuleux. Je me suis approchée encore un peu plus, et des formes gravées sur cette gigantesque construction m’accueillaient. Je suis à l’instant même devant cette muraille. Je distingue une gravure représentant le Torrent, une tête humaine et un corps d’eau. Au-dessus, on voit deux mains, les créateurs du démon. Ces mains sont celles d’hommes tout comme moi. Serait-il possible que… mais oui ! Bien sûr ! Un humain a dû le créer. Pour quelle raison, je l’ignore, mais je ferais tout pour la trouver.
Qu’y a-t-il au-delà du Mur de Glaces ? Une nouvelle vie ou la mort ? Fait-il plus chaud ou encore terriblement froid ? Est-ce la liberté dont je rêve ou le même cauchemar éveillé que je vis ici ?
Je ne veux pas montrer ma découverte aux autres avant de l’avoir étudié assez profondément. Il y a des inscriptions partout sur les murs, une écriture que je ne peux lire. A gauche du Torrent est incrusté une multitude de petits cailloux noirs. Il y en a exactement douze. Douze cailloux dans douze trous. A droite du Torrent, il y a un homme de ma taille. Son sourire, clair et serein, m’impressionne. Il semble indifférent à cette température glaciale, la sent-il ?
A côté de sa tête, il y a huit trous, sur deux rangées verticales. De même pour le corps et les jambes. Qu’est-ce que cela veut-il dire ? Une énigme, une question dont il faut donner une réponse. C’est peut-être cette réponse qui donnerait la liberté. Finalement, je décide d’aller avertir mon peuple. Les sages vont sûrement trouver une solution, si connaisseurs qu’ils sont. Je vais me préparer, à plus tard !

1 mars, après-midi

Que d’affolements, que d’excitation parmi les nomades de la tribu. Les vieilles femmes racontent aux petits enfants que ce mur est la fin du monde, qu’il n’y a rien derrière. Les guerriers, eux, pensent que c’est le monde des morts, là où tous les combattants morts dans une bataille se reposent bien au chaud. Moi, je ne sais que penser. Notre chef est troublé. Jamais il n’avait entendu parler d’un mur de glace. Le chef a convoqué les habitants et tous voulaient voir ce fameux mur de leurs propres yeux. Ils se sont élancés vers le Nord et ont couru tout le long, sans pause. Une fois devant, certains se frottaient les yeux pour être sûrs qu’ils ne rêvaient pas, d’autres tombaient à genoux, plein d’admiration. Les vieilles femmes habituées aux histoires loufoques puisqu’elles en contaient beaucoup racontèrent que ce n’était qu’une illusion, que l’on pouvait le traverser les yeux fermés et se retrouver de l’autre côté comme de rien. Personne ne s’intéressait aux inscriptions sur le mur. Personne sauf moi.
Je ne comprends pas. Que veut-il que je fasse, ce satané mur ? Que je le démolisse pour qu’enfin, il y ait une fissure assez grande pour que je puisse voir l’au-delà de cette muraille gelée.
Pendant que j’inspectais le mur, une main se posa sur mon épaule. Sigil. Il me lança d’une voix grave, avec une pincée de jalousie :
- Alors comme ça, on découvre un mur qui semble être notre seule moyen de nous échapper de cet horrible monde. Tu devrais fêter cette grande découverte et je pourrais t’y aider.
Je souris, impatiente de voir la tête qu’il ferait en pensant à ce que j’allais dire :
- Tu crois pouvoir y arriver ? Toi ? Tu rigoles, je préférais encore faire la fête avec une vieille conteuse toute moisie.
Il voulut répondre avec colère, mais ses yeux s’adoucirent quand il dit :
- Ecoute, j’en ai marre de me battre. Je t’aime Lynn, je ne peux le nier. J’aimerais que tu acceptes mon amour. Le veux-tu ?
Décidément, ce Sigil, il ne s’améliore pas avec le temps. J’ai failli éclater de rire en disant :
- A quoi me servirait-il, ton amour ? A m’emprisonner encore plus, moi qui le suis déjà assez.
Il avait raison, il ne se battait plus. Il ne parlait plus. Plus de mots. Plus un mot. Juste un baiser. Un simple et doux baiser sur mes lèvres glacées. Pas de phrases, rien de plus.
Il s’en est aller, me laissant à mes réflexions, à l’étude de ces signes sans queue ni tête. Je dois trouver la solution. Je le dois pour mon père, ma mère, mon peuple, pour… Sigil et surtout, pour moi.

1er mars, 18h.

J’ai relu mes notes. J’ai bien évolué, il me semble. Autant j’étais timide et renfermée avant, autant je suis courageuse et sûre de moi. D’où vient le changement ? Du miroir ou de Sigil. A mon avis, grâce à l’amour de cet homme aux beaux cheveux qui ondulent dans le vent que j’ai refusé. Qu’ai-je ? Suis-je en train de… non ! Je ne peux pas être amoureuse, je n’ai pas le temps. La solution du mur avant l’amour. La réponse, la réponse, la réponse ! Ce mot m’obsède. Je veux trouver quelque chose qui m’est sans aucun doute impossible de trouver.
Désormais, je comprends pourquoi personne n’est revenu de la Brume. Des petites boules noires, des trous. Les boules doivent être placées dans les trous, mais dans quelle disposition ? Je vais tenter plusieurs combinaisons très tôt demain matin, comme ça, j’aurai tout l’après-midi pour y réfléchir en cas s’échec.

1 heure plus tard

Je viens de comprendre quelque chose ! Le Torrent a fait demi-tour car il avait peur de percuter contre le mur ! Quel dommage, il l’aurait peut-être cassé suffisamment pour nous laisser passer !

3heures plus tard

Génial ! Je crois avoir la solution. Du moins, j’ai trouvé deux façons logiques de placer les pierres. Non, non ,non ! Je ne te dirai rien avant demain ! Bonne nuit et fais de beaux rêves !

2 mars

Eh bien, non ! Ce n’est pas ça. J’avais pensé qu’il fallait l’équilibre pour que l’homme puisse vivre. Ce que je symbolisais en plaçant tout en haut quatre billes dans les trous de la colonne de gauche, quatre pour le bras, mais cette fois à droite, et partagé dans les deux colonnes pour les jambes. Toutes les solutions possibles pour cette idée, résultat : zéro. Je suis déçue. Horriblement déçue. Moi qui pensais avoir tout compris !
Je suis tellement triste que je n’ai plus envie d’écrire. Peut-être vais-je t’abandonner ici, dans la neige ! J’ai gaspillé du papier pour écrire ma triste vie, pourquoi l’ai-je fait ? Pour rien, pour te laisser pourrir ici. Ce n’est pas une grande perte, ma vie ! Une vie sans liberté, à quoi sert-elle ?
Une vie pleine de déception ! Sigil est venu me voir hier après-midi, et je l’ai chassé. Il n’aurait été qu’un problème de plus parmi tous les autres qui encombrent ma vie. De cette vie, j’en ai plus qu’assez. J’aimerais tant que le Torrent passe par ici, m’enlève en chemin mon âme. Car avec mon âme prisonnière, je ne risque pas de devoir refaire quelque chose dans mes autres vies, si il y en a, d’ailleurs !
Je laisse tomber mon existence en même tant que ce livre. Mon père et ma mère sont enfermés dans la glace, j’aimerais les rejoindre. Et dire que je pensais que le Torrent était intelligent ! J’ai honte de tout ce que je croyais. J’ai honte de moi. J’ai dit que j’arrêtais d’écrire, il faut bien que je le fasse ! Allez, je te dis adieu, mon ami que je laisse tomber au bout d’une semaine. Je suis une si mauvaise copine. Je vais lancer ma plume dans la neige et t’enterrer. Adieu, adieu mon cher journal, je suis cruelle !

Lynn Firopyria

- Eh bien, tu vois ! Je le savais bien ! Ce livre ne nous servira à rien !
- Ecoute, j’avais pensé que, puisque il était dans la glace, il nous donnerait sûrement le moyen de passer ce mur ! On peut toujours espérer, non ?
Gaïna le regarda avec un regard las. Elle dit d’une voix triste :
- Tu sais bien, Kylian. Si cette fille et tout son peuple n’ont rien trouvé, nous ne trouverons rien non plus…
Kylian fouillait tristement la neige du regard. Puis ses yeux s’éclairèrent :
- Regarde ! Un autre livre !
FIN

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J. BEILHARZ
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