Et ne nous soumets pas à l'imagination, mais délivre nous de nos peurs !
Peur du noir. Peur qui vient avec le soir.
Ismérie était seule au château.
Derrière la fenêtre du château, les verts se fondaient sous le ciel indigo. La lumière s'en allait le long des allées, jusqu'à la haie d'oléandres, tout autour du jardin. Seul luttait encore un bouquet de jasmins. Le dernier rossignol avait déjà chanté.
Le soir montait.
C'était l'heure de la paix sur terre. L'heure où le ciel fait la trêve avec l'univers. L'heure où la nature se tait. Les ombres disparaissaient. La lumière indigo s'étalait, pure comme le chant du hautbois.
Dans la cheminée, une branche craqua.
Ismérie alluma la lumière au château.
Bientôt la nuit. Les peurs montaient avec la nuit. Les peurs sont les sœurs de la nuit.
La nuit venait. Les peurs étaient tapies dans l'ombre du jardin, le jardin derrière la fenêtre. Dans un haut fauteuil de damas vermillon, Ismérie lisait au château.
Et puis, pour faire passer les heures, elle se mit à compter ses peurs. Peur du noir. Peur dans le noir. Peur du jardin dans la nuit noire. Mais la nuit n'est pas noire, jamais tout à fait noire.
Les yeux des peurs font briller la nuit.
Ismérie était grande désormais. Elle n'avait plus peur que la lumière s'éteigne et ne revienne jamais. Elle n'avait plus peur des placards où l'on s'enferme pour jouer à se faire peur. Elle savait que les placards se rouvrent. Et les fenêtres. Et les châteaux.
Ismérie était seule au château.
Et ne nous soumets pas à l'imagination, mais délivre-nous de nos peurs !
Ismérie se tourna dans son lit. Un rayon de lune s'était glissé entre les rideaux et venait serpenter sur la courtepointe moelleuse. Derrière les rideaux, Ismérie le savait, il y avait une fenêtre. Derrière la fenêtre, Ismérie le savait, il y avait un balcon.
Sous le balcon, Ismérie le savait, il y avait le jardin. Dans les jardins, Ismérie le savait, se faufilent les peurs.
Peur du noir. Peur dans le noir.
Ismérie était seule au château.
Peur du noir, du château vide.
Peur du vide, de la nuit vide, de la nuit avide qui se gorge de peurs, de la nuit impavide.
Peur du vide, peur des heures vides, les longues heures de la nuit noire.
Pour faire passer les heures, Ismérie comptait ses peurs.
Peur de l'autre. De celui qui vient dans le noir. Qui se faufile dans les jardins, entre les peurs, impavide.
Dans la forêt de Brocéliande, il était une fois un palais de porcelaine. Une princesse y dormait. À jamais. Aux marches du palais, des ronces avaient poussé. La princesse y dormirait. A jamais. Jamais le palais ne se rouvrirait. Jamais la lumière ne reviendrait.
Ismérie était grande désormais. Elle n'avait plus peur des contes. Ni de l'ogre, et ni des fées. Elle ne faisait plus le cauchemar de la Belle au Bois Dormant. Elle savait que les palais se rouvrent. Et les fenêtres. Et les châteaux.
Ismérie était seule au château.
Peur de l'autre. De celui qui n'a pas de nom. Dont les yeux brillent comme les peurs. Peur de l'homme noir comme la nuit, qui enjambe les balcons et se glisse sans un bruit, entre les rideaux des lits, comme un rayon de lune.
Peur du prince charmant.
Ismérie comptait ses nuits. Ismérie comptait ses peurs.
Elle écoutait le silence de la nuit. Mais la nuit n'est pas sans bruit, jamais tout à fait muette. Les cris des peurs font vibrer la nuit.
Dehors, une branche craqua. Du haut du grand châtaignier, une effraie s'envola, fondit sur le jardin, se fondit dans la nuit.
Tapies dans l'ombre du jardin, les peurs grignotaient, les peurs se rapprochaient.
Une branche craqua.
Et si c'était lui, qui venait ? L'inconnu aux yeux cruels comme une peur, l'inconnu au beau visage, discret comme un rayon de lune. Masqué dans la nuit noire, glissant dans les allées, harponnant le balcon.
Peur du prince charmant.
Ismérie écoutait son cœur battre au rythme de ses peurs.
Les heures passèrent.
Et ne nous soumets pas à l'imagination, mais délivre-nous de nos peurs !
Peur du noir. Peur dans le noir. Le rayon de lune s'était perdu dans le noir. Ismérie écoutait la nuit passer, et les peurs qui passent dans la nuit.
Déjà le ciel blanchissait. Avec le jour vint la lumière et la lumière chassa les peurs du jardin. Au fond du buisson d'églantiers, le premier rossignol chanta.
Ismérie s'endormit au château.
C'était d'un beau voyage que Tancrède revenait. Il avait vu des villes blanches jusqu'à l'oubli, des déserts, l'océan, des forêts chevelues...
Tout le jour, Ismérie a travaillé. Dans la grande salle du château, elle a mis une nappe blanche, et des bouquets de genêts, qui répandent jusque sur la table la chaude lumière du jour.
Tout le jour, Ismérie a préparé le dîner. Elle a tourné la broche, arrosé la viande, elle a fait lever la pâte, elle a ramené des fruits du verger, elle a lavé, elle a coupé, elle a cueilli. Elle a mis une nappe blanche, et des assiettes, et des verres de porcelaine.
Elle a mis du vin sur la table. Du carré d'herbes, elle est revenue avec un plein tablier. Ça sent bon le thym et la marjolaine.
Elle a pétri la pâte, elle a posé dessus les cerises bouffies d'orgueil.
Elle a tourné la viande, elle a goûté le vin. Il y a aussi du cidre doux et de la liqueur d'armoise. Elle a veillé sur les tartes, elle a goûté le vin, elle a touillé la sauce, elle a coupé du pain.
Dehors, la lumière était chaude, comme le cœur d'Ismérie. Son frère Tancrède s'en revenait. C'était d'un beau voyage que Tancrède revenait, et avec lui Manon, et Gilles, et puis Jacquot, et quelques autres encore. Et le chien Pantelin.
Tous, comme pour une fête, s'avançaient en souriant dans les allées du jardin. Les lilas étaient en fleurs, et le grand châtaignier saluait de ses rameaux le cortège empoussiéré.
Le soleil brillait.
Quand ils furent tous entrés, derrière eux se referma le grand portail, au milieu de la haie d'oléandres bien serrés. Ça sentait bon la marjolaine, et la viande grasse, et le cidre doux. Le cœur d'Ismérie avait chaud, bien à l'abri dans l'enclos du jardin.
- Tancrède, ne t'en va plus !
Les viandes étaient mangées, et savourées les tartes, et le vin était bu, et la liqueur d'armoise. Les ombres s'allongeaient. Sous la fenêtre entrouverte, les azalées se refermaient.
Bientôt l'heure de la paix sur terre. L'heure où le soleil fait la trêve avec l'univers.
- Ismérie, ma douce sœur, je suis revenu... Je reviendrai toujours, toujours.
Ismérie posa la joue sur l'épaule de Tancrède. Elle avait le cœur satisfait. Tancrède était revenu au château. Les peurs n'entreraient plus au jardin.
C'était l'heure de la paix sur terre. L'univers était en ordre.
Les ombres s'en allaient le long des allées. Le ciel était bleu indigo, pur comme le hautbois. Le dernier rossignol chantait. Dans la main d'Ismérie, douce était la main de Tancrède. Ils se sont promenés dans le soir au jardin. Ils ont humé les lilas, cueilli quelques dahlias, ils sont passés sous le grand châtaignier et, dans le verger, ils ont compté les fruits qui grossiraient.
Ils se sont arrêtés près du bouquet de jasmins, tout près du grand portail, et de loin ils ont salué les frênes, qui frissonnent, là-bas.
Ils sont retournés au château.
La lune montait avec la nuit. Sur le balcon, Ismérie la contemplait. Elle n'était plus seule au château. Dans le jardin, avec Tancrède, elle avait regardé partout. Elle avait bien vu qu'il n'y avait pas de place pour les peurs.
Ismérie regardait la nuit. Le noir pouvait bien venir, les peurs resteraient ce soir à la porte du jardin, et demain soir aussi, et toutes les autres nuits, tapies dans l'ombre, et leurs yeux luiraient, mais bien retenues derrière la haie touffue d'oléandres.
Ismérie soupira au château.
Sur la route là-bas, dans un rayon de lune, un homme passait, une ombre noire, un sac sur l'épaule.
Ismérie comptait ses pas.
Ismérie comptait les jours. Demain, la lumière reviendrait, et après-demain, et tous les autres jours, et Tancrède serait là. Où qu'il aille, il reviendrait toujours, toujours, il l'avait promis. Les jours passeraient. Et les nuits seraient sans peur.
Ismérie regardait l'homme sur la route, qui s'éloignait dans un rayon de lune, le bel inconnu, son sac plein de peurs.
Dans la forêt de Brocéliande, il était une fois un prince qui passa devant un palais cerné par les ronces. Il tenta de s'en approcher, mais les ronces étaient trop serrées. Il dut renoncer. Dans le palais, la princesse dormirait à jamais, protégée par les ronces épaisses, dans l'odeur des oléandres. Jamais la lumière ne reviendrait.
Jamais.
Ismérie pleura au château.
Ismérie se tourna dans son lit. Entre les rideaux, le rayon de lune entrait plus timide. Ismérie ne voulait pas dormir. Dans ce rayon de lune, sur la route un homme s'éloignait. Elle était grande désormais. Elle savait que sur son dos, l'homme dans la nuit noire portait des peurs apprivoisées.
La nuit était sans bruits. Elle n'avait pas peur. Mais si lui revenait le cauchemar de la Belle au Bois Dormant ?
Ismérie veillait au château. Et délivre-nous de nos peurs ! Peur du vide. D'une vie de vide. D'une vie sans peurs. Ismérie se sentait bien au château.
Sur la route un homme passait, impavide au milieu des peurs, loin du château. Ismérie avait le cœur au chaud.
Peur du vide.
Ismérie était grande désormais. Elle savait que les haies d'oléandres sont difficiles à passer. Et le grand portail. Elle savait que les routes sont remplies de peurs.
Peur du vide.
Ismérie n'était pas seule au château. Elle avait le cœur au chaud.
Et ne nous soumets pas à la satisfaction, mais délivre-nous des haies d'oléandres...