Dos gardenias para ti
Dos gardenias...
La mélodie glisse dans lobscurité. Les notes quégrène la guitare accompagnent ce chant triste et langoureux. Les vagues lèchent décume le quai du Malécon. La Havane cherche le sommeil à cette heure tardive où tout paraît sombrer dans le calme et la paix.
Marina descend le long de la chaussée. Depuis le matin, la faim taraude son estomac vide. Elle na plus beaucoup dargent en poche et sa fiche dalimentation ne lui autorise plus que quelques steaks verts, faits de soja haché. Lodeur de viande grillée qui séchappe de lhôtel réservé aux touristes chatouille ses narines. Ne pas craquer... ne pas désirer ce que la Révolution ne peut offrir !
Les chaussures à grosses semelles gênent son allure gracieuse et féminine de jeune fille de vingt ans. Elle longe le Malécon pour rejoindre Carlos ; il a dû rentrer de la base à cette heure. Ce soir, cest son anniversaire. Elle voudrait lui faire une surprise ; elle traverse la ville, la tête pleine de chansons, le cur léger, sourire aux lèvres, ses doigts serrant les journaux étrangers quun touriste a abandonnés ce matin sur le comptoir de laéroport. Des journaux ! Ici, il y a bien Granma, mais il faut faire la queue si longtemps devant le Kiosque du buraliste
pour lire toujours la même chose : slogans révolutionnaires, témoignages de travailleurs, des paroles du Che, le dernier discours de Castro
Jamais un mot sur ce qui se passe au dehors.
C'est pourquoi, ces deux journaux quelle serre contre son cur sont comme un trésor, une fenêtre ouverte sur le monde, une grande et vraie bouffée dair
Pourtant, la Une reste sinistre : « Cuba coupé du monde par lembargo ; que sera laprès Castro ? »
Encore quelques rues, un escalier sordide, des murs rongés par les embruns marins. Elle grimpe en chantonnant. La voilà devant la porte.
-« Carlos ?
Carlos, cest moi Marina
»
Rien ; le silence ; puis brusquement...
Un bruit violent de chaise traînée qui grince à ses oreilles. Des effluves doignons et de poivrons grillés montent en volutes dans la cage descalier ; le miaulement dun chat ; une vieille moto hoqueteuse passe dans la rue ; quelques chaussettes sèchent aux fenêtres
La porte souvre, béante, sur une chambre en désordre à peine éclairée...
-« Carlos ? »
Sa voix est hésitante, incertaine. Seul le silence répond à Marina ; elle ose, timide, un mouvement de la tête en avant, le cur serré... et comme si soudain le temps décidait d'accélérer son tempo, une main dacier happe Marina vers ce trou à peine éclairé qui sert dappartement à son ami.
-« Nom, Prénom
»
Deux militaires aux yeux inquisiteurs et féroces la dévisagent. Le plus gros lempoigne et la pousse sans ménagement vers lunique chaise qui peuple la pièce.
Interrogatoire musclé.
-« Fuentes, je mappelle Fuentes Marina, balbutie-t-elle
Por favor, que pasa ?
»
La toile cirée, encore maculée du repas de la veille, garde le secret de grands éclats de rire.
-« Ton ami a disparu ! Echappé ; parti en radeau vers Miami
Des pêcheurs nous ont alertés. Cest un traître, un traître à notre patrie !
Et il sera mangé par les requins, mangé, mangé
Cest tout ce quil mérite, la mort !
»
Un mal étrange enveloppe soudain Marina, elle qui jusqualors vivait le cur léger, pleine de cet amour naissant, et faisait des projets de bonheur, denfants, de partage
elle seffondre. Un voile noir endeuille ses pensées, des larmes embrument ses yeux quelle essaie de cacher comme on cache sa peine.
Des verres vides sur le coin de lévier dessinent ces moments de caresses et de joie qui appartiennent désormais au temps passé. Carlos, Carlos hier encore si proche delle, serrant si fort sa main lors du dernier metting, agitant les drapeaux, entonnant à pleine voix lhymne de la Révolution, s'est dilué dans le Néant.
Soudain, Marina a mal de vivre. « Hasta la victoria » se défait dans son souvenir, létoile du Che se noie dans la mer bleue où là-bas, par temps clair, on devine -ou nest-ce quun mirage ? - les côtes américaines de Key West.
Aurait-il affronté la mer sur un de ces raffiots de pneus ? Pour quel rêve ? Pour quelle liberté ?
« Dos gardenias para ti
»
La guitare raconte à la nuit havanaise un amour perdu. Ne pas pleurer. Non, ne pas pleurer ni s'effondrer. Une vraie révolutionnaire sait que le pays a besoin dhommes et de femmes nouveaux, forts, dignes, enthousiastes et dynamiques.
« Levantarse para construir su destino ! », se lever pour construire son destin
Entre ses doigts tremblants, Marina presse encore les dernières miettes de pain de ce petit déjeuner dhier, gai et presque familial.
A la table usée, elle revoit Carlos accoudé, en chemise à carreaux, se roulant un havane dans une grande feuille de tabac mielleux. Que dit-il ? il parle de progrès, de demain
Il sait : à la fin de lembargo, le pays souvrira, montrant au monde entier quil a su résister contre vents et marées
Il croit en la Révolution, ses valeurs : légalité, lentre aide
Carlos, ton ombre se dilue dans cette pièce triste où tu racontais un monde meilleur.
« Dos gardenias para ti »
Le gardénia fanera au fond du solitaire comme fane ce soir le cur de Marina.
Trahison disent les militaires
Trahison, dira le peuple cubain, tandis quen secret la guitare soufflera : Désespoir Rien que du désespoir
Un hombre pasa sobre la tierra.