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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview

REA MED - Mercredi ...  Paul G. Aclinou

J'avais laissé mes yeux faire lentement le tour de la pièce dans laquelle je me trouvais. Sans me l'avouer j'étais à la recherche d'un sujet de discorde. Je cherchais un mobile qui conduirait à un conflit avec mes soignants ; ce serait aussi une raison pour m'abuser et justifier ainsi mes réticences ; mais hélas, mon vis - à - vis ne jouait pas le jeu ; il refusait de ... il se cantonnait dans les limites de sa fonction.

Tout en poursuivant l'examen des lieux, je me glissais délicatement aussi dans les draps du lit. Deux infirmiers venaient de m'y déposer. Ils semblaient prendre pour le faire des précautions injustifiées à mon avis. On aurait dit qu'ils redoutaient de me voir me déliter entre leurs mains sans crier gare. L'attitude des deux hommes prenait ainsi une délicatesse qui m'avait déplu pour ce que cela supposait de fragilité en moi. Mon agacement s'en trouva accru.

Le regard glacial que je promenais sur mon nouvel environnement était sensé dire ma colère à tous ceux qui étaient présents ; mais en réalité, mon attitude cachait mal mes sourdes inquiétudes. Oh! J'étais bien entouré ; et l'on prenait soin de ma personne ; cela ne suffisait pas malgré tout pour me rassurer ; il en fallait davantage pour me procurer un sentiment de quiétude ; celui qui repose l'esprit et laisse au corps le soin de se régénérer en s'abandonnant entre des mains étrangères. Par mon attitude je tenais à le faire savoir dès les premiers instants.

 La chambre était spacieuse ; elle m'avait paru bien grande pour l'usage qu'on en faisait. Trop d'espace inutilisé rendait dérisoire tout ce qui s'y trouvait malade compris. Le lit me semblait bancal. Je le voyais prêt à s'écrouler et moi avec lui. Je me surpris à penser que c'était sans doute l'une des raisons des égards de mes porteurs ; la confiance du personnel dans le mobilier devait être bien limitée. Le matelas avait le profil d'un hamac ; à moins que ce ne soit le sommier ou ce qui en tenait lieu qui, usé, avait fini par prendre la forme d'un navire en détresse.

Une fenêtre fait face à la porte d'entrée. Elle était garnie de barreaux ; curieusement j'en avais éprouvé un sentiment de malaise. L'existence de cet obstacle n'avait rien de sécurisant ; le danger ne viendrait pas du dehors ; j'en étais persuadé. Il n'y avait pas que ces détails pour expliquer mon malaise dans le service où on me faisait entrer. Non ; mon refus venait de plus loin. Il plongeait les racines dans des rumeurs écoutées jadis distraitement mais avec parfois une joie secrète ; une joie inavouée, et que je savais suscitée par ce que ces ragots éveillaient de rejet.

J'observais le personnel médical. Il tournait fébrilement autour du lit. Il me parut subitement plus nombreux depuis le retour des médecins. Une certaine gaieté semblait imprégner l'ambiance ce soir-là. Je n'en saisissais pas la raison d'abord ; il me faudra attendre deux ou trois jours pour me rendre compte qu'il en était toujours ainsi après la rupture du jeûne.

Le médecin officiant était le chef évident de la meute ; il finissait de me raccorder à l'arrivée d'oxygène. Deux bandes de sparadraps maintenaient le tuyau de caoutchouc sur mon visage et sur le nez ; c'était du bricolage ; mais cela ne m'intéressait pas. La perfusion était mise également. En somme j'étais paré pour la survie. Je regardais le médecin qui vérifiait son installation une fois encore. Je n'en étais qu'une pièce pour lui ; et pour moi, il n'était qu'un intrus dans mes projets.

L'homme était visiblement heureux. Il triomphait ; mais il était silencieux ; il se contentait de me jeter par intervalles un regard à la dérobée. Craignait - il de me voir changer d'avis et demander à regagner mon appartement ; ou bien vérifiait - il seulement que j'étais encore en vie ? Je n'avais pas su le dire. J'étais indifférent à tout ce qui se passait autour de ma personne. J'avais surtout envie d'être désagréable ; mais l'homme qui était penché sur moi faisait semblant de ne pas s'en apercevoir ; ce qui m'irritait énormément. Il avait l'air sérieux. Il était attentif dans chacun de ses gestes. Je percevais cependant une certaine fébrilité chez lui. Je ne su dire si cela venait de son tempérament ou bien si son état résultait des circonstances. Il était parvenu à me faire accepter l'hospitalisation dans son service ; pour une nuit avait - il précisé. Il était conciliant devant mon refus qu'il savait farouche ; comme pour me rassurer.

 Un autre médecin était également présent dans la pièce ; il était barbu ; ce fut lui qui le premier m'avait invité à rester. Il portait un burnous ; cela faisait penser à une robe. Le personnage était calme et pondéré à ce qu'il me semblait. Le visage émacié mettait en exergue deux yeux pointus. Des yeux que je trouvais pénétrants, sévères mêmes ; mais leur agressivité était emprunte de sérénité. Tout cela lui donnait l'air d'un pontife délaissé par son public pour des agapes plus amènes. Mais l'homme me paraissait sûr de sa vérité ; il me semblait décidé à l'asséner. Telle fut l'impression qu'il me faisait lors de cette seconde rencontre.

Mon regard passait de l'un à l'autre ; ils étaient internes tous les deux sans doute. L'un, le chef à ce qu'il me semblait parlait beaucoup ; l'autre, le barbu écoutait surtout. L'essentiel était dit en arabe. De temps en temps une expression française leur échappait et me permettait d'évaluer les rapports qui pouvaient exister entre eux. A mon avis aucune chaleur ne les caractérisait. Chacun demeurait dans sa sphère ; chacun d'eux était jaloux de ses convictions. Aucun des deux ne me semblait prêt à faire de concessions.

Après les soins du médecin russe et mon émergence de l'état d'inconscience, c'est le barbu qui arriva le premier ; il venait de regagner l'hôpital. Il reprenait le service qu'il n'aurait jamais dû abandonner. Il essaya alors de me persuader sans succès de me laisser hospitaliser. Le discours était neutre. Je ne trouvais aucun enthousiasme dans le ton. Je ne décelais aucune passion dans la mission que l'homme s'était assignée. Je finis par me demander si mon interlocuteur croyait lui - même à ce qu'il me proposait. Il renonça bien vite ; et cela ne semblait pas lui poser un problème particulier.

Le personnage respirait la sérénité. Il en émanait un calme qui me mettait mal à l'aise ; en cela que je sentais en lui une indifférence envers son environnement ; hommes, bêtes et tout le reste. Il me faisait penser à ses êtres si autonomes, qu'on se demande parfois, si les autres ne les ennuyaient pas du fait de leur seule existence.

 Confronté à mon refus de l'hospitalisation, l'homme à la robe, le barbu, s'était retiré en silence sans se départir de son calme. Il ne fera pas d'autres tentatives avant que n'arrivât à son tour celui qui finalement, devait parvenir à me convaincre.

Par la suite, je reverrai l'homme à la robe constamment cette nuit-là ; à l'ombre de sa barbe, me faisant lui - même, une ou deux piqûres ; je ne sais plus.

Deux infirmières, jolies et potelées faisaient également partie de l'assistance. J'avais eu un sourire à leurs entrées dans la pièce où on m'installait ; enfin, je le pensais. Elles étaient sorties de je ne savais où sans crier gare. Je devais les revoir toutes les nuits ; mais uniquement la nuit, jusqu'à ma sortie de l'hôpital une semaine plus tard. Elles étaient mes déesses nocturnes, mais des déesses silencieuses. On aurait dit des poupées dont la fonction était seulement décorative ; des poupées, êtres sans essence qui n'avaient eu qu'à me saluer, chaque fois qu'elles reprenaient leur service ; c'était fait avec amabilité.

Deux ou trois jours après mon admission dans le service de réanimation, et une fois le calme revenu dans mon esprit, je devais admettre que toute autre disposition que l'hospitalisation, aurait été suicidaire. C'était le conseil du médecin russe qui m'avait prodigué les premiers soins ; à ses risques et périls ; comme je devais l'apprendre plus tard. C'était aussi le sentiment des personnes qui m'avaient transporté au centre hospitalier. Les uns et les autres n'avaient pas cessé de me le faire comprendre tout au long de cette soirée - là. Tant de patience ; temps de résignation !

C'était davantage pour la confiance que je leur témoignais que j'avais fini par accepter de passer une nuit sur place. Je n'éprouvais aucun sentiment confiant envers le personnel ; non en tant qu'individus ; mais, comme éléments d'un système dont je mettais l'efficacité en doute. Je n'avais pas la sensation de me trouver en sécurité au sein de l'établissement pour accepter sans réticences, les invitations qui m'étaient adressées.

 Le paradoxe de la situation m'échappait bien sûr dans ces instants où je pensais, à tort, évaluer correctement ma position. Aveuglés par beaucoup de vanité alliée à un peu d'orgueils, nous perdons très vite l'étendue véritable de notre essence. Grandeur des uns, insignifiance des autres, nous cheminons ensembles mais, indifférents les uns aux autres. Puis soudain, nous finissons par être happés indistinctement par le néant pour resurgir ensuite dans le silence. Nous sommes alors ravis de rencontrer ici, un regard ; et là, un sourire. Heureuses rencontres qui nous ramènent, quand elles se produisent, au monde du permanent.

Ce ne sera que plusieurs jours après ma sortie, que je devais prendre pleinement conscience de ce qu'avait été la situation. C'était moi le malade et ce furent les médecins qui s'efforçaient de me persuader d'accepter leurs soins. Il fallait noter toutefois pour ma défense, que les premiers instants que je venais de vivre dans la maison s'étaient avérés peu engageants. Ces minutes s'accordaient trop bien à des histoires qui autrefois étaient des légendes, et qui soudain, devenaient d'amères réalités face auxquelles l'individu restait nu.

Le souvenir de ces heures ne m'incitait pas à m'asseoir. L'expérience ne suscitait pas en moi un sentiment de sécurité médicale. C'était plutôt l'agacement et la colère qui m'habitaient. J'avais inconsciemment occulté en moi la notion de la hiérarchie des situations. Et cela, parce que j'avais depuis trop longtemps et trop puissamment considéré que vivre c'était d'abord des actes qui étaient accomplis par ma seule décision. Je me rendais brusquement compte, et avec dépit que ce ne pouvait être vrai qu'en partie. Je refusais en effet, d'admettre que l'échelle des valeurs de mes soignants pouvait différer de la mienne.

J'avais oublié en cela que c'est celui qui demande qui tend la main. C'est exact ; mais, le sage ajoutait au proverbe que c'est celui qui reçoit qui offre son cœur. Encore faudrait - il que l'offrande comblât un souhait ; une attente ; un besoin.

Ainsi, j'étais réticent dans cette chambre ce soir - là. J'avais déjà oublié que deux heures plus tôt, j'étais inconscient et au seuil du coma. Je n'étais alors qu'une masse sans ressort ; une masse qui restait affalée sur un brancard autour de laquelle s'acharnaient trois hasards. Une femme qui comme moi, ne connaissait rien à la médecine. Un homme figé dans le temps et qui prenait garde de heurter le destin. Et enfin, un infirmier qui s'excusait de n'être que cela.

Rude journée que celle qui se terminait - là. J'en consommais avec surprise les dernières heures sur un lit d'hôpital avec un tuyau dans le nez pour l'oxygène ; une perfusion dans le bras pour la vigueur et la rage au coeur pour le reste.

 Ma journée avait mal commencé après une nuit très agitée ; une nuit qui était censée être de repos ; mais, qui n'avait déroulé que des heures de demi - sommeil ou de demi - insomnie ; comme on voudra.

J'avais mal dormi, et je me réveillais abruti. J'allais parcourir les heures du jour d'abord étonné puis rageur ; indifférant ensuite, pour à la fin, revenir à la fureur ; mais contre qui ?

L'incertitude s'ajoutait à l'impuissance pour souligner l'insignifiance.

 En ces temps de carême les nuits du croyant s'acharnaient à se substituer à ses journées. Toutes les misères et toutes les frustrations s'y négociaient. Les rêves comme les dépits se liquidaient dans les ténèbres. On soldait à tout va ; la joie comme la misère. Mais, il était de bon ton d'être gai. Il était permis de se montrer ravi à défaut d'être heureux. Toutes les tensions et toutes les névroses de l'être se libéraient chaque nuit avec délectation ; et cela coûte que coûte, avant que ne retentisse le dernier appel du muezzin ; celui qui annonçait la fin prochaine des libations.

 Les musiques nocturnes étaient agréables par moments certes ; mais, à longueur de nuits on était submergé par ces délices qui, parce que trop abondants, devenaient d'insupportables supplices ; à vivre, en silence.

Il en était ainsi du son de la guitare comme de ceux de ces instruments oubliés mais qui étaient supposés rappeler le bien - être des temps anciens. Le brouhaha des transistors mal réglés, chuintants et vociférants à la fois, vous envahissait. Très rapidement, on exécrait en silence, les confidences qui s'échangeaient sous vos fenêtres. A moins que ce ne soit le discours tonitruant du tribun en mal de public qui vous exacerbait.

Tout cela devenait désagréable et vous ravageait les nerfs. Ceux - ci finissaient à leur tour par retarder davantage, et de nuits en nuits, le moment tant attendu du sommeil.

Qu'elles sont longues tes nuits seigneur ! Qu'elles sont longues !

Ma nuit fut mauvaise ; très mauvaise même. Cependant, les festins nocturnes du voisinage n'en étaient pas responsables ; je l'avais admis. En effet, ma santé laissait à désirer depuis plusieurs jours déjà. Fébrilité, migraine et gênes respiratoires m'étaient devenues quotidiennes. Un état trop vite accepté ; car, on se disait qu'il suffisait d'attendre ; sans savoir si on était au seuil de l'inconscience ou bien à l'article de la foi. Foi en soi et optimisme irraisonné s'entendent.

Rien de vraiment grave pensais - je ; dès lors que ces indispositions ne m'empêchaient pas d'assumer mes obligations professionnelles habituelles. J'avais cependant, suffisamment conscience du mauvais état de mon organisme pour que je m'adonnasse assidûment à l'automédication. Cette pratique prenait sur place une grande importance au sein de la communauté étrangère notamment. Elle relevait, là comme partout ailleurs, davantage du souvenir et du raisonnement analogique que du savoir médical. Elle traduisait l'inconscience plutôt que la prétention. Peu importe, on se voulait autonome. Et puis, la fin prochaine de l'année universitaire me servait de point de mire ; cela me portait tout naturellement à considérer mes ennuis comme le résultat de fatigues accumulées depuis plusieurs mois. Je n'en étais pas préoccupé outre mesure. Mon état d'épuisement était par ailleurs aggravé par les fortes chaleurs que nous subissions en ce début du mois de juin. Enfin, la perspective de prochaines vacances m'aidait à supporter le fardeau. Elle me conduisait à ne pas trop m'appesantir sur ces ennuis. Et puis, je me croyais homme de fatigue...

Cependant, depuis les deux ou trois jours précédents, mon état se détériorait plus sévèrement. Les difficultés respiratoires s'étaient faites plus oppressantes ; ce qui m'obligeait à recourir plus fréquemment que d'habitude à l'usage des bronchodilatateurs. Malgré l'accroissement du rythme des prises, l'effet bienfaisant que j'en attendais se manifestait de plus en plus tardivement . Hélas ! Au fil des jours, l'efficacité de ce traitement était devenue plus aléatoire. Bien sûr, l'habitude du tabac reprise sur place et dont je ne parvenais pas à me débarrasser, n'arrangeait rien dans ces circonstances.

Ce fut par une cigarette que j'avais commencé la journée ; le vice l'emporta sur la raison.

 Dès les premiers pas que je fis pour me rendre au travail, j'avais ressenti et j'en fus très surpris, une lassitude plus prononcée que durant les jours précédents ; au point que j'avais dû m'arrêter à plusieurs reprises sur le parcours ; il me fallait reprendre haleine avant de poursuivre la progression pour couvrir les deux cents mètres du trajet. Je ne comprenais rien encore à ce qui m'arrivait. J'étais habitué à des crises passagères. Elles survenaient essentiellement, quand débutait la saison caniculaire ; mais, elles s'atténuaient rapidement pour disparaître complètement au bout de quelques jours. Cette fois - la, le corps privé de vigueur semblait en disgrâce ; il refusait d'obtempérer à la seule volonté. J'attendais impatient et agacé, l'effet du traitement. J'avais bien pris soin d'absorber les spécialités dès mon réveil ; en général, le bien - être survenait au bout d'une demi - heure environ ; c'était mon espoir ce jour - là aussi.

Au cours du trajet, chaque pas me demandait un effort physique considérable. Mon esprit était embrumé. J'avais l'impression d'évoluer dans un paysage cotonneux, sans limites définies ; un univers dans lequel la seule couleur possible semblait être un gris sans personnalité malgré le soleil éclatant et sa luminosité.

Je me trouvais dans un monde où aucun élément ne se différentiait notablement d'un autre. Je me sentais vaseux sans que cela m'étonnât. Mal réveillé encore, j'étais totalement incapable de me situer par rapport à mon environnement. L'automatisme des gestes me servait en fait, de tuteur et de conscience ; cela ne pouvait suffire pour faire une individualité.

Les personnes que je croisais durant ce court périple avaient dû trouver bien hésitants, mes échos à leurs salutations. Quelques-unes s'étaient retournées même pour me voir continuer mon chemin à ce qu'il m'avait semblé. Ou bien alors, c'était un regard critique qu'elles me lançaient à cause de ce qu'elles devaient prendre pour de l'indifférence. Ces passants ne se doutaient pas que chaque mot prononcé me coûtait une énergie considérable ; chaque sourire ébauché m'était un exploit ; j'aurais préféré m'en dispenser. J'aurais voulu garder un silence protecteur, qui à ce moment-là, serait aussi un acte d'économie de souffle. Finalement, je parvins à destination ; après avoir traversé la cour de l'université, je ne savais trop comment. Là, les rares personnes présentes avaient des visages qui m'avaient paru sans reliefs. Toutes les images étaient estompées. Une espèce de brume recouvrait cet univers dans mon esprit. En réalité, c'était dans ma tête que se situaient le vague et la désolation de ces visions ; j'en avais conscience ; déjà.

 Pendant le mois de carême, mes collègues algériens commençaient plus tardivement leur journée de travail. Ils adoptaient durant cette période de ferveur religieuse, un horaire ininterrompu ; celui - ci débutait en général, au milieu de la matinée pour s'achever vers la fin de l'après - midi. Il n'en allait pas de même pour nous les étrangers, les roumis ; c'était ainsi que nos collègues nationaux désignaient parfois, les étrangers sans dissimuler le contenu xénophobe du terme. Nous, nous conservions l'horaire habituel. Cependant, le rythme des travaux était très ralenti ; cela se traduisait par un désœuvrement qui souvent était pénible à vivre.

 Rachel se trouvait sur place quand je suis parvenu au laboratoire. Je lui fis part de mes ennuis de santé. Je compris à sa mine que mes explications étaient inutiles ; ma collègue s'était aperçue de l'état inhabituel dans lequel je me trouvais dès qu'elle m'avait vu. Elle me conseilla de rentrer me reposer et de rendre visite au médecin. Je ne voyais d'ailleurs pas ce que j'aurais pu faire d'autre. J'avais tenu cependant, à examiner avec elle le programme de travail de la journée avant de me retirer. La période des examens approchait ; nous avions la charge commune de deux modules ; il nous fallait en organiser les contrôles de connaissance de fin d'année. Quant aux chercheurs, chacun d'entre - eux avait de son plan d'étude ; Rachel en était informée. Elle pouvait apporter son aide en cas de nécessité. Peu de problèmes pouvaient se présenter ; car, le rythme de nos occupations était très réduit depuis le début de la période de jeûne ; les travaux de laboratoire s'en ressentaient.

J'avais dû m'arrêter fréquemment au cours de ce bref tour d'horizon pour reprendre haleine ; je suffoquais dès que l'effort à fournir excédait quelques minutes. Je m'étais accordé un moment de repos sur place avant de prendre le chemin du retour vers l'appartement. J'appréhendais ce voyage. Je le prévoyais aussi difficile qu'à l'aller. Je commençais en effet, à m'interroger sur la gravité de mon état. Je m'inquiétais de devoir garder la chambre pendant plusieurs jours.

En quittant les lieux, je n'envisageais pas d'y revenir pendant le reste de la journée. Je n'en avais pas envie, et je ne m'en sentais pas capable. La sagesse voulait que j'essaye de me reposer. Je fis part de cette résolution à Rachel. Elle proposa de passer prendre de mes nouvelles en fin de journée en rentrant chez elle ; c'était sur son trajet. J'avais accepté.

Ensuite, je fis en sens inverse le chemin que j'avais suivi une heure plus tôt ; mais, cette fois - là, j'avais adopté une démarche délibérément lente et posée. J'avançais à pas mesurés. Instruit par ma précédente expérience, j'étais devenu plus conscient de mes limites physiques ; je pouvais équilibrer ainsi l'effort à fournir. Je m'étais appliqué à le doser en fonction de mes possibilités. Je souhaitais également donner à tous ceux que j'allais croiser l'impression d'être dans mon état habituel. Eh ! L'image ; toujours l'image !

 J'avais ressenti autant de fatigue et j'avais éprouvé autant de difficultés à saluer ceux qui me connaissaient qu'au cours du trajet pour gagner mon lieu de travail quelques instants plus tôt. J'étais heureux d'être enfin de retour chez moi, et seul.

Ces deux périples avaient fait naître un sentiment d'agacement en moi. Je mesurais à cette occasion l'importance de la crise. J'étais irrité, car, je craignais de ne pouvoir terminer les travaux que nous avions prévus de faire avant notre départ en vacances. Je redoutais que ce soit le cas, si je devais rester dans cet état pendant les trois ou quatre semaines que devait encore durer l'année universitaire.

 En réalité, mon irritation traduisait l'inquiétude qui me gagnait au fur et à mesure que s'accroissaient mes doutes sur ma résistance physique. Toutefois, je n'en étais pas suffisamment conscient encore ; mais, à mesure que le temps s'écoulait sans que je ressente une amélioration, le sentiment qu'il faudrait plusieurs jours pour que je recouvre mes capacités habituelles s'imposait à mon esprit.

Je savais le traitement efficace pour l'avoir éprouvé depuis plusieurs années ; l'amélioration intervenait rapidement lors des précédentes crises ; mais, aucune de celles que j'avais affrontées jusque - là n'avait encore atteint l'intensité de celle que je vivais à ce moment - là. L'habituelle efficacité du traitement semblait faire défaut cette fois-là. Cela me préoccupait et mon irritation s'en trouvait accrue, d'autant que je ne voyais pas une solution de rechange qui soit à ma portée et qui serait simple à mettre en œuvre sans perturber mon travail.

La fatigue m'était un autre sujet d'inquiétude. C'était en effet, la première fois que je me sentais si épuisé sans avoir fourni un effort particulier. Cependant, je n'avais pas perdu tout espoir de constater une amélioration de mon état dans le courant de la journée ; je l'attendais, persuadé une fois encore que ces ennuis n'allaient pas durer. Je me forçais au calme. Je croyais fermement en ma résistance.

 Dans l'appartement, je m'étais installé dans un fauteuil pour passer le reste de la matinée. J'avais essayé de lire ; mais, je ne parvenais pas à accorder suffisamment d'attention à cette occupation. J'avais dû somnoler par moments, sans toutefois atteindre le sommeil réparateur ; celui que je n'avais pas eu la nuit précédente.

A la mi - journée, je me rendais à l'évidence : il n'y avait aucun changement dans mes capacités respiratoires. J'étais aussi recru qu'au réveil le matin. En guise de déjeuner, je me suis renouvelé le traitement médical ; le même que celui je m'étais administré au début de la journée ; mais déjà, je ne croyais plus vraiment à son efficacité.

Je n'avais pas faim. Par ailleurs, j'appréhendais de sortir pour me rendre au restaurant ; celui où d'habitude, je prenais mes repas quand je ne m'improvisais pas cuisinier. J'avais le sentiment que l'effort nécessaire à un tel déplacement serait au-dessus de mes forces ; l'expérience de la matinée m'avait rendu prudent. Je m'étais contenté d'un café ; c'était suffisant. Puis, je m'étais allongé pour attendre l'amélioration escomptée. Rien n'était venu ; ni le sommeil dont j'avais besoin pour refaire mes forces ni la rémission que j'espérais.

Au milieu de l'après-midi, on sonna à ma porte. J'étais allé l'ouvrir et je fis entrer Rachel. Elle passait prendre de mes nouvelles comme elle me le proposait dans la matinée. Je ne l'attendais pas si tôt , mais, j'étais ravi de la voir.

Ma collègue me fit le compte - rendu de la journée à l'université. Rien de remarquable ne s'y était produit ; une journée ordinaire, une journée morne ; nous y étions habitués.

C'était ainsi chaque année durant le mois de carême ; et cette fois-là, plus encore que les précédentes en raison des très fortes chaleurs qui sévissaient. Rachel insista de nouveau pour que je me rende chez le médecin. Je promis de le faire en fin de journée ; j'étais sincère. C'était en effet, l'unique moment où je pouvais espérer que l'attente fut brève avant d'être reçu par le praticien ; une habitude que je ne croyais pas nécessaire de changer.

 En arrivant, Rachel m'avait apporté un grand pot de yaourt de sa préparation. Je compris qu'elle était repassée chez elle en quittant le laboratoire avant de me rendre visite. Elle supposait à juste titre, que je ne m'étais probablement pas rendu au restaurant ; et sans doute aussi, que je n'avais pas faim. Je confirmai ses suppositions et je la remerciai pour sa générosité. Elle connaissait mon goût pour la spécialité.

J'offris du café ; nous l'avions bu en parlant des prochaines vacances. Nous évoquâmes nos projets respectifs pour la rentrée universitaire suivante. Pour sa part, c'était la fin du séjour en coopération. Elle vivait à ce moment - là ses derniers jours d'Algérie. En rentrant en Bulgarie, elle ignorait encore quelle serait sa nouvelle situation professionnelle. Elle reprendrait sans doute pensait - elle, sa place d'ingénieur de recherche à l'usine qu'elle avait quitté pour préparer une thèse à l'université. Ce fut ensuite le départ pour la coopération et la pratique de l'enseignement. Rachel aimerait poursuivre dans son pays l'expérience professorale et de recherche universitaire qu'elle avait connues sur place. Elle espérait que cela lui sera possible à brève échéance après son retour. Je le souhaitais pour elle, connaissant son dynamisme et sa ténacité au travail , ainsi que son enthousiasme pour tout ce qu'elle entreprenait.

En se retirant à l'issue de la visite, ma collègue se proposa pour me faire les achats usuels qui me seraient éventuellement nécessaires pour le reste de la journée. J'appréciais l'offre ; mais, je l'avais déclinée en la remerciant ; n'ayant besoin de rien. Devant son insistance, et parce qu'elle m'assurait d'avoir des courses à faire pour sa maison, je lui avais demandé de me prendre quelques fruits. C'était les seules choses que je consommais avec un réel plaisir depuis quelques jours. Je vis Rachel partir sans un sentiment particulier. J'avais refermé la porte ensuite, sans toutefois mettre le verrou. Je retrouvais le calme ou plutôt le tête - à - tête avec l'incertitude ; celle de ne pas savoir quand j'allais retrouver la plénitude de mes moyens physiques.

Après ce départ, je m'allongeais de nouveau sur le divan ; j'étais toujours en proie à la fatigue extrême. La gêne respiratoire était telle, qu'aucune position ne me procurait du confort ; ce qui m'interdisait en fait de dormir. Tout repos devenait impossible. Je finis par me lever au bout d'un moment, fatigué de virevolter sur une couche trop étroite ou bien insuffisamment allongée pour m'assurer la position idéale de repos. Pour m'occuper davantage que par nécessité, je décidais de manger un peu de ce yaourt qu'on venait de m'offrir. Je me réjouissais à l'avance de son goût délicieux et légèrement acide que j'appréciais tant.

 Aujourd'hui encore, je suis incapable de dire au bout de combien de temps, un quart d'heure une heure ou davantage après cette collation, mon univers basculait brutalement.

Ce qui depuis le matin n'était que gêne respiratoire très intense il est vrai, s'était transformé brusquement en suffocation. Je me trouvais tout à coup dans l'incapacité de respirer à fond ; je manquais d'air. Je n'étouffais pas véritablement ; mais, aspirer la moindre bouffée d'air me demandait une grande application. Je n'en avais pas assez ; et je ne trouvais pas la force d'en aspirer davantage. Je n'avais pourtant fait que manger un peu de yaourts. Je n'avais fourni aucun effort qui serait susceptible d'expliquer cette aggravation soudaine de mon état. J'étais affolé ; car, je ne trouvais aucune explication logique au bouleversement que j'affrontais. Je décidais alors de me mettre au lit dans la pièce voisine et d'attendre, je ne savais quoi au juste. Sans doute, espérais - je voir les choses rentrer dans l'ordre ; au moins, dans celui qui prévalait avant ma collation.

Quelle n'avait pas été ma surprise devant ma totale incapacité de tenir debout et de faire quelques pas ! Eberlué, je me laissais choir dans un fauteuil tout proche heureusement. Le désarroi me saisit. J'entrepris de réfléchir à cette nouvelle situation. Je m'acharnais à respirer furieusement. Je m'efforçais dans le même temps de conserver mon calme. Il ne m'était pas aisé de coordonner tout cela.

Dans ces moments-là, la pensée s'élance dans toutes les directions ; l'esprit hagard, se met à la quête d'un point d'ancrage, une idée, un souvenir, une image ; n'importe quoi qui puisse servir de guide et laisser entrevoir une issue ; ce jour - là, je ne trouvais rien.

Outre la gêne respiratoire et l'essoufflement qui s'en suivait, je constatais aussi que mon estomac se dilatait ; il se gonflait. Le ventre devenait de plus en plus dur et de plus en plus douloureux. Cette sensation s'ajoutait au manque d'air ; elle rendait plus difficile encore, mes efforts pour respirer à fond. A ce moment - là, j'étais au comble de l'angoisse. L'inquiétude ne faisait que croître en moi. Je prenais subitement conscience qu'il me serait difficile dès lors, de me rendre au cabinet médical. Je n'avais même pas à regretter l'absence de téléphone à ma disposition dans l'appartement. Le médecin ne se déplaçait pas au domicile du malade ; à l'époque, ce n'était pas encore la pratique du médecin généraliste. Pendant un instant, je m'en suis voulu ; je regrettais d'avoir tant tardé à me présenter à la consultation. En reportant ma visite chez le praticien en fin de journée malgré la souffrance et la pénible aventure qu'était ma sortie du matin, j'avais choisi de m'épargner la longue attente qui était inévitable à tout autre moment ; avec l'aggravation que j'affrontais, j'eus le sentiment dramatique d'être pris au piège. Je me retrouvais sans aucun moyen d'action ; que faire?

Dans l'immédiat, je comprenais qu'il fallait surtout conserver mon sang froid et réfléchir ; une analyse sereine de ma position s'imposait. Trouver de l'aide restait la seule possibilité de salut. Je songeai un instant, à ouvrir la fenêtre et à tenter d'attirer l'attention des passants encore nombreux dans la rue. Je pensais pouvoir faire encore des gestes de la main. Je savais que la force me manquerait certainement pour crier et pour appeler de vive voix à l'aide. J'abandonnais rapidement cette idée ; j'étais réticent pour l'appliquer ; je la trouvais déplacée. Et puis, je n'étais pas certain d'être compris par ceux qui m'auraient aperçu. J'oubliais aussi que je n'aurais probablement pas la force d'ouvrir la fenêtre voire même, pour l'atteindre.

 C'est avec le sourire que plus tard, j'ai repensé à ces secondes. Même dans ses instants tragiques, je songeais à préserver une image. Je voulais sauvegarder des apparences qui n'avaient de réalité que dans mon esprit. Il s'agissait sans doute, de la peur du ridicule ; le ridicule d'être nu. Des amis me reprocheront par la suite, de n'être pas allé m'asseoir sur les marches de l'escalier de l'immeuble pour attendre le passage d'un voisin. Je n'y avais pas songé ; je l'avoue ; mais, je ne l'aurais certainement pas fait ; en supposant que j'en eus la force. Là aussi, j'aurais trouvé que l'attitude manquait de dignité. Après tout, même un cadavre devait avoir de la dignité!

 Très rapidement, mes pensées se focalisaient sur l'appartement d'en face ; celui qui se trouvait sur le même palier que le mien ; tous mes espoirs aussi. C'était la seule idée qui m'était venue à l'esprit pour sortir du guêpier dans lequel je me trouvais.

Mes voisins d'étage étaient des russes, des coopérants civils. L'homme, un physicien enseignait à l'université. Son épouse est médecin de formation ; mais, pendant le séjour en Algérie elle ne pouvait exercer sa profession. Le couple élevait un enfant en bas âge ; dans ce cas, les règles de conduite qui étaient propres à la communauté soviétique contraignaient l'un des deux parents à demeurer au domicile ; souvent, c'était la femme qui restait au foyer. Elle devait abandonner sa profession le temps de leur mission de coopération. Il m'arrivait de faire appel aux soins de madame Illieva. En particulier, une fois pour examiner mes yeux en pleine nuit après un petit accident de laboratoire. J'avais apprécié à cette occasion que ne se sentant pas compétente en la matière, elle ait préféré me faire accompagner à l'hôpital par son mari pour consulter un spécialiste ; un russe, comme je pouvais m'y attendre. J'eus droit à deux praticiens cette nuit - là. C'était vers ce couple que mes pensées se portaient pour obtenir de l'aide.

Ce que je désirais alors, c'était avoir un peu de répit ; avoir un peu d'air! Je souhaitais bénéficier d'une accalmie suffisamment importante pour me permettre de rentrer. Je pensais qu'avec un peu chance, je pouvais trouver une place sur un vol du lendemain à partir de l'aéroport de Constantine.

Ce n'était pas encore les grands départs en vacances, et dénicher au dernier moment, une place sur un avion en partance était parfaitement possible. Ce voyage serait d'une certaine manière la réédition d'une situation que j'avais vécue quelques mois plus tôt. Je souffrais alors d'une crise d'appendicite. Le médecin généraliste avait établi son diagnostique ; il me dirigea sur l'hôpital. Il laissait le soin au chirurgien d'accéder ou non à ma demande de ne pas être opéré sur place. Ce dernier - encore un russe - m'examina à son tour. Il jugea nécessaire de procéder rapidement à l'intervention chirurgicale. Devant mon insistance, il acceptera de me laisser partir, après avoir pris l'avis de deux autres confrères russes comme lui.

Les trois praticiens mettaient cependant une condition ; il faudrait qu'il n'y ait pas déjà, un taux excessif de globules blancs dans mon organisme. C'était le cas, malheureusement. Mais, face à ma détermination, - nous étions à l'approche des fêtes de fin d'année, - ils me laisseront partir après m'avoir administré un traitement adéquat pour m'éviter une péritonite pendant quelques heures ; le temps qui était nécessaire pour effectuer le trajet.

Je souris, chaque fois qu'il m'arrivait de penser à ce premier contact avec le système hospitalier local. L'analyse à effectuer pour la numération n'avait rien de complexe. Le progrès aidant, il suffisait d'une goutte de sang à mettre en contact avec un réactif approprié ; puis, d'observer la réaction éventuelle. L'infirmier chargé de l'opération avait à faire pénétrer le liquide sanguin par capillarité dans un tube fin ; à mon grand étonnement, il porta le dispositif à la bouche et y souffla ; sans doute, pour s'assurer qu'il n'était pas obstrué. Je l'avais regardé faire sans broncher ; résolu que j'étais à ne pas me laisser opérer sur place.

 Tout le problème médical du pays résidait là. Il se situait au niveau de l'élément humain. La rigueur professionnelle des hommes et les conditions dans lesquelles se déroulaient les soins étaient en cause le plus souvent, davantage que le manque de spécialités pharmaceutiques. L'insuffisance des équipements de soin, ou encore la formation des praticiens ne constituaient qu'un handicap non négligeable certes, mais de moindre importance.

 C'était ainsi. Nous considérions, nationaux ou étrangers que se laisser soigner sur place relevait de la fatalité ; nous essayions alors de l'éviter dans la mesure du possible. On ne comptait plus les histoires qui circulaient sur le corps médical. Pour l'incompétence, on attribuait la palme aux russes ; à tort, j'en étais convaincu. Tandis que pour le médecin algérien, on y ajoutait la cupidité et une totale absence de conscience professionnelle. J'ignorais si tout cela était fondé. J'avais tendance à croire que les uns et les autres faisaient de leur mieux pour soulager le malade ; mais dans le doute, et probablement par paresse intellectuelle, je prenais mes précautions ; c'était le cas pour l'ensemble des coopérants. Cela se traduisait par la constitution de stocks de médicaments à notre disposition et le recours systématique à l'automédication. Cette pratique était d'autant plus courante que nous ne rencontrions aucune difficulté pour nous procurer les spécialités pharmaceutiques ; dès lors qu'elles étaient disponibles sur place. Et cela, quelle qu'en était la classification ; le pharmacien nous faisait confiance ; à moins qu'il ne se fichait complètement de la réglementation. Et puis, en cas de difficultés, il y avait suffisamment de voyages vers l'Europe pour nous permettre de maintenir les stocks. Cependant, il arrivait des moments où nous ne pouvions éviter de faire appel à un médecin. Je reconnais que je n'avais jamais eu à me plaindre de celui que je consultais en ville, un algérien. Il était aussi attentif à mes problèmes de santé que n'importe quel autre praticien ailleurs.

Je garde le souvenir d'un chirurgien bulgare qui avait eu à opérer le bébé d'un couple de jeunes coopérants français. L'inquiétude des parents dans de telles circonstances était compréhensible ; mais, la suspicion qu'ils avaient à l'endroit du chirurgien et surtout, celle de leurs amis vis - à - vis du praticien et du système sanitaire m'avaient paru excessives. La méfiance était si vive et si manifeste que lors d'une réunion où j'avais rencontré ce médecin, il me pria de faire comprendre à mes compatriotes l'inutilité de prendre l'hôpital d'assaut par vagues successives, plusieurs fois par jour. J'ai eu l'impression qu'il s'excusait d'être médecin et d'avoir eu à s'occuper de l'enfant. Un sentiment de honte m'avait envahi ; bien que je ne connaissais pas encore ce couple ; je venais d'arriver.

 Mon problème en cette fin d'après - midi - là était de parvenir à la porte de mes voisins russes. Je savais que la femme n'exerçait pas d'activités à l'extérieur. Rien ne m'assurait cependant, qu'elle fut chez elle à cette heure-là. Il était courant en effet, qu'en fin de journée la colonie russe se retrouvait au Kremlin ; une petite place qui se trouvait à l'intérieur d'un lotissement voisin du mien. C'était essentiellement, les coopérants soviétiques et leurs familles qui en occupaient les appartements. Nous avions baptisé Kremlin l'aire de détente qui était attenante en raison de cette affectation ; mais également, à cause du soin que la communauté soviétique mettait à se réserver l'exclusivité de son usage. Eh oui ! Le moujik tentait d'avoir lui aussi, ses Etats - Clients dans cette frange du monde. Partageons !

Je pris la mesure de la situation avec calme ; autant que cela m'était possible. Il ne restait plus que le retour sur soi - même pour ne pas sombrer. J'évaluais mes possibilités de déplacement pour atteindre la porte de sortie. Ceci fut fait tout en happant ce que je pouvais d'air. Je promenais lentement le regard autour de la pièce. Je recensais mentalement les points d'ancrage éventuels. Ils me seront utiles lors de mes mouvements. Il fallait organiser des sauts de puce. Je devais prévoir des stations relais qui seront autant de moments de repos pendant ma progression pour traverser la salle à manger. La table qui s'y trouvait était proche de la sortie ; celle - ci donnait accès au couloir ; de là, je me serais trouvé à environ un mètre de la porte d'entrée de l'appartement. Je me souvenais qu'elle n'était pas verrouillée. L'idéal serait de me poster juste derrière cette issue. Ainsi, je pourrais sortir aussi rapidement que possible dès que j'aurais la certitude que quelqu'un entrait ou bien quittait l'appartement des russes. Pour cela, il me fallait parvenir d'abord à l'autre extrémité de la salle à manger. Les chaises qui étaient disposées autour constituaient de bonnes stations intermédiaires.

La distance à parcourir pour atteindre celle qui était la plus proche du couloir n'était pas énorme ; cependant, je ne me croyais pas capable de la franchir d'un trait. De mon fauteuil, il faudrait que j'atteigne d'abord le siège qui se trouvait juste en face de moi. Ma décision fut prise ; mais j'étais incertain. Il fallait m'élancer. Je me levai péniblement et je réussis à faire les quelques pas qui étaient nécessaires pour parvenir au premier poste. Ce saut de puce avait suffi pour m'épuiser. J'attendis quelques minutes sur place pour reprendre mon souffle ; je jaugeais en même temps le trajet qui me séparait de ma prochaine étape ; encore une chaise.

Ainsi, par petits déplacements successifs, j'étais passé d'une extrémité à l'autre de la salle à manger. Je pris mon temps avant de me lancer à l'assaut de la dernière place ; ce fut fait ; mais cela aussi me coûta beaucoup d'énergie. J'étais resté assis sur une chaise près de la sortie. Je regardais la porte d'entrée en espérant qu'elle s'ouvrirait bientôt. J'écoutais les escaliers ; ils étaient désespérément silencieux. Je décidai de ne pas aller plus loin. Je n'aurais pas pu m'asseoir dans le couloir sauf à m'installer par terre ; et j'étais trop faible pour rester debout.

Ensuite, ce fut l'attente. Elle m'avait paru longue et interminable. J'étais épuisé. J'étais anxieux et impatient. J'étais furieux aussi que l'air n'arrivât pas d'avantage dans mes poumons ; comme s'il me suffisait de le vouloir ; comme s'il suffisait d'ordonner. Malgré mes efforts, aucune autre idée originale ne germait dans mon cerveau ; ou bien alors, je les refusais.

Je prêtais toute mon attention aux bruits du couloir. Je percevais bien quelques rares mouvements dans les escaliers par moments ; mais, ce n'était que les enfants qui y passaient et qui repassaient ; bruyants et heureux ; heureux et insouciants à deux pas d'une détresse. La ville était à eux ; la vie également.

 En fin de journée pendant la période du ramadan, quand approchait l'heure de la délivrance, tous les adultes se terraient chez eux. Ils attendaient que les dernières minutes du jour de carême s'écoulent et que commence la fête. Ce jour - là, j'imaginais chacun chez soi aussi fatigué que moi mais, seulement de faim, de soif, et peut - être aussi, d'avoir porté la foi à ce point de mortification.

Je les savais prêts à faire honneurs aux mets qui les attendaient et dont les effluves caressaient déjà les narines.

La demi - heure qui précédait la fin du jeûne est faite en général, de silence. On percevait dans l'atmosphère une sérénité qui enveloppait tout ; c'était une caresse ; c'était toujours une sensation de paix qui était très agréable à vivre. Les rues étaient alors désertées par les adultes. Elles n'appartenaient plus qu'aux très jeunes enfants. Ceux - ci étaient dispensés de l'abstinence alimentaire.

En écoutant ce silence on se représentait volontiers, chacun dans sa demeure installé face aux plats ; attendant la fourchette à la main la sirène libératrice ; chacun guettait l'appel qui proclamera enfin, la rupture du jeûne.

Parfois durant ces minutes, troublant le silence et la paix ambiante, on entendait passer une voiture en trombe. On reconnaissait l'attardé tenaillé par la faim et qui sans doute, concevait quelques inquiétudes quant à la capacité des siens à lui laisser sa part. Il a tort ; et il le savait ; mais, rien n'y faisait ; il se précipitait tout de même.

Il était toujours amusant également de se trouver dans les rues quand retentissait la sirène. On pouvait voir alors les quelques rares adultes encore à l'extérieur, se mettre à courir soudainement. J'étais toujours surpris, chaque fois que je me trouvais témoin du fait par la brusquerie du démarrage ; mais aussi par la synchronisation des différents départs. Un sourire irrésistible m'échappait à chacune de ces occasions à la vue de ce spectacle.

Mais quoi? Depuis des millénaires, l'homme n'a - t - il pas toujours couru après le pain? Que faisais - je - là?

 Ce jour - là, alors que j'étais assis sur ma chaise non loin de la porte , et que j'attendais l'espoir, je me surpris à songer avec nostalgie que je ne pourrais pas assister à cette scène ; et peut - être, plus jamais...Eh oui! On devient bien vite triste quand notre univers se réduit à nous - mêmes.

J'attendais.

Au moindre mouvement dans les escaliers, - il y en avait si peu - je tendais l'oreille. Je guettais le bruit d'une clé qu'on tournerait dans la serrure de la porte d'en face. Je me croyais prêt à me précipiter et à sortir ; mais chaque fois, la tension retombait ; et l'angoisse s'accroissait. Ce n'était pas mes voisins qui revenaient chez eux.

L'espoir s'éloignait. Et l'air se raréfiait.

J'assistais impuissant à la dégradation progressive de mon état. Il me devenait de plus en plus difficile de respirer au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient. Jusqu'alors, je n'imaginais pas qu'inspirer de l'air pouvait exiger tant d'efforts et de concentration. Je commençais à me demander pendant combien de temps j'allais pouvoir tenir ; d'autant que, j'ignorais si mon médecin pouvait encore me recevoir. A vrai dire, je n'y comptais plus vraiment ; il était probablement trop tard étant donné l'heure alors ; mais également le temps de carême que nous vivions.

Pendant cette période en effet, la vie publique s'arrêtait totalement dès seize ou dix - sept heures. Je ne pensais pas que le cabinet médical aurait fait exception. Et puis, m'y rendre n'était plus dans mes moyens physiques.

J'attendais. Soudain, je crus percevoir un bruit de pas dans les escaliers. Je m'étais fait plus vigilant encore ; il me semblait reconnaître le rythme de cette démarche - là. Ce n'était pas mes voisins. Ce n'était pas un couple qui approchait ; non ; c'était une personne seule. En apparence, c'était une femme. Je guettais au son ce mouvement qui pourrait signifier l'espoir.

Il eut un ralentissement au niveau du palier. Puis, plus aucun bruit ; la marche s'était arrêtée. J'écoutais les yeux mis - clos, les oreilles aux aguets. Enfin, j'entendis frapper quelques coups brefs à la porte. J'étais soulagé. C'est certainement Rachel qui revenait me dis - je. Cette fois - là encore, je ne l'attendais pas si tôt. J'ai essayé je crois, de pousser un soupire. Je retrouvais la sérénité. Il m'avait semblé tout à coup, éprouver moins de difficulté pour happer l'air ; mais, ce n'était qu'une illusion ; elle venait de ma joie de recevoir de la visite, et précisément à ce moment - là ; mais, je n'avais pas pu la manifester. Sans que j'en fus vraiment surpris, je me trouvais incapable d'aller ouvrir. J'ignorais si Rachel avait entendu ma réponse ; elle fut à peine audible ; je ne pouvais plus haut dire.

Elle avait pensé sans doute, que je m'étais endormi ; ou bien que j'étais chez le médecin ; car, il eut un silence. Toute vie semblait suspendue à ce silence ; plus aucun son ne me parvenait de l'autre côté de la porte. J'eus peur subitement d'entendre de nouveau les pas, mais cette seconde fois - là, entrain de descendre les escaliers. J'avais vécu là une fraction de seconde pendant laquelle, la peur et la rage étaient insuffisants pour porter l'impuissance à se dresser contre le destin ; la volonté a ses limites.

Et puis, Rachel ouvrit la porte ; le silence fut à peine interrompu. Elle entra enfin ; elle hésitait.

J'étais soulagé ; je le fus tout à fait en la voyant pénétrer dans l'appartement.

J'avais là, une première possibilité d'action ; une aide précieuse qui s'avéra déterminante pour la suite. Je ne devais toutefois en prendre pleinement conscience que des semaines plus tard ; j'en avais conçu alors, un sentiment de dette inoubliable.

 

Rachel me regardait ; d'abord en silence ; puis, elle posa la question que j'attendais. Elle me demanda ;

 " Ça va? "

Je dis non, avec la tête. Cela me coûta ; doublement. Elle abandonna le couloir et s'avança un peu plus vers moi ; le regard portait encore la question. De la main j'indiquais la direction de l'appartement de mes voisins. Je pouvais effectuer quelques gestes encore ; des gestes timides certes ; mais, cela me permettait de communiquer.

Rachel me regardait ; je sentais que d'autres pensées cheminaient dans son esprit. Elle fit demi - tour ensuite sans dire un mot.

J'avais retrouvé un peu d'espoir ; mais, l'air parvenait toujours aussi péniblement à mes poumons. J'entendais ma collègue frapper à la porte d'en face ; apparemment, c'était sans résultats. L'affolement me saisit de nouveau quand je la vis revenir. Elle s'en aperçut très vite. J'eus le sentiment qu'elle venait seulement de prendre conscience de l'extrême gravité de ma situation. Elle me regarda encore ; toujours en silence. Puis, après quelques secondes d'hésitation elle me dit avec le calme que je lui connaissais :

 " - Ecoutez, je reviens tout de suite. "

Le ton se voulait rassurant. Elle s'en alla après avoir déposé les fruits qu'elle venait de m'acheter sur la table. Avant de quitter l'appartement, elle m'aida à regagner le canapé sur lequel je pouvais m'allonger pour attendre son retour.

 Quelles étaient mes pensées à ce moment-là? Je ne saurais le dire. Aspirer tout l'air que je pouvais était ma préoccupation essentielle. Quant au reste, je ne savais plus. La situation m'échappait. Je ne pouvais prendre aucune initiative. Je n'avais plus les moyens de décider quoi que ce soit. Je n'aime pas ça, mais alors pas du tout !

 Au bout d'un temps qui me parut interminable, elle fut de retour ; ma voisine de palier était avec elle ; Je n'osais pas pousser un soupir de soulagement en voyant les deux femmes pénétrer dans l'appartement. Je me disais que la présence d'un médecin allait enfin me permettre de retrouver l'initiative dans mes actes ; je retrouvais la vie.

" - Ça va monsieur? "Me demanda madame Illiéva en essayant un sourire.

Je voulais lui répondre ; mais, je ne pouvais émettre aucun son et je n'en étais pas surpris. Je compris à en juger par son expression que mon mutisme ne l'avait pas étonné ; cela me rassura.

Elle s'approcha de mon siège ; elle me regarda brièvement ; mais, elle n'essaya pas de m'ausculter ; ce qui m'inquiéta un peu. Elle se retourna ensuite vers Rachel pour échanger un regard et quelques mots en russe avec elle. J'en étais agacé ; d'autant qu'une véritable conversation s'engageait ensuite dans cette langue entre les deux femmes. L'aparté ne fut pas bien long cependant ; je pensais recevoir toute son attention enfin. Ma voisine se tourna vers moi en effet ; elle avait un sourire que je ne sus qualifier. Elle me regarda pendant quelques secondes encore puis, elle me dit :

 " - Je viens. "

 Elle appuya ces mots en faisant de la main le geste d'attendre à mon intention. J'avais déjà noté depuis que je connaissais le couple, que consciente de la profondeur de ses lacunes en langue française, madame Illiéva appuyait chacun de ses propos par des gestes ; elle s'assurait ainsi de bien se faire comprendre par son interlocuteur.

Je la vis repartir sans réussir à répondre à son geste ni à saisir ses intentions. Rachel m'expliquera après qu'elle fut partie, qu'elle allait chercher son mari au Kremlin. Le couple irait ensuite quérir un de mes collègues, afin qu'il vienne avec sa voiture. Je devais être transporté de toute urgence à l'hôpital.

Je fis le voeu que mon ami Perrot soit chez lui.

A l'issu de l'explication j'ai essayé d'esquisser un sourire ; je ne pense pas l'avoir réussi ; mais, Rachel m'avait compris. Elle dit d'un air navré :

" - Oui, je sais. "

 En effet, en tant que russe ma voisine ne pouvait se rendre à l'appartement de mon collègue directement ; son mari seul ne le pouvait pas non plus d'ailleurs. Dès lors qu'il s'agissait d'entrer en contact avec un étranger, il fallait qu'il y ait un témoin russe de la rencontre. C'était ainsi ; le Parti veillait !

Nous le savions tous. Aussi, je n'étais guère surpris par la démarche qui venait de m'être exposée.

J'attendais.

 Chacune des communautés étrangères des pays de l'Est qui se côtoyaient sur la place vivait dans un cadre bien défini. Celui des russes était probablement le plus rigide. Les règles en étaient très précises et elles frisaient parfois le ridicule. Ainsi, chaque fois que j'avais eu affaire à un médecin russe dans le domaine public, ses diagnostics étaient soumis à l'avis d'un confrère, russe également. Mais, ce comportement s'appliquait uniquement aux patients de nationalités étrangères. J'avais l'impression à chacune de ces occasions que cet apparent partage des responsabilités correspondait plutôt à une assurance contre les risques ; je n'ose pas dire : risques politiques.

Le rituel était immuable. Il s'appliquait quelle que soit l'affection à traiter dès lors que le malade était un étranger. Il intervenait même si le patient devait mettre ce comportement sur le compte d'un manque d'assurance du praticien. Il s'appliquait au risque de voir le malade non averti conclure à l'incompétence du médecin. Il est vrai que le sentiment dominant était celui-là même ; alors que rien ne le justifiait vraiment.

Nous fonctionnions sur des impressions et sur des préjugés qui étaient colportés de vagues de coopérants en vagues de coopérants. Le résultat était que plus personne ne faisait confiance ni aux structures qui étaient censées être à notre service, ni aux hommes qui y opéraient avant même d'en avoir vécu une expérience personnelle directe.

 Plus tard, après ma sortie de l'hôpital je devais penser quelquefois à ces minutes et à l'attitude de ma voisine. Je méditais sur le poids de la peur dans notre condition d'homme. Y céder je le savais, équivaut à abdiquer du droit d'être libre. La victoire dans ce cas se remporte sur soi - même ; et le plaisir est immense qui nous envahi quand nous y parvenons.

Voilà une personne dont la formation de médecin lui avait permis après m'avoir regardé brièvement, de conclure à l'extrême gravité de mon état au point d'exiger une hospitalisation immédiate, selon ses propres dires. Malgré cela, elle n'osait pas braver les consignes des siens ; elle n'osa l'humain.

Malgré tout, je n'en avais conçu aucun ressentiment, ni sur le moment ni plus tard.

La tolérance c'est sans doute aussi accepter que l'autre puisse se refuser la liberté.

Elle devait revenir quelques minutes plus tard dans l'appartement. Elle était en compagnie de son époux. Ils étaient seuls.

Le couple proposa à Rachel d'aller chercher mon collègue pendant qu'ils me tiendraient compagnie. Ils n'étaient pas certains en effet, que même ensemble, la visite à l'appartement d'un "capitaliste" ne leur attira des ennuis.

Qu'est ce que je vous disais? Le Parti veillait !

Rachel s'en alla donc. Mais, plutôt que de courir chez mon compatriote, elle jugea préférable je le sus plus tard, de s'adresser aux enfants qui jouaient dans la cour devant le bâtiment.

Elle souhaitait connaître lequel des véhicules en stationnement appartenait à un locataire de l'immeuble. Les enfants lui indiquèrent une voiture dont le propriétaire occupait un appartement au quatrième étage.

Elle s'y précipita.

  En revenant de son périple, Rachel nous dit simplement :

" - On va y aller tout de suite. "

Quelques mots qui m'avaient exaspéré. Ils étaient prononcés avec assurance et avec un peu trop de calme à mon sens. Je trouvais même Rachel bien trop décontractée ; c'était là sans doute, les raisons de mon agacement contre leur auteur. Dans ma tête, je me disais qu'on pouvait penser à l'entendre que je m'impatientais. Alors qu'en fait j'enrageais de voir s'éloigner mon projet de départ.

Je n'étais aucunement enchanté par l'idée de me retrouver à l'hôpital. Certes, je soufrais toujours autant ; et j'étais déçu que madame Illieva n'ait rien pu faire. J'étais malheureux qu'elle n'avait pu me procurer le soulagement dont j'avais tant besoin ; un peu d'air, rien que cela ! Mais malgré la douleur et l'inconfort d'une respiration erratique, j'étais farouchement opposé à toute idée d'hospitalisation.

La raison n'était pas seulement le manque de confiance dans les structures hospitalières locales. Je refusais cette solution également parce que dans mon esprit ,y recourir, c'était reconnaître la gravité de mon état. Alors que j'étais persuadé d'être en proie à une crise passagère. Une crise violente certes, mais j'avais la conviction que cela n'allait pas durer.

Curieusement dans le même temps, je devenais peu à peu indifférent à tout ce qui était autour de moi. J'étais incapable de dire si cette disposition d'esprit était due à la maladie ; ou bien si elle venait de ma déception de devoir me faire soigner sur place. J'étais impavide. Je me sentais détaché de tout ce qui se passait ; incapable de trouver le moindre intérêt à la situation. J'en fus étonné quand j'en avais eu conscience ; je pensais que cette sensation venait de mon assurance que nul ne voulait prendre en compte.

Furieux, mais résigné, je finis par faire oui de la tête en réponse à l'annonce de Rachel. Je lui signifiais par là que j'étais prêt à la suivre. Elle n'ignorait pas que c'était malgré moi que je le faisais. Elle savait aussi que je saisirai toutes les opportunités pour limiter la durée de ce séjour.

Ma voisine de palier se risqua à dire quelques mots ; comme s'il lui fallait intervenir absolument.

 " - Vous serez bien comme ça. " Prédit - elle, avec bonne volonté.

Monsieur Illiev restait silencieux. Il me regardait ; je le voyais songeur. Ses yeux immobiles restaient fixés sur moi ; je ne leur trouvais aucune expression. Je me demandais à quoi il pouvait bien songer en me regardant ainsi. Cela n'avait pas d'importance, mais je ne pouvais me libérer de ce regard. Je cherchais à en déceler un message ; mais, rien ne me venait à l'esprit sur le moment.

Plus tard, quand il m'arrivera de revivre l'expression de ses yeux en cette fin de journée, elle me renvoyait immanquablement l'image de cérémonies funèbres ; une scène de visiteurs contrits, et qui s'ennuieraient autour d'une dépouille mortelle entourée de vains ornements.

Mon Dieu ! J'étais encore là ! Je suis encore vivant !

 Je n'objectai rien à la prédiction de son épouse ; c'est à peine si je lui avais accordé un regard. Pourtant, je n'éprouvais aucun ressentiment envers le couple ; je ressentais seulement un peu d'agacement ; et ce sentiment portait sur tout mon environnement du moment. Je me laissais conduire sans résistance certes, mais sans enthousiasme non plus. Une situation qui m'irritait. J'avais l'impression qu'on me volait mon autonomie. Ce n'était pas mon choix. Ce n'était pas ma résolution. Je n'avais aucune envie de me retrouver à l'hôpital. Un refus qui était devenu une obsession et qui m'ôtait toute lucidité. Je ne me rendais pas compte que ceux qui étaient autour de moi n'avaient pas d'autres solutions eux non plus. J'oubliais en outre que Rachel aurait sans doute, des comptes à rendre à ses sbires, si la situation prenait un tour tragique.

 Au moment où nous prenions le chemin de l'hôpital, je pensais encore n'y faire qu'une brève visite. Je ne doutais pas un seul instant que je reviendrais passer la nuit chez moi ; dans mon appartement ; après avoir reçu un traitement que j'espérais plus adapté que celui que je me prodiguais.

Je n'avais plus l'espoir depuis un moment déjà, de voir mon état s'améliorer rapidement ; mais, j'étais convaincu qu'un séjour hospitalier ne s'imposait pas.

Je remis les clés de l'appartement à Rachel avant d'en partir en dépit de cette conviction ; car, j'avais encore suffisamment de lucidité pour me dire que malgré tout, j'ignorais la tournure qu'allaient prendre les événements. Nous en avions discuté alors que nous attendions tous les deux, le retour de ma voisine. Nous n'avions pas échangé beaucoup de paroles durant ces minutes. J'avais du mal à parler et à respirer à la fois. Et puis, il n'y avait plus grand' - chose à dire.

 Nous patientions tous les quatre encore un moment, mes trois compagnons en particulier. Puis, on sonna à la porte. Ma collègue alla ouvrir au visiteur. Je reconnus le nouvel arrivant. Sa vue accrut instantanément mon agacement. Je ne m'étais pas préoccupé jusque-là de la personne qui allait venir et aider à me transporter. J'ignorais encore l'exacte démarche que fit Rachel en nous quittant précédemment. Je pensais qu'elle avait fait appel à l'un de nos collègues ; alors que celui qui venait de nous rejoindre occupait un appartement au dernier étage de l'immeuble. Je le connaissais bien comme voisin. C'était une personne calme et courtoise d'ordinaire. Nous nous rencontrions assez fréquemment dans le restaurant où je prenais mes repas.

Dans les premiers mois de mon séjour quelques années plus tôt, il m'invita un jour alors que nous nous trouvions au même moment dans ce lieu. Il était attablé ce jour-là avec un groupe d'hommes que je connaissais également pour les avoir souvent vus ensembles. Ils se réunissaient plusieurs fois par semaine à la même table pour la même occupation que ce jour -là.

C'était à l'heure du déjeuner ; mon voisin me demanda de me joindre à eux au moment où j'allais me retirer pour prendre l'apéritif. J'avais décliné l'invitation en le remerciant et en faisant valoir que je venais de terminer mon repas. Les beuveries ne sont pas mes occupations de prédilection. Il insista ; gentiment d'abord ; puis, devant mon refus réitéré, il se mit en colère visiblement pris de vin. Je prévoyais le moment où il allait me prendre violemment à parti. J'étais ennuyé. Je ne savais pas quelle attitude adopter devant une invitation qui m'était si aimablement adressée, et que je me refusais absolument à honorer. Il avait fallu l'intervention du propriétaire des lieux pour le calmer. Je pouvais me retirer ensuite en évitant le scandale.

Depuis ce jour - là, nous nous bornions à nous saluer quand il nous arrivait de nous croiser dans les escaliers ou bien dans la rue ; ce qui se produisait assez rarement. J'ai eu par la suite le sentiment que l'incident était sorti de sa mémoire ; la scène devait correspondre si peu à sa nature.

Je dois dire qu'avant l'altercation du restaurant nos relations n'étaient guère plus riches. Le personnage est serein et sûr de lui sans pour autant arborer un air avantageux comme on le constatait si souvent chez d'autres.

On le dirait introverti et bourru ; mais sa discrétion et sa sérénité me plaisaient , sans doute, parce que tout cela tranchait avec la jovialité intempestive ambiante. Je regrettais parfois que la seule occasion que nous avions eue de faire plus ample connaissance et de sympathiser éventuellement se soit présentée sous le signe de l'alcool.

 J'étais donc irrité un peu plus à son entrée dans l'appartement. Par - dessus tout, j'étais confus de devoir être transporté à l'hôpital par ses soins ; la nature nous joue de ces tours !

 Très vite cependant, l'indifférence que j'éprouvais à l'égard de tout ce qui m'environnait éclipsa mes premiers sentiments; le désagrément passait à l'arrière plan. La présence de celui que je considérais comme un intrus me parut rapidement secondaire. Du reste il donna aussitôt le signal du départ sans attendre. J'avais apprécié qu'il n'ait pas cherché à entamer par gentillesse une conversation dont le seul sujet ne pouvait être que mon état de santé. Il eut l'élégance de s'en tenir aux explications que ma collègue avait dues lui fournir en allant le solliciter. Il prit les devants sans se départir de son calme. Nous l'avions ; suivi en silence.

Sous couvert de dignité je m'étais levé d'un mouvement lent que je voulais noble et majestueux ; suffisamment ample en tout cas, pour masquer à mes yeux l'extrême faiblesse qui m'habitait. Je ne faisais illusion qu'à moi-même bien sûr ; mais je n'en avais pas conscience sur le moment. Mon souci était de ne pas m'effondrer devant tout ce monde. Je prenais en conséquence d'infinies précautions dans chacun de mes gestes. Parvenu sur le seuil de l'appartement, je me retournai un instant au moment d'en franchir la porte pour y jeter un dernier regard. Cette conduite était un artifice qui était censé me laisser le temps de reprendre haleine ; les quelques pas que je venais de faire m'avaient déjà épuisé. Je repris la progression après ces faux adieux ; et grâce à la rampe d'escalier à laquelle je restais agrippé, je pus descendre trois ou quatre marches à peu près normalement je crois, et sans aucune aide de mes accompagnateurs. Puis brusquement, je manquai choir d'épuisement. Du quatuor qui me suivait, le russe réussit le premier à me retenir de justesse. Je m'étais rebiffé devant ce geste généreux et salvateur sans que je puisse m'expliquer mon humeur. Je n'avais plus le contrôle de mes sentiments. Je tentais de me dégager de son emprise d'un mouvement aussi brusque que cela m'était possible ; mais la tentative était vaine ; j'étais trop faible pour la réussir. C'était un acte de rejet, davantage que de protestation. Il s'en aperçut ; Conciliant, il s'exclama doucement :

 " - Ça va ! Ça va ! "

 Je sentais qu'il prenait d'extrêmes précautions aussi bien dans le ton que dans ses attitudes à mon égard ; il veillait je crois, à ce que je conserve mon calme et ce qui me restait d'énergie. Il fallait m'éviter tout énervement.

Je me rendis compte à cet instant - là que mon souci n'était plus que de mourir avec dignité ; partir debout et sans assistance. Ce n'était qu'orgueil de ma part et dérisoires prétentions ; mais mon souhait inavoué était celui - là. Il ne manquerait plus qu'on vienne empiéter sur mes derniers instants !

 Mon voisin de palier me lâcha donc pour me laisser poursuivre seul la descente, comme je semblais le souhaiter. Cependant, il ne s'écartait pas de moi ; il se tenait prêt à intervenir de nouveau en cas de nécessité ; je le surveillais du coin de l'œil pour m'assurer qu'il restait vigilant !

Le groupe que nous formions progressait à mon rythme. Nous étions silencieux. Au bout d'un moment, je me demandai brusquement pourquoi ils se taisaient tous autour de moi. Pourquoi ce silence dont on semblait m'envelopper comme d'un linceul ? Ils ne suivaient pourtant pas un corbillard ! Cette pensée raviva mon agacement ; j'aurais voulu qu'ils s'en aillent tous !

Bourru, je parvins marche après marche à sortir du bâtiment. Fort heureusement, je n'avais qu'un étage à descendre.

Dehors, je ne distinguais pas grand-chose dans la cour de la cité ; et cela ne venait pas de la forte luminosité ambiante, mais de mon état. Quelques formes vagues se fixèrent dans mon esprit embrumé.

Je me suis souvenu plus tard des enfants spectateurs intrigués par la bizarrerie de ma démarche. Ils s'écartaient, l'air étonné, pour nous laisser passer ma suite et moi. Ils promenaient, m'avait - il semblé, un regard interrogateur sur le cortège. Ils cherchaient sans doute, une explication à mes mouvements hésitants et à ma démarche inhabituelle. Je les imaginais pressés de nous voir débarrasser les lieux de notre présence, afin de reprendre le cours de leurs amusements ; ainsi va le monde ; mais je ne pouvais aller plus vite !

Les russes nous accompagnaient encore. Monsieur Illiev m'avait soutenu jusqu'à la voiture. Il m'aida à y monter avant de faire demi - tour. Je me laissais faire avec soulagement ; je n'avais plus la force de protester. Rachel s'installa à côté de moi à l'arrière du véhicule. Elle commençait aussitôt une litanie qui n'allait cesser qu'à notre arrivée à l'hôpital.

 " - Respirez, respirez, respirez. "

 Ne cessait - elle de psalmodier. J'avais envie de lui dire de se taire ; mais l'énergie pour le signifier me manquait. Et puis, j'étais si indifférent à tant de choses.

Je m'étais accoudé à la portière ; j'avais la tête dans la main et je la laissais dire.

Je me trouvais un air goguenard, presque insultant. Je ne comprenais pas pourquoi elle m'agaçait tant à ce moment - là ; pourtant, j'avais toujours apprécié sa compagnie. J'avais toujours goûté sa présence d'esprit et ses réflexions, parce que celles - ci étaient des questions sans réponses certaines. C'était à chaque fois une interrogation permanente dont l'esprit insatisfait ne pouvait se détourner ; même si par moments, on y décelait un relent d'artifice. Il devenait par là même, impossible de rester passif ; on ne pouvait demeurer intellectuellement apathique dans le face - à - face qui s'instaurait.

 Dans la voiture à ce moment - là, il n'y avait dans mon esprit que moi ; le reste était insignifiant ; tout le reste ; hommes, pensées et objets de la pensée.

Je me demandais pourquoi, et pourquoi là, dans ce pays ; comme si on pouvait choisir le lieu de sa mort. C'étaient des questions inexprimées qui ne pouvaient s'adresser qu'à soi - même. J'étais certain qu'aucune réponse ne pouvait y être faite ; mais l'interrogation n'était pas inutile.

J'étais seul ; et mes pensées hantaient un autre univers. J'étais lointain. Je regardais passer la rue, la ville et le temps.

Curieuse sensation ! Curieuse situation dans laquelle on se retrouve spectateur autant de soi - même, que des autres ; et cela, sans trouver d'intérêt véritable à l'exercice parce qu'il ne pouvait s'inscrire dans le temps.

On ressent comme un sentiment de supériorité que l'on sait dérisoire, parce qu'il vous situe dans un monde hors de l'existant. C'est un sentiment d'exclusivité qui ne va pas au delà de soi - même. C'est une impression de solitude ; singulière en cela qu'elle est dépourvue de la tristesse habituelle et qui ne devient acceptable que hautaine.

J'observais le spectacle de la ville et celui des rares individus que la voiture croisait puis, laissait derrière nous. Aucun d'eux n'avait vraiment de visage dans ma vision, et donc d'existence définie. Ce n'étaient que des formes qui déambulaient dans mon esprit vacillant.

 Nous roulions normalement me semblait - il. Le conducteur, drapé dans sa sérénité habituelle ne disait rien. Ce mutisme me plaisait. Je n'avais pas prêté attention sur le moment au fait qu'il différait l'heure de son repas après une journée de jeûne.

Plus tard, je n'en aurai que davantage de reconnaissance pour lui. Et pourtant, en sortant de l'hôpital je n'avais pas cherché à établir des relations plus suivies avec lui. J'avais la nette impression que cela nous embarrasserait l'un et l'autre sans que je puisse en trouver les raisons. J'avais la conviction intime que comme moi - même, il ne s'attardait pas sur les congratulations. Nous faisons ce que nous pouvons et devons ; puis, nous poursuivons notre chemin ; nous dépêchant d'oublier l'instant où nous avons eu le bonheur d'adresser un sourire ou un geste à l'autre. Un homme passe ; mais l'être continue. A mon retour de vacances deux mois plus tard, nous nous étions croisés par hasard dans la cité. Il avait demandé les nouvelles de ma santé. Ce fut fait calmement, presque timidement ; et comme dans toute timidité, il y avait un fond de tendresse. Il me recommanda de prendre soin de moi, j'en fus ému.

 Nous venions de laisser la poste centrale derrière nous sur la droite. Nous arrivâmes ensuite à la hauteur du Kremlin ; vide ; le Parti y aurait - il chassé les habitués? J'avais souri ; je le pensais.

Dans les ruelles, quelques passants attardés se pressaient , sans doute, pour rejoindre leurs familles ; ou alors, ils s'efforçaient simplement de changer leur solitude de place et d'ambiance, pour la rendre ainsi plus supportable ; illusions.

Nous voici devant l'université ; la cour était vide de tout occupant. C'était normal à cette heure - là. Deux têtes émergeaient de la fenêtre de la loge. Certainement celles des gardiens de service. Un peu plus tard, ils allaient s'étaler par terre sur des cartons dépliés. Je les voyais souvent ainsi ; quand tard le soir, après avoir fermé le laboratoire, je venais confier les clés à leur garde.

Et puis brusquement, sans que je m'y attende, la voiture s'arrêta. Devant nous des soldats occupaient la chaussée. Les bâtiments de la caserne locale avaient la particularité d'être installés en deux lots de parts et d'autres de la route. Quand un mouvement de troupes s'effectuait d'un secteur à l'autre, toutes circulations automobiles étaient interdites sur la voie. C'était la raison pour laquelle nous étions contraints d'attendre.

J'avais observé ce mouvement de masse humaine à plusieurs reprises dans le passé. Je restais pensif. Je me demandais à chacune de ces occasions où pouvaient conduire les pieds, si la tête n'y était pas. Rodin avait - il raison quand il proclama qu'on ne marche pas avec la tête. La réponse est peut - être oui pour beaucoup d'individus ; mais, elle ne pouvait être que non pour l'homme.

Dans la voiture ma position n'avait pas variée. Je restais accoudé à la portière durant l'arrêt. Je regardais passer ce défilé d'uniformes au pas de course sans un sentiment particulier ce jour-là ; cela me concernait - il encore ?

A coté de moi Rachel s'impatientait ; mais, elle n'ignorait pas que rien ne pouvait perturber ce transfert humain. Même le conducteur, calme d'ordinaire montrait des signes gutturaux d'impatience. Je me surpris à observer tout cela en spectateur indifférent ; oubliant que le principal intéressé n'était autre que moi - même, et qu'il y allait de...

Le flot d'énergie musculaire coulait d'une cour à l'autre.

Nous attendions.

La litanie de Rachel se poursuivait. J'eus le sentiment qu'elle ferait entrer l'air de force dans mes poumons si elle le pouvait. Cette volonté de vous imposer la vie lui venait sans doute, pensais - je en esquissant un sourire, de l'habitude de vivre sous une dictature.

Je me souvenais qu'elle m'avait dit quelque part, - était - ce dans le temps ou bien était - ce dans l'espace, - qu'elle était d'ascendance Parthes ! Jusqu'où faut - il aller pour prendre pied ? N'y avait - il rien de plus proche ? N'y avait rien de plus court ? Aux croisées des mythes il ne faut pas se tromper de chemins ; car, les dieux veillent aux confins.

Brusquement, je m'aperçus que je m'égarais dans le labyrinthe des théogonies. Je fus rappelé vertement au soleil.

 " - Respirez, respirez, respirez ! " Qu'elle disait ; comme si je faisais autre chose !

J'aurais trouvé plaisir à cette situation en vérité, si, je n'avais pas tant de difficultés pour happer l'air qu'il me fallait. J'aime observer ceux que je côtoie ou que je croise au hasard du temps ; au hasard des jours. L'exercice n'est pas sans risque ; car, si vous mettez à nu une âme avilie que vous n'avez pas l'hypocrisie de trouver fréquentable, attendez - vous alors à sa haine éternelle.

On ne refuse pas impunément à l'autre le droit de se masquer sa propre conscience.

Regarder vivre autrui peut être très passionnant. Encore faut - il ne pas le perturber. Encore faut - il ne pas entraver le libre cheminement de ses travers ni le parcours de sa pensée ; aussi tortueux soit - il. Il faut laisser l'homme donner libre - cours à ses hantises ; même s'il se complaît dans ses errances et dans ses phobies.

J'aime observer les hommes de près tout en me tenant éloigné ; m'éloigner un peu de chacun pour être près de tous. Ainsi, on en voit beaucoup se débattre dans leur désarroi ; même si celui - ci, n'est ni ressenti ni vécu comme tel. Si vous parvenez à percer le voile, - un mot, un silence ou une intonation y conduisent le plus souvent - vous pouvez observer les uns occupés à répandre leurs insignifiances, quel qu'en soit l'habillage ou le discours qui sert de masque. Vous avez alors de la peine pour contenir un sentiment de pitié. D'autres s'emmaillotent consciencieusement dans un cocon fait de demi - vérité, de demi - orgueil et de médiocrité active, autant d'aspects du mensonge à usage personnel ; mais là, vous vous dites qu'après tout, pourquoi pas ; tant qu'il s'agit de s'abuser soi - même.

Et parfois, trop rarement hélas, une fleur surgit qui illumine votre être. La beauté des mots et la magie des gestes ne peuvent remplacer une seconde d'affectivité absorbée du plus profond de l'autre. Il faut savoir pour cela, reconnaître la poésie, la grâce et l'âme généreuse derrière le déguisement hirsute ; Ô Dieu! Que l'humain peut être splendide !

Au bout d'un temps qui m'avait paru infini, le défilé de la soldatesque s'arrêta ; et nous avions pu reprendre notre route vers le centre hospitalier.

Rachel poursuivait sa litanie. Le temps paraissait immobilisé. Le conducteur gardait le silence. Et tout cela me plaisait bien ; je vivais un silence intérieur, solitaire et égoïste. Je ne m'expliquais pas la sérénité qui me remplissait ; j'en fus troublé.

 En général, les voitures particulières ne pénètrent pas dans l'enceinte de l'hôpital. Les visiteurs devaient abandonner les véhicules sur un emplacement situé à l'extérieur ; mais la plupart du temps, on n'y trouvait pas de places disponibles. Je m'arrangeais chaque fois pour pénétrer dans l'enceinte de l'établissement quand il m'arrivait de m'y rendre. Je n'étais pas le seul à le faire. Pour y accéder, il suffisait de fournir au portier quelques vagues explications qui tournaient autour de ma fonction à l'université ; eh ! oui, on vend ce qu'on peut !

En fait, le gardien ne devait pas y comprendre grand-chose ; ou bien, il ne voulait prendre aucun risque et mécontenter un éventuel personnage important ; étant noir, je pouvais être aussi bien un algérien qu'un étranger. Il se méfiait. Il n'avait pas tort ; Car nous n'étions pas dans un état de droit ; il le savait et s'en accommodait. Il est probable également qu'il se fichait complètement de sa tâche ; cette dernière hypothèse m'avait toujours semblé plus près de la réalité. Il avait besoin d'un argument pour sa propre raison. Nous n'étions pas en ambulance ce soir-là ; il fallait donc produire un discours comme à l'accoutumée pour qu'il nous laisse entrer avec la voiture. Rachel avait sans doute donné le nom d'un médecin russe que nous étions censés rencontrer.

Tout cela ne m'intéressait que mollement. En fait, je n'avais plus d'oreilles pour le présent. Je m'étais drapé dans un silence arrogant ; et, vaniteux je me croyais aux portes de l'éternité sur le point de laisser les fourmis poursuivre la ronde. Vanité des vanités, disait Qohélet. Et tout est vanité. Ajoutait - il. En effet, qui a droit à l'éternité?

 Je me souviens de notre arrivée devant la bâtisse principale. On m'aida à descendre de voiture. Je n'avais pas protesté ; je tenais difficilement debout. J'avais envie de m'étendre sur le sol ; de me répandre sur cette terre dite nourricière et retrouver un peu de quiétudes ; car, depuis un moment déjà, je n'avais plus envie de me battre ; contre l'air !

 Trois personnes visiblement désoeuvrées attendaient devant la porte d'entrée. Rachel alla discuter avec le trio. Je voulais m'avancer aussi mais je n'y étais pas parvenu ; la force me manqua. Le plus jeune des trois individus entra précipitamment à l'intérieur du bâtiment. Il en ressortait presque aussitôt. Il poussait un brancard devant lui ; Rachel était à ses côtés ; tous les deux venaient vers la voiture où j'attendais. Mon conducteur aida à m'installer sur l'accessoire. On poussa ensuite la civière et son contenu jusque dans le couloir qui faisait suite à l'entrée de l'édifice. Je garde le souvenir d'une cohorte qui suivait le brancard à la manière d'un cortège ennuyé derrière un corbillard. Je ne saisissais rien des discussions qui animaient le groupe. Du reste, en avais - je encore la force ou seulement le désire ?

Après quelques mètres de trajet, toutes les personnes qui suivaient mon transbordeur se retrouvaient devant le brancard sans que je puisse savoir pourquoi. Toutes, sauf Rachel qui poussait encore. Elle me dira plus tard : " c'était trop lourd pour moi ; mais, ils sont tous partis." Après tout ce n'était pas leur bagage ; ce n'était pas celui de Rachel non plus d'ailleurs.

De ma position et dans mon état je ne distinguais plus grand-chose ; seules quelques formes vagues resteront dans mon esprit. Ce ne sera que plus tard qu'il m'a été possible de reconstituer ces instants. Je devais apprendre ainsi qu'à notre arrivée seul un infirmier était présent au service des urgences ; celui-là même qui alla chercher le palanquin. Deux parents lui tenaient compagnie. Oui, là - bas, on tient compagnie ; à un parent, à un ami, et même à un ennemi ; c'est une manière de consommer le temps en communauté parce que cela est rassurant.

L'image, une autre et déjà ancienne est restée gravée dans ma mémoire. Cela devait se passer au mois d'avril ou en mai quelques années plus tôt. C'était une fin de journée également, mais moins lumineuse ; une journée grise ; un de ces moments où on a l'impression que le jour se demandait que faire : rester encore un peu ou bien s'éclipser brutalement ; et dans ce cas, nous laissant pantois et surpris de nous retrouver si tôt dans les ténèbres. Un de ces moments où l'infini est tellement concentré que nous sentons l'incommensurable respirer en nous. Un de ceux où nous avons la sensation de faire corps avec le tout.

Nous étions, celui qui fut mon ami et moi, sur la route de Timgad. L'antique Tamougadi où je ne sais quel Saint, serait venu gueuler ; à l'époque où la splendeur s'appelait Bysance. Cela se dit Concile à présent, je crois. Dans un champ situé sur le bas - côté de la route un âne, guidée par un paysan tirait une charrue. Tous les deux tentaient de faire rendre gorge à une terre grise, mal lavée et rétive. A leur côté, cheminant du même pas, se tenait celui qui devait être l'ami, le parent ou l'ennemi. Ses bras croisés dans le dos retenaient du même coup, les pans trop amples de son burnous ; un accoutrement qui était de la même couleur que la nature environnante et qui s'en distinguait à peine. L'homme parlait. Le paysan poussait. Et l'âne tirait la charrue. Tous les trois allaient et venaient calmement au gré des sillons ; de ce mouvement lent et paisible qui se situe en dehors du temps. Nous étions à mille lieux de toute trépidation. Nous nous étions arrêtés un instant pour savourer en silence, ce spectacle de sérénité. Ensuite, nous avions repris notre route mon ami et moi ; le passé nous attendait.

A l'hôpital, l'infirmier se sentit perdu face à la responsabilité qui lui échut.

 " - Moi, je ne suis qu'un infirmier. " Ne cessait - il de répéter. Puis, il daigna fournir l'explication. Il dit :

 " - Les médecins ne reviendront qu'après leur repas. Ils sont allés manger chez eux. C'est le carême vous savez madame! et puis moi, je ne sais pas que faire ; je ne suis qu'un infirmier... "

 " - Trouvez - moi un médecin russe. " Ordonna Rachel. Aussitôt, l'infirmier s'éclipsait sans explication. Son absence ne dura que quelques minutes ; il revint vers le groupe avec le sourire. Il paraissait soulagé ; il devait se croire débarrasser d'un fardeau ; du moins pouvait - il l'espérer après avoir exécuté l'ordre de Rachel.

 " - Il y en a un dans le service à droite ; au fond de ce couloir. " Annonça - t - il, à ceux qui attendaient. De la main il indiquait en même temps la direction à suivre. Rachel poussa le brancard selon l'itinéraire qu'on venait de lui signaler ; l'infirmier, ses visiteurs et mon généreux chauffeur fermaient le cortège.

 En voyant le groupe arriver vers lui, brancard en tête, le médecin russe dit calmement, mais résolument :

 " - Ce n'est pas pour moi ça! "

 " - Je sais. " Répliqua Rachel avant de s'expliquer. Elle ajouta en effet, d'un ton qui se situait quelque part entre l'humilité et la provocation :

 " - Il n'y a personne au service des urgences. "

" - Il faut l'emmener en REA MED ; " Conseilla le praticien sans se départir de son calme. Ma collègue ne comprenait pas. Elle se tourna interrogateur, vers l'infirmier resté silencieux. Ce dernier prit la suite du dialogue pour préciser :

 " - Il n'y a personne en REANIMATION MEDICALE non plus. "

 Puis il ajouta :

 " - C'est mon service. "

 Le ton marquait un sentiment de fierté du fait de cette appartenance. Rachel reprit sa plaidoirie après l'explication de l'infirmier. Elle supplia. Elle s'adressa au médecin sur un ton que je lui connaissais bien. Elle lui dit :

 " - Vous pouvez le voir juste un peu. "

 " - Je reviens tout de suite. " Fit le praticien sans grande hésitation, au malade dont il s'occupait avant notre arrivée. Le groupe fit demi - tour pour se rendre de nouveau au service des urgences brancard en tête ; mais, le médecin russe était du nombre cette fois-là.

 Je m'étais retrouvé dans un petit local. Il était mal éclairé à ce qu'il me semblait ; ou alors, c'était mon esprit qui ne pouvait plus apprécier la clarté. J'étais déjà incapable de dire où commençait la nuit et où finissait le jour. On m'aida à monter sur ce que je crus être une table. Le médecin prescrit à l'infirmier de me placer sous oxygène. On s'aperçut alors que la bouteille était vide. L'infirmier quitta aussitôt la pièce en courant. Il y était revenu un instant plus tard en compagnie de deux autres personnes. Tous les trois poussaient un chariot sur lequel on avait arrimé une bouteille de gaz, de l'oxygène. On y connecta un masque qui se trouvait sur les lieux ; mais au moment de me l'adapter sur le visage, on s'aperçut qu'il était défectueux.

Le médecin réclama un bronchodilatateur à l'infirmier. Il lui dit sur un ton pressant :

 " - Il me faut de la théophylline injectable. Il faut lui faire la piqûre tout de suite. "

 L'infirmier fouillait fébrilement dans tous les tiroirs pour finir par se rendre à l'évidence ; il n'y en avait pas. La réaction explosive, tout à fait compréhensible du médecin surprit l'assistance. Il dit en effet :

" - Mais qu'est ce que c'est que ça ? Vous êtes chez vous ; c'est votre pays ; c'est votre malade ; il n'y a rien ; il n'y a personne ; que voulez - vous ? J'ai mon malade qui m'attend aussi! "

 Il était hors de lui. Il avait tout dit. Il quitta la pièce sans un mot de plus et disparut dans l'édifice. Aussitôt, mon chauffeur bénévole d'un jour intervenait contre toute attente ; il avait oublié son calme habituel. Il prenait l'assistance à témoin ; car, on venait de chatouiller sa fibre nationaliste. Dans une telle situation, aucun algérien ne pouvait rester impassible.

 " - Vous avez vu ? " Déclara - t - il, s'adressant à l'assistance ; le ton trahissait à peine la colère.

 " - Vous avez vu ? Le docteur a dit que c'est votre pays ; que c'est votre malade ; et il s'est sauvé! "

 " - Mais non, il ne s'est pas sauvé ! " Objecta Rachel aussitôt .

 C'était au tour de Rachel d'intervenir en effet ; elle avait pris la défense du médecin avec vivacité. Cette fois, c'est l'honneur des communistes qui se trouvait en jeu. Eh oui ! Entre " frères " socialistes on ne se faisait pas de cadeaux ! Elle ajouta, sûre d'elle - même.

" - Il va revenir ; vous allez voir ! "

 Le défi était inutile. L'algérien ne semblait plus l'entendre. Déjà il avait regagné son calme. Il déclara d'une voix posée ; comme s'il ne s'adressait qu'à lui - même :

" - Je vais chercher de la théophylline en ville. J'en ai dans ma pharmacie. "

 Il quitta l'hôpital pour se rendre en ville. Il était pharmacien de sa profession. Son officine se trouvait à quelques centaines de mètres de l'immeuble où nous habitions, lui et moi. Plus tard, bien plus tard, je n'ai pas manqué d'associer ce geste à l'image calme et paisible que je me suis toujours fait du personnage. Il venait d'y ajouter une noblesse de comportement et une générosité que je n'avais pas toujours rencontrées durant ces années - là. En effet, il aurait pu estimer qu'il en avait assez fait et s'en remettre à Dieu pour le reste ; c'était courant et bien commode sur la place ; je l'avais noté.

 Avant son retour au centre hospitalier, car il y était revenu, malgré une journée de jeûne derrière lui et son foyer qui l'attendait, le médecin russe réapparut dans la pièce où j'attendais. Rachel avait raison ; il ne s'était pas "sauvé ". Elle connaissait bien son monde ; et elle savait pouvoir y compter. Pendant l'intermède, je me retrouvais seul avec Rachel ; je l'avais priée d'informer ma famille. Elle fouilla dans son sac et en sortit un crayon. Je commençais péniblement par lui dicter l'adresse...

 " - Je la connais ; donnez - moi le téléphone ! "

 Je continuais la dicté sans doute, ignorant sa requête ; elle dût insister. Je n'avais plus une claire conscience de ce que je faisais.

Le médecin russe était revenu avec la théophylline injectable. Il rapporta également un tuyau plastique avec lequel on allait essayer de me mettre sous oxygène. J'ai gardé pendant de longs mois l'image de cette "chose," que je n'arrivais pas à identifier ; et qui ne cessait d'onduler devant mon nez comme un serpent. J'essayais de le repousser furieusement avec ce qui me restait de force ; mais la lutte était inégale. Rachel me le confirmera plus tard. C'était à elle que le médecin confia le soin de maintenir le tuyau dans la narine. L'infirmier apportait sa contribution ; il assurait l'autre extrémité du conduit sur la bouteille. Mon agitation était si grande qu'il leur était impossible de garder le dispositif en permanence dans le nez. Quelques instants plus tard, j'avais cédé. J'avais dû renoncer à la lutte contre le serpent pour sombrer heureusement dans l'inconscience. Je laissais ainsi tout loisir à ceux qui essayaient de me tirer de là de faire ce qu'ils pouvaient.

 En reprenant conscience, je n'avais aucune idée de l'heure qu'il pouvait être. Je me retrouvais assis sur une table ; c'était celle sur laquelle on m'avait déposé à mon arrivée. Je balançais les jambes d'avant en arrière ; de cet air que l'on prend en attendant que passe le temps pour précisément se plaindre d'en manquer. Le tuyau par lequel je recevais l'oxygène tenait à mon nez par un morceau de sparadrap. Rachel n'était pas présente dans le local. Elle devait se balader quelque part dans la maison. Aucune autre personne parmi celles qui formaient mon cortège n'était présente non plus.

 J'étais furieux. J'avais hâte de m'en aller et regagner la ville. Ma mauvaise humeur tenait au fait que dans mon esprit, tous mes plans étaient remis en cause. Il me fallait attendre pensais - je en maugréant, le lendemain pour entreprendre les préparatifs en vue de mon départ. Je croyais ce périple nécessaire ; j'étais certain qu'il était encore possible de trouver une place d'avion à condition de faire diligence. Je ne me savais pas si ingrat. Croyant la crise endiguée, je ne pensais même plus à ces dernières heures et à mon désarroi quand je me trouvais seul dans l'appartement, à la recherche d'une porte de sortie. J'avais retrouvé, me semblait - t - il, un peu de force. Je n'avais plus en tête alors que mes projets de départ ; Fuir.

 Un étudiant en médecine se trouvait avec moi dans la pièce. Il était sorti de je ne sais où. J'ignorais depuis combien de temps il était présent à mes côtés ; et pourquoi il y était. Il me paraissait bien excité ; cela m'ennuyait. Je le connaissais. Il fut l'un de mes anciens élèves ; ceux de mes débuts dans le pays cinq ans plus tôt. De toute évidence, il avait envie de parler. Il était manifeste qu'il souhaitait raviver cette période de sa vie d'étudiant. Il désirait revivre ses souvenirs de jeune bachelier qui découvrait l'université. Il devait être farci d'espoir à l'époque comme tous ses camarades. Tous avaient la tête remplie d'ambitions et sans doute aussi, de beaucoup de prétentions. Je n'avais pas envie ce soir-là de me lancer dans la légende des siècles ; bien que j'avais gardé le souvenir d'une promotion agréable. L'effectif de la classe était réduit, - soixante - dix étudiants ;- je pouvais les connaître tous. L'ambiance était bonne au sein du groupe. Chacun de ces jeunes avait beaucoup de certitudes quant à leur avenir. Je me rappelais que lors de ma première leçon qui devait durer une heure - et - demi, un étudiant s'était levé à mis - parcours. Il me demanda de m'arrêter. Ses camarades et lui devaient aller prier. J'étais pris de court ; mais je fis valoir que travailler, c'est aussi une prière. Devant la perplexité de l'auditoire, j'ajoutais que cela est écrit dans le Coran. Je ne me savais pas si convaincant ; mais mon attestation avait suffi pour qu'une telle demande ne se reproduise plus jamais. Je venais d'acquérir par la même occasion la réputation de connaître le Livre Sacré. C'était une appréciation surfaite ; néanmoins, on me jugea récupérable !

La nuit était tombée depuis un moment déjà. Dans cette pièce à l'éclairage blafard, je n'avais pas envie de revenir sur cette période. Et puis, comment pouvais-je lui dire s'il était le meilleur élément de la promotion? Précisément ce jour-là, où j'attendais l'hypothétique retour de médecins qui n'auraient jamais dû quitter leur poste. J'étais amer ; car j'avais le sentiment d'être pris au piège. Ma préoccupation essentielle était de repartir en ville au plus vite pour organiser mon départ ; et cela, dès le lendemain si possible. Dans l'état ou je me trouvais, le moment était mal choisi pour des confidences. Alors, J'avais fait des réponses distraites à mon jeune ami en m'appliquant pour laisser voir mon agacement.

 J'étais peu enclin à suivre l'avis du médecin russe. Il pensait que je devais rester en observation à l'hôpital au moins pendant une nuit. Il ajoutait que la décision de me laisser partir ne lui appartenait pas ; elle était du ressort des responsables du service de réanimation. Il me fallait attendre leur retour.

Le sentiment de mon ingratitude m'effleura enfin. Oh ! rien qu'un instant ; quand Rachel, de retour dans le local où j'attendais manifesta son irritation devant mon entêtement. Elle se radoucissait aussitôt. Mais l'image était demeurée dans mon esprit ; celle d'une colère instantanée pour vous supplier d'être raisonnable. Cela me fit réfléchir. Mais, l'intervention de ma collègue ravivait aussi mon irritation ; avoir tort n'est jamais agréable à admettre.

 Mon attente dura un temps que j'étais incapable de préciser. Le premier médecin qui arriva était barbu. Il était svelte. Il avait l'air sérieux et se voulait important ; c'était l'impression qu'il m'avait fait en pénétrant dans la pièce. Le personnage ne semblait pas avoir d'état d'âme. J'étais plus irrité encore de le voir aussi détendu, alors qu'il ne s'agissait de rien de moins qu'un abondant de poste. Mais dans ce cas - là, qui pouvait en être juge, me demandai - je avec amertume. Ce n'était sûrement pas le malade dans un système où toutes les médiocrités sont mises sur le compte de la volonté divine ; parapluie généreux sous lequel s'abritaient, en s'agglutinant la veulerie, la médiocrité et toutes sortes de décrépitudes morales. Mon visiteur n'insista pas devant mon refus d'intégrer le service de réanimation. Il s'en alla je ne sais où. Que Dieu se débrouille semblait - il penser ; et qu'il fasse de moi ce que bon Lui semblera. Je me surpris à penser que Le Très - Haut ne devait pas compter beaucoup sur celui - là, pour affiner son oeuvre.

Quelques instants après son départ, je vis venir à moi un autre personnage. Il était plus charnu ; il ne portait pas de barbe. Il paraissait un peu trop fébrile à mon avis surtout si je le comparais au précédent visiteur. C'était une personne du type jovial. Je me demandais si par moments, ce médecin ne confondait pas action et précipitation. Il semblait prendre en main le fonctionnement du service. Visiblement, il était le chef de la troupe. C'est le sentiment qui s'était imposé très rapidement à mon esprit ; car, pendant qu'il était avec moi, plusieurs personnes, - infirmiers, infirmières ou autres... - venaient vers lui quérir directives et autres consignes. Il distribuait les uns et les autres avec une arrogance certaine. Les subordonnés doivent se sentir subordonnés ; c'était sans doute, une nécessité de commandement ; mais c'est surtout un aveu de faiblesse ; car ainsi, le bâton et le mépris se substituaient à l'autorité. Je fus totalement convaincu de l'outrecuidance du personnage quand je l'entendis me demander :

" - On me dit que vous ne voulez pas rester ? c'est exact ? "

 L'aplomb avec lequel il m'abordait n'avait fait que renforcer ma conviction. En effet, j'avais noté, depuis mon arrivée dans le pays, l'absence totale de conscience professionnelle chez bien de personnes de différents secteurs ; et cela, quel que soit le niveau où elles se situaient dans la hiérarchie. Si à son retour mon interlocuteur avait trouvé un cadavre, cela ne l'aurait pas troublé outre mesure. De ses actes, il n'avait de compte à rendre à personne. Ma réponse se voulait neutre. Je n'avais aucun intérêt à créer une situation conflictuelle. Je choisissais alors d'ignorer l'impertinence. Je lui avais lancé sur un air faussement indifférant :

 " - Je voudrais rentrer chez moi. Ça va mieux maintenant. "

 Sa réplique me sembla plus conforme à sa fonction. Le ton trahissait le souci du médecin pour son malade quand il reprit la parole ; il me dit :

 " - ça peut recommencer cette nuit chez vous ; surtout que vous êtes seul dans votre appartement. "

 Je fut surpris qu'il le sache ; mais je m'en fichais. Ce n'était pas son problème. Je profitai de son insistance pour abandonner la neutralité dans mes propos. Je jugeais le moment propice pour prendre un avantage psychologique. Ce fut sur un ton goguenard, un rien méprisant que je lui faisais remarquer le dysfonctionnement du service à mon arrivée.

 " - Oui mais," - lui avais - je dit - " en arrivant ici, je n'ai trouvé personne non plus. Non ? "

Il n'avait pas réagi à l'accusation. Il semblait encaisser le reproche. Au fond de moi - même cependant, je commençais à me dire qu'il a probablement raison. Depuis quelques minutes, je me remémorais le déroulement de la journée. Je frissonnais en pensant aux heures où la crise atteignait son paroxysme, alors que je me trouvais seul dans l'appartement en espérant la visite de Rachel avant qu'il ne soit trop tard. Je ne pouvais pas ne pas prendre en considération non plus le point de vue du médecin russe qui me prodigua les premiers soins. L'avis de ma collègue m'importait également beaucoup. Tous les deux pensaient que ce serait sagesse de rester quelques jours sous surveillance médicale à l'hôpital. Comment leur expliquer que je n'avais aucune confiance dans le personnel ? Pendant ces minutes de délibération, le médecin Algérien s'agitait autour de moi. Il m'auscultait. Il m'examinait sous toutes les coutures. Il le faisait avec d'autant plus d'application que Rachel venait de nous rejoindre. Le pharmacien prenait congé un peu plus tard ; j'étais bien entouré. Il me souhaitait bonne chance. Il me redit son sentiment sur l'hospitalisation qui était nécessaire à son avis. Il le fit calmement. Que Dieu le bénisse! Avais - je prié ; si j'étais un mécréant, rien que pour lui, j'aurais souhaité que l'Etre Suprême soit. Il est un de ces justes dont - on dit l'existence d'un seul suffisant pour épargner la multitude.

 Harcelé par la multitude précisément, je finis donc par accepter l'hospitalisation. Je le fis en grommelant bien entendu ! Aussitôt, le nouveau venu, le médecin joufflu redoublait d'activité autour de ma personne. Il pria Rachel de partir en l'assurant qu'ils allaient bien s'occuper de moi. Les mouvements gagnèrent aussitôt en intensité dans la pièce. Je n'imaginais pas que le service comptait tant de personnels. Le plus navrant était que la mobilisation à laquelle j'assistais, me paraissait sincère.

 Ma collègue insistait pour m'accompagner jusqu'à la chambre d'hospitalisation. Le médecin refusa assez brutalement. Il la jeta dehors pratiquement. Comme par ailleurs la colère m'habitait, je n'eus pas un mot pour exprimer mon désir de la voir m'accompagner. Aux yeux des algériens elle avait eu le tort impardonnable, d'avoir été témoin du dysfonctionnement du système et d'y avoir résisté. En effet, une certaine fierté nationale bien souvent incongrue poussait chaque algérien dans le domaine public à rejeter l'étranger et son point de vue. C'était souvent le cas dès lors que son action mettait en lumière les carences des hommes et leur inefficacité ou bien encore, celles des structures. Nous traduisions cela par la formule : " Je suis algérien ; donc, j'ai tous les droits ". Même nos amis percevaient toutes nos critiques comme un affront à la nation. Toutes discussions devenaient alors impossibles. A bout d'arguments, on nous répondait : " C'est une décision politique. " Ce qui voulait dire qu'elle est idiote ; mais que "charbonnier est maître chez lui ! " Ce fut ainsi ; jusqu'au jour où la maison commença à s'écrouler sur ses occupants hébétés devant ce qui leur arrivait.

Rachel s'en est allée. Un sentiment de tristesse monta en moi pendant un bref moment. L'infirmier qui nous reçut à notre arrivée lui indiqua l'endroit où elle pouvait se mettre pour m'apercevoir de l'extérieur. La chambre dans laquelle on m'installait était située au rez - de - chaussée. L'unique fenêtre qui lui donnait le jour s'ouvre sur la cour ; elle était garnie de barreaux ; - je me demandais pourquoi - Rachel put ainsi m'adresser un dernier réconfort avant de partir. Je la sentais préoccupée. J'étais ennuyé de la savoir ainsi ; mais, il y avait peu de place en moi pour tout autre sentiment que la colère. Entre temps, son mari nous avait rejoints ; je vis le couple s'éloigner après un dernier geste de la main.

 Ainsi s'acheva cette journée de mercredi.

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J. FREITAS - CRUZ

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