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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview

REA MED - ... Mercredi  Paul G. Aclinou

Je ne savais pas très bien quelle attitude adopter quand le docteur Kaleb se présenta dans ma chambre le mercredi matin ; ni si je devais lui faire part aussitôt des réticences de son collaborateur. Je ne percevais aucun changement dans son comportement à mon égard quand il entra. Ses propos étaient aussi aimables que la veille. Je n'étais pas rassuré pour autant ; car, le personnage était cauteleux. Il savait parfaitement dissimuler ses véritables sentiments derrière une attitude affable. Ses humeurs ne traduisaient pas nécessairement sa pensée ; j'en étais conscient. Dans l'incertitude où je me trouvais, je décidais d'attendre et de le laisser aborder le sujet s'il avait changé d'avis depuis la veille ; s'il était informé de la position de son collaborateur. Il examina les deux séries de clichés. Il fit quelques commentaires ; et après m'avoir ausculté, il déclara que tout allait bien ; je pouvais sortir dans la journée comme c'était prévu. Il dit qu'il allait m'établir le certificat de sortie dans la matinée. Il ajouta au moment de me quitter :

" - Nous gardons les radios. "

 Ces propos ne n'avaient pas étonné. Mais j'ai feint la surprise. Je lui dis sur un air de stupéfaction :

" - Mais vous m'aviez donné votre accord hier pour que je les emporte momentanément. Je vous ai expliqué le but de ma démarche. Vous n'y avez pas trouvé d'objection..."

 Il m'interrompit pour donner son l'explication du changement d'attitude que je déplorais.

 " Oui ; mais, nous en avons besoin ici. Nous nous en servons pour les étudiants. Ce sont des exemples que nous leur présentons pour illustrer notre enseignement. Vous procédez vous aussi de la sorte avec d'autres outils. "

 Le ton était empreinte de sérénité. Tout en parlant le docteur Kaleb reprenait aussi l'enveloppe qui contenait les clichés ; elle était posée sur le lit. Je tentai de l'infléchir sans vraiment y croire. Je savais quel était son véritable problème. Il avait à faire face à une opposition qui, probablement, ne portait ni sur sa personne ni sur son action ; mais qui relevait plutôt, de la montée en puissance de ceux qui voulaient changer radicalement les orientations qui étaient suivies jusque - là par la direction du pays. Ceux - là saisissaient toutes les occasions pour s'opposer aux représentants de l'autorité. Ceci n'était pas nouveau ; ce n'était pas propre au cadre de cet hôpital non plus. Mais, cette opposition obligeait bien des responsables à composer quitte à faire passer leurs actes professionnels au second plan. Évidemment, rien de ceci ne me concernait. Je ne devais en aucun cas aborder ce point. J'avais donc poursuivi dans le sens d'une tentative pour l'infléchir : Je lui répondis :

" - Ça je le sais. Je ne pense pas que ce soient les seules radios en votre possession. De toutes façons, je vous les rapporterai ; vous le savez bien. Et je pourrais vous laisser aussi celles que j'avais réalisées... "

Il m'arrêta une fois encore pour confirmer sa position :

" - Non, non ; nous les gardons. "

A cette dernière intervention je compris, si j'en avais jamais douté, que toutes discussions étaient inutiles ; elles étaient impossibles en fait. Le ton aussi bien que son attitude étaient restés tout à fait calmes ; Kaleb paraissait détendu. Il était sûr de son droit. Il ne souhaitait pas donner d'autres raisons que celles qu'il venait d'évoquer. Il se pliait, je le sentais, aux injonctions de ses subordonnés ; et sans doute, plus particulièrement à celle de l'homme en robe. Celui - ci devait disposer de moyens de pression auxquels Kaleb ne souhaitait pas ou ne pouvait pas s'opposer. Le problème que je lui posais n'avait aucune importance ; nous le savions tous les deux ; l'essentiel était ailleurs ; et Kaleb était certain que je ne l'ignorais pas. Il restait entre nous des non - dit. Il reposa l'enveloppe sur le lit et quitta la pièce en silence. J'eus de la peine pour lui. Plus tard, ma collègue dira : " Il n'avait qu'à prendre les clichés, s'il ne voulait pas que vous les emportiez ". Elle n'avait pas compris ; le jeu continuait.

J'avais passé le reste de la matinée à réfléchir aux moyens de renouer le dialogue. Ce n'était pas dans l'intention d'emporter absolument les radios ; mais pour rétablir une ambiance plus conviviale avant mon départ. Je pensais que Kaleb ou l'un de ses collaborateurs allait me rendre visite avant mon départ ; mais aucun d'eux ne s'était montré dans ma chambre. A midi, je n'étais pas en possession du certificat de sortie. J'étais inquiet. J'étais également perplexe sur l'attitude à tenir. L'angoisse m'étreignait de plus en plus au fur et à mesure que le temps passait ; car, je ne voulais surtout pas rester une nuit de plus dans l'hôpital. J'en étais là, dans mes réflexions quand vers treize - heures ma collègue et son époux arrivèrent. Le mari était resté au volant de la voiture. Rachel pénétra dans le service comme à son habitude. Je lui brossai un tableau de la situation. Les radios étaient là, posées sur le lit. Que faire ? Essayer de revoir Kaleb et tenter de reprendre la discussion ? J'étais persuadé de l'inutilité de la tentative.

Finalement, je décidais de partir sans les clichés et sans le certificat de sortie ; partir sans avertir. Je fuyais. Je ne fus vraiment tranquille qu'une fois installé dans la voiture et en route vers la ville.

 En somme, j'étais sorti de cet hôpital comme j'y étais entré ; à reculons.

..............

.....................................

J'éprouvais un sentiment indéfinissable en retrouvant l'appartement. J'en étais parti huit jours plus tôt ; et c'était comme si on me séparait avec violence de quelque chose d'essentiel. J'y étais revenu et j'étais serein ; j'avais l'esprit en paix. Pourtant, ma quiétude et l'assurance d'en être sorti ne se traduisaient par de la bonne humeur. Je m'en sentais incapable ; la félicité restait en retrait comme si la leçon comportait un enseignement qui débouchait sur d'autres horizons inattendus ; et pour lesquels toutes certitudes étaient exclues. On aurait dit que je n'étais pas encore de retour vers moi - même ; comme s'il fallait envisager un autre départ.

 J'étais passé rapidement dans le salon en y jetant un coup d'oeil ; c'était un regard furtif. Il fallait fuir les dernières images que j'en avais conservées ; leur souvenir me mettait mal à l'aise. Personne n'apprécie, je crois, ses moments de faiblesse. Personne ne supporte allègrement ses heures d'impuissance dans la détresse. J'aurais préféré que ma balade de chaise en chaise fut comme celle d'un vagabond qui irait de banc en banc dans un jardin public parce qu'il trouverait que sa précédente place n'était pas assez chaude ; alors qu'en vérité, c'était en lui - même que siégeait le froid ; celui d'un être qui se sent un rien ; mais qui ignore tragiquement par rapport à quoi ce rien se définissait comme tel. Alors que moi je n'avais eu que la misère physique à traîner. Un ver de terre aurait connu le même problème. Un rien qui aurait suffi cependant à effacer l'éternité.

 J'étais passé dans la chambre ensuite. La fenêtre était fermée ; dans la pénombre je me sentais en paix. J'avais savouré cette sensation pendant quelques minutes, en silence. J'hésitais ; puis, je choisis d'allumer. Car, ouvrir et laisser pénétrer la pleine lumière du jour dans la pièce serait me donner au monde. Ce serait sortir de moi. Non, pas encore ; ce serait trop tôt. Je voudrais rester un moment, un tout petit moment encore avec moi - même. Quelques livres étaient restés sur la caisse qui me servait de table de chevet ; il y avait là Toynbee, Eliade et quelques autres. Il y avait surtout Cioran ; un esthète du pessimisme. Une tête solitaire qu'on imagine sublime. Un être farouchement accrochée à la vie en cela qu'il ne pouvait écrire trois mots sans que celui de mort, y compris sous masque, n'y figure ; comme pour teigneusement la repousser. J'avais découvert Précis de décomposition vingt et un ans au paravent ou à peu près. L'esprit s'ébouriffait alors dans toutes les directions. Car, le corps seul ne suffisait pas ; il fallait aussi l'esprit pour s'élancer vers le présent. Il fallait quelque chose d'autre que le délire ronronnant d'un quotidien arrogant ; mais qu'on savait sans consistance. Il était impossible en effet d'accepter que la vie ne soit qu'un moment d'insignifiance, quelle qu'en soit la splendeur, situé entre deux instants connus sous les vocables de naissance et de mort. A tout le moins, il fallait essayer de saisir la dimension de cette aventure extraordinaire qu'est la marche de l'homme. On m'avait assuré que je n'aurais que huit à dix mille ans à parcourir avant qu'ensuite le reste ne dépende que de moi. Mais il fallait faire diligence ; non pas que le parcours s'allongeât ; mais parce que mon temps comme celui de chacun était compté ; il est limité. Car la distance est grande malgré tout ; et le chemin ne comporte aucun raccourci. J'ignorais alors ce qu'il fallait chercher. - Le sais - je aujourd'hui ? - Tout y est passé ; non, pas vraiment ; presque tout, oui. Passons sur les détails. J'avais signé Cioran. De ceux qui se présentaient alors en dehors des monstres sacrés, il était sans doute le moins complexe et le moins dogmatique. Il était sans prétentions et il paraissait plus facile d'accès aussi. Mais surtout, il ne vendait rien d'autre que la liberté de se torturer la pensée. Et puis, qui n'a pas adoré l'arrogance ; qui n'a pas aimé l'insolence à vingt ans ?

L'attention se fixa d'abord sur le style ; c'était un délice de la langue. Ensuite, on s'attachait au verbe ; il vous emportait dans un vertige. En effet, avec les ustensiles qui constituaient le quotidien de la pensée judéo - chrétienne, autant dire de l'univers qui s'ouvrait à ma génération, Cioran vous amenait avec une apparente nonchalance dans des tourbillons qui finissaient par vous faire racler le fond de tout ce qui pouvait se présenter. L'agencement des mots vous transposait nulle part. Au royaume de la pensée, vous vous retrouvez sans barrières ; vous restez votre seul garde - fou. Il fallait être solide ou bien fou pour garder les yeux ouverts. Restait qu'on pouvait également renoncer ; dans ce cas, on sortait alors de l'universel. Pour quelqu'un à qui on avait enseigné qu'un moule ne doit jamais être un habit, pour quelqu'un qui n'avait jamais supporté les carcans de la pensée comme ceux de l'action, la déstructuration systématique que proposait Cioran constituait un point de départ possible. On pouvait à partir des brisures s'essayer à des rapprochements inusités. On finit alors par s'apercevoir avec ahurissement que seuls comptaient vraiment l'homme et sa marche en avant ; et non pas nos individualités. Celles - ci ne sont qu'insignifiance au quotidien ; même si tout doit passer par leurs entremises. J'oubliais ; les ermites n'étaient pas loin ; ils permettaient de résoudre une autre absurdité apparente ; mais c'est là une autre histoire... J'avais également jeté un coup d'oeil sur d'autres demeures ; je m'en étais détourné le plus souvent effrayé. J'ai horreur des invitations avec mode d'emploi.

Car en réalité, je n'ai jamais eu d'autres idoles que la liberté ; non ; Ma Liberté. Non pas celle de faire ce que je veux et seulement cela ; mais la volonté de penser tout et de rester en toute circonstance maître des conclusions précurseurs de l'action. Ce qui suppose l'honnêteté d'en assumer le poids ; quel qu'il soit. Peut - il y avoir de maître à penser en dehors de soi - même ? Un portier peut - être. Le problème n'était pas de faire des dieux ; ça, nous savons faire, avec cinq à six mille ans d'expérience en la matière ; mais l'homme ; faire l'homme...

Je sentais ; ou bien on me le suggérait dès cette époque confusément que la vie nous offrait le meilleur à ses deux extrémités si nous le méritons. La première est cette immensité de l'enfance où le pas hésite, trébuche et parfois se perd ; c'est-à-dire l'agonie de la nuit. La seconde est celle - là même où le pas se presse pour enfin voir avant que n'arrive l'agonie de la lumière ; celle des vanités le plus souvent ; pour enfin espérer entrevoir si perpétuer Le Grand Concept c'est faire l'homme. Entre les deux, si on n'y prend pas garde, on oscille entre les ornières mal famées et les verbiages inutiles. De la première je n'avais pas retenu grand-chose ; m'en étant éloigné trop vite et trop précipitamment, mais en conservant cependant quelques points d'ancrage qui avaient servi et qui servent encore de positions de repli inexpugnables.

Oh ! ce n'était que quelques mots ; ce n'était que quelques phrases ; mais qui sont d'une solidité à toute épreuve ; et qui apparaîtront peu à peu comme renfermant les prémices de l'essentiel ; à découvrir ; à cultiver ; à fleurir. Alors, il ne fallait surtout pas manquer le second ; être debout ; rester conscient jusqu'au bout ; voir et vivre le dernier instant.

Je souris à Cioran ; je n'y résiste pas chaque fois que je l'aborde. J'éprouvais en le lisant le sentiment que sa demande d'adhésion à l'académie des fous ayant été rejetée l'homme campait aux abords et décochait ses flèches vers tous les horizons. Le message n'était peut - être pas celui qu'il semblait être au prime abord. Bonsoir Cioran. Secoue encore les braises. Il s'en échappe des myriades d'étincelles qui sont autant de ravissement et d'interrogation pour l'esprit ; merci.

 J'avais donc souri à Cioran ; puis, je l'avais laissé dans la chambre. Ensuite, je rejetais le fatras des années pour plonger dans l'actuel dont j'avais failli être éjecté sans égards. Oh ! Je sais ; ces ombres ne sont jamais bien loin.

A l'université mes collègues semblaient ravis de me revoir ; cela me surpris de beaucoup. Mais je trouvais l'attitude généreuse ; elle était sympathique. Les avais - je si mal jugés ? A voir les mines réjouies qui m'accueillaient j'avais l'impression d'avoir accompli un exploit. Chacun savait pourtant que je n'y étais pour rien. Un homme et surtout une femme avaient fait l'essentiel ; et c'était à mon corps défendant. Chacun s'évertuait à rendre ce retour agréable. Cependant, je revoyais certain avec le même sentiment dubitatif.

 " - Comment ça va Said ? "

" - Bien, bien. " Me répondit celui que nous considérions comme le plus fourbe de la maison ; et le tartufe ajouta :

" - Vous savez, tant que ma femme et moi - même sommes près de Dieu ça va toujours. " Je fis " Ah! " en m'éloignant sans autre commentaire ; c'était préférable. Et puis, qu'est - ce que j'y connais moi ?

Mes supérieurs étaient compréhensifs ; ils ne firent aucune difficulté pour m'autoriser à partir avant la fin de l'année universitaire. Il me fallait ensuite trouver une place sur un prochain bateau. En ville, les agences de voyage n'en disposaient plus sur leurs attributions.

C'est alors que Francis entra en scène. Francis L. ; un esprit brillant et ouvert qui remplissait en Algérie ses obligations militaires. Il venait d'achever sa formation à l'école des Mines de Paris. Ce séjour était pour lui l'occasion de mettre à l'épreuve au jour le jour sa passion pour l'Algérie et pour les algériens ; ceux de la surface comme ceux des profondeurs. Il s'en était très bien sorti à mon avis. Nous partagions me semblait - il ce sentiment d'attachement au pays que nous servions. Cependant, il devait par moments trouver trop acerbes mes critiques des hommes dans leurs actions et celles qui portaient sur les structures. Peut - être voyait - il trop d'impatience en moi ; alors qu'il s'agissait essentiellement de désolation devant le gaspillage surtout de temps.

Là où certains restaient perplexes face à la persévérance au quotidien malgré les déceptions, les difficultés et parfois l'ineptie, Francis y voyait le sens de l'humain. Il appréciait, je crois. Quel était son problème existentiel ? Il en avait ; je le pensais ; et quel qu'il fût, j'étais persuadé que la solution lui viendra. Peut - être avais - je tort de supposer une interrogation.

Quand il sût que j'éprouvais quelques difficultés à trouver une place pour le retour il m'offrit son aide ; il me dit simplement : " - Je vais contacter mes cousins à Alger. " Francis avait en effet de la famille dans la capitale. Grâce à ce lien il put me procurer un passage sur un bateau au départ d'Alger pour le milieu du mois. Je savais la chose très difficile. Je n'avais pas compris comment cela fut fait ; lui-même l'ignorait sans doute. Il avait tenu également à m'accompagner pour faire le trajet en voiture jusqu'au port ; pourtant, je ne le sentais pas inquiet. Il doutait simplement de ma capacité à faire le voyage seul. J'étais amusé par tant de soins que je ne manquais pas de rapprocher des préoccupations de Rachel qui étaient de même ordre. Mes facultés de récupération sont énormes ; j'en étais convaincu pour les avoir éprouvées à plusieurs reprises. Mais, personne ne voulait l'admettre. Je me rangeais au désir de Francis ; et Rachel fut rassurée ; c'était l'essentiel.

Je partais l'esprit tranquille.

 

ÉPILOGUE

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Le Liberté s'éloignait lentement des quais ; et avec lui je m'écartais tout aussi lentement d'Alger. J'appréciais chaque fois que je prenais le bateau de ce port le moment où le navire en gagnant le large laissait à la métropole le soin de déployer sa majesté avec douceur ; c'est une poésie. On oubliait alors tout ce que la ville renfermait de bruits, de fureurs et de perversions. A chacune de ces occasions, j'avais le sentiment de quitter les surjections et autres turpitudes pour atteindre à la plénitude de l'existence. Cela était dû sans doute à l'immensité de l'océan et par contre - coup à ma petitesse. On se surprenait la tête dans une histoire imaginaire. On se retrouvait errant dans une vision. Une ville, c'est toujours une somme, non d'individus mais d'hommes ; c'est - à - dire la permanence, qui mettent bout à bout des torrents de haine et de trahisons, qui coagulent des monceaux de larmes, de courage, de désires et d'abnégation pour bâtir une histoire qui deviendrait peut - être plus tard une légende ; c'est - à - dire, une mémoire sans passé ni présent ni futur définis ; et que nous nommons cité. Il suffisait pour cela que passe le temps ; éboueur infatigable qui emporte, qu'il rugisse ou qu'il susurre, les effluves malsains de l'ouvrage et ses rugosités émotionnelles pour ne laisser subsister que le coeur apaisé oublié par les bâtisseurs successifs. Avez - vous noté combien les ruines bruissent toujours de tendresse et de sérénité. Cioran a tort. Au jugement dernier on ne pèsera pas que les larmes. On ne peut oublier d'y adjoindre le silence des regards, le sourire des innocents et la sueur des amants.

Alger s'en va. On la voudrait éternelle. Moi je reculais. Un regard encore, un dernier sourire ; puis je m'étais retourné vers le présent.

Sur le bateau les passagers étaient heureux. C'était ainsi chaque fois qu'ils revenaient vers l'Europe pour oublier pendant un temps les aléas du moment en Algérie ; Déjà. Cela faisait plaisir à voir. Pour certains cependant, les prétentions étaient hautaines. A un inconnu que j'avais rencontré durant l'une de ses traversées et à qui je demandais les raisons profondes de cette joie intempestive ; il me répondit, fier et convaincu de sa supériorité : " parce que je retourne au XX ème siècle. " J'en étais écœuré ; j'avais abandonné l'imbécile à son errance. Il oubliait qu'il était venu chercher sur place ce que son siècle lumineux était incapable de lui offrir ; et sans la possibilité qu'il avait de jouir de ce moyen âge qu'il prétendait fuir allègrement, son XXème siècle lui paraîtrait bien amer. S'en doutait - il vraiment ?

 Je retrouvais au salon la cohorte des gens sans importance ; c'est - à - dire, ceux par qui l'essentiel se perpétue. Je m'apercevais au bout d'un moment que la traversée était en fait une croisière. Un tableau de marche signale d'ordinaire la position du navire sur le trajet qui était prévu au fur et à mesure du déroulement du voyage. On y relevait également l'heure probable du débarquement à Marseille. Cette fois - là, il affichait un décalage de vingt - quatre heures par rapport à la durée habituelle du parcours. J'allais rester une journée de plus en mer. Cet allongement correspondait en fait à un arrêt aux Baléares. Comme cela se devait pour une croisière il eut une fête à bord le premier soir. Rubans, franges et chapeaux de tout genre étaient de la partie. Je regardais cette gaieté du dehors ; les personnes qui jouent la joie font toujours plaisir à voir. J'avais observé avec enchantement pendant un court moment la ronde des bonheurs avant de me retirer dans ma cabine ; je n'avais pas véritablement participé aux festivités.

Le matin nous trouva aux îles Baléares. J'avais manqué notre entrée dans le port. Un sommeil trop lourd en était la raison sans doute. J'étais descendu du bateau comme la plupart des passagers. C'était quartiers - libres pour tout le monde avec ou sans panier repas ; pour moi, ce fut sans. Je décidais de passer la journée à marcher ; j'avais une veste sur l'épaule. Le temps était splendide. Il y avait un soleil revitalisant qui, grâce à l'air marin, ne m'écrasait pas trop de sa chaleur. Heureusement ; car, je sortais d'une autre fournaise.

 Où est le Paradis ? Je l'avais cherché toute une journée ! Je ne me plains pas. Certain consacre toute une vie à cette recherche. D'autres préfèrent attendre. Mais tous, je crois, restent perplexes à un moment ou à un autre. Ah ! Au fait, qu'est - ce - que c'est ? Et quand le trouve - t - on sûrement ? Ne le sachant pas le vieux préféra en son temps prendre ses précautions. Ayant fait baptiser toute sa progéniture sans hésitation et après l'avoir fourguée au catéchisme, il était resté dans l'expectative. Puis soudain, à l'aube de ses soixante - dix ans, il s'était mis à courir assidûment l'église. Entre temps, une sœur farouche et volontaire avait pris soins de le faire baptiser à son tour quelques vingt ans plus tôt ; il était alors soufrant et on pensait sa dernière heure venue. Il vaut mieux être prudent !

Intrigués par ce changement de comportement beaucoup avaient voulu savoir ; il répondait avec le sourire malicieux qu'il savait si bien prendre, quelque chose comme : " Oh! ils ont peut - être raison ; alors, je prends une assurance ! " Adepte pratiquant d'une justice immanente, il n'en avait pas besoin ; et il le savait très bien. Mais, celui qui n'avait cessé de nous répéter " ne suivez pas l'homme ; mais seulement le verbe " ne pouvait manquer de se demander quelle est la vérité. ? La foi n'a rien à voir dans l'affaire. Mais bien que nous nous acharnions pour la plupart à la refuser farouchement, la religion me parait indispensable ; en cela qu'elle conduit l'homme vers l'homme ; peut - être vers Dieu ; mais ça je n'en sais rien.

J'ai donc visité les paradis des autres. Un peu comme dans ces labyrinthes où débouchent de multiples ouvertures. On risque un regard dans l'une avant de s'éclipser pour passer à la suivante pour aussitôt s'en éloigner.

Je revins au bateau en fin d'après - midi.

Nous partons.

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Nous sommes tous partis - ceux qui le pouvaient - meurtris pour poursuivre ailleurs notre errance.

Kaleb et les autres?

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Restés dans la tourmente sans doute ; Vivant cette agonie qu'on nomme naissance d'une nation. La question se pose : suffira - t - il d'attendre ou bien faudra - t - il pratiquer une césarienne ?

L'Algérie accouchera de l'Algérie. Je ferai une prière ; à la Cioran bien sûr ; vous l'avez deviné ; mieux : imitons - le ; carrément !

" Que Dieu, dans son infinie bonté échange sa place avec celle de ce peuple. "

Perrot et les autres?

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Toujours à la chasse ! Broussailleux et vertueux ; Saint Martin à la recherche du prochain à qui il remettra la moitié de la moitié du manteau ; et tant pis pour le maître. L'épée demeure. Bonne chance !

Yossine et les autres?

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Aux dernières nouvelles, ils seraient à Mulhouse. Selon certains, Yossine vendrait des casseroles. On fait le bruit qu'on peut. 

Florentin?

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Il ne faisait que passer. J'ai aimé son sourire. Par moments j'avais le sentiment qu'il le mettait à la merci des hypocrites. J'espère néanmoins qu'il ne s'en était pas départi jusqu'au bout ; jusqu'aux termes de sa route où une tumeur fulgurante devait l'emporter.

" On ne peut rien contre le vent ; nul ne peut retenir le souffle quand vient le temps... Nul ne peut éviter l'agonie ; même un crime ne permet pas de l'éluder." Nous dit Qohélet.

Rachel?

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Il eut Lyon et l'audace et l'insolence ; comme on voudra.

Il eut beaucoup de lettres dont plusieurs ne lui étaient jamais parvenues. Et puis, dix ans plus tard, la voici. Elle est restée entre Epictète et Epicure. Elle sait toujours aussi bien déterminer les choses qui dépendent d'elle et celles qui n'en dépendent pas. Et elle n'ose toujours pas tourner le dos à ces dernières. C'est une quête ; et elle sait qu'elle n'aura pas de fin.

Bonsoir Ninti.

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J. FREITAS - CRUZ

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