Des stations de Chambers Street, Park Place ou Cortlandt Street, dégorge une foule de New Yorkais sur le parvis du World Trade Center, comme tous les jours. Ils se sont rasés, ont mis un peu d'after-shave, serré leur noeud de cravate impeccable. Ces dames se sont passé un coup de rouge sur les lèvres, dans le métro, après avoir déposé les enfants à l'école.
Ils affluent dans les halls monumentaux des deux buildings avec sous le bras un journal, un sac à main, des dossiers, contre l'oreille un portable ou à la main un café brûlant acheté quelques cents au Dunkin Donuts.
Le jour s'est levé sur New York, comme chaque matin, et se réveille la fourmilière délirante de Lower Manhattan. A la radio, un animateur annonce la météo pour la journée, un autre le cours des actions, un troisième fait des gags douteux au téléphone pour des auditeurs hilares.
Des taxis s'arrêtent bruyamment déposer des retardataires. Quelques gars de l'entretien fument déjà une clope devant les portes de cette ville verticale. Des files de gens se répartissent dans les nombreux escalators et ascenseurs pour rejoindre leurs bureaux au 40e, au 72e ou au 105ème étage.
"Ne m'attends pas à la pause, je dois déjeuner avec Kandinski sur Canal Street..." dit cette jeune femme. " Sugar, je ne sais pas ce que j'ai fait de ces putains de clés. Demande à Jerry. J'ai un rendez-vous..." soupire ce jeune homme dans son cellulaire. Deux gars discutent : "T'as regardé le show de O'Brien hier soir ?... Quel oiseau celui-là !" Deux femmes se congratulent : "Bonjour ma chérie. T'as réglé cette histoire avec Sean ?..." Et on s'énerve ici après un fax défectueux, là, après un ordinateur qui plante. Un superbe afro-américain, dans son trois pièces Armani, part d'un éclat de rire tonitruant : "Hey mec ! T'es vraiment le seul à parier sur ces nazes de Dodgers ! Tu veux perdre ton fric ?". Une jeune secrétaire regarde en souriant la photo de sa fille Sue dont c'est l'anniversaire. Passent des gamins que l'on mène à la crèche de l'entreprise de maman.
Des touristes sont venus s'agglutiner aux guichets pour être les premiers de la journée à monter au toit de New York City. Le toit du monde. La vue panoramique, du sommet, est à couper le souffle. On nettoie les objectifs des appareils photo, on vérifie les batteries du camescope, on se bouscule un peu...
Une superbe famille d'Indiens de Bombay virevolte dans le hall comme un bouquet de couleurs vives, dans leurs tissus amples et satinés. Papa, avec sa barbe noire et son beau turban. Ses filles aux longues nattes comme du charbon, aux yeux sans fond, aux sourires rayonnants. D'autres touristes peut-être…
Des noirs, des asiatiques, des blancs, des Sud - Américains, des musulmans, des juifs, des baptistes, de roux Irlandais, de velus Italiens, mêlés dans le même flot... Tous New Yorkais. Tous citoyens américains. Républicains et démocrates. Riches et pas riches. Circoncis ou pas. Homos ou hétéros. Jeunes et vieux. Hommes et femmes. Le monde dans sa diversité. Des milliers de petits univers, des milliers d'histoires...
Et puis le monde a tremblé. Un bruit d'explosion. Souffles coupés. Net. Les néons se sont éteints. L'écran de l'ordinateur aussi. Les fusibles ont sauté. C'est tout l'étage qui s'est balancé, et des alarmes se sont déclenchées. L'obscurité. On retient sa respiration, les yeux au ciel... "Bon Dieu tout puissant !"... " Putain de bordel ! Qu'est-ce qui se passe ?"... "Est-ce que ça va ?"... "Qu'est-ce que c'était ?"... Les cœurs battent vite tout à coup. Certains, vingt étages plus haut, ne battent déjà plus.
Dans la tour numéro 2, la tour Sud, on se bouscule aux fenêtres pour voir un trou béant, dans la tour voisine, vomir des flammes, un épais nuage de fumée et des confettis de papier comme un jour de 4 juillet. "Jésus Christ !"…"Oh mon Dieu ! "… Des femmes pleurent. D'autres, médusées, gardent une main sur leur bouche.
"Nous vous demandons d'évacuer tout de suite l'immeuble, s'il vous plaît... N'hésitez pas à prendre les escaliers de secours"… "Les escaliers ? Putain d'enfoirés ! Nous sommes au 63ème!". Quelqu'un fait une crise de nerfs. "Calmez-vous mademoiselle. Veuillez nous suivre. Il est arrivé quelque chose. Il faut partir". "Laissez-moi ! Je dois appeler mon mari !".
Toute la tour a ondulé sous l'impact. Plusieurs étages ont déjà volé en éclats dans le dernier tiers de la tour Nord. Jessie, alerté par l'explosion, est sorti de son magasin de West Broadway. "Putain d'enfer !... Quelque chose a sauté là-haut !..." Des gens sortent des commerces, d'autres passent la tête par la fenêtre à guillotine d'un immeuble. "Je ne peux pas le croire... Je ne peux pas le croire...". Un nuage de fumée répand son ombre menaçante sur le pavé. "C'est la tour infernale !" "Mais bon Dieu ! J'ai ma petite soeur là-haut, moi !"…
Les ascenseurs sont bloqués. Déjà, de nombreuses personnes descendent patiemment, à la file, les escaliers de service de la tour Nord. "Vous savez ce qui se passe ? "... "J'en ai pas l'ombre d'une foutue idée !"…
Et puis le deuxième avion est venu se flanquer dans la deuxième tour alors que les sirènes de pompiers et de police hurlaient déjà à la mort dans tout Lower Manhattan. Désormais rien ne sera jamais plus pareil.
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