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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview

CE N'EST PAS GRAVE ! Patrick Besset


Ce matin-là, c'était la veille de Pourim, j'étais arrivé à Orly-Sud complètement à côté de mes pompes. Parti de Miami, l'avion avait dû atterrir à Durham. Trois heures d'attente, bloqué dans la carlingue puis changement d'avion pour cause d'avarie. Ce n'était pas mon jour : la grève des services de la navigation aérienne avait provoqué un bordel terrible partout sur le territoire américain. A Orly, pas de chance : celle du personnel d'entretien m'offrit le spectacle d'un aéroport dévasté qui s'étouffait dans un amoncellement de détritus de toutes sortes. Vous ne me croirez pas quand j'ajouterai que mes bagages n'étaient pas là: ils avaient pris la tangente à Durham lors du transbordement. Le chef d'escale de la compagnie aérienne me promit une livraison à domicile quand je lui eus expliqué vouloir prendre sans tarder la prochaine correspondance pour la province. Je pouvais espérer quelques dédommagements pour les tracas occasionnés, il me suffirait de lui écrire et de lui envoyer les justificatifs... j'acquiesçais, rageur et je glissais sa carte dans mon portefeuille. Il n'allait pas être déçu... Vite, j'ai rallié l'aérogare ouest pour m'envoler vers le sud.
Enfin au calme dans cet Airbus A320, je peux repenser à ce mois de folie. Une major américaine avait acheté les droits d'adaptation à l'écran d'un de mes bouquins, j'avais accepté de collaborer au scénario. Vraiment fêlés, ces Ricains ! Mon agent n'avait pas réussi à leur faire comprendre que les tribulations de Germain, représentant de commerce, dans un Limousin d'après-guerre n'avait rien à voir avec le road-movie d'un golden-boy, véritable arnaqueur. Mais ils s'étaient mis dans la tête de cartonner au box-office. Quand la télécopie de Bruce, mon agent à Montpelier (Vermont) me donna le montant du chèque, je lui répondis alléluia. J'allais enfin pouvoir creuser cette piscine dont je rêvais et changer le break poussif pour un Toyota Land Cruiser Station Wagon qui me faisait envie depuis un an. Aussi, quand il me précisa que ce chèque pourrait faire des petits si j'acceptais de mettre la main à la pâte... scout toujours, j'étais prêt à m'envoler pour faire de Germain, un Johnny-belle-gueule.
J'avais eu la malice d'exiger que ce baby-sitting puisse se faire à Key West, les pieds dans l'eau et que je puisse croquer un peu sur les recettes du film et sur les produits dérivés. Ils furent okay pour Key West puis ils voulurent diviser par quatre l’estimation de ma part qui leur semblait trop gourmande, on fit affaire en divisant par deux et encore, un dixième de cet intéressement irait-il directement dans la poche de Bruce. Au final, cela me fera bien quelques provisions pour quand la bise viendra. Mazel tov !
J'avais gratté, fumé quelques pétards, avalé quelques pilules pour construire ce délire. Le plus drôle est que les deux acolytes diligentés pour m'épauler avaient réussi à me convaincre que j'étais un génie. L'hôtesse me regarda bizarrement quand j'éclatai de rire. Je devais avoir l'air d'un doux dingue, à moitié endormi, hirsute, riant comme une baleine.
Le taxi me déposa pile à l'heure de la sortie de la messe. Beaucoup de monde déboulait sur la place, les paysans venaient discuter le bout de gras, mégot au coin des lèvres, sur la tête le béret enfoncé de travers. J'allais acheter du pain chez Angèle et je m'arrêtai au café pour lever le coude et y serrer quelques mains. Je savais y trouver Henri, le mari de Fabienne. Après l'avoir averti de mon arrivée, je filai prendre un bain chaud. J'ai marché les mains dans les poches, la sacoche de mon ordinateur portable sur l'épaule jusqu'à la sortie du bourg, toujours inquiet pour mes bagages. J'avais hâte de me mettre au lit, je tenais à peine debout. Dans mon bain, je trouvais encore la force de siffler un verre de Talisker sans glace et de cracher les noyaux d'olives un peu partout sur le carrelage... quand je me fus essuyé, je ne crois pas avoir traîné pour m'endormir.
En fait, j'ai dormi jusqu'au soir. Réveillé, je me suis traîné jusqu'à la cuisine. Un grand bol dans l'armoire, deux cuillères à soupe de cacao dedans, une longue giclée de lait et hop, trois minutes dans le four à micro-ondes. Je me suis emparé du pain acheté le matin, j'ai coupé quelques belles tartines épaisses comme des bracelets indiens. Et pendant que les deux morceaux de sucre fondaient dans le bol, j'ai beurré la première tartine avec application. Miam-miam ! Je serai déboussolé lorsque je réaliserai avoir pris mon petit déjeuner peu avant minuit.
Je fis une bonne flambée et je mis une galette de musique yiddish sur la platine. Alors que les flammes grandissaient en projetant des spectres sur le mur, je tombai sur le courrier accumulé. Une lettre m'interpella, on voulait interroger les écrivains devant un micro sur le comment de leur création littéraire. Est-ce que l'idée me séduisait ? Je connaissais l’auteur de la lettre, je lisais ses papiers dans Le Canard Enchaîné et j'avais déjà croisé le bonhomme au comptoir du Dauphin, non loin du siège social du journal satyrique.
Suis-je Narcisse ? En tout cas, j'étais ravi... dans le genre, je me souvenais avoir lu un dossier spécial de Libération dans les années quatre-vingt. Quelques trois-cent écrivains ou plus encore, à travers le monde, avaient répondu à la question Pourquoi écrivez-vous ? J'avais été dépité devant le si maigre échantillon gaulois mais cette lecture avait été savoureuse. Aussi, je me promis de lui répondre. Je devais me hâter car bientôt il serait trop tard pour donner mon accord. J'activais le mode lecture de mon répondeur téléphonique. La litanie des messages commença, je les notais sur un cahier, entre autres celui del’auteur de cette lettre s'inquiétant de ne pouvoir me joindre. Accommodant, il me proposait de recueillir mes réponses par téléphone. Pourquoi pas ? Je notais quelques autres bidules et je poursuivais le dépiautage de mon abondant courrier en même temps. Je m'écartais de quelques pas pour aller nourrir les flammes avec des trucs publicitaires envoyés par les assureurs, les banquiers, les cuisinistes, les opticiens, les mutualistes, les chauffagistes ou les négociants en vin. La vente par correspondance reprenait de plus belle par ces temps de crise, il est vrai que les consommateurs ressemblaient plus à des tortues retranchées dans leur carapace qu'à des cigales. Il fallait aller chercher son client comme on tute un grillon : par surprise.
Après un oeil rapide sur tout, certain qu'aucune mauvaise nouvelle n'allait gâcher mon retour au pays, je suis retourné sous la couette pour finir la nuit.
Ron-ron-ron-ron !
Une heure de route pour passer Pourim en famille. Enchanté de revoir Edith, ma sœur cadette, je me suis régalé du couscous au beurre, sans oublier les fèves fraîches et les raisins secs, du sucre en poudre par-dessus et deux verres de petit lait fermenté... Ahhhh, souvenirs, souvenirs d'enfance. Je dus raconter par le menu mon séjour américain, et Edith de me gaver de gâteaux qu'elle avait faits : cornes de gazelle, mekrouds, cigares au miel, pâtes d'amande, montecaos, gâteaux nappés de sucre glace rose piqué de perles de sucre ou de dragées, croquantes sous la dent.
Allez raconte-nous l'Amérique ! Je dis d'abord ma joie de manger enfin normalement et je fis naître des cris de frayeur, de stupéfaction devant l'énumération de ce que pouvaient avaler ces animaux pour se remplir la panse. Mais je ne vous apprendrais rien, n'est-ce pas ? Tante Lili nous raconta encore une fois la reconnaissance éternelle qu'elle vouait à un noir américain, un G.I. dont elle ne connaissait pas le nom et qui lui avait offert son sang lors de la naissance in extremis de Muriel, ma cousine parisienne.
Le lendemain, revenu au calme dans mon piémont pyrénéen, je fus réveillé par le chant du coq... j'entendis au loin, la cloche de l'église et en mettant le nez dehors, je pus et renifler l'odeur délicieuse de la fumée qui s'échappait des cheminées du bourg et voir une envolée de cailles.
J'appelai la Maison de la Radio, gai comme un pinson, fier de l'hommage qui m'attendait. Une musique rockn'rollante me fit patienter quelques minutes puis je pus m'expliquer avec une standardiste bien aimable. J'obtins une coproductrice qui regretta de ne pouvoir me passer celui que je demandais : il était absent. Elle prit note de mon appel qu'elle lui transmettrait.
- Vous pouvez compter sur moi, il vous rappellera, me dit-elle avec un sourire.
Elle me félicita pour mon dernier bouquin qu'elle avait trouvé bien drôle!? !
C'est un peu avant l'heure de l'apéro que le téléphona sonna. Fabienne venait de partir (Fabienne tient ma maison depuis dix ans). Le journaliste avait une voix grave. Il me remercia pour ma participation à cette enquête, s'inquiéta poliment de mon emploi du temps, de ce que j'avais en cours. Je pus lui dire sortir tout juste d'un mois entier d'un boulot exténuant et que maintenant, j'étais peinard pour les deux ou trois semaines à venir. Je lui demandais de ses nouvelles... il allait bien, tant mieux. Il me demanda quelques instants, posa le combiné, farfouilla devant lui (j'entendais le froissement des feuilles) puis il me dit être enfin prêt, on pouvait y aller. Il cala le magnétophone, me tranquillisa en ajoutant que l'entretien serait à bâtons rompus, décontracté. J'allumai une clope et me vautrai dans un fauteuil, devant la cheminée. Il me cueillit à froid... Allez, on y va ! Où écrivez-vous donc ? Je restai coi un instant, j’enclenchai le haut-parleur et puis je me lançai :
- Généralement chez moi, à la campagne, seul... quoique je puisse tout aussi bien écrire en ville, à Paris ou encore en voyage. J'écris aussi dans les troquets car l'humanité y devient transparente à mes yeux. Dans ces cas-là, je ne m'échappe de mon histoire que pour regarder qui entre, qui sort. Je ne m'interromps vraiment que quand je vois une belle femme entrer, une belle rousse par exemple...
Vous êtes donc seul pour écrire ?
- Oh, oui ! C'est vraiment très personnel comme pour aller aux toilettes.
Et sur quoi écrivez-vous ?
Vous voulez parler du papier ?
Par exemple...
- Oh, sur des feuilles blanches de quatre-vingt grammes que j'achète par grosses rames. Ah, j'ai aussi un très beau papier à en-tête pour ma correspondance. Celui-là, je l'achète chez un imprimeur parisien, rue du Bac... je viens à Paris une fois par mois. Il me vend de l'Original Crown Mill, first quality fabriqué en Belgique par Pelletier & Co. C'est une de mes rares maniaqueries, j'aime la texture de ce papier et sa couleur un peu jaune.
Sur quoi vous installez-vous ?
- Sur une grande table de monastère que j'ai achetée dans une brocante, longue de presque quatre mètres.
Vous êtes donc seul... comme un moine ?
- Mais peut-être ai-je été moine dans une vie antérieure ! Pour être précis, il me faut dire que j'habite les vestiges d'une abbaye du treizième siècle, adossée aux Pyrénées. Et j'écris dans l'ancien chauffoir, la seule pièce disposant d'une cheminée, à l'époque. C'est mon antre... un jour, une amie m'ayant vu déambuler avec une sorte de grande liquette avec mes chaussons en peau d'agneau retournée, m'a surnommé Geppetto. C'est un peu ça, la tanière d'un artisan qui donne vie à des marionnettes. J'y rassemble des souvenirs, j'y trie des idées et j'y colore mes rêves.
Vous ne faîtes qu'écrire sur cette table ?
- Il m'arrive d'y grignoter aussi. Oh, juste des sandwiches ou des gâteaux secs ! Parfois des viennoiseries. J'ai la chance d'avoir une boulangère qui fait sa tournée en estafette, tous les matins. Grand coup de Klaxon et je lui achète une petite boule de pain complet cuite au four à bois, deux pains aux raisins ou bien deux chocolatines... deux pains au chocolat comme vous dites à Paris, j'en suis friand. Elle ne devrait pas tarder, d'ailleurs... Qu'est-ce que j'y fais d'autre ? J'y bois aussi à cette table... de l'eau, beaucoup d'eau, parfois un ou deux Cuba libre, parfois un verre de Porto (mais ça fait grossir, je fais gaffe) seulement quand je suis content de moi. Et sans scrupule, je trinque alors à ma santé !
Qu'y a-t-il sur cette table ?
- Un vrai bordel. Mon ordinateur bien souvent alors que je pourrais le ranger ailleurs puisqu'il est portable. Un écran de quatorze pouces, low radiation, auquel je connecte l'ordinateur quand je suis à la maison, afin de moins m'esquinter les yeux. J'ai une excellente vue et je suis hanté par la peur qu'elle décline un jour... Il y a aussi des dictionnaires, de la documentation, les feuilles blanches, bien sûr, des pots de crayons, une lampe de dessinateur industriel avec son bras articulé et l'imprimante à jet d'encre, silencieuse. Et une ou deux tablettes de chocolat au lait, bien sûr. J'adore croquer du chocolat en écrivant... c'est un excellent antidépresseur.
Ne craignez-vous pas de grossir, au fil du temps, en écrivant autant ?
Je rage, je rage... et comme Harpagon sa cassette, je surveille mon bedon, il est mon capital-vieillesse.
Pas de radio ? Pas de téléphone ? Pas de réveil ?
- Ah, oui... une radio. Mais à y réfléchir, je ne l'allume que lors de pauses casse-croûte pour le bulletin d'informations sur France Inter car je n'ai plus la télévision, je l'ai virée. Depuis longtemps c'était une boîte à babils et quand elle s'est mise à cracher des jeux imbéciles ou des farces débiles, je l'ai refilée au curé. Donc, j'écoute la radio, les bulletins de la météo marine que j'adore : cela ressemble à de la poésie expérimentale. Mais je l'éteins quand je me remets à écrire car sinon elle m'exaspérerait rapidement. Le téléphone quant à lui, c'est un sans fil, fax-répondeur dont je peux couper la sonnerie, c'est commode et comme la base est dans une autre pièce, je n'entends même pas le déclenchement de l'appareil. Pas de violation de domicile, pas d'effraction intempestive...
Un réveil peut-être ?
- Pas de réveil, je peux lire l'heure sur mon ordinateur dans un coin de l'écran et j'ai souvent une montre au poignet.
Avec quoi écrivez-vous ?
- Avec un superbe Montblanc Meistertrück, un cadeau de mon frangin. J'entretiens avec ce stylo-plume une relation toute de sensualité. Il m'aide lorsque des pannes risquent de survenir : je peins par ailleurs et j'aime les belles écritures. Ainsi écrire avec m'autorise de beaux dessins, une belle page d'écriture est comme un beau tableau. Je ne dis pas que mon écriture est belle, mais ce stylo-plume me permet des belles envolées qui m'exaltent et de ces exaltations naît l'inspiration, l'élan créateur, et j'évite ainsi la panne. En d'autres circonstances, trop nerveuse, trop agressive, trop paresseuse, mon écriture ne forme plus les lettres. Quand je n'aime pas les textes que je produis, souvent je réalise que j'ai écris avec une pointe infâme, un feutre trop sec ou une mine mal aiguisée. J'achèterai peut-être le roller de la même marque, pour l'essayer et le porte-mine aussi... ou j'attendrai plutôt qu'on me les offre. Je possède le stylo à bille, bien pratique, lui, car il tient bien en main. Il ne m'a jamais lâché. Lucide, je dois dire que le Mont-blanc est à l'écrivain ce que la Rolls est au parvenu : la preuve d'avoir gagné le combat contre la misère, c'est un achat revanchard ou un acte d'exorcisme. Avec ce stylo-plume, mes textes me semblent mieux écrits, mes romans mieux charpentés, je dis peut-être des choses plus intéressantes. Au final, il me reste le plaisir hédoniste d'utiliser de beaux outils... pour signer mes contrats.
Et vous écrivez en noir ?
- Oui, de préférence. J'écris toujours en noir parfois en bleu-noir. De la couleur du corbeau qui tenait dans son bec un fromage quand je prémédite d'écrire de belles choses sinon c'est avec n'importe quel ustensile, de n'importe quelle couleur pour écrire des conneries.
Vous commencez en haut de la page ?
- Oui, sans marges. Lorsque je veux faire des rajouts, je pose une astérisque à l'endroit voulu, je finis la phrase que j'ai commencée et dessous, je tire un trait horizontal. Je crée ensuite le corps du texte destiné à être insérer et je le marque de cette même astérisque. J'utilise aussi des flèches. C'est un vrai jeu de piste pour me relire car je rature et j'écris entre les lignes. Quand ce n'est pas clair, j'écris des textes numérotés sur une autre page et alors les numéros remplacent les astérisques pour ces nouveaux morceaux à intercaler.
Vous vous y retrouvez aisément ?
- Globalement, oui. Bien qu'il m'arrive de ne plus retrouver le sens de mes pensées loufoques. Il faut dire que lorsque je m'exalte, j'écris bien vite et je me deviens illisible.
Quand écrivez-vous ?
- Plutôt le matin si je commence très tôt ou tard le soir, pour continuer jusque dans la nuit. J'ai besoin de calme : le matin, j'entends la vie qui s'éveille, cela m'émerveille et le soir j'ouvre la fenêtre s'il ne fait pas trop froid et le mystère de la nuit me passionne, me grise même. Mon écriture s'en trouve alors dopée. Le soir, le feu dans la cheminée me tient compagnie. Quand la vie reprend ses droits autour de moi, dès midi passé, je suis trop facilement distrait, j'écris alors des choses sans intérêt. C'est à ces moments que j'écris aux amis, à ma traductrice américaine. Ceci vaut pour mon activité, ici à la campagne car lorsque je suis ailleurs, j'écris dans les troquets à tout moment et le bruit en excès m'isole de la même façon, c'est assez étrange. Je pense sans arrêt à ce que je vais écrire, à ce que je veux écrire, je guette donc des impressions... et je me mets à écrire quand j'arrive à saturation de ces impressions capturées, comme un peintre peut rechercher délibérément à saturer sa toile d'une teinte particulière afin de produire un véritable effet. A y réfléchir, il me semble que j'aie besoin d'être en colère, amoureux ou encore en manque pour commencer à écrire. Je me mets à écrire comme d'autres arment un pistolet...
Combien de temps d'affilée écrivez-vous ?
- C'est variable car je voudrais produire un extrait concentré, cent pour cent pur jus. Au bout de quinze minutes, je sais déjà si ce que j'écris tient debout ou pas. Soit j'abandonne, soit je poursuis jusqu'à vider la réserve de mon stylo-plume ou jusqu'à ce que mes yeux fatiguent. J'écris souvent sept, huit heures par jour quand je suis lancé dans un roman. J'ai aussi pu écrire jusqu'à douze heures d'affilée. Ouais, huit à dix heures... avec des pauses pour aller pisser, tout de même... pour aller manger aussi ou pour reprendre contact avec la réalité. Le matin, je regarde les vaches dans le pré, en octobre les palombes qui passent au-dessus du village et les nuages dont j'adore les formes, les couleurs changeantes. Je crie souvent après mon chien qui court après les pies.
Ainsi la nuit est importante et la campagne vous apporte le calme...
- Oui, j'aime la nuit calme, étoilée. Il m'est arrivé de m'allonger dans l'herbe et d'enfoncer mon regard dans les étoiles. Au bout d'un moment, il m'est d'arrivé d'avoir le vertige comme au bord d'un précipice. Quant à la campagne, je m'y sens à l'abri...
C'est plus authentique...
- C'est un vrai cliché, ça. A la campagne, à la montagne, on perd moins de temps à décoder les gens, les choses coulent de source : les cons y sont plus authentiquement cons et les emmerdeurs plus naturellement emmerdants mais ils y sont moins nombreux.
Comment utilisez-vous votre ordinateur ?
- C'est un notebook, une bécane dernier cri. Un précieux outil... je considère que j'écris uniquement quand je gratte sur du papier avec une plume. Parce que sur l'ordinateur, je fabrique plutôt, je tape, je coupe-colle car j'utilise un logiciel de traitement de texte. Les commodités offertes sont magiques, fascinantes. Zip, on déplace et scratch, on vire quand c'est vilain. Je crée de nombreux fichiers, je construis une version pour chacun de mes textes en cours. Je peux les laisser dormir longtemps pour mieux y revenir plus tard, j'imprime de temps en temps une version papier pour une lecture à voix haute. Il me faut entendre un petit air comme une douce musique quand ça sonne juste. C'est comme ça que je découvre les répétitions, les lourdeurs, les barbarismes. Cette gestion informatique me rassure car, par ailleurs, je serais plutôt du genre à paniquer devant mon désordre. Mai j'ai toujours peur d'une mauvaise manœuvre qui pourrait effacer tout un travail. L'accident s'est produit une fois de trop, la crise ! J'ai mis en place une sauvegarde automatique toutes les cinq minutes et de plus je recopie tous mes textes sur des disquettes... Avant, j'écrivais avec une vieille machine à écrire, une Japy portative. Quel calvaire ! Recommencer la page parce qu'elle n'est pas nette, parce que la version mérite d'être remaniée. Des heures de frappe... A cette époque, j'avais dix-huit ans et je ne ménageais pas ma peine. Puis plus tard, un pharmacien parisien, rue de Verneuil, m'a offert une Underwood entreposée dans sa réserve quand il a vu mes yeux comme des billes de gosse devant cet objet de culte. Cette machine-là représente pour moi la lampe magique d'Aladin. Parfois, je m'en sers encore pour y écrire quelques trésors, j'ai l'impression qu'elle abrite un génie qui pourrait me souffler une bonne idée.
Vous tapez avec combien de doigts ?
- Avec tous mes doigts dans le désordre et je loupe des lettres. Heureusement que le correcteur orthographique automatique me reprend. En fait, je n'ai jamais appris la dactylographie, j'aurais dû. J'y ai souvent pensé... encore aujourd'hui. Bref, je me fais l'impression d'être un éléphant dans un magasin de porcelaine avec mes gros doigts sur ce petit clavier. Je tape très vite quand même, c'est pour cela que je loupe des lettres.
Mais vous tapez directement sur votre ordinateur ou vous recopiez le texte écrit d'abord sur les feuilles blanches ?
- Je retranscris le plus souvent ce que j'ai commencé d'écrire à la main, sur des beaux cahiers cartonnés et puis quand j'ai pris de l'élan, je continue au clavier. Je sors une version sur papier que je peux relire, amender, corriger.
Et vos cahiers cartonnés ?
- Ils sont très beaux. Avec une couverture colorée noir et rouge, noir et vert comme ces grands trucs qu'ont les étudiants des Beaux-Arts pour y mettre leurs dessins... je les garde parce que je n'ose pas m'en séparer, par superstition, par avarice aussi puisque je n'aime pas jeter les choses. Vous écrivez donc avec votre ordinateur et avec votre stylo-plume ?
- C'est en fait un va-et-vient entre l'ordinateur et les feuilles de papier imprimées. Puis je remplis ma corbeille à papier, avec les feuilles raturées, roulées en boules. Quand elle dégueule, je la vide dans les flammes, boule après boule. Cela me fait jubiler !
Alors votre écriture allume le feu ?
- Elle allume le feu, elle l'entretient. Je préférerais pourtant pouvoir vous dire que mon écriture réveille les consciences. Vanitas vanitatum. Tout est vanité... Voilà, je crois que c'est bon. On pourrait garder ça pour le mot de la fin, qu'en pensez-vous ?
C'est lui qui voyait. Je lui demandais si je n'avais pas été trop nul. Mais non, mais non ! On en resta là. Il me remercia encore, m'assurant qu'il m'avertirait de la date de diffusion de l'émission. Je n'ai pas osé lui dire que je m'en foutais un peu. Aujourd'hui bien content, je craignais d'avoir honte de moi, plus tard, quand on viendra me congratuler en me disant m’avoir entendu à la radio... comme une star montante du shobiz, comme un député devenu sénateur ou comme l’heureux époux d’une princesse de pacotille !
Il tombait un fin crachin quand il téléphona cinq jours après. Je m'amusais avec le chien. Je lui balançais un grand bout de bois, le plus loin possible. Il le rapportait dans sa gueule en tortillant du cul, le laissant tomber à mes pieds, inlassable. J'étais content car les bagages m'étaient arrivés intacts avec un billet d'avion Paris-province, aller-retour, en dédommagement. Fabienne fit sonner le carillon pour m'avertir... je suis rentré dans le chauffoir par l'ancienne galerie du cloître. Il m'expliqua qu'il était confus, qu'il y avait eu erreur sur la personne. Sa collaboratrice avait coché un nom sur l'annuaire de la profession et lui… il s'était gouré de ligne. A la place, il avait relevé mon adresse et mon numéro de téléphone. Ce n'est pas grave, je lui dis. Il se perdait encore dans des circonlocutions vaseuses, ne voulait plus me lâcher, se souvenait que Michel Polac l'avait appelé pour un éventuel portrait de moi dans son émission de télévision; il était manifestement emmerdé aussi je reposai doucement le téléphone sur la table, sans un bruit, sans rancune... j’aimais trop le lire, et trop peu m’entendre.
Mon chien me guettait sur le pas de porte, frétillant. Je lançais le bout de bois comme on lance un caillou pour faire des ricochets sur l'eau. Frouuuuu ! Il partit en tournoyant. Deux colverts battirent des ailes et s'envolèrent en rasant la surface de l'étang. Le chien se lança en avant comme un damné et plongea dans une gerbe d'eau. Vigoureusement, il nagea jusqu'à la branche qu'il prit dans sa gueule.
Mais au fait... qui est donc cet autre écrivain qui m’aura volé un instant de vaine gloire ?

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François SCHMIDT

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