Les
dieux Fa et Lêgba sont
du groupe des huit, comme nous
l'avons dit
précédemment.
Nous avons examiné
leurs fonctions apparentes ;
celle que l'on peut
déduire de leur
légendes fondatrices
dans le commencement. Quand on
aborde le niveau de la
pédagogie, on ne peut
se départir d'un
sentiment ambigu. Ce sentiment
apparaît dans
l'épisode où
l'attribution du titre de
premier parmi les dieux fut
attribué à la
divinité Lêgba
lors du voyage qui firent les
dieux pour s'en remettre au
Tout Puissant. En effet, alors
que ses pairs recherchaient le
meilleurs présent
à emporter, Lêgba
préféra
consulter Fa ; celui- ci lui
indiqua la voie à
suivre pour l'emporter. On se
pose la question de savoir
comment Fa lui- même se
situait parmi les siens,
puisqu'il était du
voyage en principe. C'est le
premier point sur lequel il
convient de porter
l'attention. Nous trouvons
dans cette épisode
l'une des
caractéristiques de Fa
; tout se passe comme si le
dieu était
dépersonnalisé
dans la mesure où nous
pouvons le situer " dans " et
en " dehors" de la
réalité. Nous
pouvons le situer dans la
réalité parce
qu'il la prend en compte et
répond à la
demande d'aide formulée
par Lêgba. Nous pouvons
le situer en dehors de cette
même
réalité parce
que la réponse
donnée à
Lêgba l'a
été comme si Fa
lui - même
n'était pas
concerné. Nous pouvons
évoqué à
propos de Fa une image et son
reflet conférant au
dieu deux aspects, l'un est
réel et l'autre virtuel
; mais les deux aspects
interviennent dans une
même
réalité ; ici,
il s'agit de la constitution
des dieux. L'aspect
réel est que Fa est
l'un des postulants ; dans
l'aspect virtuel nous
retrouvons Fa comme conseiller
de l'un des candidats. Tout se
passe comme si le dieu
était neutre, mais, une
neutralité qui
s'applique aussi à lui
- même.
L'ambiguïté
se retrouve dans une autre
légende de Fa. Dans
celle - ci, on raconte que la
Mort voulant s'emparer d'un
être alla consulter Fa
pour connaître ses
chances de réussite. Le
dieu lui indiqua les
sacrifices à effectuer
pour y parvenir ; ce que fit
la Mort. De son
côté, la victime
présumé alla
consulter le dieu et il fit
son sacrifice ; il fut
sauvé. La mort ayant
échoué dans sa
tentative revient voir Fa ; il
était furieux ; il lui
dit :
"
Si tu m'avais dit que je ne
pouvais pas réussir, je
n'aurais essayé.
"
Le
légende ne nous dit pas
ce que fut la réponse
de Fa ; mais tu peux
être sûr que le
dieu resta silencieux. Tu
vois, me dit l'horloger ; nous
pensons que la mort avait tort
de se mettre en
colère.
Fa
et Lêgba sont
inséparables. Tout se
passe comme si le second seul
à le pouvoir de parole
et celui de l'action, tandis
que le premier, Fa doit rester
silencieux. Ce n'est pas un
silence absolu, puisque le
dieu répondra par un
autre dieu. Ce silence que
nous traduisons par fouiller
Fa et non interroger Fa ; car
la réponse est ta
réponse. Tout ceci sera
plus clair, quand nous aurons
examiné le concept Fa -
Lêgba tel qu'on doit le
percevoir dans une perspective
pédagogique.
LÊGBA
Comme
tu le sais à
présent Lêgba est
le premier parmi les dieux ;
c'est ce que nous dit la
légende ; mais, c'est
aussi un enseignement ;
à découvrir ;
à comprendre. C'est en
raison de cette
primauté que je
commencerai par cet Esprit.
Cette
prééminence se
retrouve dans tous les aspects
du culte ; c'est le seul dieu
que nous rencontrerons
toujours en compagnies des
autres, qu'il s'oppose
à ceux --ci, ou bien
qu'il appuie, voire suscite
leur action. Et puis, n'est -
il pas leur
intermédiaire pour nous
! En particulier, il
accompagne le dieu Fa partout
; le rite veut qu'on nourrisse
Lêgba avant de nourrir
Fa. Nous en arrivons à
le considérer comme un
dieu parasite de l'Esprit Fa,
un parasite dont ce dernier ne
peut et ne doit se
défaire ; d'ailleurs Fa
ne cherche nullement à
s'en séparer. Voici une
légende qui te montrera
jusqu'où peut aller
l'imbrication des deux
divinités. On nous
enseigne que Fa avait un
Lêgba dans sa cours,
c'est souvent ainsi, et cela
signifie que les deux
divinités habitent
ensemble, ce sera le cas dans
plusieurs légendes de
la mythologie Yourouba. Fa dut
s'absenter plusieurs jours
laissant sa femme seule dans
la demeure et Lêgba
installé dans la cours.
En sortant de sa chambre le
matin qui suivit le
départ de Fa, la femme
remarqua que la mantule de
Lêgba était bien
excitée ; elle ne fit
aucun commentaire. Le
deuxième jour, elle vit
Lêgba dans le même
état d'excitation
sexuelle ; elle s'exclama : "
Tiens, c'est encore
Lêgba ! ". Ce fut dit
à mi - voix, mais avec
suffisamment de netteté
pour être entendu. Le
matin suivant, la scène
se renouvela et cette fois,
madame Fa s'écria : "
Encore !" Lêgba
l'apostropha à son tour
; il lui
demanda:
"
Qu'as - tu à regarder
ma mantule ? Tu veux
coïter avec moi ?
"
Aussitôt,
madame Fa se débarrasse
de ses accoutrements, puis
elle se baissa ; Lêgba
se mit promptement en devoir
de l'honorer. Le couple
était encore à
l'uvre quand Fa rentra
de voyage, il découvrit
sa femme sous son compagnon
divin. ".
Quelle
fut la réaction du dieu
à ton avis, me demanda
l'horloger à ce point
du récit ; je lui
répondis ce qui me
semblait être
l'évidence, je lui dis
en effet :
"
Une violente colère,
j'imagine. "
"Eh
bien non ; pas du tout. Fa et
Lêgba
continuèrent à
vivre ensemble
!"
"
Ah bon ? "
"
Oui ; je concède que
l'enseignement, s'il y en a un
dans cette légende,
n'est pas évident. On
peut y voir aussi un
élément
d'information sur les
relations qui peuvent exister
entre les Esprits. Le couple
Lêgba - Fa est le plus
fascinant. On dit que
Lêgba ne vit que par Fa.
C'est sans doute
exagéré; les
fonctions assignées
à chacune de ces
divinités sont bien
définies ;qu'un
recouvrement des
compétences soit
inévitable ne doit pas
étonner car c'est de la
vie dont il s'agit ; de la vie
des hommes. Lêgba est
par excellence la
divinité de l'action.
C'est le dieu qui pose les
problèmes ; c'est lui
qui ramène le
particulier à
l'universel ; de cette
fonction découle un
comportement qu'on dirait
contestataire. Lêgba est
celui des dieux qui refuse
à qui que ce soit -
dieux ou hommes - le droit de
se masquer, et d'abord
à soi - même. En
ce sens, c'est celui qui
défend la
liberté aussi bien de
l'individu que de la
société par
rapport à ceux qui sont
censés gouverner.
Voilà pourquoi on le
voit souvent s'opposer aux
rois et aux puissants, sans
pour autant se livrer à
un populisme dans lequel
l'individu serait constamment
pris en charge. Lêgba
n'est pas contestataire pour
autant, car il prône
c'est peu dire le respect de
la loi le respect des
règles
établies...
-
Ce n'est pas contradictoire,
je ne trouve
pas
-
Non, bien sûr ; mais il
faut le préciser pour
qu'il n'y ait pas le moindre
doute à cet sujet. S'il
y a une idée fausse, et
pourtant tenace qui a cours,
même parmi nous, c'est
celle de considérer
Lêgba comme le diable et
cela depuis l'arrivée
du christianisme. Tu entendras
dire par ceux qui n'ont pas
pris le temps de la
réflexion que le Bien
vient de Fa et le Mal de
Lêgba. Tu auras compris
qu'apparaît là,
l'influence du christianisme ;
car dans le même temps
nous enseignons que
Lêgba est
l'intermédiaire entre
Dieu et les hommes ; beaucoup
parmi nous en ont fait le
justicier des vodou. Je ne
pense pas que cela entre dans
ses attributions ou bien
alors, il faut le
considérer
également comme le
justicier des hommes face aux
dieux. Ce serait le cas par
exemple dans la légende
qui nous explique pourquoi et
comment le dieu des
médecines se trouve
dans l'état physique
que la mythologie lui attribue
.Revenons aux
caractéristiques de
Lêgba...
Et
pourquoi dans certains
villages, on le voit avec des
cornes? C'est dû
à son assimilation au
démon judéo -
chrétien ou bien cet
aspect physique
précède
l'arrivée des
missionnaires.
Avant
les missionnaires, il y a eu
l'Islam qui est parvenu chez
nous par voie de terre par le
nord. Pour répondre
à ta question, je te
dirais que ma conviction est
que les cornes ne lui ont
poussé qu'après
l'arrivée du
christianisme ; Cette
conviction est fondée
sur le fait qu'aucune
légende qu'elle soit
directement liée
à Lêgba ou non ne
lui donne ces attributs
physiques. Aucune des actions
dan lesquelles on voit le dieu
en uvre ne permet non
plus de justifier cet
aspect.
Tu
as noté sans doute que
fréquemment, son membre
viril est exposé ;on le
figure avec le sexe visible
dans beaucoup d'endroits ;sur
ce point nous avons une
explication ;il y a une
légende qui explique le
fait, comme il y en a toujours
une qui explique tel ou tel
aspect du dieu. La voici; On
dit quand Duduwa créa
la femme, il ne sut pas
où placer le sexe de la
femme Après plusieurs
tentatives qui ne lui
donnaient pas satisfaction, il
opta provisoirement pour
l'aisselle...
-
Duduwa?
-
C'est ainsi que parfois on
désigne le
Créateur, l'Etre
suprême...
-
Pourquoi pas Mahu? Je suppose
qu'il s'agit du même
principe...
-
Tu as raison, quand tu dis que
Duduwa est une autre
appellation de Mahu . Mais il
y a une différence dans
le sens où, dire que le
Créateur n'a pas de
solution pour tel ou tel
problème est
impensable. La notion, le
concept de "solution" est
déjà un
blasphème si tu
considères ce que veut
dire la phrase concept Mahu
;comme nous l'avons vu dans le
"commencement". Voilà
pourquoi chaque fois que Dieu
entre en action dans une
légende, on va lui
substituer un roi; ce sera
Duduwa On parlera encore du
roi Mêtolofi ;mais, tu
as vu juste, il s'agit de Mahu
Je disais donc que l'anatomie
féminine fut
laissée dans
l'état provisoire que
j'ai décrit .Ainsi
placé le sexe
était exposé
à la vue de tout le
monde chaque fois que les
femmes levaient les bras ;et
elles le faisaient à
longueur à longueur de
journée, étant
donnée la faible
distance qui sépare les
aisselles du nez. Devant le
spectacle, Lêgba
s'indigna et alla trouver Fa.
Il lui dit:
-
Ecoute, Duduwa a un
problème. Le sexe ce
n'est pas une chose à
exposer comme ça. Ce
spectacle est
inadmissible
Fa
approuva ;il prescrit à
Lêgba de faire un
sacrifice ;Lêgba devait
apportait deux bananes. Fa et
Lêgba, allèrent
trouver Na, la déesse
reine - mère, la
déesse de la de la
féminité. Ils
offrirent les bananes à
la déesse et lui
exposèrent la
situation. Na commença
par manger une des bananes et
dit ensuite "Si vous m'aviez
posé la question plus
tôt je vous aurais dit
que l'aisselle n'était
pas le bon endroit. C'est
entre les jambes qu'il faut
placer la chose ;contrairement
à ce que vous pensez il
y a de la place à cet
endroit". C'est ainsi que le
problème de l'anatomie
féminine fut
résolu. Avec la seconde
banane, l'homme fut pourvu
d'un sexe également dit
la légende, et les
auteurs précisent qu'en
ce moment-là,
Lêgba décida de
laisser son membre à la
vue de tout le monde ; car,
dit-il "C'est grâce
à moi, qu'on a
résolu le
problème ;les hommes
n'y sont pour rien ;J'ai le
droit de montrer mon sexe en
permanence". Voilà
là légende qui
nous donne.
--Mais
alors, pourquoi s'insurge t -
il quand ce sont les femmes
qui offensent la vue? Je
Voudrais...
-
Comprendre ?
-
Oui !Tu ne trouves pas que
nous avons là une
contradiction dans le
comportement du
dieu?
-
Contradiction! Tout est dans
ce mot. Je veux dire que
relever cette contradiction
est la clé de
l'explication.. Tu vois
richard, nous avons là
l'une des légendes sans
doute des plus importantes de
la mythologie Adja - Yourouba.
L'enseignement qui est contenu
dans cette légende est
loin d'être compris.
Nous avons encore une fois
l'une des choses que le vieil
Anani regrette
beaucoup..
--Peut-
être, mais je ne vois
pas très bien. En
effet, nous pouvons en
déduire, selon moi, la
nécessité d'une
conduite décente dans
le groupe social, quand il
s'agit des
hommes.
-
Oui, mais tu oublies ce que
nous avions dit à
propos des dieux; ils sont en
nous. Leur comportement doit
rechercher la même
harmonie que ceux des hommes,
et toutes nos légendes
insistent sur ce point. Ta
remarque ne tient pas compte
de la contradiction que
toi-même tu as
relevé dans la
légende.. Il y a
d'autres points qu'il faut
éclaircir pour
accéder à
l'enseignement qui est
enfermé dans cette
légende. Il faut par
exemple ,expliquer pourquoi le
dieu Fa est introduit dans
l'histoire, expliquer la part
de la déesse Na et
pourquoi Fa et Lêgba se
sont adressés à
elle plutôt qu'à
Duduwa (Mahu) .Chacun de ces
points s'explique mais tous
réunis n'expliquent pas
las contradiction que tu
relèves; Celle- ci nous
envoie hors de la
légende
elle-même. Je veux dire
que cette histoire n'est
qu'une partir d'un
enseignement qui est
inséré en
plusieurs légendes,
deux au moins, qu'il nous faut
retrouver pour accéder
à la leçon;
comme je l'ai dit, relever la
contradiction qui existe entre
le point de départ de
l'histoire et le comportement
final du dieu est la
clé qui mène
à la réponse.
Une légende
extraordinaire, nous verrons
comment quand viendra l'heure
des
commentaires
J'étais
resté sur ma faim quand
l'horloger renvoya
l'explication de fond aux
commentaires. J'aurais bien
voulu connaître à
ce moment-là quel est
l'enseignement que recelait
cette légende
associée à
d'autres. On me demandait de
patienter et je n'avais pas le
choix.. Je comprenais aussi
que mes amis avaient une
démarche
structurée pour
effectuer l'initiation de
KUASCHI. Une démarches
qui comporte ses étapes
et celles-ci sont
scrupuleusement
respectées. Il y avait
longtemps que je
m'étais pris au jeu. Je
suivais avec
intérêt ce que
j'avais d'abord
considéré comme
une tentative pour rendre le
quotidien moins ardu en
cherchant à tirer parti
au mieux de la nature
environnante. Il était
normal que là aussi on
attribue aux
phénomènes
naturels encore
inexpliqués un pouvoir
surnaturel. Il fallait
à tout prix se
concilier de telles forces. Et
comme partout où
l'homme a vécu on y a
associé les animaux.
Une chose m'étonnait.
En effet, les légendes
qu'on me racontait ne
l'étaient pas comme les
éléments d'une
culture dont on m'ouvrait les
portes. mes hôtes
semblaient le
considérer comme un
dépôt qu'il leur
fallait conserver et
transmettre. "Notre part
d'héritage"
répétera souvent
le vieil Anani. Je me suis
hasardé à
suggérer pendant un de
ces moments-là
où on me contait
l'éternité de
faire un rapprochement,
même partiel avec
Prométhée. La
réaction de l'horloger
me surprit.
-
Non, dit-il, pas comme cela.
Eshu - Legba est assez loin de
votre Prométhée.
Non, non laissons à
chacun ses
acquis...
-
Pourquoi? Demandai-je.
Pourquoi tu ne veux pas
établir un
parallèle entre les
deux?
-Tout
simplement, parce que
Lêgba n'est pas un
héros pour nous .Il
n'est pas la manifestation de
la force physique et cela
parce que nos ancêtres
savaient qua sur ce plan
l'homme n'est pas la
créature la mieux
dotée. Par contre,
Eshu-Legba va exalter le point
fort qui est le
nôtre/l'esprit,
c'est-à-dire
l'association de la conscience
individuelle de la conscience
du groupe et enfin de la
pensée ou si tu
préfères de
l'intelligence. Si tu tiens
absolument à
"établir une relation,
il faudra que tu prennes un
peu de
Prométhée, que
tu ajoutes à un peu de
Epiméthée. Le
mélange une fois
constitué doit
être
éloigné un peu
des dieux pour aboutir
à Lêgba. Il faut
effacer les dieux , tu te
rappelles?
-
En somme, c'est l'homme que
vous
célébrez.
-
Oui, mais pas seulement cela.
Nous courons après
l'harmonie. Ecoute ,je vais te
le dire: Lêgba, c'est
une facette d'un concept et
rien d'autre. C'est le concept
lui-même que nous
devrons comprendre pour
accéder à
l'harmonie qui est la
première étape
du
"commencement"
-
Nous pouvons très bien
considérer
Prométhée aussi
comme un
concept...
-
Tout à fait. Mais,
d'une part j'ai dit que
Lêgba est une facette
d'un principe et non un
principe à lui tout
seul. Ensuite,
Prométhée
n'organise pas l'Harmonie. Il
promet le développement
de l'homme et celle de la
société humaine
en organisant une
résistance. Ce n'est
pas là la marche de
Lêgba. Je ne parle
même pas des exploits
physiques de
Prométhée
-
Mais alors ce
concept....
-
Non. Pour y accéder il
faut connaître toutes
les facettes et celles-ci sont
accessibles à travers
les légendes quand
elles sont
débarrassées de
leur couverture. Mais nous en
parlerons.
Mon
hôte se tut ;ce silence
dura de longues minutes. Je me
levai au bout d'un moment pour
saisir une bouteille de
cognac; elle fait partie des
réserves de douceurs
que j'avais rapportées
de mes vacances. En voyant la
bouteille, mon hôte
dit
-
Ah ! Toi et tes
réserves.
-
Tu n'en veux pas,?
:
-
Si, mais tout doucement ;tu
sais bien que je suis fragile.
Il prit le verre que je lui
tendais. Il le
considéra un instant en
le tenant à bout de
bras ;puis, doucement, il fit
danser le liquide en imprimant
au verre un léger
mouvement de rotation.
Brusquement, alors que je
m'attendais à ce qu'il
porte le verre à ses
lèvres, il le posa et
dit, en fixant le regard sur
moi
-
Nous ne pouvons pas assimiler
Lêgba à
Prométhée,
même partiellement. Nous
ne le pouvons pas car aucune
violence physique n'entre dans
l'enseignement. Tu n'as pas
remarqué cela? Tu n'as
pas noté que dans
toutes les légendes, il
n'y a pas ces affrontements de
peuples que sont les guerres;
Notre mythologie se
différencie en cela de
beaucoup d'autres. Je pense
par exemple à la
mythologie
gréco-romaine,
ou
encore à celle de
l'Europe du nord Je pense en
particulier à la
théorie des trois
fonctions merveilleusement
analysée par
Dumézil, théorie
dans laquelle la guerre, la
deuxième fonction, joue
un rôle
important.
-
Mais, vous avez bien un dieu
de la guerre? Le dieu Gu
n'a-t-il cette
fonction?
-
Ah, là, tu ne nous a
pas bien écouté!
Tu n'as pas accordé
toute l'attention qu'il
faudrait à ce que nous
avons dit sur l'enseignement
véritable du dieu
Gû. La guerre n'est pas
le véritable
enseignement de la
légende fondatrice de
ce dieu. Mais si la n'est pas
une constante de nos
légendes, disons les
affrontements violents, cela
ne signifie pas que nous ne
nous battons pas. Nous sommes
dans la vie, et pour longtemps
encore
la
guerre apparaîtra comme
une issue. Mais la question
qui nous intéresse
c'est l'homme. Voilà
pourquoi on nous enseigne
qu'un roi ne fait pas la
guerre à un autre roi;
un peuple ne fait pas la
guerre à un autre
peuple. Seulement
voilà, nous n'en sommes
pas encore là. En
attendant, voici comment
l'enseignement est mis en
uvre pour, petit
à petit en
pérenniser le
bénéfice
A
Abomey, le royaume guerrier,
tu te rappelles pourquoi, on
peut comprendre que ce royaume
benjamin fut si entreprenant.
Ce que tu ne sais pas par
contre, c'est qu'après
chaque guerre victorieuse--tu
sais bien que les peuples ne
célèbrent que
leurs victoires ;chez toi
c'est Gergovie je crois ?
après chaque campagne
victorieuse, le roi
présente à
l'assemblée du peuple,
les hommes qui ont
été les outils
de la victoire, et ce ne sont
pas les soldats ni les chefs
militaires, ce sont les
espions. C'étaient ces
hommes en effet qui
préparaient le terrain
quand une campagne
était projetée.
Le roi les présentait
au peuple et les
récompensait, mais ,et
c'est là l'essentiel de
cette cérémonie
publique, des hommes
étaient rendus
responsables de la guerre qui
venait de se terminer si bien.
Eh oui, un roi ne fait pas la
guerre à un autre roi
un peuple ne doit pas faire la
guerre à un autre
peuple. Eh oui, Richard
;l'homme nous intéresse
parce que nous n'avons que
ça.
-
Tu ne vas tout de même
pas me dire que l'hypocrisie
est une voie de la
pédagogie. La technique
du bouc émissaire est
aussi vieille
que...
-
Non Richard, tu ne vois
peut-être pas notre
démarche, mais nos
boucs émissaires, nous
les choisissons dans notre
race, pas
ailleurs.
Ensuite,
il n'y a rien d'hypocrite dans
la cérémonie que
je vais te narrer; car ces
hommes, ces espions
connaissent parfaitement les
règles avant de
s'engager. Le peuple savait
aussi ce qu'on entendait lui
dire. Le roi, enfin, comme les
peuples sont soumis au
principe de
réalité,
principe que nous avons
évoqué
déjà à
propos de Lêgba, en
particulier pour comprendre
son élection comme
premier dieu. Tu t'en
souviens, je crois. Je te
dirai, pour terminer sur ce
point, que la fonction de ces
hommes au niveau de la
pédagogie, au niveau de
l'enseignement des dieux est
beaucoup plu important que
leur rôle
militaire.
-
Tu veux dire que ces hommes,
ces espions, jouent un
rôle essentiel qui est
celui de signifier au peuple
qu'il ne faut pas faire la
guerre...
-
Un roi ne fait pas la guerre
à un roi, un peuple ne
fait pas la guerre à un
peuple.
-
Les exemples que l'histoire,
et cela est vrai pour tous les
peuples, nous donne
dément cet enseignement
en tous points et il n'y a eu
que ça Ne pas faire la
guerre à un peuple,
à un roi. A qui l'avons
nous faite jusqu'à
présent?
-
Soyons utopistes, et demandons
- nous :"Faut-il faire la
guerre? ;Puis soyons attentifs
et demandons - nous à
quoi Lêgba fait la
guerre? A quoi Fa et
Hebiésso font la
guerre? Ils font la guerre ces
dieux, mais jamais aux hommes.
Nos dieux ne sont pas en
guerre ni entre eux ni en
supporters de tel ou tel
peuple. Tu te souviens de la
manière dont le premier
d'entre eux fut choisi? Eh
bien notre pédagogie
semble dire que la guerre
n'est pas la seule voie.
Parcours notre culture
;parcours nos légendes,
tu ne trouveras probablement
pas ces batailles titanesques
qui sont décrites
ailleurs. Seulement ,
voilà dieu est au ciel
et l'homme est sur terre.
Alors la guerre existe, je te
l'accorde; mais cela
relève du principe de
réalité et
seulement de
cela.
-
Je veux bien; mais ailleurs,
ce choix a donné des
résultats que tu ne
peux nier ;ce choix a permis
de conduire l'homme assez loin
dans la voie de ce que tu
appelles
l'harmonie...
-
Oui, c'est exact, mais
à quel prix? Je ne
parle pas de vie humaine ou de
souffrance. Non, je me demande
si la voie de l'affrontement
permanent n'instaure pas de
façon
irréversible une
dualité entre vivre et
guerroyer. Si je reviens
à nos espions,
l'enseignement principal est
que la guerre ne va pas de
soi. Il faut comprendre toutes
les formes de
guerre
-
Tu ne peux pas croire, j'en
suis persuadé, et moi
non plus qu'une paire
d'espions et quelques
légendes suffisent
à donner la
pédagogie selon ta
culture, le poids
nécessaire à la
fonction que tu lui
assignes...
-
Non, Richard, bien sûr,
que cela ne suffirait pas ;ce
ne sont là que des
illustrations. La
pédagogie englobe "Le
commencement" que nous avons
vu, les illustrations comme
celle de l'histoire des
espions et bien d'autres
choses encore."
-
Dans ce cas, où les
trouver? et comment les
présenter à
l'homme aux hommes, tu ne m'en
as rien dit? Le Vieux non plus
;et surtout je ne le
perçois pas autour de
moi ;si ce n'est l'effort des
hommes pour mieux vivre. Je
vois cela ici comme je le
voyais chez moi aussi. Et puis
les valeurs que tu
prônes, je les trouves
dans ma culture
"également ;comme on
peut les trouver dans bien
d'autres cultures ;nous ne
sommes pas environnés
de barbares !
-
Calme-toi Richard. Le
problème n'est pas la
barbarie ou la
civilité. Ce sont les
hommes qui ont construit ces
échafauds; le
problème n'est pas
d'établir une
hiérarchie des peuples
en fonction des valeurs qu'ils
prônent. EN un mot, tu
aurais tort de voir dans mes
propos un souci de
confrontation Sur ce plan,
nous ne sommes pas les mieux
lotis. C'est là, un
autre débat et nous ne
pouvons nous y soumettre que
dans un état de grande
sérénité.
Je ne parle pas de toi ni de
moi. Quand nous disons ,quand
le Vieux dit :"IL faut
arracher l'herbe, il faut
désherber" c'est avant
tout de nous-mêmes qu'il
s'agit d'abord. Et quand il
ajoute que chaque
héritage est à
partager, il signifie qu'il
faut aller vers les autres
êtres. Mais nous ne
pouvons pas satisfaire cette
exigence, si au
préalable nous n'avons
pas désherbé.
C'est de cela qu'il s'agit
avant tout.
-
Et alors la pédagogie,?
Parce que si je comprends
bien, c'est l'outil qui doit
permettre de
désherber?
-
Non; la pédagogie est
le moyen par lequel l'homme
doit faire l'homme. C'est la
clé qui permet à
l'homme de sortir du
désert. Il ne le sait
pas. C'est le sens de la
réponse qu'il donnait
à la question :"Que
fais-tu dans le
désert,". Il avait dit
:"Qui nous a mis là" Ce
n'était pas une
question, mais une
affirmation. Le rôle de
la pédagogie c'est de
lui faire comprendre que son
affirmation est
incomplète Et
contrairement à ce que
tu disais
précédemment, ce
n'est pas l'affaire de
quelques dieux; non seulement
deux divinités
mènent la danse. La
multitude de dieux que tu
avais évoqués
à un autre moment
encore ne participent qu'aux
illustrations. Tout se passe
entre deux hommes et deux
divinités. Je ne parle
pas du Tout - Puissant. Le
grand nombre de dieux qui sont
honorés ne doit pas
nous masquer l'essentiel.
Hélas ! c'est le cas Il
y a l'homme et tout est dans
l'homme, sauf bien
sûr.(Mahu).Ta
nécessité du
désherbage se trouve
à un autre niveau ;il
est hors de la
pédagogie, car
même en l'état
actuel la pédagogie est
en marche Elle
s'exécute mais
très lentement et trop
inconsciemment pour pouvoir
susciter la controverse, celle
qui ouvre l'individu sur le
monde ;
Susciter
la controverse exige de
rétablir le duo
Fa-Legba dans la situation qui
aurait dû être la
sienne depuis toujours. Cela
suppose que nous prenions
conscience de la relation qui
lie fondamentalement les deux
divinités.
-
On dit, et tu l'as
confirmé que
Lêgba est honoré
par les adeptes de toutes les
autres divinités, alors
qu'à t'entendre sa
relation à FA est
particulière. Tu peux
me l'expliquer.
-
Que LEGBA soit honoré
par tous est la tradition de
sa place de primauté ;
il est donc normal de le
retrouver avec tous les
autres, tantôt en
harmonie, tantôt en
opposition avec eux. Avec FA
la relation va plus loi. n,
elle est constitutionnelle si
on se met dans une perspective
pédagogique ; et c'est
dans cette optique qu'il faut
se placer ; et là, que
le duo FA - LEGBA est un tout.
Il ne suffit pas d'affirmer
que Fa et LEGBA forment un
tout unique ; il faut le
démontrer ; et cela
doit se faire sur la base de
l'enseignement que nos
ancêtres nous ont
légué. En effet
c'est à travers les
légendes et les
pratiques qui entourent ces
divinités que nous
allons pouvoir
démontrer
l'unicité du concept FA
- LEGBA. Nous y viendrons,
mais auparavant, il nous faut
mieux comprendre chacune des
divinités et sa
fonction au sein de la
pédagogie.
-
Pédagogie, si je
comprends bien, qui est
assurée par le duo
formé par FA et LEGBA ;
c'est cela?
-
Absolument !
Et
les autres dieux alors ? les
autres divinités ne
jouent aucun rôle dans
cette pédagogie? Si je
pose la question, c'est parce
que ce n'est pas telle
qu'apparaît la pratique
que j'ai pu observer depuis
mon arrivée ici. Bien
sûr, je ne
prétends pas
pénétrer les
usages et les coutumes
locales, mais je peux noter,
comme tout observateur
attentif, que la pratique
n'exclut aucun dieu du
panthéon. Même si
dans certaines régions,
tel ou tel dieu est
vénéré
avec davantage d'attention et
de ferveur.
-
Les autres vodou ne sont pas
ignorés ; ils
interviennent dans la
pédagogie. Mais ils
n'en constituent pas
l'ossature. Tu peux noter,
à partir de ceux dont
nous avons parlé ou
encore ceux que le Vieux a
évoqués ont une
fonction précise, celle
- ci s'insère dans
l'action pédagogique
mais seulement comme
élément ; ces
divinités constituent
par leur fonction une
explicitation de points
importants certes, mais
seulement des aspects
particuliers, alors que FA et
LEGBA...
-
Il me semble que eux aussi
détiennent des
fonctions précises ;
à travers celles - ci,
je ne perçois pas un
rôle supérieur
à celui des autres
divinités, si j'exclus
le fait que LEGBA est le dieu
en chef.
-
Au niveau des légendes
fondatrices des dieux, il n'y
a pas de différence ;
et c'est cet aspect que nous
avons commencé par
examiner. Il n'est pas
étonnant qu'à ce
niveau tous apparaissent avec
leurs caractéristiques.
S'arrêter à ce
stade, et c'est ce qui se
passe hélas ! le plus
généralement,
c'est perdre l'essentiel de la
fonction des mythes. Cette
fonction n'apparaît dans
toute son ampleur que si on
rétablit un
système
homogène, et là
apparaît la
structuration interne de la
pensée des fondateurs.
Qui dit structures dit
différences et mise en
relation. Cela ne signifie pas
que la fonction de telle ou
telle divinité est
secondaire, non, mais que
celle - ci joue un rôle
qui se situe dans un cadre et
ce cadre est formé par
les dieux FA et LEGBA. Sans ce
cadre, le rôle
pédagogique est
fortement amoindri ; il nous
resterait une juxtaposition de
fonctions, celles des
divinités. On peut dire
que la suppression de toutes
les divinités à
l'exception de FA et LEGBA
entraînerait un
amoindrissement peu
significatif du rôle
pédagogique ; alors que
dans la situation inverse,
c'est - à dire la
suppression de Fa et LEGBA
verrait la disparition de
toute la portée
pédagogique du mythe.
Il resterait des ensembles de
recettes, chaque ensemble
correspondrait à une de
ces autres divinités.
Recette dont la fonction
première
s'arrêterait au
quotidien ; or comme dit le
Vieux il faut avancer ; c'est
à dire aller au -
delà de l'individu et
au- delà du temps
individuel .
-
Tu vois Richard, je comprends
la vision que tu m'exposes. Il
est normal que les choses
t'apparaissent ainsi ; cela
vient de la manière
dont le Vieux et moi-
même t'avons
présenté ce
point de notre culture. Nous
sommes partis du réel;
de ce qui se voit. A
présent, il nous faut
aller plus loin et aborder le
fond. Et ce n'est pas
seulement pour
toi...
-
Pour Kuashi aussi, je
pense.
-
Pour lui, mais pour moi aussi
; je suis trop jeune encore et
il reste bien des choses
à
comprendre.
Sur
le terrain vague qui servait
de stade, je me retrouvais
jouant au football avec les
jeunes gens du village et
plusieurs de mes
collègues, quand
à la fin de la
journée de travail,
nous retrouvions Kouti et
décidions d'y rester
plutôt que de faire une
sortie nocturne à Porto
- Novo ou encore à
Cotonou. Les nuits sont vides
bien sûr, pourtant
ça et là, au
détour d'un chemin, sur
le pas de quelque porte ou
encore d'une cour invisible
mais peuplée d'ombres,
des voix, un murmure ou des
chuchotements vous
parvenaient, meublant vos pas
de promeneurs nocturnes. C'est
le rythme du silence, le
rythme de la vie. J'avais
ainsi, pour ma part, le
sentiment de faire partie de
la communauté. Tout
autour du terrain, un
attroupement clairsemé,
il est vrai, se formait pour
suivre nos ébats. Le
dimanche, les spectateurs
étaient plus nombreux.
Cela décuplait notre
ardeur. En
général,
à la fin de la joute,
la foule, joueurs compris,
s'éparpillait par
petits groupes. On pouvait
voir des parents repartir avec
les leurs. Cela me faisait
penser à une sortie de
classe chez moi, où les
Vieux du village assistaient
nombreux à ces matchs ;
leurs encouragements
étaient aussi vigoureux
que ceux des plus jeunes ; un
défoulement collectif,
sans heurt, sans hargne. Je
faisais souvent un bout de
chemin avec Anani, avant de
rentrer prendre une douche. Un
soir, c'était un
dimanche, il me dit au moment
où nous allions nous
séparer
:
-
Tu veux bien passer chez moi
après ton repas ? J'ai
un vieil ami qui me rend
visite ; il voudrait te
connaître. Je lui dis
que je viendrai, après
ma douche. L'invitation de mon
ami ne m'avait pas surpris. Il
me conviait souvent en effet
pour entendre mon avis sur
divers sujets ou pour me
raconter l'histoire de sa
famille, celle de son pays
aussi. Il me contait
l'histoire de ces souverains
en conflit perpétuel,
mais pour qui le code de
l'honneur surpassait les
ambitions. Ce dimanche -
là, c'était la
première fois qu'il
m'invitait pour rencontrer un
autre membre de sa famille,
à moins que ce soit un
vieil ami
effectivement.
Je
pris donc ma douche en
goûtant la
fraîcheur de l'eau
s'écoulant sur la peau
; cela avait le pouvoir de me
mettre de bonne humeur, une
gaieté toute
intérieure, une
gaieté sereine qui
vient de la sensation de
s'être purifié
non seulement le corps, mais
aussi l'âme. Je ne
saurais dire pourquoi une
douche produit sur moi un
effet si
apaisant.
Je
saisis un blue - jean,
élément
essentiel de ma garde - robe,
je le secoue pour me donner
l'illusion de sa
fraîcheur ; je
complète ma tenue par
une chemise multicolore dont
le motif dominant est une
feuille verte, mais je ne
saurais pas dire de quelle
essence. En chemin, je croisai
l'horloger ; il me
lança sur un ton
moqueur "-On dirait que tu te
rends à un mariage ?
"
Je
lui dis : " C'est ça !
" en riant ; puis je
complétai ma
réponse par : " Le
Vieux m'attend
".
-
Je sais, dit - il sans autre
commentaire. Ce qui me
confirma la connivence que je
soupçonnais entre les
deux
personnages.
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