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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview

L'HORLOGER DE KOUTI - II - LA PEDAGOGIE Paul G. Aclinou

FA ET LÊGBA - UN DUO AMBIGU.

Les dieux Fa et Lêgba sont du groupe des huit, comme nous l'avons dit précédemment. Nous avons examiné leurs fonctions apparentes ; celle que l'on peut déduire de leur légendes fondatrices dans le commencement. Quand on aborde le niveau de la pédagogie, on ne peut se départir d'un sentiment ambigu. Ce sentiment apparaît dans l'épisode où l'attribution du titre de premier parmi les dieux fut attribué à la divinité Lêgba lors du voyage qui firent les dieux pour s'en remettre au Tout Puissant. En effet, alors que ses pairs recherchaient le meilleurs présent à emporter, Lêgba préféra consulter Fa ; celui- ci lui indiqua la voie à suivre pour l'emporter. On se pose la question de savoir comment Fa lui- même se situait parmi les siens, puisqu'il était du voyage en principe. C'est le premier point sur lequel il convient de porter l'attention. Nous trouvons dans cette épisode l'une des caractéristiques de Fa ; tout se passe comme si le dieu était dépersonnalisé dans la mesure où nous pouvons le situer " dans " et en " dehors" de la réalité. Nous pouvons le situer dans la réalité parce qu'il la prend en compte et répond à la demande d'aide formulée par Lêgba. Nous pouvons le situer en dehors de cette même réalité parce que la réponse donnée à Lêgba l'a été comme si Fa lui - même n'était pas concerné. Nous pouvons évoqué à propos de Fa une image et son reflet conférant au dieu deux aspects, l'un est réel et l'autre virtuel ; mais les deux aspects interviennent dans une même réalité ; ici, il s'agit de la constitution des dieux. L'aspect réel est que Fa est l'un des postulants ; dans l'aspect virtuel nous retrouvons Fa comme conseiller de l'un des candidats. Tout se passe comme si le dieu était neutre, mais, une neutralité qui s'applique aussi à lui - même.

L'ambiguïté se retrouve dans une autre légende de Fa. Dans celle - ci, on raconte que la Mort voulant s'emparer d'un être alla consulter Fa pour connaître ses chances de réussite. Le dieu lui indiqua les sacrifices à effectuer pour y parvenir ; ce que fit la Mort. De son côté, la victime présumé alla consulter le dieu et il fit son sacrifice ; il fut sauvé. La mort ayant échoué dans sa tentative revient voir Fa ; il était furieux ; il lui dit :

" Si tu m'avais dit que je ne pouvais pas réussir, je n'aurais essayé. "

Le légende ne nous dit pas ce que fut la réponse de Fa ; mais tu peux être sûr que le dieu resta silencieux. Tu vois, me dit l'horloger ; nous pensons que la mort avait tort de se mettre en colère.

Fa et Lêgba sont inséparables. Tout se passe comme si le second seul à le pouvoir de parole et celui de l'action, tandis que le premier, Fa doit rester silencieux. Ce n'est pas un silence absolu, puisque le dieu répondra par un autre dieu. Ce silence que nous traduisons par fouiller Fa et non interroger Fa ; car la réponse est ta réponse. Tout ceci sera plus clair, quand nous aurons examiné le concept Fa - Lêgba tel qu'on doit le percevoir dans une perspective pédagogique.

LÊGBA

Comme tu le sais à présent Lêgba est le premier parmi les dieux ; c'est ce que nous dit la légende ; mais, c'est aussi un enseignement ; à découvrir ; à comprendre. C'est en raison de cette primauté que je commencerai par cet Esprit. Cette prééminence se retrouve dans tous les aspects du culte ; c'est le seul dieu que nous rencontrerons toujours en compagnies des autres, qu'il s'oppose à ceux --ci, ou bien qu'il appuie, voire suscite leur action. Et puis, n'est - il pas leur intermédiaire pour nous ! En particulier, il accompagne le dieu Fa partout ; le rite veut qu'on nourrisse Lêgba avant de nourrir Fa. Nous en arrivons à le considérer comme un dieu parasite de l'Esprit Fa, un parasite dont ce dernier ne peut et ne doit se défaire ; d'ailleurs Fa ne cherche nullement à s'en séparer. Voici une légende qui te montrera jusqu'où peut aller l'imbrication des deux divinités. On nous enseigne que Fa avait un Lêgba dans sa cours, c'est souvent ainsi, et cela signifie que les deux divinités habitent ensemble, ce sera le cas dans plusieurs légendes de la mythologie Yourouba. Fa dut s'absenter plusieurs jours laissant sa femme seule dans la demeure et Lêgba installé dans la cours. En sortant de sa chambre le matin qui suivit le départ de Fa, la femme remarqua que la mantule de Lêgba était bien excitée ; elle ne fit aucun commentaire. Le deuxième jour, elle vit Lêgba dans le même état d'excitation sexuelle ; elle s'exclama : " Tiens, c'est encore Lêgba ! ". Ce fut dit à mi - voix, mais avec suffisamment de netteté pour être entendu. Le matin suivant, la scène se renouvela et cette fois, madame Fa s'écria : " Encore !" Lêgba l'apostropha à son tour ; il lui demanda:

" Qu'as - tu à regarder ma mantule ? Tu veux coïter avec moi ? "

Aussitôt, madame Fa se débarrasse de ses accoutrements, puis elle se baissa ; Lêgba se mit promptement en devoir de l'honorer. Le couple était encore à l'œuvre quand Fa rentra de voyage, il découvrit sa femme sous son compagnon divin. ".

Quelle fut la réaction du dieu à ton avis, me demanda l'horloger à ce point du récit ; je lui répondis ce qui me semblait être l'évidence, je lui dis en effet :

" Une violente colère, j'imagine. "

"Eh bien non ; pas du tout. Fa et Lêgba continuèrent à vivre ensemble !"

" Ah bon ? "

" Oui ; je concède que l'enseignement, s'il y en a un dans cette légende, n'est pas évident. On peut y voir aussi un élément d'information sur les relations qui peuvent exister entre les Esprits. Le couple Lêgba - Fa est le plus fascinant. On dit que Lêgba ne vit que par Fa. C'est sans doute exagéré; les fonctions assignées à chacune de ces divinités sont bien définies ;qu'un recouvrement des compétences soit inévitable ne doit pas étonner car c'est de la vie dont il s'agit ; de la vie des hommes. Lêgba est par excellence la divinité de l'action. C'est le dieu qui pose les problèmes ; c'est lui qui ramène le particulier à l'universel ; de cette fonction découle un comportement qu'on dirait contestataire. Lêgba est celui des dieux qui refuse à qui que ce soit - dieux ou hommes - le droit de se masquer, et d'abord à soi - même. En ce sens, c'est celui qui défend la liberté aussi bien de l'individu que de la société par rapport à ceux qui sont censés gouverner. Voilà pourquoi on le voit souvent s'opposer aux rois et aux puissants, sans pour autant se livrer à un populisme dans lequel l'individu serait constamment pris en charge. Lêgba n'est pas contestataire pour autant, car il prône c'est peu dire le respect de la loi le respect des règles établies...

- Ce n'est pas contradictoire, je ne trouve pas

- Non, bien sûr ; mais il faut le préciser pour qu'il n'y ait pas le moindre doute à cet sujet. S'il y a une idée fausse, et pourtant tenace qui a cours, même parmi nous, c'est celle de considérer Lêgba comme le diable et cela depuis l'arrivée du christianisme. Tu entendras dire par ceux qui n'ont pas pris le temps de la réflexion que le Bien vient de Fa et le Mal de Lêgba. Tu auras compris qu'apparaît là, l'influence du christianisme ; car dans le même temps nous enseignons que Lêgba est l'intermédiaire entre Dieu et les hommes ; beaucoup parmi nous en ont fait le justicier des vodou. Je ne pense pas que cela entre dans ses attributions ou bien alors, il faut le considérer également comme le justicier des hommes face aux dieux. Ce serait le cas par exemple dans la légende qui nous explique pourquoi et comment le dieu des médecines se trouve dans l'état physique que la mythologie lui attribue .Revenons aux caractéristiques de Lêgba...

Et pourquoi dans certains villages, on le voit avec des cornes? C'est dû à son assimilation au démon judéo - chrétien ou bien cet aspect physique précède l'arrivée des missionnaires.

Avant les missionnaires, il y a eu l'Islam qui est parvenu chez nous par voie de terre par le nord. Pour répondre à ta question, je te dirais que ma conviction est que les cornes ne lui ont poussé qu'après l'arrivée du christianisme ; Cette conviction est fondée sur le fait qu'aucune légende qu'elle soit directement liée à Lêgba ou non ne lui donne ces attributs physiques. Aucune des actions dan lesquelles on voit le dieu en œuvre ne permet non plus de justifier cet aspect.

Tu as noté sans doute que fréquemment, son membre viril est exposé ;on le figure avec le sexe visible dans beaucoup d'endroits ;sur ce point nous avons une explication ;il y a une légende qui explique le fait, comme il y en a toujours une qui explique tel ou tel aspect du dieu. La voici; On dit quand Duduwa créa la femme, il ne sut pas où placer le sexe de la femme Après plusieurs tentatives qui ne lui donnaient pas satisfaction, il opta provisoirement pour l'aisselle...

- Duduwa?

- C'est ainsi que parfois on désigne le Créateur, l'Etre suprême...

- Pourquoi pas Mahu? Je suppose qu'il s'agit du même principe...

- Tu as raison, quand tu dis que Duduwa est une autre appellation de Mahu . Mais il y a une différence dans le sens où, dire que le Créateur n'a pas de solution pour tel ou tel problème est impensable. La notion, le concept de "solution" est déjà un blasphème si tu considères ce que veut dire la phrase concept Mahu ;comme nous l'avons vu dans le "commencement". Voilà pourquoi chaque fois que Dieu entre en action dans une légende, on va lui substituer un roi; ce sera Duduwa On parlera encore du roi Mêtolofi ;mais, tu as vu juste, il s'agit de Mahu Je disais donc que l'anatomie féminine fut laissée dans l'état provisoire que j'ai décrit .Ainsi placé le sexe était exposé à la vue de tout le monde chaque fois que les femmes levaient les bras ;et elles le faisaient à longueur à longueur de journée, étant donnée la faible distance qui sépare les aisselles du nez. Devant le spectacle, Lêgba s'indigna et alla trouver Fa. Il lui dit:

- Ecoute, Duduwa a un problème. Le sexe ce n'est pas une chose à exposer comme ça. Ce spectacle est inadmissible

Fa approuva ;il prescrit à Lêgba de faire un sacrifice ;Lêgba devait apportait deux bananes. Fa et Lêgba, allèrent trouver Na, la déesse reine - mère, la déesse de la de la féminité. Ils offrirent les bananes à la déesse et lui exposèrent la situation. Na commença par manger une des bananes et dit ensuite "Si vous m'aviez posé la question plus tôt je vous aurais dit que l'aisselle n'était pas le bon endroit. C'est entre les jambes qu'il faut placer la chose ;contrairement à ce que vous pensez il y a de la place à cet endroit". C'est ainsi que le problème de l'anatomie féminine fut résolu. Avec la seconde banane, l'homme fut pourvu d'un sexe également dit la légende, et les auteurs précisent qu'en ce moment-là, Lêgba décida de laisser son membre à la vue de tout le monde ; car, dit-il "C'est grâce à moi, qu'on a résolu le problème ;les hommes n'y sont pour rien ;J'ai le droit de montrer mon sexe en permanence". Voilà là légende qui nous donne.

--Mais alors, pourquoi s'insurge t - il quand ce sont les femmes qui offensent la vue? Je Voudrais...

- Comprendre ?

- Oui !Tu ne trouves pas que nous avons là une contradiction dans le comportement du dieu?

- Contradiction! Tout est dans ce mot. Je veux dire que relever cette contradiction est la clé de l'explication.. Tu vois richard, nous avons là l'une des légendes sans doute des plus importantes de la mythologie Adja - Yourouba. L'enseignement qui est contenu dans cette légende est loin d'être compris. Nous avons encore une fois l'une des choses que le vieil Anani regrette beaucoup..

--Peut- être, mais je ne vois pas très bien. En effet, nous pouvons en déduire, selon moi, la nécessité d'une conduite décente dans le groupe social, quand il s'agit des hommes.

- Oui, mais tu oublies ce que nous avions dit à propos des dieux; ils sont en nous. Leur comportement doit rechercher la même harmonie que ceux des hommes, et toutes nos légendes insistent sur ce point. Ta remarque ne tient pas compte de la contradiction que toi-même tu as relevé dans la légende.. Il y a d'autres points qu'il faut éclaircir pour accéder à l'enseignement qui est enfermé dans cette légende. Il faut par exemple ,expliquer pourquoi le dieu Fa est introduit dans l'histoire, expliquer la part de la déesse Na et pourquoi Fa et Lêgba se sont adressés à elle plutôt qu'à Duduwa (Mahu) .Chacun de ces points s'explique mais tous réunis n'expliquent pas las contradiction que tu relèves; Celle- ci nous envoie hors de la légende elle-même. Je veux dire que cette histoire n'est qu'une partir d'un enseignement qui est inséré en plusieurs légendes, deux au moins, qu'il nous faut retrouver pour accéder à la leçon; comme je l'ai dit, relever la contradiction qui existe entre le point de départ de l'histoire et le comportement final du dieu est la clé qui mène à la réponse. Une légende extraordinaire, nous verrons comment quand viendra l'heure des commentaires

J'étais resté sur ma faim quand l'horloger renvoya l'explication de fond aux commentaires. J'aurais bien voulu connaître à ce moment-là quel est l'enseignement que recelait cette légende associée à d'autres. On me demandait de patienter et je n'avais pas le choix.. Je comprenais aussi que mes amis avaient une démarche structurée pour effectuer l'initiation de KUASCHI. Une démarches qui comporte ses étapes et celles-ci sont scrupuleusement respectées. Il y avait longtemps que je m'étais pris au jeu. Je suivais avec intérêt ce que j'avais d'abord considéré comme une tentative pour rendre le quotidien moins ardu en cherchant à tirer parti au mieux de la nature environnante. Il était normal que là aussi on attribue aux phénomènes naturels encore inexpliqués un pouvoir surnaturel. Il fallait à tout prix se concilier de telles forces. Et comme partout où l'homme a vécu on y a associé les animaux. Une chose m'étonnait. En effet, les légendes qu'on me racontait ne l'étaient pas comme les éléments d'une culture dont on m'ouvrait les portes. mes hôtes semblaient le considérer comme un dépôt qu'il leur fallait conserver et transmettre. "Notre part d'héritage" répétera souvent le vieil Anani. Je me suis hasardé à suggérer pendant un de ces moments-là où on me contait l'éternité de faire un rapprochement, même partiel avec Prométhée. La réaction de l'horloger me surprit.

- Non, dit-il, pas comme cela. Eshu - Legba est assez loin de votre Prométhée. Non, non laissons à chacun ses acquis...

- Pourquoi? Demandai-je. Pourquoi tu ne veux pas établir un parallèle entre les deux?

-Tout simplement, parce que Lêgba n'est pas un héros pour nous .Il n'est pas la manifestation de la force physique et cela parce que nos ancêtres savaient qua sur ce plan l'homme n'est pas la créature la mieux dotée. Par contre, Eshu-Legba va exalter le point fort qui est le nôtre/l'esprit, c'est-à-dire l'association de la conscience individuelle de la conscience du groupe et enfin de la pensée ou si tu préfères de l'intelligence. Si tu tiens absolument à "établir une relation, il faudra que tu prennes un peu de Prométhée, que tu ajoutes à un peu de Epiméthée. Le mélange une fois constitué doit être éloigné un peu des dieux pour aboutir à Lêgba. Il faut effacer les dieux , tu te rappelles?

- En somme, c'est l'homme que vous célébrez.

- Oui, mais pas seulement cela. Nous courons après l'harmonie. Ecoute ,je vais te le dire: Lêgba, c'est une facette d'un concept et rien d'autre. C'est le concept lui-même que nous devrons comprendre pour accéder à l'harmonie qui est la première étape du "commencement"

- Nous pouvons très bien considérer Prométhée aussi comme un concept...

- Tout à fait. Mais, d'une part j'ai dit que Lêgba est une facette d'un principe et non un principe à lui tout seul. Ensuite, Prométhée n'organise pas l'Harmonie. Il promet le développement de l'homme et celle de la société humaine en organisant une résistance. Ce n'est pas là la marche de Lêgba. Je ne parle même pas des exploits physiques de Prométhée

- Mais alors ce concept....

- Non. Pour y accéder il faut connaître toutes les facettes et celles-ci sont accessibles à travers les légendes quand elles sont débarrassées de leur couverture. Mais nous en parlerons.

Mon hôte se tut ;ce silence dura de longues minutes. Je me levai au bout d'un moment pour saisir une bouteille de cognac; elle fait partie des réserves de douceurs que j'avais rapportées de mes vacances. En voyant la bouteille, mon hôte dit

- Ah ! Toi et tes réserves.

- Tu n'en veux pas,? :

- Si, mais tout doucement ;tu sais bien que je suis fragile. Il prit le verre que je lui tendais. Il le considéra un instant en le tenant à bout de bras ;puis, doucement, il fit danser le liquide en imprimant au verre un léger mouvement de rotation. Brusquement, alors que je m'attendais à ce qu'il porte le verre à ses lèvres, il le posa et dit, en fixant le regard sur moi

- Nous ne pouvons pas assimiler Lêgba à Prométhée, même partiellement. Nous ne le pouvons pas car aucune violence physique n'entre dans l'enseignement. Tu n'as pas remarqué cela? Tu n'as pas noté que dans toutes les légendes, il n'y a pas ces affrontements de peuples que sont les guerres; Notre mythologie se différencie en cela de beaucoup d'autres. Je pense par exemple à la mythologie gréco-romaine,

ou encore à celle de l'Europe du nord Je pense en particulier à la théorie des trois fonctions merveilleusement analysée par Dumézil, théorie dans laquelle la guerre, la deuxième fonction, joue un rôle important.

- Mais, vous avez bien un dieu de la guerre? Le dieu Gu n'a-t-il cette fonction?

- Ah, là, tu ne nous a pas bien écouté! Tu n'as pas accordé toute l'attention qu'il faudrait à ce que nous avons dit sur l'enseignement véritable du dieu Gû. La guerre n'est pas le véritable enseignement de la légende fondatrice de ce dieu. Mais si la n'est pas une constante de nos légendes, disons les affrontements violents, cela ne signifie pas que nous ne nous battons pas. Nous sommes dans la vie, et pour longtemps encore

la guerre apparaîtra comme une issue. Mais la question qui nous intéresse c'est l'homme. Voilà pourquoi on nous enseigne qu'un roi ne fait pas la guerre à un autre roi; un peuple ne fait pas la guerre à un autre peuple. Seulement voilà, nous n'en sommes pas encore là. En attendant, voici comment l'enseignement est mis en œuvre pour, petit à petit en pérenniser le bénéfice

A Abomey, le royaume guerrier, tu te rappelles pourquoi, on peut comprendre que ce royaume benjamin fut si entreprenant. Ce que tu ne sais pas par contre, c'est qu'après chaque guerre victorieuse--tu sais bien que les peuples ne célèbrent que leurs victoires ;chez toi c'est Gergovie je crois ? après chaque campagne victorieuse, le roi présente à l'assemblée du peuple, les hommes qui ont été les outils de la victoire, et ce ne sont pas les soldats ni les chefs militaires, ce sont les espions. C'étaient ces hommes en effet qui préparaient le terrain quand une campagne était projetée. Le roi les présentait au peuple et les récompensait, mais ,et c'est là l'essentiel de cette cérémonie publique, des hommes étaient rendus responsables de la guerre qui venait de se terminer si bien. Eh oui, un roi ne fait pas la guerre à un autre roi un peuple ne doit pas faire la guerre à un autre peuple. Eh oui, Richard ;l'homme nous intéresse parce que nous n'avons que ça.

- Tu ne vas tout de même pas me dire que l'hypocrisie est une voie de la pédagogie. La technique du bouc émissaire est aussi vieille que...

- Non Richard, tu ne vois peut-être pas notre démarche, mais nos boucs émissaires, nous les choisissons dans notre race, pas ailleurs.

Ensuite, il n'y a rien d'hypocrite dans la cérémonie que je vais te narrer; car ces hommes, ces espions connaissent parfaitement les règles avant de s'engager. Le peuple savait aussi ce qu'on entendait lui dire. Le roi, enfin, comme les peuples sont soumis au principe de réalité, principe que nous avons évoqué déjà à propos de Lêgba, en particulier pour comprendre son élection comme premier dieu. Tu t'en souviens, je crois. Je te dirai, pour terminer sur ce point, que la fonction de ces hommes au niveau de la pédagogie, au niveau de l'enseignement des dieux est beaucoup plu important que leur rôle militaire.

- Tu veux dire que ces hommes, ces espions, jouent un rôle essentiel qui est celui de signifier au peuple qu'il ne faut pas faire la guerre...

- Un roi ne fait pas la guerre à un roi, un peuple ne fait pas la guerre à un peuple.

- Les exemples que l'histoire, et cela est vrai pour tous les peuples, nous donne dément cet enseignement en tous points et il n'y a eu que ça Ne pas faire la guerre à un peuple, à un roi. A qui l'avons nous faite jusqu'à présent?

- Soyons utopistes, et demandons - nous :"Faut-il faire la guerre? ;Puis soyons attentifs et demandons - nous à quoi Lêgba fait la guerre? A quoi Fa et Hebiésso font la guerre? Ils font la guerre ces dieux, mais jamais aux hommes. Nos dieux ne sont pas en guerre ni entre eux ni en supporters de tel ou tel peuple. Tu te souviens de la manière dont le premier d'entre eux fut choisi? Eh bien notre pédagogie semble dire que la guerre n'est pas la seule voie. Parcours notre culture ;parcours nos légendes, tu ne trouveras probablement pas ces batailles titanesques qui sont décrites ailleurs. Seulement , voilà dieu est au ciel et l'homme est sur terre. Alors la guerre existe, je te l'accorde; mais cela relève du principe de réalité et seulement de cela.

- Je veux bien; mais ailleurs, ce choix a donné des résultats que tu ne peux nier ;ce choix a permis de conduire l'homme assez loin dans la voie de ce que tu appelles l'harmonie...

- Oui, c'est exact, mais à quel prix? Je ne parle pas de vie humaine ou de souffrance. Non, je me demande si la voie de l'affrontement permanent n'instaure pas de façon irréversible une dualité entre vivre et guerroyer. Si je reviens à nos espions, l'enseignement principal est que la guerre ne va pas de soi. Il faut comprendre toutes les formes de guerre

- Tu ne peux pas croire, j'en suis persuadé, et moi non plus qu'une paire d'espions et quelques légendes suffisent à donner la pédagogie selon ta culture, le poids nécessaire à la fonction que tu lui assignes...

- Non, Richard, bien sûr, que cela ne suffirait pas ;ce ne sont là que des illustrations. La pédagogie englobe "Le commencement" que nous avons vu, les illustrations comme celle de l'histoire des espions et bien d'autres choses encore."

- Dans ce cas, où les trouver? et comment les présenter à l'homme aux hommes, tu ne m'en as rien dit? Le Vieux non plus ;et surtout je ne le perçois pas autour de moi ;si ce n'est l'effort des hommes pour mieux vivre. Je vois cela ici comme je le voyais chez moi aussi. Et puis les valeurs que tu prônes, je les trouves dans ma culture "également ;comme on peut les trouver dans bien d'autres cultures ;nous ne sommes pas environnés de barbares !

- Calme-toi Richard. Le problème n'est pas la barbarie ou la civilité. Ce sont les hommes qui ont construit ces échafauds; le problème n'est pas d'établir une hiérarchie des peuples en fonction des valeurs qu'ils prônent. EN un mot, tu aurais tort de voir dans mes propos un souci de confrontation Sur ce plan, nous ne sommes pas les mieux lotis. C'est là, un autre débat et nous ne pouvons nous y soumettre que dans un état de grande sérénité. Je ne parle pas de toi ni de moi. Quand nous disons ,quand le Vieux dit :"IL faut arracher l'herbe, il faut désherber" c'est avant tout de nous-mêmes qu'il s'agit d'abord. Et quand il ajoute que chaque héritage est à partager, il signifie qu'il faut aller vers les autres êtres. Mais nous ne pouvons pas satisfaire cette exigence, si au préalable nous n'avons pas désherbé. C'est de cela qu'il s'agit avant tout.

- Et alors la pédagogie,? Parce que si je comprends bien, c'est l'outil qui doit permettre de désherber?

- Non; la pédagogie est le moyen par lequel l'homme doit faire l'homme. C'est la clé qui permet à l'homme de sortir du désert. Il ne le sait pas. C'est le sens de la réponse qu'il donnait à la question :"Que fais-tu dans le désert,". Il avait dit :"Qui nous a mis là" Ce n'était pas une question, mais une affirmation. Le rôle de la pédagogie c'est de lui faire comprendre que son affirmation est incomplète Et contrairement à ce que tu disais précédemment, ce n'est pas l'affaire de quelques dieux; non seulement deux divinités mènent la danse. La multitude de dieux que tu avais évoqués à un autre moment encore ne participent qu'aux illustrations. Tout se passe entre deux hommes et deux divinités. Je ne parle pas du Tout - Puissant. Le grand nombre de dieux qui sont honorés ne doit pas nous masquer l'essentiel. Hélas ! c'est le cas Il y a l'homme et tout est dans l'homme, sauf bien sûr.(Mahu).Ta nécessité du désherbage se trouve à un autre niveau ;il est hors de la pédagogie, car même en l'état actuel la pédagogie est en marche Elle s'exécute mais très lentement et trop inconsciemment pour pouvoir susciter la controverse, celle qui ouvre l'individu sur le monde ;

Susciter la controverse exige de rétablir le duo Fa-Legba dans la situation qui aurait dû être la sienne depuis toujours. Cela suppose que nous prenions conscience de la relation qui lie fondamentalement les deux divinités.

- On dit, et tu l'as confirmé que Lêgba est honoré par les adeptes de toutes les autres divinités, alors qu'à t'entendre sa relation à FA est particulière. Tu peux me l'expliquer.

- Que LEGBA soit honoré par tous est la tradition de sa place de primauté ; il est donc normal de le retrouver avec tous les autres, tantôt en harmonie, tantôt en opposition avec eux. Avec FA la relation va plus loi. n, elle est constitutionnelle si on se met dans une perspective pédagogique ; et c'est dans cette optique qu'il faut se placer ; et là, que le duo FA - LEGBA est un tout. Il ne suffit pas d'affirmer que Fa et LEGBA forment un tout unique ; il faut le démontrer ; et cela doit se faire sur la base de l'enseignement que nos ancêtres nous ont légué. En effet c'est à travers les légendes et les pratiques qui entourent ces divinités que nous allons pouvoir démontrer l'unicité du concept FA - LEGBA. Nous y viendrons, mais auparavant, il nous faut mieux comprendre chacune des divinités et sa fonction au sein de la pédagogie.

- Pédagogie, si je comprends bien, qui est assurée par le duo formé par FA et LEGBA ; c'est cela?

- Absolument !

Et les autres dieux alors ? les autres divinités ne jouent aucun rôle dans cette pédagogie? Si je pose la question, c'est parce que ce n'est pas telle qu'apparaît la pratique que j'ai pu observer depuis mon arrivée ici. Bien sûr, je ne prétends pas pénétrer les usages et les coutumes locales, mais je peux noter, comme tout observateur attentif, que la pratique n'exclut aucun dieu du panthéon. Même si dans certaines régions, tel ou tel dieu est vénéré avec davantage d'attention et de ferveur.

- Les autres vodou ne sont pas ignorés ; ils interviennent dans la pédagogie. Mais ils n'en constituent pas l'ossature. Tu peux noter, à partir de ceux dont nous avons parlé ou encore ceux que le Vieux a évoqués ont une fonction précise, celle - ci s'insère dans l'action pédagogique mais seulement comme élément ; ces divinités constituent par leur fonction une explicitation de points importants certes, mais seulement des aspects particuliers, alors que FA et LEGBA...

- Il me semble que eux aussi détiennent des fonctions précises ; à travers celles - ci, je ne perçois pas un rôle supérieur à celui des autres divinités, si j'exclus le fait que LEGBA est le dieu en chef.

- Au niveau des légendes fondatrices des dieux, il n'y a pas de différence ; et c'est cet aspect que nous avons commencé par examiner. Il n'est pas étonnant qu'à ce niveau tous apparaissent avec leurs caractéristiques. S'arrêter à ce stade, et c'est ce qui se passe hélas ! le plus généralement, c'est perdre l'essentiel de la fonction des mythes. Cette fonction n'apparaît dans toute son ampleur que si on rétablit un système homogène, et là apparaît la structuration interne de la pensée des fondateurs. Qui dit structures dit différences et mise en relation. Cela ne signifie pas que la fonction de telle ou telle divinité est secondaire, non, mais que celle - ci joue un rôle qui se situe dans un cadre et ce cadre est formé par les dieux FA et LEGBA. Sans ce cadre, le rôle pédagogique est fortement amoindri ; il nous resterait une juxtaposition de fonctions, celles des divinités. On peut dire que la suppression de toutes les divinités à l'exception de FA et LEGBA entraînerait un amoindrissement peu significatif du rôle pédagogique ; alors que dans la situation inverse, c'est - à dire la suppression de Fa et LEGBA verrait la disparition de toute la portée pédagogique du mythe. Il resterait des ensembles de recettes, chaque ensemble correspondrait à une de ces autres divinités. Recette dont la fonction première s'arrêterait au quotidien ; or comme dit le Vieux il faut avancer ; c'est à dire aller au - delà de l'individu et au- delà du temps individuel .

- Tu vois Richard, je comprends la vision que tu m'exposes. Il est normal que les choses t'apparaissent ainsi ; cela vient de la manière dont le Vieux et moi- même t'avons présenté ce point de notre culture. Nous sommes partis du réel; de ce qui se voit. A présent, il nous faut aller plus loin et aborder le fond. Et ce n'est pas seulement pour toi...

- Pour Kuashi aussi, je pense.

- Pour lui, mais pour moi aussi ; je suis trop jeune encore et il reste bien des choses à comprendre.

Sur le terrain vague qui servait de stade, je me retrouvais jouant au football avec les jeunes gens du village et plusieurs de mes collègues, quand à la fin de la journée de travail, nous retrouvions Kouti et décidions d'y rester plutôt que de faire une sortie nocturne à Porto - Novo ou encore à Cotonou. Les nuits sont vides bien sûr, pourtant ça et là, au détour d'un chemin, sur le pas de quelque porte ou encore d'une cour invisible mais peuplée d'ombres, des voix, un murmure ou des chuchotements vous parvenaient, meublant vos pas de promeneurs nocturnes. C'est le rythme du silence, le rythme de la vie. J'avais ainsi, pour ma part, le sentiment de faire partie de la communauté. Tout autour du terrain, un attroupement clairsemé, il est vrai, se formait pour suivre nos ébats. Le dimanche, les spectateurs étaient plus nombreux. Cela décuplait notre ardeur. En général, à la fin de la joute, la foule, joueurs compris, s'éparpillait par petits groupes. On pouvait voir des parents repartir avec les leurs. Cela me faisait penser à une sortie de classe chez moi, où les Vieux du village assistaient nombreux à ces matchs ; leurs encouragements étaient aussi vigoureux que ceux des plus jeunes ; un défoulement collectif, sans heurt, sans hargne. Je faisais souvent un bout de chemin avec Anani, avant de rentrer prendre une douche. Un soir, c'était un dimanche, il me dit au moment où nous allions nous séparer :

- Tu veux bien passer chez moi après ton repas ? J'ai un vieil ami qui me rend visite ; il voudrait te connaître. Je lui dis que je viendrai, après ma douche. L'invitation de mon ami ne m'avait pas surpris. Il me conviait souvent en effet pour entendre mon avis sur divers sujets ou pour me raconter l'histoire de sa famille, celle de son pays aussi. Il me contait l'histoire de ces souverains en conflit perpétuel, mais pour qui le code de l'honneur surpassait les ambitions. Ce dimanche - là, c'était la première fois qu'il m'invitait pour rencontrer un autre membre de sa famille, à moins que ce soit un vieil ami effectivement.

Je pris donc ma douche en goûtant la fraîcheur de l'eau s'écoulant sur la peau ; cela avait le pouvoir de me mettre de bonne humeur, une gaieté toute intérieure, une gaieté sereine qui vient de la sensation de s'être purifié non seulement le corps, mais aussi l'âme. Je ne saurais dire pourquoi une douche produit sur moi un effet si apaisant.

Je saisis un blue - jean, élément essentiel de ma garde - robe, je le secoue pour me donner l'illusion de sa fraîcheur ; je complète ma tenue par une chemise multicolore dont le motif dominant est une feuille verte, mais je ne saurais pas dire de quelle essence. En chemin, je croisai l'horloger ; il me lança sur un ton moqueur "-On dirait que tu te rends à un mariage ? "

Je lui dis : " C'est ça ! " en riant ; puis je complétai ma réponse par : " Le Vieux m'attend ".

- Je sais, dit - il sans autre commentaire. Ce qui me confirma la connivence que je soupçonnais entre les deux personnages.

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Françoise SERIEYS

J. FREITAS - CRUZ

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