Je me sens disponible dans une montée gestative de communion entre le symbole et la vie. Je me sens solidaire, conquise, apprivoisée, emmurée, translucide, en conquête d’un miroir dans cet enfantement progressif, gestuel du sculpteur, de celle qui regarde, dont les mains vivent : elles sont une aubade, un sanctuaire d’où s’échappe un instant d’éternité. Rien n’est plus actuel, calculé : c’est l’instant recréé !
Mon regard fixe la fenêtre et le ciel. Soudain je suis entourée, peuplée, nimbée. Je prends racine et envol, par le travail minutieux, le travail en mutation, en caresse, le travail mouvement. C’est le pouls d’une oeuvre qui bat, qui palpite par les interstices de mes yeux, de mes narines, de mes lèvres. Un geste, un tressaillement, une recherche à la mesure de la perfectible aurore ...
Je ne bouge pas, mais tout en moi est frémissement, oscillation, cratère, lagune. C’est un colloque mystérieux entre l’artiste et le modèle, une imperceptible osmose dans l’instant, et le frisson crucial, insoupçonné d’une vie battante, irraisonnée, d’une vie à l’assaut du coeur et de la mémoire.
Mille archanges vibrent...
J’ai repris, retrouvé la flamme, cette tendresse musicale, impalpable, mesurée dans le regard posé sur moi, celle dont l’enchantement des doigts et du coeur m’enchaîne, me divinise, me simplifie, me lie à son oeuvre, à cette vibration, à cette symphonie de la terre en marche. Un écho, une surhumaine clameur, un credo qui monte en moi me submerge.
Et la silhouette en perspective sur la vitre, dans le soir qui vient ou le jour triomphant, c’est moi, cette conquête muette, criante, en mouvement, qui bouge, qui s’anime et garde une simplifiante et pensive réalité. Je me sens submergée de tendresse, de reconnaissance, dans cet envol d’une pensée, d’un accueil, d’une bienfaisante Providence qui me lie à cette prodigieuse révélation d’une fraternelle complicité. Cette pulsation vertigineuse de l’oeuvre qui se construit, qui s’opère, qui se transmute, qui se crée en dehors et au dedans de moi ! mais surtout dans le talentueux, le magique et sourd enchantement des doigts aimantés, dans cette résonnante vérité de la création.
Le regard se pose, me conquiert, me pénètre, et j’éprouve cette oscillation intérieure de tout mon être qui se définit en fonction d’une attitude livrée, bénéfique, rituelle, d’un geste, d’un lieu, d’un lien.
La terre est en moi, par touches délicates, successives, ascendantes, attentionnées. Peu à peu la création devient vivante, tangible.
Un frisson me parcourt, une tentative d’être l’autre celle qui me regarde, qui voit, qui sait, qui transfigure, magnifie, humanise ou sacralise la réalité calcinante, la réalité apaisante
La magicienne, subtil Praxitèle, la mère, la confidente, l’Amie, la soeur, la Nymphe tutoyée, celle qui opère à ciel ouvert de la créativité, qui se bat, se réconcilie, se recueille dans l’appel de l’Idéal et du bonheur.
Ce regard vivifiant, intègre, sourcilleux, perfectionniste, s’anime, émouvant, chaleureux, fervent.
La terre, la Terre Promise, la terre parle, s’enflamme et vit, s’héroïse, se meut, se bouge : elle devient une étincelle chatoyante, humainement triomphante ou dépareillée... une angoisse, une joie, un sourire indéfinissable qui erre, tel le fantôme évanoui d’une suggestive clarté, d’une évanescente liberté, d’une réflexion intérieure.
Il n’y a pas que la terre, le bronze, le marbre ; il y a cette vague mouvante de l’âme, du coeur, des passions, du désespoir muet, apprivoisé, mais surtout ce musical côtoiement, ce fraternel dépassement, cet échange de ceux qui vivent, respirent, agissent.
Le modèle essaie humblement de se révéler à lui-même.
Le miracle continue... Je suis dans une bulle, dans un cercle fascinant : c’est la piste, la scène, le rideau rouge se lève, le spectacle commence ; mais tout cela en douceur, en ton mineur, en croissance chimérique, en idéale harmonie, en secrète résonance. Cela se passe en dedans de soi : à peine un soupçon, une fêlure, une dissonance, une approche, un chant de Merci, un Alléluia en sourdine, un cristal, un rêve où tout est nuance, effleurement ; ce déploiement entre l’imaginaire et la réalité, cette prise de possession et le don de ce regard lisible, attentif, prodigieux, de celui ou de celle qui offre et reçoit le message avec des doigts enchantés ou fiévreux, des doigts enchaînés, des doigts libres, effervescents, sous la caresse de la terre, qui donnent vie, couleur, élan, certitude, doute, ombre, clarté, à tout ce qui s’élance vers une seule unité : celle de la possession divine.
Et dans l’humaine clarté du temps et de l’origine, le sculpteur naît à la lumière. Il est à l’origine d’une oeuvre, d’une vie qui explose, lumineuse, se soumet, imagine, commande, reçoit, prend, donne, et dans cette union fantastique, complice, rayonnante, émouvante, dans cet instant qui scelle, opère, sanctifie, déploie, surnage, ouvrage, simplifie, orne, révèle, dans ces titanesques et frêles épousailles du modèle et du sculpteur, dans ce tête-à-tête, ce corps à corps, cette âme à âme, ce coeur à coeur généreux, lucide, ascendant, fortifiant, fertile, éloquent, rituel : c’est toute une vie, une délivrance, tout un hosanna, qui vibrent... un esquif où nous partons en voyage, en reconnaissance de soi-même.
Au début ce n’est pas aisé, évident : rester immobile, sans bouger, des secondes, des minutes... alors j’ai craint, j’ai eu peur. Pourrai-je réussir ? Il y a une intimidation de l’immobilité, un aspect malin, perturbateur, contradicteur : “Et si j’ai envie de bouger ?” Cet esprit malin de contradiction fait que l’on a justement envie de tourner la tête à ce moment-là, de regarder ailleurs. Si l’on ne savait pas, il y aurait même panique, mais on sait... Il y a un sésame fait de confiance mutuelle, de ferveur amicale, de secrètes et harmonieuses limpidités, de sentiments vrais et humains.
Une mutation se fait et le sésame tient dans le seul mot Amour, Amour du beau, du vrai, de l’espérance, de la complicité, d’une mise en confiance, de l’amitié.
Mais on sait justement tout un vécu, toute une mise en confiance, amitié, amour... et le miracle a lieu. On se sent, je me sens transportée, transfigurée, sur une autre planète... Une rotation se fait en soi, sans bouger, on entre en oscillante clarté.
Un mouvement, un frisson, une horloge intérieure de cette mouvante et créative inspiration avec l’Autre, de par l’Autre, nous existons, nous vivons. Un mot, un sourire, un encouragement, nous voici en symbiose avec l’élément ambiant, cela tourne en soi, cela fonctionne au ralenti comme dans un rêve éveillé, mais où tout reste d’une acuité vivante, créatrice, comme une fascination réciproque. On est parti pour un voyage où l’idéal, la fraternité amicale communiquent. Et ce long, ce talentueux, ce fertile, cet émouvant voyage commence. Il mènera au gré des semaines, des mois, des saisons, en une magique, souterraine, rafraîchissante, exigeante introspection, au bout de soi Une révélante patrie, une infinie douceur, une éclosion spontanée : nous ne sommes plus les mêmes à l’arrivée, cela a fonctionné, vibré ; les sentiments vivent, fermentent, s’idéalisent.
Le petit chien que je tiens assis sur mes genoux, le petit chien aimé, dorloté, chéri, en un geste maternel de protection, une poupée, un enfant : et la pose est trouvée, surprotégeante, infinie... Je me sens protégée aussi.
Après viendront le buste où cette vérité du visage apparaît, ce non-dit des sentiments profonds et choyés, puis le nu intégral, la possession entière de sa vie, de son image, mais transposée, sacralisée, de soi, sans paravent, sans parapet, le saut dans le vide pourrait-on dire, le saut sans parachute, sans alibi.
C’est alors la rencontre, la vraie, avec celle dont la nouvelle vision me situe, me moule, me cisèle... Une consolation, une vibration, une réconciliation, sous le regard qui exhausse, colore, témoigne, expose, signe, ratifie, opère la courbe d’un geste, d’un bras, d’une bouche, d’une pose alanguie ou sertie. La vision du modèle s’incruste dans la membrane indissoluble du regard chargé de l’affective transmission des sentiments et du rythme charnel de la vie. Je me sens divinisée, emmaillotée, chrysalidée, épanouie, simplifiée, multipliée par la motricité du regard du sculpteur, de celle qui ouvre les vannes du rêve et de l’expression tactile, qui mue l’instant dans un cratère mouvant de pulsions, dans la lave bouillonnante, traductrice d’impulsions, d’actes et de liens. Je suis recréée, dilapidée, transfigurée, héroïsée, fragilisée en vie, en action, en mouvement avec celle qui m’ausculte, compte, toise, modèle, affermit, retouche, infléchit, replace, réajuste, scrute, édifie, totalise, absout, élève, sacralise, totémise un geste, un fléchissement, un regard, un alanguissement, une supplication, un frissonnement, un foisonnement, une ligne, la pensivité d’un contour, l’ampleur d’un réflexe.
La pose est une musique intérieure. Le modèle sent le foisonnement des notes en lui, cette résonance musicale aérienne. Le sculpteur recrée et construit dans cette argile tamisée, éloquente, dans cette argile d’où nous venons, cette magie, cette vie intérieure, dans la structure d’une pose, dans la rigueur d’un abandon, la complicité d’un échange où l’on donne ou reçoit, dans une sorte de grâce infinie et consentante.
Une incandescence m’envahit, une harmonie faite de soyeuse et infinie sérénité, celle qui m’apprivoise doucement dans cette lancinante et silencieuse harmonie d’être ! dans ce privilège d’entrer en communication avec un monde enchanté, un monde d’une infinie douceur et de fiable sensibilité. Je suis heureuse, épanouie, divinisée.
Je sais que Maman est là, me voit, me parle, est heureuse de me savoir ainsi en harmonie dans cette montée vers la lumière et l’apaisement.
Le voyage continue. Je suis en germe de l’avenir, de ses promesses, belles comme le don et l’échange à la conquête vive de l’espérance.
Et la vie continue, amicale et sincère, au coeur même de la créativité combative et sereine, au coeur même de ce cosmos incertain et crucial, dans son immensité radieuse...