Christian
ne sait plus ce qu'il faisait cet été - là
à Portofino. Pourtant, Portofino, c'est fini ! C'était
fini Portofino depuis longtemps. On y avait dansé
; on y avait bu ; on y avait beaucoup ri aussi. C'était
sans doute pour le rire qu'il s'y trouvait. Sans doute avait
- il envie d'en entendre les échos. Ainsi, Christian
était à Portofino cet été -
là. On trouvait bien quelques pêcheurs encore
sur les côtes ; oui, eux étaient restés
; seuls les pécheurs en étaient partis. Cet
été - là, il y avait aussi Evelyne.
Comme Christian, Evelyne ne devait pas savoir, elle non
plus, pourquoi elle était à Portofino cet
été - là.
Elle
était seule quand il s'était avancé
vers elle ; c'était sur la plage ; désertée,
je vous l'ai dit : Les pécheurs n'étaient
plus là, et les pêcheurs étaient très
loin dans les rochers, dans les calanques.
"
- Bonjour " lui avait - il dit quand il fut tout près
d'elle. Evelyne était étendue sur le ventre
; la moitié du torse et la tête étaient
surélevées. Cette position ne lui permettait
pas d'apprécier le modelé réel de la
partie la plus charnue de son corps ; celle - ci ne pouvant
l'être vraiment, comme vous savez, qu'en position
redressée ; tant pis ! " J'attendrai ";
s'était - il dit. En entendant la voix qui la saluait,
elle avait tourné la tête à demi pour
le voir ; il était debout et s'était placé
légèrement de côté derrière
- elle ; le buste était toujours surélevé
par rapport au reste ; il en était de même
pour la tête qu'elle lui présentait. Elle le
dévisagea un moment avant de lui répondre
; elle dit :
" - Bonjour. "
Elle écartait négligemment en même temps ses lunettes avec un doigt pour, semblait - t - il, continuer l'examen. Christian se prêtait au jeu sans broncher ; ce ne fut pas long ; ce n'est jamais long dans ces moments - là. Quand il eut la certitude qu'elle avait fini de le dévisager, il dit, en considérant la grande feuille de dessin et les multiples crayons qu'elle avait disposés sur le sable devant - elle :
- Vous dessinez ?
-
Non, C'est de la peinture !
- Ah bon !
-
Oui, ce sont les préliminaires, j'en suis là
; c'est le travail préparatoire que je fais en ce
moment.
- Et vous venez chaque fois sur la plage pour le faire ?
- Non, vous m'auriez déjà vu !
- Je ne passe pas tout mon temps sur les plages ; et puis, je ne viens pas chaque été à Portofino...
- Ah ! Vous aussi, c'est votre première visite ? Moi, je suis là, parce que mon mari est là.
Il se retourna instinctivement pour voir le mari qu'on semblait lui annoncer ; elle rit et elle dit :
-
Idiot ! il n'est pas sur la plage.
Elle rit encore en faisant le geste de se frapper la tête contre le sol. L'idiot apprécia cette façon de lui signifier la tendresse qu'on éprouvait pour lui.
- Rassurez - vous ; je n'ai peur de personne, et mon intention n'était pas de toutes façons...
- Je sais ; asseyez - vous près de moi. Vous parliez de dessins tout à l'heure ; vous vous y connaissez ?
- Non, pas du tout ; avec une règle, j'arrive tout juste à tracer une ligne à peu près droite.
Elle rit. Elle baissa la tête. Christian souriait. Il dit ensuite :
-
Et vous, c'est la peinture, les tableaux ... L'art quoi
!
- Si on veut.
- Comment cela ?
- Je n'en ai pas vraiment besoin pour vivre ; mais j'aime la peinture et cela m'occupe.
- En d'autres termes, c'est votre mari qui...
-
Pas tout à fait ; il le pourrait ; c'est un banquier,
il s'intéresse également au négoce
du vin. C'est pour le vin que nous sommes à Portofino
; un congrès s'y déroule en ce moment.
- Je vois ; pour lui, le vin ; et pour vous, la plage.
- Et vous ? Vous n'avez rien dit à part que vous n'avez peur de personne.
- C'est un peu tôt pour dire quelque chose, surtout quand je n'ai rien à dire...
Elle lui jeta une poignée de sable, puis elle dit :
-
Pardon ! Vous avez bien une profession, un métier,
une occupation ? Je ne sais pas moi... Maintenant que je
me suis dévoilée, c'est à votre tour
; ce serait équitable, n'est - ce pas ?
- Va pour l'équité ; quant à vous dévoiler... ou bien alors, je suis aveugle !
- Idiot !
- Eh bien l'idiot s'intéresse aux notes et il est épris des mots.
- Oh ! La musique, la littérature ! J'adore lire...
- Et c'est tout avec la peinture ?
- Idiot !
Plus tard, Christian fit la connaissance du mari. Ce fut dans la soirée dans un restaurant. Evelyne le lui présenta ; et lui, lui fit goûter quelques crus de son choix. Il goûtait ; mais il n'y connaissait rien. De toutes façons, ce n'était pas ce qu'il aurait préféré goûter, mais il s'en contenta, car, il trouvait le couple sympathique, et on lui avait toujours dit : " Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni. " Il avait goûté les vins, sans toutefois aller jusqu'à l'état du vénérable ancêtre ; il ne tenait pas à être castré.
Plus
tard encore, le mari raconta quelques - uns de leurs voyages
autour du monde ; le couple voyageait beaucoup. Le bavardage
se déroulait dans le jardin du restaurant où
avait lieu la dégustation. Evelyne écoutait
; Christian aussi écoutait. Brusquement, abandonnant
la narration de leurs périples passés, le
mari fit une suggestion ; il dit :
- Evelyne voudrait voir Florence...
- " Revoir " corrigea aussitôt la femme ; " Nous l'avons déjà visitée, Florence ; par deux fois, mon chéri ! " ajouta - t - elle ensuite.
- Ah oui, c'est vrai mon trésor, reconnut le chéri.
Christian
regardait l'un, puis l'autre ; il trouvait une sonorité
particulière au " mon chéri " et
au " mon trésor "; c'était comme
des notes de piano de Liszt qui se seraient égarées
dans une fanfare municipale : inconsommables. Les deux vocables
lui apparaissaient comme des pièces rapportées
sur un vêtement dont les couleurs manquaient d'harmonie,
déjà. Il ne dit rien ; il laissait le couple
s'accorder ; quand ce fut fait, le mari reprit sa proposition
; il revint à son propos pour dire :
- Comme je suis retenu ici plus longtemps que nous ne le pensions, je me disais que vous pourriez y aller tous les deux. Vous voulez - bien, Christian ? Nous nous retrouverions ensuite à Venise. Qu'en pensez - vous ?
- Ce serait un voyage agréable en effet, dit Christian ; mais, à trois, ça le serait davantage encore...
- Idiot !
C'était
Evelyne qui donnait ainsi son appréciation ; le projet
lui convenait. Le mari partit aussitôt d'un éclat
de rire ; l'idiot, quant à lui, se taisait ; il avait
compris.
Dans le train pour Florence, Christian voulut savoir ; il dit à Evelyne :
- Votre mari vous laisse souvent parcourir seule les musées ?
-
Non ; c'est rare plutôt ; nous sommes ensemble le
plus souvent mais cela arrive quelque fois. Il assiste à
beaucoup de réceptions officielles ; vous comprenez,
les politiques et les banquiers !
- Eh oui ! Tout animal aime celui qui le nourrit.
Dans l'hôtel, trois jours plus tard, au moment où ils bouclaient les valises pour prendre la direction de Venise, Evelyne lui dira encore :
Tu
sais ; ( le " tu " s'était installé
entre - eux avant même l'arrivée du train à
Florence ) on s'amuse beaucoup dans ces réceptions
officielles. J'ai une amie qui, après une de ces
soirées dans une ambassade à Ankara, s'était
retrouvée dans un appartement pour continuer la fête.
Ils étaient une bande ; il y avait eu comme un défi
; il s'agissait de savoir si parmi les hommes qui étaient
présents, un ou bien plusieurs accepteraient de se
dévêtir...
- Complètement ?
-
Idiot ! Complètement, bien sûr ! les femmes
voulaient voir ça...
- Et alors ?
- Eh bien, il y en avait un qui avait osé. Il avait
le courage de se déshabiller devant tout le monde.
Ma copine me dit qu'il était très gêné
par la suite.
Elle
se tut un instant. Elle s'assit sur sa valise, les jambes
écartées, les mains enfonçaient le
tissu de sa jupe entre les cuisses ; elle leva ensuite les
yeux sur Christian et elle ajouta :
"...Oui ; très gêné, il était. Mais, nous sommes devenus d'excellents amis ensuite."
- Ah bon ! fit Christian, le sourire au coin des lèvres ; C'est ta copine qui a assisté à l'exhibition ; c'est ta copine qui a apprécié la marchandise, et c'est toi qui es devenue la maîtresse du sujet !
- Idiot !
C'était Evelyne.
Elle ignorait que même ses putains, Christian tient à les choisir lui - même.
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