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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)

RAKI LE FENNEC ... Guy Vieilfault...........


C'est Makou qui nous a raconté l'histoire, un soir, sous le manguier de la place du village là-bas, en Afrique.
Je ne pourrais même pas vous dire quel est son âge à Makou, tellement il est vieux. Il est tout maigre, tout ridé, tout noir et ses paupières fatiguées sont si souvent fermées qu'on croirait qu'il dort toute la journée. Mais quand il les ouvre, le ciel entier de l'Afrique - un ciel immense comme il n'en existe nulle part ailleurs - le ciel entier de l'Afrique se reflète dans ses yeux et l'on a soudain envie de chanter, de caresser la tête des enfants, d'aimer tout le monde. Je crois que Makou est un vrai babalawo, un sorcier. Mais un gentil sorcier. Makou c'est, comment dire…Makou, c'est mon ami. Voilà, mon ami. Quand je me sens triste ici, dans mon pays de pluie, je pense à Makou assis là-bas sous son manguier, avec ses yeux pleins de ciel, et le bonheur revient. Makou est un vrai babalawo.

Ce soir-là, je me souviens, le ciel était mauve et les chauves-souris tissaient leurs silences sur tout le village. Makou s'est assis sous le manguier, a croisé les jambes, replacé les plis de son boubou du dimanche et posé son bâton près de lui. Les gamins étaient là, serrés les uns contre les autres et leurs yeux blancs, tout riboulant, flottaient dans la nuit descendant comme des petites lumières. Et Makou a raconté…

Cette année-là, c'était il y a très longtemps, il avait fait chaud, très chaud même, et la grande plaine des Yoroubas, un peu plus loin, était aussi brûlante que le four en terre de mama Ségou, la grosse dame qui connaissait le secret des galettes fondantes. Il faisait si chaud que personne n'avait le courage de travailler. Mama Ségou elle-même n'allumait plus son four et les enfants devaient se contenter des crêpes d'igname mal cuites faites à la maison. Aussi, ils passaient leur temps, le nez en l'air, à guetter les nuages qui ramèneraient la pluie et les galettes de mama Ségou. Le vieux Makoré, qui était alors le babalawo du village, affirmait que la pluie viendrait quand le dieu Shango, maître du tonnerre, aurait vaincu Olokum qui règne sur la mer. Alors, mais alors seulement, les nuages quitteraient l'océan pour venir mourir sur la plaine des Yoroubas. L'ennui, c'est qu'il ne disait pas quand Shango remporterait la victoire. Et comme personne ne savait exactement ce qu'était la mer, sauf peut-être Makoré et le Chef du village qui doit tout savoir puisqu'il est le Chef, tout le monde attendait, les yeux au ciel, mais rien ne venait.
A la fin de la saison sèche, il n'y avait presque plus d'eau dans la rivière Ouémé. Les hippopotames commençaient à s'inquiéter. Blottis les uns contre les autres, ils pataugeaient dans la boue, au grand désespoir des crocodiles qui craignaient fort de se faire piétiner. Dans la brousse, les points d'eau s'étaient asséchés les uns après les autres et les gazelles, les zèbres, les gnous et les buffles parcouraient des kilomètres pour venir se désaltérer à la rivière. Inutile de vous dire que cela ne plaisait guère aux hippopotames et aux crocodiles qui voyaient l'eau baisser de jour en jour. Il n'y avait plus d'herbe depuis longtemps et les animaux rongeaient l'écorce des arbres afin de ne pas mourir de faim. Mais quand un arbre n'a plus d'écorce, il meurt. Et tous les arbres mouraient. Tous, sauf un : le gros, l'énorme baobab qui marquait le centre de la plaine.

C'est à l'ombre étroite de ce baobab que Braou, la lionne, avait décidé de s'installer avec ses deux petits. Deux petits lionceaux mignons à croquer ! C'était ça le problème : par ces temps de famine, plus d'un malfaisant rêvait de les croquer ces deux lionceaux aussi tendres et fondants que les galettes de mama Ségou. Braou n'ignorait pas cela. Elle se méfiait particulièrement de Shéva, la hyène qui avait mauvaise réputation dans toute la plaine. Tant que Braou demeurerait auprès de ses petits, ils ne risqueraient rien bien sûr. Qui aurait osé affronter Braou ? Même Sibar, le chef des éléphants , se tenait à distance. Mais il fallait bien se nourrir. Les lionceaux étant encore trop jeunes, Braou ne pouvait les emmener chasser avec elle. Ils restaient donc là, sous le baobab, sans défense, pendant que leur mère essayait de capturer une proie. Ah, si papa Braou avait été un bon père de famille, il n'y aurait pas eu de problème. Mais voilà, papa Braou, comme tous les papas lions, n'était qu'un gros paresseux qui ne pensait qu'à manger ( Et encore fallait-il qu'on lui apporte le repas tout prêt ! ) et à dormir. De temps en temps, il consentait à se lever pour aller faire admirer sa longue crinière rousse aux jeunes lionnes, ce qui ne plaisait guère à maman Braou qui préférait encore le voir dormir. Depuis la naissance des petits, elle n'avait plus revu le grand lion qui devait sommeiller sous quelque buisson.
Bon gré, mal gré, les lionceaux restaient donc seuls pendant de longues heures.
Sages ? Au début, c'est-à-dire pendant cinq minutes, ils suivaient les conseils de leur maman. Et puis, vous savez comment sont les enfants : ils ont la tête trop petite pour que tous les conseils qu'on leur donne puissent y tenir. Alors, au bout de cinq minutes, ils avaient tout oublié et commençaient à faire les fous, à se battre pour rire, à se mordiller, à se sauter dessus, à piailler de toutes leurs forces. Bref, à faire tout ce qu'on leur avait recommandé de ne pas faire. Il faut reconnaître que les petits lions avaient une excuse. Et l'excuse, elle s'appelait Raki.

Tout le monde, dans la plaine des Yoroubas, connaissait Raki, le fennec. C'était une sorte de petit renard avec un long museau pointu, de mignonnes petites oreilles et, comme tous les renards du monde, une queue touffue dont il était très fier. Il courait plus vite qu'un lièvre et se montrait plus malin qu'un singe. Son grand plaisir, c'était de chasser les lézards cachés sous les pierres. Quand il ne chassait pas, il traînait par-ci, par-là, cherchant un compagnon qui accepterait de jouer avec lui. Quand il rencontra les deux lionceaux, presque aussi gros que lui, il se lia aussitôt d'amitié avec eux. Chaque jour, il guettait le départ de maman Braou et ,hop ! dès qu'elle avait tourné le dos on le découvrait sous le couvert du baobab en compagnie des petits lions. Son arrivée était toujours accueillie par un concert de miaulements de joie. Il faut dire que Raki, le fennec, était le plus drôle des copains que l'on puisse rêver. Son sac à bêtises était toujours plein à ras bord et il n'hésitait pas à s'en servir. Les lionceaux étaient malades de rire quand ils le voyaient loucher en fixant la pointe de son museau, sauter sur place comme s'il avait eu un ressort sous chaque patte, courir en rond en essayant d'attraper sa queue, ou marcher en baissant l'arrière-train pour imiter Shéva, la hyène.
En plus, il connaissait tous les animaux de la plaine des Yoroubas. Pendant des heures, il pouvait raconter des histoires et, comme il était bavard, il ne s'en privait pas. Quand il avait bien fait le clown, il s'allongeait à l'ombre près de ses deux petits camarades et parlait, parlait, parlait. Il arrivait même que les lionceaux s'endorment pendant qu'il leur racontait la palabre du Mamba noir, le grand serpent mangeur de rats, ou celle du Guépard qui file plus vite que le vent de la plaine, plus vite même que les gazelles les plus rapides. Oui, il arrivait qu'ils s'endorment, mais Raki aimait tellement parler que cela ne le gênait pas et il continuait à parler tout seul. C'est justement un jour comme cela, alors qu'il parlait, parlait tout seul pendant que les lionceaux dormaient en ronflant tout doucement que la chose est arrivée. Braou, la lionne, était partie depuis très longtemps. Il faisait de plus en plus chaud, de plus en plus sec et elle devait aller fort loin, jusque sur les rives de la rivière Ouémé pour espérer trouver une proie qu'elle pourrait capturer. Raki, qui parlait toujours, s'arrêta soudain. Son instinct lui disait qu'un danger invisible menaçait leur tranquillité. Il se dressa sur ses pattes et inspecta l'horizon. Hélas ! sa petite taille ne lui permettait pas de voir très loin. Heureusement, son long museau pointu qu'il levait vers le ciel, le renseigna à temps.

Shéva ! C'était Shéva la hyène qui approchait ! Il ne la voyait pas, mais l'odeur forte qui parvenait à ses narines ne pouvait le tromper. Shéva était là, tout près ! En fait, elle n'était qu'à quelques mètres d'eux, mais de l'autre côté du tronc du baobab, se pourléchant déjà les babines à la pensée du bon repas qui s'offrait à elle. Bien sûr, Raki aurait pu s'enfuir, abandonnant ses deux petits amis à leur triste sort. Mais Raki était un véritable ami, courageux et rusé comme savent l'être les renards. Sur la pointe des pattes, il fit le tour de l'arbre et se retrouva derrière Shéva qui ne l'avait pas entendu venir. D'un coup sec, il planta ses dents, petites mais pointues comme des aiguilles, dans la queue de la hyène qui poussa un cri de douleur et se retourna pour tenter de capturer son agresseur. Trop tard ! D'un bond, Raki s'était éloigné et, dansant sur place, narguait Shéva :
- " Shéva, grosse lourdaude, tu ne pourras jamais m'attraper ! Essaye un peu, pour voir ! "
Et il sautait, dansait autour de la hyène qui ne savait plus où donner de la tête, étourdie par ce tourbillon. Raki n'avait qu'un but : détourner l'attention de son ennemie des deux petits lionceaux qui s'étaient réveillés et miaulaient de peur, serrés l'un contre l'autre. Raki sautait et dansait toujours en s'éloignant peu à peu de l'arbre. Shéva le poursuivait mais le claquement sonore de ses terribles mâchoires ne rencontrait que le vide tant Raki était agile et rapide.
Quand ils furent, l'un et l'autre, suffisamment loin du baobab, Raki jugea que la plaisanterie avait assez duré, d'autant plus que la fatigue le gagnait maintenant. Mais Shéva était tellement furieuse qu'elle n'avait nulle envie d'interrompre la poursuite et ils couraient, couraient, couraient. Le baobab n'était plus qu'un petit point dans la plaine des Yorubas quand Raki, à bout de forces, réussit à se glisser dans un terrier abandonné. Ouf ! Il était temps, ses pattes refusaient presque de le porter. Hélas, le terrier était bien petit ! Raki se tassa au fond du trou, en espérant que Shéva, qui avait la vue basse, ne le découvrirait pas. La hyène n'avait certes pas de bons yeux mais son odorat très développé la mena tout droit à la cachette du fennec. Raki sentait son souffle à l'entrée du terrier et tremblait de tous ses membres. Shéva ne pouvait pénétrer dans le trou trop étroit pour elle, aussi Raki tentait-il de se ratatiner le plus possible mais ses oreilles, ses petites oreilles si mignonnes ! se trouvaient à portée de la gueule de Shéva !
Les crocs de Shéva saisirent les oreilles de Raki et, les quatre pattes fixées au sol, la hyène s'efforça de sortir le fennec du terrier. Raki, mort de peur, se gonflait le plus possible et s'accrochait aux parois de sa cachette de toutes ses forces. Shéva tirait, tirait, tirait, et Raki résistait, résistait, résistait, tant et si bien que les malheureuses oreilles du renard, si petites et si mignonnes, s'allongeaient, s'allongeaient, s'allongeaient à n'en plus finir.

Les choses se seraient très mal terminées si Braou, la lionne, n'avait eu la bonne idée de revenir au baobab où ses petits lui racontèrent comment leur ami le fennec leur avait sauvé la vie. Braou décida de donner une bonne leçon à la hyène et se lança à sa recherche. Il ne lui fallut pas longtemps pour apercevoir Shéva, toujours arc boutée sur le sol et bien près d'arracher le malheureux Raki de son abri. Il croyait sa dernière heure arrivée lorsque, soudain, les mâchoires de la hyène se desserrèrent et il retomba au fond du trou. Que se passait-il ? Un coup d'œil à l'extérieur le renseigna très vite : Shéva, l'arrière-train à ras de terre, fuyait aussi rapidement qu'elle le pouvait, poursuivie par Braou qui poussait des rugissement épouvantables. Toutes les deux disparurent à l'horizon dans un nuage de poussière ocre. Sorti du terrier, Raki remarqua qu'il entendait des bruits qu'il ignorait auparavant : le glissement de l'air sous l'aile des vautours, le souffle du vent dans les feuilles du baobab là-bas au loin, le halètement du guépard tapi dans les hautes herbes sèches, et même le frottement des écailles du Mamba noir contre les pierres brûlantes. C'était bizarre mais amusant..
Il se toucha les oreilles avec ses pattes et poussa un cri de désespoir : elles étaient devenues immenses, presque autant que celles d'un lièvre ! Quelle horreur ! Jamais plus il n'oserait se montrer aux habitants de la plaine !

Raki était désolé et pleura toutes les larmes de son corps. Mais le dieu Shango, pour le consoler et le récompenser de sa bravoure, lui affirma qu'il était bien plus beau ainsi et que, désormais, tous les fennecs porteraient de grandes oreilles qui rappelleraient à chacun le souvenir de Raki - le - Courageux. Et c'est depuis ce temps-là que les renards des sables arborent fièrement des oreilles bien plus grandes que celles des autres renards leurs cousins, qui sont un peu jaloux bien sûr.
C'est ce que m'a raconté mon ami Makou, le babalawo assis sous son manguier là-bas en Afrique, un soir où les chauves-souris tissaient leurs silences sur tout le village.

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A. KABIRI
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