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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)
 

REMANENCE Laure Olive

Fragments de mémoire séparés par le temps qui reviennent se lier aléatoirement. Ce soir, Mozart a Venise pour terme de résonance : vingt-cinquième symphonie. Intégrés sur tout l'espace de mes souvenirs, les violons – vibrations – sont en corrélation avec une nuit froide à Venise. Dynamique différentielle, fonctions d'onde de la mémoire.
Une nuit froide à Venise : phase liquide tendance gazeuse. Brumes. Le vent remonte des canaux noirs. Pavés mouillés. La brume étale sa densité sur l'espace virtuel qu'elle engendre. Ponts sans parapets, interfaces changeantes, dissolution de la pierre dans l'eau spectrale, recouvrement de la lagune.
Tristesse théorique ; empiriques sourires. Roulis perpétuel ; tangage constant. Résonance des éléments. Symétrie miroir des masques dans le brouillard.
Venise : agrégats touristiques d'été, gel des perspectives dans l'air glacé de l'hiver. Venise si triste ! Énergie basse. Et si gaie ! Génération spontanée d'émotions contrastées. Si pâle et colorée ! Venise partout pareille au point que l'on s'y perd, pourtant jamais la même, de canal en ruelle... Et je n'arrive pas à l'aimer. Puits de potentiel. Incompatibilité.
Ce soir, Mozart... Fosco, lui, n'aimait pas Mozart. Axiome. J'ai bien le droit de ne pas aimer Venise.
Deux décembre. Trois ans déjà ! Classification périodique des éléments de ma vie. Catalyse des souvenirs, diffraction des idées. Chemin complexe de la pensée.

Ab initio. C'était presque l'hiver à Paris, un matin, fin novembre. Trois ans déjà ! La lumière était diffuse au pont des Arts, grise et belle et jaune. La Seine parabolique s'en allait vers ses sinusoïdes. J'étais en avance. Aux colonnes de Buren, il n'y avait personne : appréhension du vide. Je marchai lentement sur cette drôle de piste d'envol à la symétrie brisée. A quoi servent les verticales ? J'avais rendez-vous avec l'ami Hilbert. Je lui ai rendu son parapluie. On est allé boire un petit noir au comptoir. Evaporation odorifère de la substance veloutée. Diagonales pyramidales près de la Cour carrée. L'ami Hilbert a fusionné avec la foule du musée.
J'ai traversé les Tuileries. Au musée du Jeu de Paume, la densité n'était pas forte.
Palindrome inceste s'intitulait l'œuvre de Tunga, énorme, une salle entière de fils de cuivre, de baquets de métal, de poussière de charbon, de crochets. Une œuvre magnétique, rousse et brune, chaude et métallique. "Porteurs de stimulateur cardiaque, tenez-vous éloignés", prévenait un panneau à l'entrée.
C'est là que j'ai rencontré Fosco, rencontré au sens propre ! En rotation trigonométrique autour de l'immense sculpture qui tenait nos yeux magnétisés, nous sommes entrés en collision et nos atomes se sont fait crochus. Mais j'étais tombée, c'est la loi de la pesanteur ! Chute sans gravité ; les gardiens étaient hilares. Une douleur postérieure ; j'évaluai le phénomène à un changement de couleur immédiat.
Fosco m'a suivie. Relation bijective. Nous nous sommes trouvés sur le pont des Arts à regarder la Seine. Etat de transition. Théorème de l'amour, pas de précipitation. Analyse formelle des sentiments. Equation à deux inconnus. Résolutions, fluctuation, instabilité, excitation, et puis réaction, approche, convergence. Ma fesse était toujours marquée par l'hématome du Jeu de Paume. C'était le deux décembre... ivresse de l'amour... le corps chaud de Fosco... transfert de charges... échange de la matière... théorie des corps... énergie de liaison...

Depuis, nous respirions dans la même orbitale. Nous optimisions notre relation. Réciprocité, énergie de liaison. L'automne s'est dissous, l'hiver s'est formé. Fosco et moi voguions sur la même longueur d'onde ; nous projetions notre amour sur les axes de Paris qui cristallisaient : phase solide de notre amour. Fosco et moi, termes covalents ; moi et Fosco, recouvrement. Au carnaval, nous sommes allés à Venise. Chant magnétique de la lagune. Symétrie miroir des masques dans le brouillard. Le corps chaud de Fosco, dans son studio de la Giudecca. Ivresse de l'amour, sans précipitation. Le roulis continuel, le tangage persistant. Beauté sérénissime. Je n'aime pas Venise : équation insoluble ! Interpénétration, état d'apesanteur, Venise dans la brume. Effets de solvants, dérive des sentiments, amplitude physique de nos corps transpirants : phase liquide de notre amour. Structure homogène de nos corps mélangés, géométrie optimisée. Amour exponentiel !

Nous sommes revenus aux Tuileries. Le printemps est arrivé : sublimation de notre amour. Nous avions atteint notre barrière de potentiel. Résolutions, fluctuations ; une fréquence négative entraîne une vibration imaginaire. La probabilité de présence de Fosco était de plus en plus incertaine. Dans un premier temps, distance d'équilibre : un jour sur deux, un jour sur trois, nous suivions, anxieux, la courbe de notre dissociation. Au Jeu de Paume, nous avons fait notre mise au point ; nous sommes ressortis, fragments séparés.
Effet tunnel : pas de solution. Je cherchai des substituants : sans effet. Zéro absolu. Condensation de mes larmes sur l'hyperbole de mon chagrin. Vibration imaginaire, anti-matière. Douleur résiduelle, peur du vide, consolation dans la vibration des violons de Mozart.

Ce soir, Mozart... Deux décembre, trois ans déjà ! Refoulement périodique des chagrins de ma vie. Pourquoi ce soir Venise résonne-t-elle avec Mozart ? Il paraît que Venise s'enfonce. Vivrons-nous assez pour voir son hydrolise ? Sa virtualisation ? Sur la courbe du temps, combien d'étapes encore pour qu'elle se mue en légende ? Pour qu'elle soit Venys, Atlantise ? Pour percevoir sous le champ de ses ondes l'harmonie virtuelle de ses palais dissous ? Et lorsque la marée montera dans la lagune, quels chants monteront de la cité engloutie ? Un concerto de Vivaldi ? Un rire de carnaval ? Ou la vingt-cinquième symphonie de Mozart ? Peut-être qu'alors je réussirai à l'aimer ; oui, sans doute, alors je l'aimerai, la ville d'algues et de féérie, la ville au souvenir englouti.

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