En bas, il y a la mer qui mugit, comme d’habitude ; ce soir le vent, au lieu de le hurler, murmure son chant plaintif. Quand il fait une pause, le son de ton souffle régulier me parvient, ce très léger ronflement qu’en six mois j’avais oublié. Dans la pièce à côté, tu dors. J’ai entendu bien des choses sur les prisons du Costa Rica, mais ce qui t’est arrivé, je ne veux pas le savoir. De toute façon, tu as l’étoffe de ceux qui s’en sortent ; tu t’en remettras.
Il me suffit de regarder autour de moi, les objets entassés dans cette maison du bout du monde, donnant sur les bruyères et les rochers gris, qui racontent ton histoire d’homme qui a tout vécu, qui est revenu de partout. Des livres, des photos, des notes bien sûr, mais aussi des instruments de musique aux formes torturées, des papillons épinglés, couleur de poussière, des masques hiératiques, d’autres, grimaçants, des plateaux d’argent repoussé, des bracelets de cuivre, des cornes de narval, de rhinocéros, partout des monstres, accrochés aux murs dans des cadres insolites, ou domptés à jamais, prisonniers de petites boites empilées : mygales, volucelles, scolopendres ; peaux de naja, gymnotes empaillés, scorpions, sauterelles, tritons, orthoptères...
Tu dors. Quand tu te réveilleras, tu auras perdu deux êtres proches. Te remettras-tu de ça aussi ? A vrai dire, peu m’importe. Mais sois rassuré ; tu sais bien en lisant ces lignes que c’est la dernière blessure que je t’inflige.
Maintenant que tout est – presque – fini, je me sens parfaitement calme. J’espère seulement avoir le temps d’achever cette lettre.
Si, toi et moi, nous n’avions pas prêté foi aux divers bruits de ces derniers jours, rien de tout cela ne serait arrivé. Mais c’est sans doute mieux ainsi. De toute façon, il serait arrivé autre chose. Cette violence, je l’avais en moi, elle aurait fini par éclater, tant elle me brûlait et me déchirait.
Et puis, à vivre près de la mer, ne finit-on pas par entendre les voix des sirènes, par s’y précipiter à corps perdu, pour peu que dans leur chant l’on découvre quelques notes en accord avec nos désirs, avec nos terreurs profondes ? Les sirènes et les rêves sont taillés dans la même écume.
C’est toi qui as voulu que je vienne m’installer ici quand tu es parti au Costa Rica, que je vienne garder ta maison. Ce n’est pas un reproche que je te fais. J’ai bien tenté de lutter un peu, mais j’ai accepté. Peut-être à cause de l’urgence de te cacher cette pulsion sur laquelle je n’avais aucune prise, mais que j’étais obligée de taire ; peut-être pour me faire mal, pour rendre ma douleur plus insupportable, parce que l’objet de mon désir serait plus proche, à portée de main, mais plus inaccessible que jamais.
Je me suis laissé faire, docile, comme d’habitude furieusement passive. Je n’ai pas compris d’où t’est venue cette lubie que je doive garder ta maison de Portsall. Tu n’y es jamais venu très souvent ; et puis ton fils, de Brest, pouvait bien y faire un saut de temps en temps pour la surveiller. Qu’y avait-il de différent dans ce nouveau voyage ? C’est vrai que tu ne savais pas exactement quand tu reviendrais. Sans doute avais-tu besoin, avant d’aller te perdre dans la jungle, de savoir que je serais là, à entretenir ton feu. Et ton feu, je l’ai bien senti, ce n’est pas à Paris que tu voulais qu’il brûle, dans notre appartement qui est beaucoup le mien, mais ici, dans cette maison qui est ta maison. Peut-être tout Ulysse a-t-il besoin, pour continuer ses périples, d’une Pénélope qui l’attend. Pénélope... mon Dieu, si tu avais su !
Tu sais, ils ont été durs, ces mois d’hiver passés seule dans ce pays de vents et de déferlantes, dans ce climat de brumes et d’humidité. Moi, fille du soleil, la proximité de l’océan furieux qui vient assaillir par longues étreintes mouillées les pâles plages de sable blanc m’a chavirée ; et la présence entêtante du noroît plaintif, et les mouettes geignardes, les mugissements des lames que brisent les récifs chaotiques dans des gerbes d’écume, plus immaculées encore que le sable, giclant horriblement, le sang blanc de la mer.
Mais surtout, surtout, dans ce paysage de fin du monde, il y avait le voisinage d’Hippolyte, dont l’image, comme un spectre, est venue m’obséder avec chaque rafale de vent.
Hippolyte... Voilà, je l’ai nommé. Et ce qui est fait est fait. Non, attends, ne t’énerve pas en pensant à lui. Attends, tu vas savoir...
Pourquoi m’avais-tu caché l’existence de ton fils, au début de notre liaison ? Ce n’est même pas toi qui m’en as parlé le premier, t’en souviens-tu ? Pressentais-tu le danger qu’il représentait ? Je ne crois pas. Je n’y avais d’ailleurs pas attaché d’importance jusqu’à ce jour maudit où il a passé notre porte pour venir s’installer chez nous à Paris. Et je ne crois pas que ce jour-là, tu aies remarqué mon trouble, ma rougeur, ma pâleur, les mots qui me manquaient. Comment as-tu pu être aussi aveugle, jour après jour, pendant toutes ces années ? C’était encore presque un adolescent, à l’époque, fier, farouche et droit, réservé et charmant. Il était sans doute naturel que je ressente une émotion, violente et éphémère, devant la beauté de cet éphèbe. Mais je dus vite me rendre à l’évidence : ma passion n’était pas éphémère. Plus, les jours passant, je le regardais, plus il attirait mon regard. Son image ne me quittait ni de jour ni de nuit. J’épiais sans relâche ses traits, le son de sa voix ; j’évitais avidement de rencontrer ses yeux. Quand tu n’étais pas là, j’allais le regarder dormir, j’approchais ma main de sa joue pour sentir sa chaleur ; je passais des nuits les yeux écarquillés et des jours de fatigue où ma mauvaise humeur n’en éclatait que plus aigre. Car pour lui cacher, pour te cacher cette rage qui me brûlait le sang, cette ardeur qui me glaçait d’horreur pour moi-même, qui me terrorisait, je me fis acariâtre, désagréable, mesquine. Ça, bien sûr, tu as été obligé de le remarquer. Je n’ai pas mis longtemps à vous faire croire à tous deux que sa présence m’était insupportable. Et elle l’était, c’est vrai, car je ne vivais plus ma vie, il n’y avait plus qu’une chose qui occupait tout mon temps, toute mon énergie : combattre ce feu dévorant en moi, mais qui s’alimentait à l’infini de mon amour, de mon remords, de ma furie.
Comme je t’ai détesté d’être aussi aveugle ! De croire toutes les bassesses que j’inventais sur lui, de ne pas te rendre compte de ce qu’il en était vraiment, que c’était, lui, un être exceptionnel, intelligent, fin, honnête, et que moi, j’agissais comme une traînée, perverse et hostile. Que tu as été injuste avec lui, jusqu’au bout ! J’entends encore le ton sévère et méprisant de ta voix quand, avant de partir au Costa Rica, tu m’as dit ne pas vouloir lui confier la maison, car c’était un écervelé, un jeune prétentieux que rien n’intéressait à part faire l’imbécile en hors-bord ou le fou à moto. Un indécis qui parlait toujours de découvertes, de voyages, de Chine ou d’Amazonie, et qui n’avait jamais eu le courage de mettre ses projets à exécution.
Ne t’es-tu donc jamais rendu compte à quel point Hippolyte t’admirait ? A quel point ta personnalité active et débordante a inhibé sa personnalité. Il t’aimait énormément, tu sais, et il t’admirait. Trop, beaucoup trop. Il avait peur de ne pas être à la hauteur, de ne jamais réussir à t’égaler. Que crois-tu qu’il cherchait sur sa moto ? Hein ?! Non, pas à fuir la réalité, pas non plus à épater copains ou copines. Il voulait être un champion, voilà ce qu’il cherchait, il voulait exceller dans un domaine qui te fût parfaitement étranger, pour ne pas rivaliser avec toi, mais avoir droit à un peu de considération de ta part. Et toi, au lieu de ça...
Tu as remarqué, n’est-ce pas ? Je parle de lui au passé. Oui. A quoi sert de te ménager ? Au fond, je suis sûre que tu surmonteras cela aussi.
Où en étais-je ?
Quand tu as, à cause de moi, envoyé ton fils poursuivre ses études à Brest, j’ai enfin pu reprendre souffle, un peu. Mon amour était toujours là, dans chaque cellule de mon corps, mais la distance l’enveloppait d’un peu de cendres. Il me brûlait moins. Très vite cependant, j’ai dû me rendre à une autre évidence : je ne t’aimais plus. J’aurais pu te quitter, bien sûr. Mais à quoi bon ? Le bonheur avec ton fils m’était de toute façon interdit. Et cela m’aurait retiré toute possibilité de le revoir un jour, même si je voulus me faire croire que je désirais être séparée de lui à tout jamais. Je me suis donc contentée de conserver, en ta personne, une pâle approximation de ton fils. Tu t’es rendu compte du changement qui s’est effectué en moi après ce départ. Je suis devenue docile, j’ai accepté tous tes caprices, j’ai quitté mon boulot pour me consacrer à tes travaux. Tu as cru que je faisais tout ça pour te remercier de m’avoir débarrassée d’Hippolyte. Pauvre idiot ! Ce n’était qu’indifférence. Je ne t’en veux pas, tu sais. Au bureau, je m’ennuyais de plus en plus, et travailler avec toi me permettait de combler le vide de mes sentiments pour toi par une satisfaction intellectuelle ; et puis il y avait un peu d’orgueil d’être liée au savant glorieux que tu es. Je sais bien que c’est une gloire toute relative – sans vouloir te vexer –, au sein d’un cercle très restreint d’ethnologues et de botanistes. Mais ça me suffisait.
Ah, Portsall en hiver ! L’humidité grinçante, la pluie qui tambourine, qui tinte, qui rebondit, le grondement de la mer, le hurlement des cornes de brume. Et cette voix dans ma tête qui ne voulait pas se taire, qui me battait les tempes, cette voix qui restait prisonnière de ma gorge, quand j’aurais voulu crier à en mourir mon amour, et livrer le nom d’Hippolyte aux vagues, aux embruns, au vent, aux cormorans. Au lieu de quoi je restai recluse, de plus en plus recluse, veillant comme un dragon malfaisant sur tes trésors, en écoutant passer les nuits.
Hippolyte venait me voir assez régulièrement. J’essayais d’être plus douce, mais il avait gardé contre moi toute la rancœur accumulée à Paris. Et puis j’étais obligée de rester froide, pour ne pas me trahir. D’ailleurs, sa seule vue me glaçait. Dès qu’il arrivait, j’étais à nouveau prise d’horreur pour moi-même, pour l’indécence de mon amour qui semblait vouloir flétrir cette si belle fleur de jeunesse, pour les souffrances que dans mon égoïsme je lui avais infligées. Dès qu’il était reparti, c’était une nouvelle flambée de passion et de colère qui m’assaillait, colère contre moi, contre le monde en général, contre toi qui étais parti, contre lui qui m’avait à peine regardée.
Quand nous avons commencé à ne plus avoir du tout de nouvelles de toi, Hippolyte est devenu plus tendu. Il venait me voir plus souvent ; et moi, indifférente à ton sort, je souffrais de plus en plus à chaque fois que mes yeux le touchaient. J’aurais voulu mourir, tant je comprenais que jamais, jamais, je ne pourrais le toucher de plus près. Je dépérissais, ne sortant presque jamais, mangeant à peine, dormant moins encore. Hippolyte me haïssait sans doute, mais il a fini par alerter Yvonne qui m’a exaspérée à venir me materner tout le temps, comme si elle me surveillait.
Quand, la semaine dernière, Hippolyte est venu m’annoncer qu’il partait à ta recherche, j’ai failli suffoquer, et j’ai dû m’agripper aux accoudoirs pour ne pas me jeter à ses pieds, lui embrasser les genoux et le conjurer de ne pas m’abandonner. Mais je n’ai pas pu empêcher ma voix de se faire suppliante quand je lui ai demandé de rester. Il a eu un petit rire sardonique. “Ma présence a donc quelque intérêt pour toi ?” a-t-il répondu. Quelle ironie dans sa phrase ! Quelle gifle, quelle torture ! Je l’ai regardé remonter sur sa moto, et je me suis affaissée là où j’étais, sous la fenêtre, dans un état de demi-inconscience. C’est comme ça qu’Yvonne m’a trouvée.
Et puis nous avons appris ta mort. C’est drôle d’écrire ça alors que tu dors dans la pièce à côté, le plus vivant de nous tous. Il n’empêche, on nous a annoncé ta mort. T’ai-je dit que c’est Ariane qui m’a téléphoné pour me donner la nouvelle ? Oui, Ariane elle-même, ma sœur Ariane. Elle bosse aux R.G., maintenant, figure-toi, ma douce frangine, dans le secret des dieux. Sa voix était grave quand elle m’a raconté qu’on avait retrouvé les corps massacrés de tes copains de l’expédition, parmi lesquels on croyait que tu étais. Mais j’y ai senti une jubilation si intense que j’en ai eu un haut-le-cœur. Il fallait que ce soit une joie sauvage et délétère qu’elle ressente pour m’appeler aussitôt la nouvelle tombée, dans l’intention à peine déguisée de me lacérer, pour qu’elle rompe le silence instauré entre nous depuis que tu as été assez ignoble pour la quitter pour moi, et que j’ai été assez stupide et égoïste pour me laisser séduire. Ce n’est pas sa réaction qui a failli me faire vomir. C’est de mesurer soudain l’absurdité de ma vie, dans ce cri d’amour pour toi, lancé à travers les années, et qui s’était transformé en rugissement de haine, envers toi, envers moi. Cette absurdité, qui rejaillit sur le destin de tous ceux qui m’entourent.
Tu sais que je suis allée voir Hippolyte à Brest. Yvonne te l’a dit. C’est elle qui m’a emmenée, j’aurais été bien incapable de conduire. Je trouvai ton fils hagard, un télégramme à la main ; une autre bonne âme s’était chargée de lui annoncer qu’on t’avait découpé à la machette au cœur de la forêt vierge. J’aurais voulu lui prendre le visage dans les mains, et le couvrir de baisers. Je crois que j’aurais pu, sous prétexte de le consoler. Mais je me suis retenue. Par contre, je n’ai pas retenu mes mots, ni mon cœur, ni mon âme. Tu étais mort, et lui il était là, si vivant, si jeune, si beau. Je lui ai dit que je l’aimais. Oh, pas comme ça, pas un simple “je t’aime”. Je lui ai murmuré, je lui ai hurlé des mots brûlants, fiévreux, des mots dont la fulgurance était accrue par toutes ces années de mutisme et de mensonges.
Et sais-tu ce qu’il a fait, ce fils que tu méprises tant ? Il a tendu un doigt impérieux et m’a dit : “Sors d’ici !” C’est tout. Et sais-tu ce qu’il a fait, ce fils que tu juges indigne ? Il ne t’a rien dit de tout ça, il a voulu m’épargner ta colère, il a voulu t’épargner du chagrin.
Après ton coup de téléphone d’Orly, hier soir, je n’ai pas dormi de la nuit. J’étais rongée par ton retour imprévu dont je redoutais les conséquences, mais plus encore, écorchée par le souvenir de la voix d’Hippolyte : “Sors d’ici!”. Cela résonnait en moi comme un coup de poing répété au ventre. Quand je suis allée te chercher à la gare ce midi – bien sûr, je voulais te voir avant Hippolyte, trouver une parade – j’ai mis ma pâleur et ma nervosité sur le compte des émotions contradictoires de ta soi-disant mort et de ta fausse résurrection. Mais tu n’as pas été long à comprendre que mes soupirs, à contre-temps du récit de tes malheurs, n’avaient rien à voir avec toi. Tu as voulu percer mon mutisme ; je ne voulais rien dire, je ne t’aurais rien avoué. Mais peut-être que sans l’aide involontaire d’Yvonne, je n’aurais pas inventé cette nouvelle calomnie.
Oui, j’ai entendu Yvonne te raconter qu’elle m’avait trouvée à demi-morte, après avoir vu Hippolyte traverser le village en trombe, et que je ne pouvais rien dire de cohérent à part une phrase qui revenait sans cesse : “Non, Hippolyte, non !”. Qu’est-elle allée se mettre en tête ? Ce que toi, tu t’es mis en tête, je l’ai bien vu quand tu m’as demandé ensuite ce qui s’était passé avec Hippolyte. Et je l’ai amplifié, sûre que cela allait ressembler à ce que tu avais envie d’entendre.
Si mon écriture tremble en ce moment, c’est que je suis prise d’un rire nerveux. Mon pauvre vieux ! Oui, vraiment, jusqu’au bout tu auras été aveugle. Comment as-tu pu croire un seul instant qu’Hippolyte m’avait violée ? M’as-tu regardée ? Oui, quand tu es parti il y a six mois, j’étais encore relativement belle ; mais maintenant, avec ces cernes affreux sous les yeux, avec cette peau tirée et blafarde, avec ces rides aux plis des lèvres qui me défigurent... Et lui, si beau, si majestueux ; crois-tu qu’il ait besoin de s’attaquer à une femme vieillie pour assouvir sa virilité ? Crois-tu qu’il m’ait jamais désirée... qu’il ait jamais daigné me regarder ?
Il n’empêche, tu m’as crue, une fois de plus, contre toute évidence. Et si, quand il est venu te voir cet après-midi, je me suis terrée, incapable d’oser même imaginer avoir le courage de me retrouver face à lui, si je n’ai pas entendu tes mots exacts, par contre les éclats de ta voix déchiquetée par la rage, par l’abjection devant cet acte incroyable – auquel tu as pourtant cru – sont parvenus jusqu’à moi. J’ai bien compris que tu le chassais, que tu le condamnais à l’exil loin de toi, sans penser une seconde à le laisser se défendre. De toute façon, j’ai bien compris aussi qu’il n’aurait rien dit contre moi. Il est trop intelligent pour ne pas avoir deviné que cela n’aurait servi à rien, que depuis le début, tu croyais tout ce que je disais sur lui, parce que cela correspondait à l’image que tu t’étais formée de ton fils.
Ce qui est fait est fait. J’ai des remords, oui, qu’importe ?, puisque tu ne me pardonneras pas. Après le départ d’Hippolyte, tu t’es couché tout de suite. Depuis, tu dors. Il y a quelques heures, on est venu me dire qu’Hippolyte avait raté un virage, sur la route de la falaise. On a retrouvé son beau corps disloqué par sa chute sur les rochers gris, léché par les vagues qui cherchaient à l’avaler, ainsi que les restes broyés de sa monture de fer. Je n’ai pas voulu qu’on te réveille. Tu trouveras son cadavre, ou ce qui en reste, chez Yvonne. Le mien, tu le trouveras sans doute ici même, devant cette lettre. A moins que le poison ne mette un peu plus de temps que prévu à faire son effet. Si j’ai trop froid tout à l’heure, j’irai dans mon lit. Je ne veux pas me jeter dans la mer. Je suis indigne de mêler mon sang à celui d’Hippolyte. Mais Hippolyte est mort. Je ne peux plus supporter de rester en vie.
Il y a, paraît-il, de grosses traces de glissade près de l’endroit d’où sa moto est tombée, il ne semble pas qu’il ait volontairement quitté la route. Moi, en tout cas, je ne crois pas qu’il se soit suicidé. Tu sais, il y avait bien un peu de vent, ce soir, mais il ne pleuvait pas. Et Hippolyte savait comment manier une moto. Il faut qu’il ait été drôlement ébranlé pour manquer ce virage...