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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)
 

SE PERDRE Burlot Mary


3 Septembre:
Apolline, 25 ans, habite Tahiti Way, Los Angeles. Elle vit avec son mec, tous les deux sont français. Ce matin elle va bosser comme d’hab. Lavée, repassée, habillée et maquillée, elle grimpe dans sa Golf noire décapotée. Elle arrive chez lingus.com, sa boite, va direct à sa place, un bout de table entre deux cloisons bidons. On appelle ça un "cubicle". En effet, c’est cubique: un mètre de haut, un mètre de large, un mètre de fond. Son boulot n’est pas compliqué; elle doit cracher des lignes de codes. Elle connaît le langage, elle a appris la chanson et comme tous les jours, elle pond du virtuel. A midi, elle retrouve une quinzaine de gars et quelques nanas sur une terrasse. Elle mange des pâtes. Elle se sent bien, au soleil, à discuter de la vie. Elle a quand même fini, après trois ans ici, à mater l’anglais et aujourd’hui ça lui sert. La boite, c'est une start-up, jeune société, qui peut devenir énorme ou se casser le nez. On lui a promis des stock-options, bouts de papier censés représenter de l’or. Mais Apolline s’en fout pas mal, elle est contente de son salaire et puis, ce n’est pas loin de chez elle. En vingt minutes, ils ont finit de manger et c’est le moment de réattaquer. 21 heures, elle se taille. Elle passe à l’appart mettre son deux pièces. En Septembre, il fait encore chaud. Elle rejoint sa bande près de la piscine.
Au 10876 Tahiti Way, une dizaine de français vivent tranquilles, ils sont tous potes. Au milieu des buildings, il a deux-trois bassins et puis un jacuzzi. Il y a aussi un coin barbec, une salle de gym, un sauna. C’est sympa, caché sous les arbres, en face du port de Santa Monica. Ce soir, Apolline est crevée, c’est comme ça, c’est lundi. Elle fait quelques longueurs et va se blottir contre son homme. Elle lui raconte un peu sa journée, lui dit qu’elle est drôlement heureuse, là sous les palmiers. Il écoute, rassuré. Il se dit que pour une fois Apolline ne le gonflera peut-être pas avec ce bébé qu’ils voudraient, sur la vie, la mort, l’amour et tout le reste. Apolline soigne sa glande tyrolienne, parait que c'est ça qui cloche, qui l'empêche d'être en cloque. Lui, il attend, il voudrait bien être papa, mais il laisse faire le temps. Alban, il est beau, il est grand, et puis il est vachement intelligent. C’est la force tranquille, le mec règlo qui n'a pas de vagues à l’âme. Il a la tête sur les épaules, les épaules bien carrées, le ventre un peu trop rond, des jambes longues, musclées et les pieds sur terre. Il est collé à Apolline depuis sept ans déjà. Ils se sont connus dans le Nord, quand ils avaient 18 ans. Apolline avait quitté les jupes de sa mère, son père, son frère, son chat et le Lyonnais pour courir, à Lille, derrière ses études. Apolline est blonde ou plutôt blondasse. Elle n’est pas très grande sans ses chaussures de drag queen. Elle a du charme, des yeux qui retiennent les regards. Un corps musclé, le dos large. Quelquefois elle est presque belle, elle a quelque chose qui attire les mecs. Mais depuis sept ans qu’elle est avec Alban, les mecs ne la regardent plus vraiment ou bien ils la regardent comme on regarde une copine. C’est pour eux une nana macquée, interdiction de toucher. Apolline, ce soir, se fout pas mal de ce que pensent ses potes. Il y a là Olivier, 30 ans, qui s’est trouvé une belle petite poupée. Il prépare le barbec. A côté, c'est Manu, tout maigre, et puis Sylvain, son meilleur copain. Chacun a ramené des trucs et comme très souvent, la bande va se rassembler pour bouffer des saloperies de burgers. Elle ne connaît pas tout le monde, aujourd’hui. Il y a des nouveaux qui viennent d’arriver au Lycée Français pour être prof à la rentrée. Comme chaque année, au début de l'été, plusieurs se sont cassés, retour en France, finies les vacances. Et puis en Septembre, des nouveaux, tout frais, tout étonnés d'être là, ont débarqué. Faut refaire connaissance, apprendre à s'apprécier. Apolline a un début de migraine. Elle tape quand même la causette avec ses copines. Alice, la Suisse, Maggie de Normandie et sa colloc Julie. Elles se préparent un samedi au spa coréen du quartier. Elles vont passer quelques heures à se faire tripoter, se ramollir la peau, et surtout elles vont causer. Apolline engloutit un burger avec fromage carré. Elle picore des chips, boit quelques verres d’Absolut Mandarin. Elle sait bien que si ça continue, elle va se transformer en bonhomme Michelin. Elle a déjà chopé six kilos depuis qu’elle est là. Tous les matins elle commence un régime qui finit dans le jacuzzi. Elle quitte l’assemblée vers minuit. Laisse Alban, qu’est lancé et qui finira sûrement bourré. La semaine commence bien. Elle prend deux aspirines, une douche, un bouquin et se pieute. Vers quatre heures, Alban rentre, un peu allumé. Elle le sent se coucher et l’entend ronfler.
Le matin en se levant, elle voit le sac de Dimitri, il doit dormir dans l’autre chambre. Il a sûrement trop bu, il n'a pas dû pouvoir rentrer chez sa vieille à qui il sous-loue une piaule à Culver City. Dimitri bosse avec Alban et Manu. Ils sont eux aussi dans une start-up. Ils sont une petite dizaine, font des sites internet. Ca marche pas mal. Ca paye aussi pas mal. Apolline avale un kiwi, paraît qu'il y a des vitamines dedans. Faut qu’elle se magne, la femme de ménage va débarquer. Elle n’aime pas la croiser, elle se sent mal à l'aise face à elle. Petit bourgeoise friquée qui ne peut même pas passer l’aspi, récurer les chiottes ou laver ses culottes, les caleçons de son homme. Mais à quoi sert le fric si elle ne peut pas le claquer? Quelque part, ça la dérange de gagner plus de tunes que ses parents. Elle n’est pas née dans la misère. Ses parents, quand elle était petite, c’était plutôt le genre baba cool, grosse barbe, cheveux longs, patte d'eph. Elle se souvient des manifs contre le nucléaire, des marches contestataires. Il y a cinq ans quand son petit frère a lui aussi mis les bouts, ils se sont retrouvés à deux, un peu comme des cons. Alors ils se sont jetés dans un million d'activités. Papa apprend l'anglais, l'accordéon, la navigation. Il s'occupe aussi d'un festival d'été, se bat contre la mondialisation, le FN, contre tous les cons. Maman est à fond dans l'ancien club de natation d'Apolline. La voilà maintenant présidente. Grosses responsabilités. Ils ne voient pas le temps passer entre les apéros, les gueuletons, les soirées, et le boulot. C'est déjà neuf heures. Apolline se douche et puis se mouche. Bah oui, elle a un rhume. C’est sûrement la clim à son boulot, ils sont malades, ils mettent le truc à fond. La voilà repartie pour une nouvelle journée. Elle va passer neuf, dix ou onze heures devant son écran, à bouger les doigts, les yeux. Son mètre cube se trouve dans une grande pièce. Ils sont dix là dedans, tous développeurs, tous à peu près le même âge, le même salaire et la même ambition. L’ambition d’avoir un jour un bureau, un vrai, avec quatre murs, une fenêtre. Parce que dans cette pièce à la con, il n'y a pas de fenêtres, ils sont éclairés par des gros néons glauques. Il n'y en a pas un qui est cent pour cent ricain dans le tas. Il y a quelques Européens, deux-trois Chinois, et puis le paquet d’Indiens. Ce matin le chef d'Apolline lui a demandé de passer le voir. Il va y avoir du changement dans sa vie. La boite a un nouveau client sur Paris. Ils ont besoin d’un développeur là-bas. Ils ont pensé à elle, comme c’est son pays, sa langue. Ca ne sera pas long, quelques semaines, un mois, pas plus. On lui a expliqué que ça pourrait lui faire monter des échelons. On lui a mis la pression, il n’y a pas moyen de dire non. Elle se demande si ça lui fait plaisir ou pas. D’un coté, elle va pouvoir revoir son frangin qui habite Paname, descendre dans le Beaujolais revoir papa, maman. Elle va peut-être pouvoir passer chez ses cousins, oncles et tantes, grands-parents. Et puis, sur Paris, elle a plein d’amis, alors elle se dit qu’un petit mois là-bas, ça pourrait être sympa. Mais d’un autre coté, elle va quitter son Alban, ses palmiers, ses tongues. De toute façon elle a moyen le choix. Si elle dit non, fini l'ascension, pas de promotion. Alors ce soir elle va dire à Alban que dans six jours elle prend l’avion Los Angeles-Paris. Il va peut-être râler un peu, ça fait quand même un moment qu'ils n'ont pas dormi séparés. Jamais ils ne se quittent, ça va pas être facile. Pour le moment elle continue sa vie. Elle s’est inscrite dans un club de natation, elle va deux fois par semaine, le midi, faire des longueurs avec une cinquantaine de gens. Avec elle, il y a des pépés de soixante-dix ans qui ne doivent pas carburer qu’à la vitamine C. Ils sont carrés et tout bronzés. Elle lutte pendant une heure pour les rattraper. Sinon le soir, Apolline, Alban et les autres de la bande ne font pas grand chose. Ils critiquent sans arrêt les ricains, et bouffent des conneries en matant des DVDs. Ils ne sortent pas ou très peu, ils font juste des apéro-bouffes chez les uns, chez les autres. Leur vie est très douce, très ensoleillée. Lever à midi, le week-end, ils vont sur la plage prendre leur petit dej. Après-midi soleil et soirée bouteille. Ils carburent à l’Absolut, tous les parfums leur plaisent. Le dimanche, ils vont faire un volley, les pieds dans le sable, ça délasse. Des fois, ils partent en week-end. Des fois, c’est Vegas, des fois c’est des parcs, des fois c’est le désert. Ils se marrent bien, ils boivent bien, ils mangent bien. Ils n’ont pas d’ennuie, pas trop d’emmerdes. Comme ils sont tous sans famille ici, ils ont adopté ceux d’Alice, la seule à avoir bougé avec ses vieux. Ils ont un grand jardin et c’est souvent chez eux qu'il y a des soirées. Sa mère est instit, son père journaliste. Ils sont cools et écoutent avec attention les petits tracas de cette jeunesse dorée, un peu pourrie par le fric. Lundi, il est maintenant dix-neuf heures et Apolline quitte son PC. Elle va s’envoler, dans quatre heures, pour la France. Ca fait un an et demi qu’elle n'est pas rentrée. Elle a pris son vieux blouson bien élimé, fait longtemps qu’il n’est pas sorti. Il a triste mine, elle va l’échanger, dés son arrivée. Elle rentre vite à l’appart, choper sa valise. C’est Alban qui va la conduire. Il en a gros sur le coeur, il y a son Apolline qui s’envole, qui le plante là. Il a bien compris qu’elle n’avait pas le choix. Les voila s’embrassant sous le panneau des départs. Ils ne veulent pas se quitter, savent même pas quand ils se retrouveront. Apolline n’a qu’un billet aller. Ils ont les boules, mais faut se séparer. Voila Apolline dans l’avion, un peu nostalgique. Elle appellera Alban à son arrivée. Paris, aéroport de Roissy, complètement déphasée, Apolline prend le taxi, direction l’hôtel. Elle attaque dès demain, faut pas qu’elle traîne. Elle rentre sans détour dans la capitale, dans cette ville de stressés. En plus, ce soir il pleut, il fait froid, il y a du vent et elle a un bouton sur le nez. Apolline est chez le client. Elle a ressorti son tailleur. Elle est un peu coincée dedans. De toute façon elle n’a jamais été très a l'aise dans ce genre de vêtements. Toute la journée, elle bosse comme une folle. Elle ne voit même pas que dehors il fait beau. Il n’y a pas plus de fenêtre à Paris qu'à Los Angeles dans les salles de développeurs. A croire que voir dehors pourrait les déranger, leur faire perdre la ligne, leur couper l’inspiration. Quand elle sort à vingt heures, il fait noir, ça caille. Elle va prendre un pot avec Pierre, son frangin. Ca lui fait du bien. Tous les deux, ils s'aiment bien. Lui, vient d’attaquer la deuxième année du Conservatoire National d'Art Dramatique. Il avait passé trois ans dans le sud, Conservatoire Régional. Là-bas il s’était refait une santé, perdu les trente kilos qu’il avait en trop, et forgé un moral d’acier. Ils discutent tranquillement toute la soirée. Ils se sont toujours adorés, mais ils ont chacun leurs idées et c’est arrivé qu’ils se rentrent dedans. Là, ils sont peinards, parlent de leur enfance autour d’un café. A minuit, ils partent se coucher. Apolline bosse comme ça toute la semaine. Elle voit des potes, ça lui fait plaisir. Elle ne passe pas un soir toute seule, ça vaut mieux, sinon bonjour l’angoisse. Les chambres d’hôtel, ce n'est pas fait pour rendre joisse. Vendredi elle prend le train direction Lyon et puis le Beaujolais. Elle revoit ses parents, instant émotion. De là bas à L.A., elle les a toujours appelés trois, quatre fois par semaine pendant plusieurs heures, ça en plus des emails. Elle n’a jamais pu couper le cordon qui la retient à eux. Ils ne se sont pas vus souvent ces trois dernières années, mais ça a toujours été très fort. La voilà donc, au coin du feu, entre ses vieux, à boire un kir. Samedi, elle va faire un tour dans les vignes, voir comment c’est beau, comment rien n’a changé. Dimanche, à seize heures, elle repart, retourne à Paname. Lundi, Apolline a lu aujourd'hui que son dieu de la chansonnette allait très souvent dans un Bistrot, pas bien loin d'où elle crèche. Elle n’a rien à faire, cette semaine, à part mater la télé. Alors elle décide d'aller voir là bas s’il y est. Mais elle ne peut pas se pointer comme ça, elle est pas dans l'ambiance, elle est pas du tout prête. Et si jamais il était là? Elle va chez son frère, lui pique les CDs de son idole, se les passe sans cesse, la soirée durant. Elle est bien, tranquille, dans sa chambre d’hôtel. Pour la première fois depuis qu'elle est à Paris, elle ne téléphone pas à son homme, ni à ses parents. Elle a trouvé quelqu'un d'autre, quelqu’un d’imaginaire, mais qui a toujours été avec elle ou pas bien loin. Elle lui écrit alors une bafouille, rien de bien puissant, de toute façon elle ne le verra pas. Elle ne sait même pas s’il est toujours vivant, paraît qu'il a pas la pêche en ce moment. Le matin suivant, elle se fait toute belle, uniquement pour celui qu'elle a dans la tête. Toute la journée, elle fait semblant de travailler, mais ne pense qu'à lui, à ce qui peut se passer. Le voir, elle n’y croit pas trop. Elle va juste boire un verre, elle ne va pas trop traîner. Apolline débauche tôt, elle file vers ce bistrot qu'a un nom qu'elle aime bien. Ca y est, elle est devant. Elle entre, elle ne sait pas trop pourquoi mais elle a les guiboles qui flageolent. Et puis quelque chose se passe. Elle le voit, enfin, elle croise son regard. Pas capable de dire un mot, elle lui tend son papelard écrit plus pour elle que pour lui. Il lit. Elle panique. Il la remercie sans sortir un mot. Elle ne sait pas quoi faire ni quoi dire. Dans ses rêves, depuis toujours, elle lui parle, il l'écoute, il lui raconte des belles histoires, il la trouve classe. Dans ses rêves, il n'a pas de visage, elle parle juste à ses chansons. Elle reste là, à côté de lui, à le mater vivre sa vie. Peut-être bien qu'elle le fait chier, peut-être bien qu'elle devrait se casser. Lui se barre, mais elle ne peut pas bouger. Elle reste cinq heures, seule, en état de choc, inanimée. Elle ne veut pas quitter ce monde si étrange, si loin de sa réalité. Il est tard, elle est sonnée, drôlement étonnée d'être toujours là. Elle ne peut pas s'arracher. L'un des serveurs, charmant et charmeur, lui serre des verres. Elle a la tête qui tourne, mais elle est bizarrement bien. Elle sent qu'elle s'échappe de quelque chose. Elle ne contrôle plus ses sourires, ses paroles. Elle rencontre des gens, des hommes principalement. Ils lui parlent, elle répond quelques fois. Et puis tout à coup, elle voit le troquet qui est vide. Elle panique, faut qu'elle rentre. Elle se lève enfin, paye et part. Elle a le spleen, elle est complètement patraque. Elle appelle son homme d'une cabine, ne lui dit pas ce qu’elle vient de vivre, elle parle presque pas. Il ne l'a comprend pas. Elle ne l’a pas appelé hier et la voila complètement bourrée à une heure du mat dans un Paris plein d’ennemis. Il est loin, il ne peut rien pour elle. Ils raccrochent. Apolline se balade dans la nuit, elle revoit sa vie. C’est peut-être parce qu’elle a vu quelqu’un qu’elle ne pensait pas de ce monde qu’elle a complètement déjanté. Elle repense à son oncle qui lui a dit un jour à la sortie d’un concert: ”Nos héros, et surtout les artistes, sont faits pour que nous ne les rencontrions que dans leurs oeuvres. S'ils font des oeuvres c'est parce qu'ils sont irrencontrables dans la vie. Tout vient d'eux.” Il lui a dit aussi “Réjouissons-nous d'avoir des sujets d'admiration, et admirons-les de loin.” Mais ce soir, elle est vraiment mal, grisée par l’alcool, elle a les idées qui flottent. Elle finit par rentrer, elle se couche. Le matin, le réveil se fait dur. Elle a le palais cartonné, le ciboulot déboulonné. Dur de retourner à la réalité. Elle a le goût d’hier soir dans la bouche. Elle se lève doucement, se lave et part. Elle arrive au boulot, elle n'est pas bien. Elle regarde les autres, elle regarde les murs, elle regarderait bien par la fenêtre s’il y en avait une. Elle ne pisse pas une ligne, ne bouge presque pas, elle bobe. Personne ne la voit. A midi elle ne mange pas, n'écoute pas ces gens qu’elle ne connaît même pas et qui se plaignent du temps. A quatorze heures, elle part, sans rien dire, elle ne tient plus, il lui faut de l’air. Elle marche, elle marche et puis elle marche encore. Elle n'a qu’une envie c’est de retourner là-bas, pour un court instant, pour l’éternité. Elle prend une décision. Elle rentre à l’hôtel, téléphone au bureau, dit qu’elle n’est pas bien, qu’elle reviendra demain. Elle part alors faire les magasins. Il lui faut quelque chose de bien. Ce soir, elle retourne où elle s’est perdue hier. C’est comme ça, elle ne voit pas d’autre solution. Après, elle reprendra sa vie, oubliera l'homme réel pour ne garder que les chansons. Elle y va, elle y est, il est là, elle s’asseoit. Elle ne lui parle toujours pas. Lui ne la voit pas, vit sa vie et puis s’en va. Apolline ne bouge pas, elle s’est pourtant promis que ça serai fini. Mais elle s’était aussi dit que cette fois-ci, elle lui dirai un truc. Elle avait même préparé quelque chose. Mais face à lui, les futilités qui l’amenaient ici n'ont pas voulu sortir. Elle reste toute la soirée. Les gens de la veille la reconnaissent, lui sourient. Ils la trouvent sûrement bizarre. Elle part, comme hier, quand le bistrot ferme. Mais qu’a-t-elle donc? Ca ne peut pas durer. Elle s’endort bourrée. Elle se réveille et vomit. Elle se regarde, ne s’aime pas. Il est onze heures. Elle appelle son bureau, dit qu’elle est toujours malade, qu’ils la verront peut-être demain. Elle reste dans son lit à écouter son idole. Elle plane, elle a mal au ventre, ça fait un moment qu’elle n’a pas mangé. Mais elle n’arrive pas à bouger. Elle repense à hier et au jour d’avant. Comment expliquer ce qu’elle ressent quand elle est là-bas? Jamais avant elle n'était allée seule dans un bar. Jamais elle n’a fait de conneries dans sa vie. Elle a toujours été dans les normes. Elle a été à l’école, a eu son bac à l’heure. Elle a continué, cinq ans dans les télécoms. Pas par vocation, c’est toujours mieux d’être ingénieur que chômeur. Elle n’a jamais fumé, même pas un tarpé. Elle aime l'eau, le soleil, la vie, sa famille, ses potes. Mais pourquoi maintenant elle trouve qu’il y a quelque chose qui cloche? Jeudi, dix heures. Elle y retourne. Il est tôt, c’est tranquille. Elle reprend sa place des jours d’avant et attend. Il arrive et puis repart, toujours sans la voir. Elle parle avec des gens, de tout, de rien. On lui fait du gringue. Elle a l’impression de dire des choses intelligentes, d’être le centre du bistrot. Plus elle boit, plus elle parle, plus ce qu’elle dit est naze. Mais elle ne se voit pas, elle croit qu’on la trouve bien. Elle rentre encore défoncée au vin blanc. 3 heures du mat. Apolline a un peu désaoulé. Elle repense aux jours qui viennent de s'écouler. Elle devrait appeler Alban et ses parents. Mais pour leur dire quoi? Comment peut-elle expliquer qu’elle passe ses journées dans un bistrot chicos à attendre qu’un gars, un peu spécial certes, lui jette un coup d’oeil, s’intéresse à elle? Comment dire à Alban qu'il n'y a rien de sexuel, que c’est l’estime d’un gars qu’elle recherche, sans savoir comme s’y prendre. Si elle était chanteuse, écrivain célèbre ou si elle avait un beau cul, des gros seins et plein de culot, il n'y aurait pas de problème. La tête haute, elle irait lui dire dans quel état il la met. Elle rêve de faire un truc bien pour que l’autre la regarde, l'admire. Il y a autre chose qui débarque dans le cerveau dérangé d’Apolline. Depuis qu’elle a vu son maître, elle s’est retournée sur sa vie. Doucement mais sûrement, elle regarde en arrière. C’est peut-être ça aussi qui fout la merde dans sa tête. Ca faisait 25 ans qu’elle vivait pleinement, toutes voiles dehors, le regard à l’horizon. Elle a toujours bien vécu. Une enfance des plus heureuses et des plus joyeuses. D’abord à la campagne, dans un village d’Auvergne et puis dans le Beaujolais. Adolescente, elle était un peu chieuse, alors elle se calmait les nerfs, tous les soirs, à la piscine. Cinq kilomètres, ça assomme les plus rebelles. Lille ensuite, et plein de stages. Dijon, Paris, Montréal, Ventura, Santa Fe. Elle a vu plein de trucs en vingt cinq ans, elle a fait plein de choses aussi. Elle ne regrette rien, mais se demande s’il y avait moyen de faire autrement. Elle se voit depuis trois ans, passer son temps face à un écran, et ne trouve pas ça très enrichissant. Ca fait déjà plusieurs mois que programmer, ça la gonfle. Mais dans la vie, c’est vachement dur de faire des virages. Si elle se laisse aller, elle sent qu’elle va s’écarter de ce qu’elle veut faire avec le temps qu’il lui reste sur terre. Elle voudrait bien écrire des bouquins ou s’occuper de gamins. Elle voudrait renager vraiment, se sentir bien zen en se couchant. Elle voudrait aider des pauvres, secourir des martyrisés, sauver des malades, donner à bouffer à ceux qui crèvent la dalle. Mais c’est des mots, ça ne sort pas de sa tête. Elle ne s’est jamais bougée le cul pour les autres, ceux en dehors de son monde. Comment peut-elle changer ça? Bien sûr, elle pourrait balancer de l’argent tous les ans à des assoces. Elle aurait l’esprit tranquille, le porte-monnaie léger. Mais elle a peur de se faire entuber par des profiteurs, des entubeurs de donneurs. Elle veut être Mère Thérésa, Che Guevara, Zorro ou au moins Renaud. Ces jours-ci elle voudrait être tout sauf elle, cette Apolline ramollie du cerveau. D’un coup, elle appelle son boss aux US, lui dit qu’elle plaque tout, qu’il ne faut plus compter sur elle. Il ne comprend pas, lui demande de réfléchir, de rappeler demain. Mais elle insiste, lui dit que c’est fini, que la programmation, les PCs, ce n’est pas sa vie, elle arrête tout, elle ne retournera pas chez le client, ils se débrouilleront sans elle. Elle raccroche, s’endort. Vendredi matin. C’est sûr maintenant, elle est virée. Elle a fait la con, elle a planté sa boite, elle peut dire adieu à son bureau perso. Elle ne l'a même pas dit à Alban, ni aux autres, elle a honte. Qu’est-ce-qu’il va se passer? C’est quoi la suite de sa vie? Elle ne voit pas ou elle veut en venir. Et puis tout ça si vite, sans préavis. Elle revoit Los Angeles, les palmiers, la plage, les copains et puis Alban. C’est ou que ça ne va pas? Pourquoi n’a-t-elle plus envie de rien? Elle ne pense pas à mourir ou à des conneries comme ça. Non, elle voudrait plaire à la terre entière, elle voudrait sortir de l’ordinaire. Mais plus elle traîne dans Paris, moins elle croit en elle. C’est samedi, il est midi. Faut qu’elle fasse quelque chose, qu’elle bouge. Elle descend. Dans la rue, les gens sont pressés, ils savent tous où ils vont et ne sont pas là pour rigoler. Apolline n’a pas mangé depuis un bon moment. Elle a les jambes en coton, et, mollement, elle tombe. Elle sent qu’on la ramasse, qu'on la met dans l’ambulance qui démarre et qui s’élance. On lui prend du sang, on lui remet du sucre. Elle les laisse faire. Et puis l’infirmière lui dit “Vous êtes enceinte, vous le saviez ?” Apolline la regarde et puis se barre. Elle laisse une fausse adresse, faut qu’elle réfléchisse, ça va beaucoup trop vite. Elle est enceinte. Ca faisait deux ans qu’elle et Alban essayaient sans succès d’agrandir leur monde, de faire pousser un petit bébé. Et puis aujourd’hui, alors qu’elle ne sait plus où elle est, ni ou elle va, elle est enceinte. Ca lui semble si loin cette vie d’avant toutes ses conneries. Elle se cache au fond de son bistrot. Toute la journée, la nuit, elle reste là, attablée devant des verres de blanc. Elle ne réfléchit pas, elle ne veut pas retourner dans son ordinaire. Ici, elle est quelqu’un d’autre. On la prend peut-être pour une artiste, une mini-star ou plus probablement pour une pétasse, une allumée. Mais, elle se dit que si elle reste ici, peut-être que quelque chose va lui arriver. Encore un samedi. Ca fait deux semaines qu’Apolline a tout plaqué. Elle a changé d’hôtel, ne téléphone plus à personne. Elle squatte le bar. Elle sait qu’on la cherche, qu’il y a sûrement du monde inquiet pour elle. Elle n'a aucun contact avec celui qu’elle admire. Plus elle traîne là, plus elle se mure dans un silence engoissant. Elle se tasse dans un coin, regarde et attend. Elle a de moins en moins d’énergie, ne mange pas, mais boit. Ce soir, elle ne rentre pas à l’hôtel, n'a pas la force. Elle s’affale dans un coin, bourrée comme une barrique. Elle s’endort par terre au milieu des ordures. Dimanche matin, onze heures, heure de la messe. Un mec en loque, réveille Apolline, lui propose de l’emmener dans son coin à lui, vachement mieux que ce vide-ordure. Apolline, se laisse transporter jusque dans son trou. Le mec la frappe. Elle saigne du nez, du bras droit, du coeur. Il la fout à poil, la touche avec ses mains sales. Apolline n’est plus là, elle se regarde du dehors. Le mec la laisse nue. Il reviendra sûrement plut tard finir son job. Ca fait un moment qu’Apolline est seule au milieu de la puanteur. Elle n'est plus saoule et d’un coup, elle pense à ce quelque chose qui pousse peut-être encore dans son corps. Qu’est-ce qu’elle va faire? Qu’est-qu’elle a fait? Quel jour on est? Et d'abord, où elle est? Faut qu’elle se taille, qu’elle se bouge, elle ne peut pas finir comme ça. Elle se lève, ramasse toutes les forces qu’elle trouve. Elle sort du trou, avance lentement, rampe et arrive dans la rue. Elle se laisse glisser, ne peut plus rien faire. Il faut que quelqu’un l’aide, mais elle ne peut pas parler, encore moins crier. Il fait noir, ça doit être le soir. Elle reste par terre, inerte. Et puis quelqu’un passe et la voit. Elle s’abandonne. Apolline ouvre les yeux, elle voit Alban, maman, papa, Pierre. Est-ce qu’elle a retrouvé sa vie? Elle pleure, et eux aussi. Ils ne parlent pas, ne peuvent pas. Elle voudrait les remercier d’être là. Elle voudrait leur dire de rester, de ne surtout pas s’en aller, de ne plus la laisser faire de conneries. Apolline reprend des forces. Mais dans sa tête, ce n’est pas encore tout remis dans le bon sens. On a accroché au mur les gentils mots de ses copains, les dessins de ses petits cousins. Tous la supplient de revenir sur terre. Elle reçoit des nounours, des trucs doux, ça lui fait un bien fou. Elle se sent aimée à nouveau, alors, petit-à-petit, elle recommence à s’aimer elle aussi. Le bébé est toujours en elle. Il s’est accroché, on lui a dit qu’il avait la pêche. Elle s’en veut d’avoir joué avec la vie de ce petit être. Et puis elle s’en veut aussi d’avoir fait tant de peine à tout son petit monde. Ils n'osent pas lui demander ce qui s’est passé. Qu’a-t-elle fait? Que lui a-t-on fait ? Elle n’arrive pas à dire que son histoire est stupide, que, seule, elle s’est perdue, qu'elle les a oubliés, a oublié de vivre. C’est la faute à personne, c’est comme ça la vie. On est le 11 mai, Apolline et Alban vivent à Heidelberg, Allemagne. Alban a trouvé un boulot. Ils repartent de zéro, ils ont quitté L.A. Apolline a trouvé un petit quelque chose à faire en attendant tranquillement l’arrivée du bébé. Elle apprend à nager à des gamins, tous les jours, quelques heures. Ca lui crée vachement de bonheur. En même temps elle bûche pour devenir instit. Elle voudrait bien que le petit bout de chou qu’elle sent gigoter dans son ventre ballon, n’ait pas trop d’emmerdes. Ou alors, de toutes petites, juste pour qu’il comprenne comment c’est beau de vivre.

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Camille BOULIERE




































































Camille BOULIERE






































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Camille BOULIERE

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