Laure et Paul s'apprêtent à partir en vacances. Ils vont en Normandie là où la mer s'étire longuement, parfois même sur plusieurs centaines de mètres. Puis elle revient immuablement en mettant un temps infini. Laure aime ces bords de mer où l'élément vaque à son propre rythme. Aucune contrainte. La nature parle elle-même d'elle-même.
Le voyage aller va très vite. Le train est toujours à l'heure. Il ne s'arrête que quelques minutes puis redémarre et fonce vers sa destination. Tout le monde est accoutumé à cette cadence-là. Tout passe vite. Tout se passe vite. Aucune minute n'est gâchée. Rien que du gain. Du profit. De la vitesse. Les vacances, elles aussi, passent à deux cents OMT : baignades en fonction du temps, promenades accomplies en perspective de ce que l'on allait faire après. Des souvenirs rétrécis. Amalgamés. Des états d'âme non exprimés, non imprimés. Rythme étrange, certes, mais accepté et vécu. Aucune révolte.
Chacun possède une montre OMT. Ordinaire Mesure Temporelle. Rien d'ordinaire ici. Jamais les aiguilles de montre n'ont tourné aussi vite. Souvent on assiste à des pannes mémorables, alors tout un chacun vient faire précipitamment réparer sa ou ses montres, horloges ou réveils. Car une vie sans temps, ça ne se peut pas. Inconcevable. Alors on change souvent les piles des montres car elles se déchargent très vite. La minute - celle de jadis - équivaudrait à au moins vingt tours rapides de cadran. D'ailleurs cette indication temporelle mouvementa les habitudes de chacun : on ne pouvait plus prévoir de se voir, car on était déjà au dit moment. Le temps du futur de l'indicatif fut aboli des langues, des manuels scolaires; seuls les livres d'antan gardaient des traces de ce temps, au temps où il y avait du temps. Il n'était bien sûr pas question de ne pas suivre ce rythme indiqué auquel cas des membres de la Force Présente (F. P.) vous attribuaient des amendes à taux élevés ou dans les cas les plus graves - pour les plus récalcitrants - vous emprisonnaient.
La prison était le seul lieu à pouvoir bénéficier de ce temps d'antan.
On y dormait la nuit durant des milliers de tours d'aiguilles, on y mangeait tranquillement et le temps s'écoulait normalement. La prison avait aussi une dépendance dont le rôle était celui d'un hôpital psychiatrique. On ne comptait plus les milliers de gens déséquilibrés, sans aucun point de repère, ne pouvant supporter cette accélération du temps. On les appelait les Pathos Nostalgiques et on les soignait activement en les conditionnant pour qu'ils acceptent ce nouveau mode de vie. Ces P. N. étaient des marginaux, des hors-du-temps. Ils dérangeaient beaucoup car ils avaient gardé une mémoire active et se plaisaient à raconter leurs souvenirs à qui était disposé à les entendre. Certains d'entre eux restaient à tout jamais dubitatifs, agnostiques et ces éléments de trouble mettaient du piment dans une société où tout était pré-programmé.
Les vacances de Laure et Paul sont déjà terminées, le temps d'être écrites mais à peine vécues. Ils reprennent leur travail avec vélocité mais sans entrain pour Laure. Elle a toujours été en décalage par rapport à Paul : son jardin secret vit au rythme des lueurs d'antan. Son horloge biologique pourrait la condamner à terme et elle pourrait bien rejoindre les P. N., s'y fondre afin d'être auprès des siens et plus particulièrement auprès de sa mère.
Les visites hebdomadaires à l'hôpital psychiatrique avaient lieu le jeudi toute la journée ; Laure s'y préparait la veille - c'est-à-dire dans la minute précédant la visite - et prenait toujours clandestinement un cahier et un stylo sur elle. Elle aimait se rendre là, à Lentant, c'était sa bouffée d'oxygène car là-bas la vie y était plus calme et conforme à la réalité des choses dépassées, surannées et narrées par sa propre mère. Avec elle, elle parlait des livres lus naguère, des films émouvants visualisés alors ou de la musique ouïe avec alacrité. La mère de Laure avait un aspect valétudinaire car la société l'avait rejetée et coupée de sa fille : elle était diminuée mais son intérieur était resté intact d'enthousiasme, vierge de pureté et de vivacité intellectuelle. La présence de sa fille lui faisait mesurer chaque semaine l'urgence et l'importance paroxystique de leurs entrevues. Elle rassemblait alors tous ses souvenirs qu'elle stockait en mémoire car elle avait remplacé la vue, l'ouïe et le mouvement doux et caressant de la main qui écrit, par une tête en éveil prête à engloutir la moindre information afin de s'en nourrir ; c'était son unique moyen de s'alimenter.
En prison, ici à Lentant, les cahiers et crayons étaient formellement interdits ; quiconque enfreindrait cette loi serait puni et se ferait injecter du sérum accélérant, celui-là même qui rend le pouls rapide et saccadé. C'était une impression que la mère de Laure exécrait car cela la mettait au bord du malaise et amoindrissait son capital mémoire. Elle craignait que chaque injection ne la démunisse davantage et la tue à petits feux car sans passé, son présent lui aurait été invivable.
Laure se fait belle aujourd'hui et elle est heureuse d'aller voir sa mère à Lentant chaque jeudi. Elle resplendit, irradie et sait que ce bonheur maquillé et pomponné la maintient en vie elle-même permettant à sa mère de supporter et d'accepter chaque seconde de son quotidien. Durant ces courts instants, elle renoue temporellement avec l'espoir et la tendresse, et y puise toute la sève nécessaire à sa survie de l'instant qui suit. Quant à Berthe - la mère de Laure - elle aime à serrer longuement sa fille dans ses bras, à chaque entrevue, jusqu'à sentir le rythme de son coeur et inhaler son souffle chaud. Là aussi elle renoue de son côté avec le passé plus glorieux en s'imprégnant du suave et frais parfum de Laure qui la transporte immédiatement dans cette maison de famille, avant que la F. P. ne prenne le pouvoir. Le parfum est clair comme l'odeur enivrante des roses parmes du parc d'antan. La peau de Laure est douce comme l'atmosphère qui régnait dans ce lieu.
Toute la famille s'y réunissait tout en vaquant à son rythme propre : l'un lisait, l'autre jouait à cache-cache avec ses enfants, un autre préparait le repas du soir en prenant soin d'aller cueillir au préalable des herbes dans le jardin pour les entrées et de composer du même coup un bouquet fleuri de roses mauves et de lilas. La couleur était donnée, l'ambiance recouvrait sa dimension humaine.
Enfin la chevelure de Laure transportait Berthe dans un passé aussi enfoui qu'une émotion peut l'être dans ce monde contemporain, émotion restée intacte. Elle se souvient alors des nattes, tresses, chignons dont elle la parait avant son départ pour l'école ; parfois, elle nouait en haut de sa tresse un foulard imprégné de sa propre odeur qu'elle assortissait aux robes de sa fille. Ses doigts frémissaient de telles souvenances, comme un tressaillement furtif qui remonte à la surface au gré des bonds dans le temps... ses mains si adroites, expertes pour démêler les cheveux sans douleur, pour les délivrer des noeuds (restés tourmentés par une douche trop rapide) et enfin pour les huiler et les nourrir d'essentiel. Si un jour Laure venait à les couper, elle estropierait à tout jamais la mémoire de Berthe et tant que cette dernière vivait, elle se l'interdisait. La mémoire était restée indemne grâce à la sensualité liée à l'enfance. Berthe sans présent ne pouvait survivre sans passé. Et puis se faire couper les cheveux c'était obéir à la loi présente qui faisait rimer le court avec la mémoire courte - ni passé ni futur - l'éphémérité, la turbulente brièveté, le saccadé ; Laure se différenciait par ses cheveux et elle affichait ainsi sa résistance face au système. Elle niait l'ordre du temps, elle reniait tout son présent. Elle déployait, tout comme avec sa mère tous les jeudis, un système immunitaire de survie qui la rendait forte presqu'intouchable. Effectivement en ayant les cheveux longs, elle disait non à la complétude brève et à la futilité ; elle n'aimait que la pérennité, la langueur et la nonchalance. Elle se plaisait à susurrer chaque chose en son temps et à faire rimer le ralenti, l'attente avec l'espérance... tant de termes dont sa mère lui parlait et qui étaient inscrits dans sa mémoire. Berthe et Laure cultivaient un lien temporel, que la société ne pouvait sentir pour le détruire. Car pour pouvoir abolir, il fallait être doté d'un sentiment humain tangible : l'instinct, le ressentir, la chaleur, le contact. La société créée par la F. P. était dépourvue de telles vertus.
Les livres que Berthe racontait à sa fille, les histoires transmises oralement proclamaient cette différence. Celle- là même qui permettait d'entrevoir le bout du tunnel : l'espoir. Berthe avait néanmoins coutume de lui raconter une jolie fable enregistrée alors dans sa propre mémoire enfantine aux abords de l'âge de six ans et qui lui rappelait la beauté de l'amour et une forme de quiétude - temporaire hélas, elle l'expérimenterait plus tard - des sentiments humains. Elle reracontait cette fable avec brio, Laure en dévorait chaque parcelle avec émoi :
- Il était une fois une vieille dame riche, veuve et sans enfant, qui ne montrait cependant ni agressivité, ni rancoeur envers qui que ce soit. Elle avait un secret qu'elle emmenait toujours avec elle. Elle portait toujours ce secret sur elle, lors de ses pérégrinations, ses balades, ses voyages et bon nombre des villageois dont elle était une des très rares notables, étaient intrigués. Elle transportait depuis des années sous son bras droit, une large pochette en carton épaisse et assez lourde contenant le fameux secret. On savait de source sûre que chaque soir elle ouvrait la pochette qu'elle contemplait jusqu'à l'aube... Jamais personne ne put prétendre avoir vu la chose. Certains la disaient philosophe et pensaient qu'elle contemplait du rien, du vide s'interrogeant sur le contenu de sa vie passée, ses joies, ses élans et retenues demeurés en reste ; d'autres la croyait coquette et penchaient pour la contemplation de son image dans un miroir dépliant.
Elle poursuivait :
- Le plus vieil instituteur du village rapportait à ce propos : un jour, je la vis par la fenêtre de ma classe. Elle était assise sur un banc public et regardait une image ; j'ai été frappé par cette occupation, mais à l'époque je ne me serais jamais permis de l'interrompre. Je me souviens qu'elle était âgée d'une trentaine d'années et dotée d'une beauté émouvante et caressante à la hauteur de son regard velouté posé là, sur l'image. J'étais à cent lieues de prévoir et d'imaginer le poids des secrets engendrés par cette même personne. Intrigué je le restai cependant lors de la récréation à dix heures trente et j'allai vers elle pour lui présenter mon plus cordial bonjour. Elle était tout absorbée à sa vision , elle contemplait l'image d'une jeune femme fort belle en train de lire ; les visages de ces deux femmes avaient une similitude confondante. Je la trouvai belle ce jour-là mais j'étais déjà jadis enfermé dans ma timidité quotidienne et mon célibat volontaire. Cette vision m'a longtemps travaillé les méninges. Je ne l'ai jamais dit à personne mais je l'ai écrit quelque part dans un de ces nombreux cahiers aujourd'hui jaunis et cornés, j'ai même intitulé cet épisode "La Liseuse". Ce récit est un secret et je vous demanderai d'oublier cette histoire car j'aimerai la garder pour moi.
D'autres plus pragmatiques, disaient qu'elle transportait une cassette remplie de pièces d'or qui finançait l'entretien de sa somptueuse demeure et du bel étalon galopant par-devant les terres, offrant à la propriété de la vie, du mouvement et de l'orgueil. On pouvait ainsi entendre résonner les sabots de l'animal dans la cour pavée ; on sentait son odeur équine mélangée à celle des parterres verdoyants ; cet ensemble de vieilles pierres mêlées à l'étalon gris cultivait et faisait croître la vie en ce domaine qui en avait bien besoin.
Enfin, d'autres plus poétiques prenaient le soin de ne rien imaginer de concret et de figé, rien de reconnaissable par le commun des mortels. Ils préféraient se complaire dans le domaine du secret, thème évocateur, irisé des phantasmes de chacun jamais formulés... La richesse des gens est celle qui vient de l'intérieur et c'est celle que les autres ignorent. On a appris il y a quelques temps que le vieil instituteur faisait partie de ces inconditionnels de l'onirisme. On le taisait car il appartenait au domaine de la fable transmise uniquement oralement, de parents à enfants...
Laure adorait cette fable qui relançait violemment son amertume vis-à-vis de son présent et l'envahissait en même temps d'un bien-être immédiat car ce conte redonnait vie à des choses qui n'existaient plus : la philosophie, la dialectique de l'introspection - termes aujourd'hui bannis de tout discours et des dictionnaires - l'art de la contemplation et de l'abolition du temps. Berthe aimait aussi la saveur des larmes de Laure après l'histoire, ce doux amer, salé-sucré, agrémenté de l'odeur de sa peau. Elle redevenait l'enfant au creux de la mère, au temps où le statut parental existait et signifiait quelque chose. Du temps où la maternité rimait avec la joie et l'insoupçonnable sentiment de l'écoulement du temps.
Les minutes qui scandaient la durée de la visite du jeudi s'étaient écoulées. On arrivait au moment poignant de la séparation, celui de la déchirure entre deux êtres qui tiennent l'un à l'autre en profondeur. Leurs yeux étaient embués de la plus triste humanité. Laure, à la chevelure il y a un instant triomphante, avait ramené le tout en un lourd chignon bas enrubanné mais devenue terne ; sa robe d'il y a quelques heures - quelques années en données statistiques corrigées des variables saisonnières - était posée sur elle sans forme ni grâce comme un sac. Ses chaussures hier pleines d'allure mettant en valeur ses chevilles et ses jambes élancées, faisaient ici office d'objets utilitaires. C'était tout. Laure avait déjà vieillie et elle sortit de la prison en s'appuyant sur une canne en bois où étaient inscrits ces quelques mots : pour toi Berthe, mon aimée de chaque jour. Seule la canne entichée de ce prénom servait d'élément de reconnaissance pour notre lecteur d'alors. Laure ne se retourna pas. Elle savait qu'elle ne laissait plus rien derrière elle. La joie mal contenue de l'autre heure s'était éclipsée faisant place à un désarroi et à une solitude poignante. Il lui trottait dans la tête le début d'une histoire qui s'était inscrit inopinément, une histoire qui sonnait comme une romance estropiée :
- Il était une fois une vieille dame riche veuve et sans enfant qui ne montrait ni agressivité ni rancoeur...
Elle avait franchi le seuil de cet hôpital. Il fallait rentrer à présent. Un vieil homme ferma la large grille sur son passage et rangea son trousseau de clefs dans sa poche. Son regard se posa sur lui. Il avait une tête démodée et ressemblait avec son air sérieux et pédagogue à un ancien instituteur en retraite, très très vieux.
Elle sourit. Pourquoi ne pas se faire plaisir une dernière fois, comme pour faire un pied de nez à l'histoire, comme si elle voulait volontairement mélanger la fiction et la réalité, alors elle défit et dénoua son lourd chignon et sortit de son sac - là où il y a si longtemps étaient soigneusement rangés son cahier et son stylo - une grande paire de ciseaux de couturière. Elle saisit toute son épaisseur de cheveux et la coupa. Ainsi parée de cette masse brune il y a une seconde encore vivante, elle alla vers le vieil homme qui demeurait là, ses clefs rangées soigneusement dans sa poche pour la prochaine visite hebdomadaire du jeudi. Elle prit tendrement sa main toute burinée par le temps et le labeur de celle qui a beaucoup écrit et y déposa ses cheveux d'alors, fraîchement coupés.
On ne saura jamais pourquoi, mais le vieil homme serra sa main sur ces cheveux avec ferveur. On put lire dans son regard de la reconnaissance et un soupçon d'éveil d'amour.