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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview
UN RUBIS DANS LA GANGUE Françoise
« Dans la lumière il y a l’obscurité, ne tente pas de la percer. Dans l’obscurité il y a la lumière, mais ne la cherche point. Lumière et obscurité forment un couple inséparable. »
Sekito KISEN
Grand sage de l’Inde 700-790

Voilà six ans que je n’étais pas revenue à Varanasi que les Occidentaux appellent Bénarès. Six ans de vagabondage insensé et de nomadisme intellectuel. Et là, un jour, cette envie soudaine d’y retourner, comme un appel qui me tiraillait jusqu’aux tréfonds de mon être. Cela avait jailli en bulle, au nœud de la gorge, sans prévenir, comme si, tapi au creux de ma mémoire, ce souvenir n’attendait qu’une étincelle pour surgir : un avion qui décolle, un rire au téléphone…
J’entendais son dernier mot qui battait encore à mes tempes sur le tarmac : « Ami »… « Ami »… et résonnait en bourdon : « Ami »… Mais où était-il donc à cette heure ?
- Bahanji, il faut y aller ! La route est longue et difficile et la mousson menace à l’Est…
La mousson collait à ma peau, moiteuse et suffocante. Varanasi grouillait, éclaboussant le pare-brise de notre taxi d’une lumière torride et crue. Abattue, au bord des larmes, je revenais en étrangère dans cette ville pourtant arpentée tant et tant de fois jadis. Mon hôtel d’autrefois n’était plus que ruines, comme il arrive souvent ici. Le chauffeur, en quête d’un autre lieu, quadrillait Kashi la lumineuse avec détermination. Le Gange roulait son mantra en direction des Dieux. J’étais fatiguée, engourdie par le souvenir de Shiva, et tant de souvenirs… Je me laissai guider.
- Bahanji, nous sommes arrivés. Ici, vous serez bien. Puis-je encore quelque chose pour vous ?
- Oh oui ! Merci. Je suis venue ici chercher un ami. Il s’appelle Shiva et conduit un cycle-rickshaw. Je voudrais le revoir. J’ai quelque chose à lui dire…

Shiva…
Le vent insolent de la mousson dardait ses violentes rafales entre les gros nuages noirs qu’un ciel, prêt à exploser, ballottait sur nos têtes. Oui, c’est le nom d’un Dieu ombre et lumière : Shiva le Destructeur, à l’énergie centrifuge si forte et si concentrée qu’il pourrait anéantir le monde entier… Shiva le Créateur, par qui tout peut renaître, qui figure la vie, la danse, l’amour… Shiva l’ascète suprême, qui médite aux sources de l’Indus, assis sur une peau de tigre…
Mon ami n’avait pas d’autre nom. Arqué sur les pédales de son rickshaw, il était couleur d’ambre. Ses longs cheveux noirs et bouclés flottaient sur ses épaules tandis que son regard profond et doux balbutiait la misère de sa condition. Né Intouchable, il n’avait d’autre destin que trimer et mourir, esclave des coutumes ancestrales de son peuple, dans la sous-condition de sa non-caste.
Me revenaient en mémoire les mots tristes de ce roman « vous n’avez pas pu voir ces yeux-là, car depuis des millénaires, ils ont ordre de ne jamais regarder en face ». Mon ami, lui, avait des yeux noisette. Un résident allemand, dans sa grande reconnaissance d’un dévouement sans borne, lui avait, avant son départ, acheté un rickshaw, sa seule fortune et son outil de survie. Shiva ne le quittait plus, dormant sur sa banquette de bois toutes les nuits. Avait-il des enfants ? Combien ? Il ne le savait plus, tant la misère les avait engloutis. Et sa femme ? Peut-être sur un mètre de quai de gare pour tout abri.
Avec lui, je découvrais l’enfer social. Chaque civilisation a sa honte. Rien ne saurait exprimer mon désenchantement et ma tristesse. Shiva, lui, dans ce monde nauséabond, restait un Homme, soumis et paisible.
Nous avions passé un contrat : nous nous verrions tous les jours ; il me ferait découvrir sa ville et les environs. Lors de nos escapades, nous prenions le temps de vivre et de parler. Tandis que les vaches sacrées entravaient notre route, il égrenait sa vie de paria, sans avenir dans une ville hostile, expliquant l’inexplicable de sa condition d’esclave. Parfois, le blues prenait sa tête pleine de rêves. Il s’arrêtait alors n’importe où et fumait un shilom d’herbes magiques pour s’évader un peu, planer, s’utopier… rêver de love mariagge et d’enfants sains, de respect et d’amour…
Le Shiva qui était devenu mon ami avait un troisième œil qui lit au-delà du monde visible. Quiconque était aspiré dans son aura ressentait le voile protecteur de son infinie sagesse. Shiva le simple, Shiva le profond partageait avec moi le savoir de sa non-caste, sa culture, ses croyances et ses doutes. Varanasi racontait alors ses secrets d’or et de boue : les temples, les lingams, les gâths, la crémation, les lépreux, le sadhu… Le soir, nous partagions un tchaï au lait que nous buvions dans de petits pots de terre, assis au bord du Gange. Le fleuve, grossi de mousson, volutait ses remous au pied des marches. Quelques os calcinés, vestiges des dernières crémations, flottaient à la surface, amulettes précieuses que des enfants Intouchables filtraient dans un linceul…
- Venez, Bahanji, nous avons retrouvé votre ami.
Retrouvé Shiva ? Un Dieu sans toit, sans identité, cet homme fragile et discret rencontré il y a six ans dans cette mégapole de millions d’Hindous, de pèlerins, de yogis chamarrés aux couleurs de leur Dieu ?
Tous les conducteurs de rickshaw s’étaient-ils passé le mot pour partir à sa recherche ?
Je sortis de cet hôtel triste et gris, épaulé à de vieux bâtiments administratifs au fond de la ruelle encombrée d’immondices. C’est alors que je les vis dans l’impasse. Ils étaient dix, vingt rickshaws peut-être. Leurs conducteurs, silencieux, m’attendaient, debout sur leurs pattes frêles, sortis d’on ne sait où, par curiosité, par amitié, par respect, par solidarité…Ils étaient venus à moi, ceux vers qui nul regard ne se tourne par peur d’être souillé.
- Bahanji, nous l’avons retrouvé. Il est au bord du Gange. Nous allons vous conduire. Soyez courageuse, il vous attend, il va mourir.
Shiva, ce beau jeune homme au sourire angélique, mourir ? Cet être chaleureux, doux et farceur… Lui qui aimait la vie malgré tous ses malheurs, la vie le reniait-elle déjà ?
- Shiva, regarde-moi. J’avais promis de revenir te voir. Je suis là. Ne tremble pas.
Le mal ruisselle de ses pores. Son visage émacié crève d’avoir si longtemps espéré une vie plus douce. Son corps n’est que guenille que la mort parchemine.
On boit un autre tchaï au lait dans des petits pots de terre. Ce goût rance du beurre clarifié noue mes entrailles d’un frisson insoutenable. La fièvre sue de sa peau, ses yeux, déjà trop grands s’embrument de passé. Ses bras fragiles n’ont plus la force de m’enlacer pour un baiser d’adieu.
- Shiva, ne t’en va pas encore…Je voulais te dire…
Chut !…C’est un secret. Emporte-le dans ton cœur. Là bas, dans un monde meilleur où les Intouchables ont le droit d’être heureux, tu pourras le crier.
Shiva, un jour tu avais dit : « Je suis ton ami et je pourrais mourir pour toi »… Et ce mot résonne en écho ; « Ami »… « AMI »…

Explication de quelques termes :
Harijan
=
« créature de Dieu » : nom donné aux Intouchables par Gandhi qui fut un fervent défenseur de leur cause
Cycle-rickshaw (ou rickshaw) : tricycle muni d’une banquette arrière pouvant accueillir un ou deux clients.
Lingam : pierre conique symbolisant l’énergie créatrice de Shiva ; elle est encastrée dans le yoni symbolisant la vulve féminine. Bénarès compte beaucoup de lingams en l’honneur du Dieu-Suprême
Gâth : ce sont les escaliers conduisant dans le Gange qu’empruntent fidèles et pèlerins
Sadhu : Ascète « renonçant » en quête de spiritualité. Le shadu est un « voyageur », souvent entièrement nu, le corps recouvert de cendres.

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