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Eclairage sur : " Une pédagogie oubliée : le vodou " L'interview (Novembre 2007)

REA MED - Vendredi Paul G. Aclinou

La journée de vendredi commença par la visite d'une infirmière. Elle venait pour ma piqûre quotidienne. Elle epénétra dans la chambre d'un pas décidé ; elle était alerte et souriante. Elle me dit d'un air résolu après m'avoir tiré tout à fait du sommeil :

 " - Bonjour monsieur, c'est l'heure de votre traitement. "

 Elle tenait le petit plateau sur lequel les outils de torture étaient disposés avec minutie. M'ayant annoncé le programme elle commençait, certaine d'être obéit ; elle intima l'ordre :

 " - Tournez - vous ; c'est une intramusculaire."

 J'obtempérai en silence. J'attendais la fraction de seconde où l'aiguille s'ouvrirait un passage à travers la chair. Ce fut bref et précis. Pendant que le liquide poussé par le piston aux ordres de ses doigts envahissait mes tissus, elle me demanda plus posément :

 " - Vous avez bien dormi ? Ça va mieux ; je vois. "

Je n'avais pas à répondre nécessairement. Le ton était câlin et chaleureux ; un rien mobilisateur ; c'était agréable mais troublant. Je lui répondis avec la même délicatesse dans la voix. Je lui dis :

" - Oui, oui ; beaucoup mieux ; je vous remercie. "

 " - Oh ! de rien. " Fit - elle.

 J'eus l'impression qu'elle était surprise de m'entendre la remercier. La douceur de ses propos m'avait déconcerté. On aurait dit qu'elle s'offrait et m'offrait un moment de détente par la même occasion. A son arrivée, les ordres étaient sans appel, professionnels ; le ton était assuré. Elle savait ce qu'elle devait faire et comment le faire. Puis, cette tendresse qui surgit inattendue, presque maternelle. Assise ainsi sur le lit à mes côtés, elle montrait un autre visage. Une nature m'apparut qui était emprunte de paix. Je voyais une âme porteuse de sérénité. Je fus mal à l'aise, pris de court par cette douceur généreusement offerte ; j'en avais perdu l'habitude depuis longtemps. Elle mit rapidement fin à la parenthèse ; cela me soulagea.

 " - Bien ! C'est terminé. Voici vos comprimés. " Dit - elle, en me remettant les drogues. Fin de séance ; fin de partie. Elle rassembla ensuite ses instruments, et, avant de se retirer elle ajouta, retrouvant - là, le ton qu'elle avait à son arrivée :

" - On va vous apporter le petit déjeuner. Bonne journée, monsieur. "

 Je me rendis ensuite dans la salle d'eau. Là, je constatais que je pouvais me passer de l'oxygène plus longtemps que les jours précédents. Je mesurais ainsi les progrès de mon rétablissement ; j'allais pouvoir me débarrasser du " fil à la patte " que constituait le tuyau d'arrivée d'oxygène. Il était fixé à mon visage depuis le premier soir. Je caressais également l'espoir que peut - être, le lendemain je pourrais m'en aller de là. Cette pensée me réconfortait. Je retrouvais une combativité certaine. J'avais expédié le petit déjeuner avec entrain en appréciant tout particulièrement le café. Plus tard, alors que je songeais à la stratégie à déployer pour obtenir des médecins l'autorisation de quitter les lieux, je vis un homme entrer dans la chambre. Je le voyais pour la première fois depuis mon admission dans le service. Mais il ne faisait que passer ; le temps d'un " bonjour, ça va ? " Suivi du rituel, " on vous a fait votre traitement ? " Je n'eus pas le loisir de répondre que déjà, il avait disparu. Bon, eh bien ! On verra plus tard, m'étais - je dit. Encore un moment, et ce fut une autre vision qui m'apparut. Dans l'entrebâillement de la porte se tenait une créature que j'apercevais pour la première fois aussi. Décidément, c'est la journée des inconnus pensais - je ! Cette fois - là, c'était une femme qui arrivait. Elle avait les bras levés. Cette attitude avait pour effet de soulever à la fois sa poitrine, bien formée et qu'on devinait ferme, et dans une moindre mesure, sa robe. La tenue était légère ; elle était égayée par des couleurs vives ; c'était de saison. J'eus peur que la vision s'évanouisse avant que je n'en fisse le tour du regard. Eh bien non, elle était restée ! Divine surprise ! Elle parle ! Je l'entendis me demander en effet :

 " - Lequel voulez - vous? " Après m'avoir gratifié du rituel : " Bonjour monsieur, ça va ? "

J'écarquillais les yeux. Je ne comprenais pas. Pourtant, j'étais bien réveillé ! Elle perçut mes hésitations très vite. Elle secoua légèrement les mains alors, pour faire basculer mon attention de son buste vers ses bras. Je pouvais ainsi m'apercevoir qu'elle tenait deux pyjamas suspendus à chacun de ses avant - bras ; un rouge rayé de blanc et un bleu uni ; je comprenais enfin. Je devais en choisir un. La jeune femme était jolie. Elle fleurait la gaieté et la vie ; mais elle ne m'offrait le choix qu'entre deux pyjamas !

A midi, le service était redevenu calme. On m'oublia encore une fois pour le repas. Le carême et le repos hebdomadaire de fin de semaine suffisaient à expliquer cela ; je n'en étais pas étonné. Je n'avais pas faim. Et de toute manière, il n'y avait plus personnes pour recueillir mes plaintes si je devais en émettre. De fait, le service s'était vidé de la multitude qui l'animait depuis le matin. Tout était devenu subitement silencieux. La chaleur, l'épuisement et la sieste, tout à la fois, donnaient une explication, s'il en fallait une. Nous nous retrouvions seuls dans ce qui était devenu notre univers, les trois nourrissons et moi. L'un des bébés pleurait plus fréquemment depuis la matinée. Par moments, nous voyions passer la promeneuse solitaire. Elle était plus triste que jamais et toujours aussi belle. Elle passait ; elle était sereine. Elle allait et venait sans un regard à droite, sans un regard à gauche, la poitrine enserrée dans les bras croisés. Quelle croix portait - elle?

 Je m'assoupissais à cause de la chaleur de la mi - journée et sans doute, à cause de l'inaction aussi. Cependant, je ne pus m'offrir un profond sommeil. La visite de ma collègue au milieu de l'après - midi me réveillait tout à fait. Son arrivée était à chaque fois un sujet de contentement pour moi ; non seulement parce que cela rompait la solitude - les après - midi de dimanche de Cioran - et le sentiment d'isolement ; mais également pour le regard qu'elle portait sur tout ce qui l'entourait. Ce regard était tourmenté sans aucun doute. Si on prend la peine de suivre un instant la vision que Rachel possède des choses, cela vous conduit inévitablement à fouiller en vous - même. Pour cela il suffit d'avoir le courage et l'honnêteté intellectuelle qui sont nécessaires. On cherche alors à préciser le sens de ses propres motivations. On se pose aussi quelques autres questions ; qu'elles soient futiles ; ou bien qu'elles engagent l'essentiel.

Je m'informais sur ses occupations ; elle me répondit calmement : " - Oh ! Toujours la même chose. " Puis, elle ajouta en guise de conclusion mais après un court silence, comme pour s'examiner de l'intérieur avant de s'exprimer : " La vie quotidienne. " Je lui connaissais cet air résigné qui par ailleurs, j'en étais convaincu, n'entamait ni sa détermination ni sa persévérance. " Je sais très bien défendre les autres " aimait - elle préciser souvent sans ostentation. Elle suivait son chemin entre Epictète et Epicure. J'avais pratiqué, toujours songeur la face Epictète ; et j'observais, amusé les phases Epicure. Dans un état comme dans l'autre l'essentiel paraissait toujours ailleurs. Il vous fallait faire l'effort d'y accéder ; et si vous y parveniez, alors vous aviez la profonde satisfaction de découvrir un être dont le souci constant était de cheminer à la pointe des émotions. Elle semblait en ignorer les risques, et le plus important de ceux - ci : la solitude. Car, patauger dans les vicissitudes du quotidien tout en maintenant une part de son esprit sur les cimes incertaines de l'idéal sans faiblir, sans trahir ni se trahir n'est pas un exercice facile.

Ce jour - là, elle eut droit au récit de mes heures écoulées. Elle m'écoutait avec intérêt. Elle s'inquiétait de l'insistance avec laquelle l'interne tenait à connaître le nom du médecin russe qui m'avait soigné à mon arrivée. Mais elle n'en était pas vraiment surprise. Elle me pria de ne pas le révéler ; l'intéressé en avait exprimé le souhait. Je comprenais que les médecins algériens de garde pris en défaut aient voulu créer quelques ennuis à celui qui fut témoin de leurs carences. Cela nous le savions, ma collègue et moi ; il nous était aisé de l'éviter. Rachel me parut cependant plus soucieuse que de raison ; je lui en fis la remarque. Je fus rassuré de savoir que la confiance qu'elle me témoignait n'était pas en cause. Elle m'expliqua alors que les ennuis de mon bienfaiteur ne viendraient pas uniquement des algériens, ses employeurs. Il aurait à affronter également les responsables de la communauté russe. Cela était beaucoup plus préoccupant et signifiait le rapatriement immédiat de l'intéressé. Et oui ! le parti veillait. Le praticien ne devait pas indisposer les autorités algériennes en sortant du cadre de son contrat. Médecin ou pas, les seuls patients qu'il était censé traiter étaient uniquement ceux du service dans lequel il était affecté. J'étais ahuri d'apprendre que le cas s'était déjà produit. Le médecin sanctionné n'avait commis d'autres fautes que celle d'avoir soigné un enfant, russe de surcroît ; mais dont les parents travaillaient dans une autre localité et relevaient d'une juridiction différente. J'étais rassuré en songeant qu'il se trouvait encore de médecins pour se souvenir d'Hippocrate et pour donner un sens à sa foi de nos jours.

Nous avions échangé ensuite quelques observations sur Tchekov dont je venais de relire les " Nouvelles ". La visite se poursuivait encore quand vers dix - sept heures, on m'apporta le repas. Il fut vite expédié. Manger est pour moi une occupation comme une autre ; celle - ci ne me procure vraiment du plaisir que quand elle est l'occasion d'une réunion. La compagnie et la discussion forment alors le plat de résistance. J'avais fini mon repas quand l'époux de ma collègue arriva ; cela signifiait la fin de la visite ; toutefois, il resta un moment derrière les barreaux de la fenêtre comme mes autres visiteurs, à l'exception notable de son épouse.

Mon collègue était perpétuellement calme. Il m'adressa, comme à chacun de ses passages, un petit sourire amical avec le traditionnel " vous allez mieux ? " C'était un peu court ; mais tout le personnage est là. Il vous donne le sentiment d'un calme permanent. On le sent d'une assurance sans faille. Il dispense volontiers une courtoisie discrète mais lourde ; style dix - neuvième siècle. Balzac ? Dickens ? J'hésitais toujours ; aujourd'hui encore. On devinait en lui la quête de douceur ; et on percevait chez le personnage le besoin de protection. Mais l'une et l'autre devaient lui être apportés agrémentés d'une prière. Il fallait s'offrir en holocauste et prendre en charge un esprit profondément craintif malgré les apparences. Il fallait donner la main à une âme trop sensible pour méconnaître sa propre altérabilité. Une prise de conscience qui conduisait l'homme à se réfugier, sans l'admettre, derrière de hauts murs faits de traditions acceptées et de refus de tolérance. La sagesse - l'homme en possédait - le conduisait à ne rechercher que d'autres soi - même pour geôliers ; clavandiers inutiles d'un monastère d'expiation. Seulement voilà, la ferveur expiatoire ne peut avoir de terme pour une faute qui n'existe que dans notre esprit. Faut - il faire de son existence un chemin de croix permanent sous prétexte que les pleureurs et les pleureuses nous accompagnent ? Je souhaitais qu'il le comprenne et s'accorde alors un répit. Il n'est pas interdit d'estimer ses épaules mal bâties pour porter le faix des crimes de tant de générations effacées. Au fil des années j'acquis la conviction du caractère dogmatique de l'homme ; et comme je me méfie toujours de ceux qui n'ont que des certitudes, je m'en tenais à la courtoisie. Je n'oubliais jamais que l'homme est intelligent ; la bonhomie de façade et les manières affables pouvaient masquer la haine, la hargne et sans doute aussi, du mépris ; autant de formes de la misère spirituelle ; j'observais.

Le couple s'en était allé.

 Je n'étais pas resté bien longtemps seul après le départ de mes amis. Du couloir surgit un homme que je voyais également pour la première fois dans le service ; encore un ! Il était de petite taille et s'offrait une corpulence moyenne. Il portait bien ses vêtements. On décelait même une certaine recherche dans les détails vestimentaires. L'homme semblait fier de sa personne ; et il ne dissimulait pas un air avantageux. L'image d'un chien dressé sur ses pattes arrières faisant le beau me traversa l'esprit. J'étais resté silencieux ; j'attendais qu'il prenne l'initiative. L'homme pénétra dans la chambre. Il me salua. Il jeta ensuite un coup d'oeil sur la feuille de soin. Puis il s'informa sur mon état. Le médecin sortit après cela sans un mot de plus. Je le vis pénétrer dans l'espace des nourrissons après m'avoir quitté. Il en fit le tour rapidement ; il en ressortait aussitôt. Il disparut je pense, dans une autre chambre, avant de resurgir du couloir un instant plus tard. De toute évidence, il faisait le tour du propriétaire. Je compris à la manière dont il s'entretenait avec l'unique infirmière arrivée depuis qu'il était médecin interne ou externe, dans le service. Il devait prendre son tour de garde, et cela semblait l'ennuyer. Il faisait les cents pas pendant un moment dans le couloir en le parcourant plusieurs fois d'une extrémité à l'autre ; puis je ne le vis plus passer devant ma chambre.

 Et Yossine vint ; Yossine le chacal ; Yossine le charognard ; mais Yossine le généreux. Je compris en le voyant pénétrer dans la chambre que le rallye était terminé. Il était rasé de près ;il s'était lavé et paraissait repu. Yossine me raconta son week - end avec forces détails. Je savais tout du déroulement des épreuves du rallye et du vainqueur, qui faillit être lui - même ! Il m'expliqua ensuite pourquoi les médecins ne pouvaient pas me laisser rentrer en France comme je le souhaitais. J'en conclus qu'il avait déjà rencontré l'un au moins de ceux qui me soignaient. Il confirma mon impression en précisant que le joufflu, mon médecin préféré occupait un appartement dans le même immeuble que lui. Il poursuivait son discours avec sa faconde habituelle ; abondante, imprécise et délétère. Mais comme j'avais depuis for longtemps estimé son taux de sincérité aux alentours de cinq à dix pour cent, je n'écoutais que distraitement ses propos. Je commençais à m'endormir d'ennuis quand survint le médecin de garde ; celui qui me semblait vouloir imiter le beau chien. Apercevant mon visiteur, il pénétra hardiment dans la chambre, et sans saluer Yossine, il l'apostropha sans ménagement. Il dit :

 " - Qui êtes - vous, monsieur ? Vous savez que vous êtes dans un service de réanimation ? Personne ne peut y pénétrer sans motif de service. "

 Il débita la rengaine administrative. Le fait m'avait échappé. Le petit homme était resté maître de lui - même pendant son invective. Le rôle qu'il jouait à ce moment - là paraissait lui convenir ; il s'y plaisait. L'homme est imbu de sa personne ; il avait une occasion de monter sur scène et d'étaler sa prestance. Et puis, il y avait un spectateur qui était ravi d'assister à la représentation. J'aurais voulu le voir face à Rachel dans la même position que Yossine. Je souris à l'idée. J'étais certain que le médecin ne pèserait pas lourd devant la jeune femme. D'un mot, un de ceux dont elle possédait le secret, elle saurait faire basculer le piédestal du personnage. Je me rappelais ce matin d'octobre, il y avait trois ans déjà, où un responsable algérien amena le couple dans mon laboratoire à son arrivée à l'université pour me le présenter. La femme était restée silencieuse ; l'oeil était aux aguets. Elle se tenait à un demi - pas derrière son mari ; je voyais une lionne déguisée en agneau que je sentais prête à la métamorphose pour bondir. Rien de ce que j'avais vu ou su depuis n'était venu démentir cette première image. Dans la chambre d'hôpital cet après - midi là, c'était Yossine qu'on apostrophait. J'écoutais avec ahurissement la réponse que faisait mon ami à travers le dialogue qui suivit les propos du médecin. Yossine commença sa défense ainsi sans le moindre embarra :

 " - Je suis médecin, et je suis venu voir mon ami..."

 " - Ah bon ! Vous êtes de quel service ? Je ne vous ai jamais vu par ici. " Lui rétorqua sèchement l'homme - chien - élégant ; cette rebuffade ne désarçonna aucunement mon visiteur. Il continua imperturbablement sur sa lancé ; il dit : 

" - je viens de Constantine, de l'hôpital de Const..."

 " - Oui mais, ce n'est pas pareil." Trancha l'interne sans le laisser achever sa phrase. Puis il prit Yossine resté sans voix, par l'épaule ; il le fit pivoter lentement sur lui - même. Le médecin le dirigea ensuite vers la porte de la pièce et l' accompagna hors de la chambre. Ce fut fait avec une douceur impressionnante. Je les vis disparaître tous les deux sans bruit dans le couloir. Ainsi s'en était allé mon botaniste. Il n'eut pas le temps de dire un mot à mon adresse. J'avais toujours apprécié sa compétence professionnelle. Mais l'homme, malgré sa serviabilité me hérissait ; et je n'étais pas le seul. J'ignorais qu'il était aussi médecin ! Je ne devais plus le revoir jusqu'à ma sortie. Fort heureusement, car, j'aurais eu beaucoup de peines pour réprimer un sourire narquois s'il devait reparaître derrière les barreaux de la fenêtre.

L'interne revint presque aussitôt après avoir expulsé mon ami du service. Il venait m'annoncer avec le même calme depuis la porte d'autres visiteurs que je n'attendais pas. Il me dit en effet : " Vous avez de la visite. " Instinctivement je dirigeais mon regard vers la fenêtre et ses barreaux ; personne ne s'y trouvait. Je m'avisais alors que ce ne pouvait être à cet endroit si l'annonce venait de l'interne de service. Je sortis de mon lit. Je réussis à enfiler rapidement le haut du pyjama pour compléter ma tenue avant de me présenter dans le couloir. Au loin, à l'autre extrémité du passage, je distinguais mal deux silhouettes d'hommes. Elles semblaient hésiter à s'avancer jusqu'à moi. Le médecin s'aperçut de l'embarra des visiteurs ; il les invita alors à me rejoindre. Je reconnus quand ils furent plus prêts, le recteur de l'université et mon directeur d'institut ; deux personnages que je ne rencontrais que rarement dans le cadre de mes activités, et jamais en dehors du contexte professionnel. Ils ne s'attardèrent pas. J'avais apprécié qu'ils se soient dérangés pour me rendre visite. Je notais aussi qu'ils ne rencontrèrent aucune difficulté pour accéder au service qui en principe, était interdit au public. Ils étaient guidés par celui - là même qui quelques instants plus tôt venait d'en chasser Yossine.

Que vaut Yossine le syrien ou moi le noir, face à deux algériens, deux watanis ?

 Tout était tranquille ce soir - là. Contrairement à la veille il n'y avait pas grand monde dans la maison. On trouvait bien quelques infirmières par ci et par là ; mais l'ensemble restait calme. On m'apporta mes comprimés pour le soir ; c'était un peu tard à mon avis ; Juste au moment où l'infirmière me tendait le verre d'eau pour les avaler la lumière s'était éteinte dans la chambre. Je devais me rendre compte par la suite que toutes les pièces qui étaient situées d'un côté du couloir étaient privées d'électricité. Cette panne allait durer jusqu'à dimanche soir ; aussi incroyable que cela puisse paraître pour tout un département d'hôpital ; un service d'urgence.

 Je m'étais endormi cette nuit - là plus sereinement ; j'étais plus détendu que la veille ; mais mon sommeil fut fréquemment interrompu par les pleurs des nourrissons. Au bout d'un moment, m'apercevant que personne ne se rendait à leur chevet, je me risquai à la porte de ma chambre. Je voulais jeter un coup d'oeil dans le couloir à moitié éclairé. Je vis le long du mur à quelques mètres de ma chambre deux infirmières en blouses ; elles étaient couchées à même le sol. Elles dormaient. Leurs corps étaient ramassés et formaient une masse informe. On dirait une masse inutile qu'un dieu désabusé avait délaissée. Une masse qui à son tour renonçait au destin pour s'étaler sur le sol. Non loin de là, un chat avançait. Il progressait dans ma direction. Parvenu à hauteur des corps endormis il fit une pause. Il tourna la tête à demi vers les infirmières. Le chat avait cessé d'avancer ; une de ses pattes était restée suspendue, comme si elle était figée dans cette étape du processus de la marche. L'animal hésitait m'avait - il semblé ; puis, le membre acheva lentement sa course descendante. Le chat reprit ensuite son chemin après avoir jeté un regard indéfini sur la masse des corps. On aurait dit qu'il prenait soin de ne pas les réveiller. Le félin passa avec élégance devant ma porte. Il poursuivit son chemin sans un regard dans ma direction. La bête s'en alla ; solitaire mais fière et indifférente à la misère silencieuse qui l'environnait ; ce n'était pas son lot.

Une autre solitude regagna son lit pour s'endormir jusqu'au matin. Ainsi s'acheva vendredi.

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J. FREITAS - CRUZ

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